12 août 2012 7 12 /08 /août /2012 10:37

"Le premier document d'été de référence sur l'histoire de la psychanalyse : à partir d'archives encore peu exploitées, il raconte la destinée d'un homme hors du commun et la naissance de cette science inédite et contestée, à Vienne, à la fin du XIXe siècle et ses développements au XX ème siècle."

 

Les commencements (1885-1914)


Cette première partie présente trois moments essentiels de l'invention de la psychanalyse : le traitement de l'hystérie féminine à la fin du XIXe siècle ; la création à Vienne, autour de Freud, d'un premier cercle de disciples qui veulent comprendre la subjectivité humaine et la libérer de ses entraves en explorant les profondeurs du rêve, de la sexualité et de l'inconscient ; enfin, la fondation d'un mouvement international ayant pour objectif de diffuser à travers le monde la nouvelle doctrine, la nouvelle technique de guérison des maladies psychiques. Au centre du récit, on découvre d'abord l'histoire des médecins qui permirent à Freud de faire ses découvertes (Josef Breuer ou Wilhelm Fliess, par exemple), puis celle des femmes hystériques (Anna O. en particulier).

 
Homme de science et aventurier, Freud s'inspire de Darwin et se compare à Christophe Colomb. C'est alors qu'il s'entoure d'un premier cercle de compagnons, juifs et viennois pour la plupart (les "hommes du mercredi", hantés comme lui par l'idée de la mort et du déclin de la société dans laquelle ils vivent : l'empire des Habsbourg. Viennent ensuite les disciples non viennois, fidèles et infidèles, parmi lesquels Sandor Ferenczi (Budapest), Karl Abraham (Berlin), Ernest Jones (Londres), Carl Gustav Jung (Zurich)...

  

 

La conquête (1914-1960)

 

Cette deuxième partie raconte les transformations de la psychanalyse après la Première Guerre mondiale et la défaite des empires centraux : son expansion hors de Vienne, sa conquête des grands pays démocratiques, puis l'exil vers les États-Unis et la Grande-Bretagne de tous les praticiens de l'Europe continentale, chassés par le nazisme et le fascisme. La situation particulière de la France est abordée à travers le rôle pionnier de Marie Bonaparte et des surréalistes.

 
On assiste en Allemagne à la destruction de la psychanalyse : les livres de Freud sont brûlés et sa doctrine condamnée comme "science juive". Soutenus par Jones, quelques praticiens médiocres acceptent de collaborer avec le régime nazi au nom d'un prétendu "sauvetage" de la psychanalyse.

  
Au coeur du récit, on découvre la vie de Freud, son travail, ses livres, ses souffrances dues à la maladie, le développement de ses concepts et enfin ses relations avec sa famille, et notamment avec sa fille Anna, qui deviendra un chef d'école après avoir été analysée par lui. Les derniers moments de sa vie et son exil à Londres apparaissent dans des images en couleur d'une rare beauté. Autant la première génération freudienne était restée proche des théories du maître, malgré de violents conflits, autant la deuxième génération, formée à Berlin, s'éloignera de la doctrine initiale. C'est le cas notamment de Melanie Klein, rivale d'Anna Freud et principale représentante, dès 1925, de l'école anglaise de psychanalyse. Véritable fondatrice de la psychanalyse des enfants, elle oriente toute la clinique freudienne vers l'étude des origines de la psychose et des relations du nourrisson à la mère.

  
La dernière partie du documentaire évoque le devenir de la psychanalyse après la mort de Freud : les doutes, les illusions, l'impact des traitements pharmacologiques, ainsi que l'élan nouveau donné au freudisme par ceux qui n'ont pas connu le père fondateur (Jacques Lacan ou Donald Woods Winnicott).

  

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12 août 2012 7 12 /08 /août /2012 10:33

Troisième volet d'été de référence sur l'histoire de la psychanalyse: Voici le documentaire ARTE de la vie de Jacques Lacan, le « Fou de la psychanalyse ». Ecrit par Elisabeth Kapnist et Elisabeth Roudinesco.

 

Psychiatre et psychanalyste, héritier de Sigmund Freud, Jacques Lacan fut l'initiateur d'un véritable réveil de la psychanalyse en France et dans le monde. Clinicien de la folie féminine et de la paranoïa, il s'inspira de la philosophie allemande pour bâtir de nouveaux concepts et délivra son enseignement pendant un quart de siècle - de 1953 à 1979 - tout au long de son fameux séminaire où se retrouvaient des cliniciens et des intellectuels.

 

Pour éclairer ce parcours singulier, les auteurs du film ont fait appel à la parole de deux philosophes, Jacques Derrida et Christian Jambet, ainsi qu'au témoignage de trois psychanalystes : un Français, Jean-Bertrand Portalis, une Anglaise, Juliet Mitchell, une Portugaise, Maria Belo.

 

Cliquez sur l'image pour commencer la lecture :

 

Lacan, la psychanalyse réinventée - Durée 59 minutes - ARTE (c)

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11 août 2012 6 11 /08 /août /2012 10:00

Aurait-on un deuxième cerveau dans le ventre ? C’est aussi difficile à croire qu’à concevoir. Pourtant, chercheurs et médecins sont formels : on sait désormais que nos intestins ont une fonction qui révolutionne la représentation de l’âme et du corps. Retour sur une découverte qui vient confirmer le champ des théories psychosomatiques.

 

 

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invité :

 

Francisca Joly : Gastro-entérologue.

  

 

Autre article:


La pollution chimique liée à l'obésité, selon deux études:
http://www.maxisciences.com/

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11 août 2012 6 11 /08 /août /2012 08:53

Petits, les enfants ont peur du loup, du noir, de l’ogre et du trou de la cuvette des WC ! Les peurs des enfants font toujours rire les adultes…

 

Pourtant ils ne sont pas en restent les adultes avec leurs peurs : chômage, grippe A, déclassement, nucléaire, réchauffement climatique, avions, ou plus récemment chauffards et ce dernier mot qui fait encore plus peur que tous les autres : crise…


À chaque époque sa peur, on est passé en quelques siècles du ciel qui devait nous tomber sur la tête ; désormais c’est parce que la terre se réchauffe que notre monde est fini…


"On vit avec cette constance généralisée, que le monde court à sa perte. C’est indéniable, mais ce serait être bien prétentieux de pouvoir affirmer qu’il nous reste 50 ans pour plusieurs millions d’années à vivre."

  

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7 août 2012 2 07 /08 /août /2012 15:44

En Europe, trois salariés sur quatre rêvent de tout quitter pour changer de vie. La bifurcation professionnelle n’est souvent qu’un prétexte pour assouvir un désir plus profond : la réalisation de soi.

   

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Un lundi d’octobre, à la fin des années 1980. Il est déjà tard. La bourse a clôturé en hausse et les traders, vaguement rassurés, sont rentrés chez eux. Seule une longue silhouette arpente encore la salle des marchés. Henry Quinson, brillant golden boy, dépose sur les bureaux désertés d’énigmatiques messages d’« à-dieu ». Spécialiste des options de change, qu’il enseigne à Sciences-Po, fin limier de la politique à laquelle il s’est aguerri au sein de l’UDF, ce trader courtisé vient de prendre, à 28 ans, une décision aussi brutale qu’inattendue : quitter la ville, sortir de la course et rejoindre un monastère pour le restant de ses jours.

  

À 300 kilomètres de là, ce même lundi soir, à quoi songe Michel Macé ? Le regard noyé dans le lac des Settons, en plein cœur du Morvan, peut-être est-il saisi de doutes. Quelques semaines plus tôt, ce salarié sans histoires a « pété les plombs ». Du jour au lendemain, il a plaqué son boulot en banlieue parisienne, son pavillon à peine construit, son quotidien, pour réinventer sa vie à la campagne. Il voulait rompre, dit-il, avec son ancien travail, dans une usine de chaudières, avec pour tout horizon des chaînes de montage et une ligne de chemin de fer. Il rêvait d’une herbe plus verte, ailleurs. Il avait « des fantasmes, mais pas de projets ». Puis « lors d’un week-end de randonnée dans le Morvan, avec ma compagne, on a découvert que La Vieille Diligence était à vendre ». Une ruine et quelques chevaux, au milieu de nulle part, qui leur ont fait miroiter un avenir serein au contact de la nature. Ils découvrent à présent l’envers du décor : « La campagne est sinistre quand il pleut. Et le silence, ce silence effrayant et massif, comment l’appréhender ? »

   

Combien sont-ils, comme Henry ou Michel, à avoir largué les amarres de leur quotidien ? Combien sont-ils les déçus du voyage pour qui l’aventure a tourné court ? Combien de réussites, d’échecs et de réorientations ? Dans tous les cas, les statistiques officielles restent muettes. Chose inhabituelle, les seuls chiffres dont nous disposons concernent les rêves, et non les faits. Les salariés européens seraient 74 % à songer à se reconvertir, d’après une étude commanditée par le site d’offres d’emploi Monster.fr, et seuls 8 % se déclarent satisfaits de leur carrière actuelle. Le désir de fuite semble donc être la chose la mieux partagée au travail. La crise économique actuelle, loin de décourager les aspirants au changement, semble même précipiter les réorientations professionnelles volontaires. « Puisque rien n’est vraiment sûr, autant faire ce dont on a vraiment envie, note Catherine Sandner, auteure de Changer de vie. Du break à la reconversion. D’ailleurs, aujourd’hui, personne ne s’en prive. Tel consultant plaque tout pour devenir moine bouddhiste, les “j’aurais voulu être un artiste” troquent leur tailleur pour le costume de saltimbanque, les Franciliens débarquent par familles entières en province pour se lancer dans les chambres d’hôtes, les stages équestres ou les massages new age !! … »

  

S’agit-il d’un mouvement social, le signe d’une recomposition en cours ? Les sociologues hésitent. Pour Catherine Négroni, qui a consacré sa thèse à la Reconversion professionnelle volontaire, ce mouvement est à la fois individuel et social. Certes, l’individu, majeur et responsable, demeure l’acteur principal de sa reconversion. Mais la société, à tant valoriser le changement personnel, transforme la bifurcation professionnelle en expérience sociale et l’anticonformisme en norme. L’idée qu’une autre vie est possible s’est immiscée dans toutes les strates de la société, balayant au passage les valeurs de fidélité et de stabilité qui prévalaient jusque dans les années 1970. Selon le sociologue François Dubet, plus qu’à une tentation, nous faisons face aujourd’hui à une injonction. Dans une société incertaine où se dissolvent couple, famille et structures anciennes de solidarité, chacun est appelé à bouleverser les schémas préétablis, à inventer son avenir, à s’assumer, à s’épanouir.

 

Rompre ! Mais avec quoi ?

  

Dans un tel contexte, les salariés partagent tous les mêmes rêves : devenir son propre patron, être artiste, voyager, créer son activité ou s’installer à la campagne. Tous ces projets – ou fantasmes – obéissent à la même logique : sortir du salariat, prendre sa vie en main, agir plutôt que subir. Certains sociologues y voient une stratégie défensive face à l’insécurité de l’emploi. En réalité, le désir de changement se révèle toujours plus complexe, et fondamentalement ambivalent. Le salarié oscille en permanence entre défection et engagement, entre angoisse et exaltation. Des interrogations existentielles se greffent sur le projet de bifurcation professionnelle : on cherche à rompre, mais avec quoi ? Avec son métier, avec son environnement, avec son passé ? Et pour aller vers où, vers quoi, pourquoi ? Sur le site de Sciences Humaines, un internaute anonyme résume cette confusion des sentiments : «  J’ai 31 ans et j’ai le sentiment de ne pas être à ma place ici et maintenant dans ma vie. Tout va bien pourtant, mais je ressens le terrible besoin de voyager, tout quitter et changer de vie. Serait-ce une fuite que de vouloir partir, de l’immaturité, ou bien un appel de la petite voie intérieure ? Si quelqu’un peut me conseiller…»

   

Ce terrible besoin se fait strident ou sourd, selon les moments. Pour la plupart des gens, le changement radical reste une potentialité qui ne se réalisera jamais. Ceux qui sont passés à l’acte racontent toujours le même scénario : il a fallu un événement déclencheur, un déclic ou une crise. La sociologue Claire Bidart, qui a réalisé une enquête qualitative, utilise la métaphore de la cocotte-minute. Pendant quelques mois, la pression – professionnelle, familiale ou existentielle – ne cesse de monter. Très souvent, c’est une rupture amoureuse ou un divorce qui fait « sauter le couvercle ».

    

La naissance d’un enfant, le deuil d’un parent, l’expérience de la maladie font aussi partie des événements qui conduisent à la remise à plat de son expérience. Parfois, un simple changement dans l’organisation du travail sert de déclic : une transformation des modes de production, l’arrivée d’un nouveau directeur ou la restructuration d’un service. Michel Macé, lui, n’a pas supporté l’irruption de la programmation assistée par ordinateur (PAO) dans son usine de chaudières : « La PAO, ça a tout changé. Avant, nous travaillions dans une ambiance bon enfant. On se levait, on se baladait, on discutait… Soudain, chacun s’est retrouvé derrière un ordinateur. On ne se parlait plus. On ne plaisantait plus. Un matin, j’ai eu un choc. Je me suis dit : je ne vais pas pouvoir passer mes journées entières derrière un écran. L’idée de partir est née, pour moi, ce matin-là. »

Cette crise ouvre un espace de liberté. Un désir professionnel enfoui depuis longtemps ressurgit. On veut mettre au diapason convictions personnelles et mode de vie. On souhaite se consacrer davantage aux autres…

 

Dans presque tous les cas, la réalisation de soi prime sur le contenu du projet professionnel. Ce poids existentiel s’est immiscé, mine de rien, dans notre manière de nommer le changement. « Il y a encore dix ans, rappelle C. Négroni, l’idée de reconversion professionnelle n’était pas entrée dans le champ social. On parlait seulement de reconversion industrielle. Or, l’idée de reconversion professionnelle, qui s’est imposée aujourd’hui, va bien au-delà du changement biographique. Elle porte en elle l’idée de conversion, de retour à soi, de rencontre avec une partie de soi-même, d’où débouchera, peut-être, une importante transformation. »

 

« S’engager réellement »

 

N’y a-t-il pas un risque à attendre autant d’un changement de cap ? Se trouver soi-même en changeant de métier ou de lieu de vie relève peut-être de l’illusion. À trop espérer, à trop s’investir, on est souvent déçu. « C’est comme dans une histoire d’amour, souffle Florence Dumont, ancienne employée dans l’administration reconvertie dans l’hôtellerie. Au début, tout est beau, tout est rose. On idéalise sa nouvelle vie, on en nie les défauts, on se dit que c’est la plus belle chose qui nous soit arrivée. Puis vient le moment de la désillusion. Rien ne va plus, l’argent ne rentre pas, le métier n’est pas si réjouissant. Les crises se succèdent, on s’énerve, on pleure, on désespère. Il faut rompre à nouveau, admettre qu’on s’est trompé, revenir en arrière. Ou alors, il faut prendre la décision de s’engager réellement, en connaissance de cause, et accepter qu’à la phase initiale de passion aveugle succède une phase de maturation vers un projet professionnel raisonnable pour les autres et acceptable pour soi. »

 

François-Xavier Demaison, célèbre fiscaliste reconverti dans le one man show, insiste aussi sur la dimension temporelle de cette expérience : « Il faut cinq ans pour réussir du jour au lendemain ! », ironise-t-il. F. Dumont, deux ans après sa reconversion, hésite encore entre la persévérance et la rétractation. H. Quinson et M. Macé ont choisi, au milieu du gué, de réorienter leur trajectoire. L’ancien trader a quitté le monastère cinq ans après y être entré, sans pour autant se défroquer. « Moine des cités », il a choisi de se consacrer à l’enseignement dans les quartiers nord de Marseille. « Pour moi, explique-t-il, l’idée de vocation a évolué. Je la percevais au départ comme une nécessité absolue, une forme de soumission à Dieu. Aujourd’hui, j’ai découvert que j’étais libre. J’ai décidé d’inventer ma vie et de créer mon activité en fonction de mes talents. Or je savais par mon expérience que j’étais meilleur dans l’enseignement que dans la fabrication de fromages… »

 

M. Macé, de son côté, s’est inventé un nouveau métier : chuchoteur. Comme le héros de Nicholas Evans, incarné au cinéma par Robert Redford, il murmure à l’oreille des chevaux. Pour assurer sa subsistance, il a transformé La Vieille Diligence en maison d’hôte. Il s’est « désintoxiqué du bruissement de la ville » et a écrit un livre sur l’équitation éthologique.

 

Changer d’identité ?

 

Florence, Henry et Michel ont-ils changé eux-mêmes en changeant le décor de leur existence ? Leurs amis estiment que non. Mais en leur for intérieur, tous se sentent « un peu transformés », « enrichis » malgré la baisse significative de leurs revenus. Pour le sociologue Claude Dubar, c’est à une « redéfinition de soi » qu’oblige le changement de vie. À un moment ou à un autre, la réflexion sur soi-même, sur ses capacités, sur son histoire personnelle apparaît comme incontournable. Ce travail sur soi peut déboucher, dans le meilleur des cas, sur une conversion identitaire. L’individu cesse de s’identifier à héritage familial ou à un environnement social : « Il se convertit à une autre définition de soi, des autres, du monde. » Mais ce travail sur soi a un revers. Il est susceptible de provoquer un repli ou une dépression. Les individus contemporains, « obligés d’être libres et de réussir, doivent se considérer comme la cause de leur propre malheur s’ils n’y parviennent pas », souligne François Dubet, rejoint sur ce point par Alain Ehrenberg, auteur de La Fatigue d’être soi.

  

Cette face sombre du changement de vie, qui s’en soucie ? Les magazines, épris de belles histoires, renvoient souvent à des exemples de liberté conquise et d’épanouissement revendiqué. D’où le risque, pour beaucoup, de changer de vie à la légère, sans conscience des renoncements qu’ils devront faire, des interrogations auxquelles ils devront faire face. Certes, il existe aujourd’hui une pléiade de réponses institutionnelles qui permettent d’accompagner le changement : le congé individuel de formation (CIF), la validation des acquis de l’expérience (VAE), la convention de reclassement personnalisé (CRP), le bilan de compétences, etc. "Mais en dépit de tous ces dispositifs, l’aspirant à la reconversion se retrouve toujours, au moment du choix comme à l’heure du bilan, seul face à lui-même."

 

Héloïse Lhérété pour www.scienceshumaines.com

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3 août 2012 5 03 /08 /août /2012 15:22

Le voyageur n’est pas cet individu un peu rustre et moutonnier que l’on dépeint si souvent. C’est un visiteur complexe qui transporte avec lui ses désirs et ses rêves. Ses façons de voyager en disent long sur notre société et notre époque.

 

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L’analyse des pratiques touristiques s’expose souvent à une première erreur, qui consiste à amalgamer le sujet et le phénomène. À confondre ou refuser de distinguer le touriste du tourisme. Ainsi l’observation du voyageur comme personne – avec ses désirs, ses valeurs et ses rêves – disparaît-elle au profit de l’étude du fait de masse : sa quantité, son nombre, ses espaces, ses flux. Au nom de la distance sociologique, de la neutralité statistique ou encore du réalisme marchand, on en vient ainsi à une approche purement comptable des pratiques touristiques : périodes, durées, pourcentages, fréquences, destinations, transports, saisons, hébergements, fréquentations…

 


Ces approches ont bien sûr leurs utilités. Mais elles ignorent toutes les facettes psychologiques du voyage. Le tourisme ne peut se réduire aux vitrines des voyagistes ni se résumer à l’opinion des guides, hôteliers et autres professionnels du tourisme. Contre cette erreur, il s’agit d’aller ici à la rencontre d’un sujet sans lequel le phénomène touristique ne serait pas. D’explorer la jungle des mythes et imaginaires, représentations et projets qui en découlent. La « carte du tendre » des voyages possibles, leurs tendances, ou la géographie complexe des désirs vacanciers… Pas de tourisme sans touriste. Lapalissade ? Sans doute. Mais il semble néanmoins utile de rappeler encore et toujours ce fait malgré tout : « Le voyageur est encore ce qui importe le plus dans le voyage  ! »

 

L’idiot du voyage


 

Le piège de cette confusion est qu’elle conduit à prêter au touriste les vices du tourisme : les méfaits environnementaux (aménagements et pollutions), les dévoiements culturels (réduction pittoresque et folklorisation), les impacts économiques nocifs (inflation et spéculation), les effets sociaux déstructurants (urbanisation et migration), souvent redoublés au surplus par le développement de trafics suscités par le goût du lucre, du luxe et de la luxure (sexe, drogue et casino)… Sur cette base, le voyageur se voit imputé des perversités en réalité issues de la manipulation et de l’exacerbation mercantiles de ses désirs et de ses rêves…


 

Cette posture antitouristique, si injuste soit-elle, est fort commode. L’immolation de l’idiot du voyage sur l’autel du vrai voyage est de longue date un sacrifice moralement satisfaisant pour les élites . En les décrétant responsables des effets pernicieux de l’industrie des voyages d’agrément, il s’agit de juger ces touristes coupables des ravages du tourisme et de les persécuter en conséquence. La ruse est grossière mais convaincante ! Et l’on saisit mieux alors le rapprochement si souvent fait entre le touriste et le mouton. Suiviste et maudit, il n’est pas seulement celui de Panurge mais aussi de la Bible…


  

La seconde erreur, tout aussi répandue, et largement déterminée par la première, est de sous-estimer le touriste dans sa complexité. Qu’il soit jugé innocent ou coupable : complice passif ou actif de la forfaiture touristique, naïf ou cynique, maladroit ou opportuniste, il est dans tous les cas trompé. Le mouton devient ici volatile. Il se fait pigeon. Pigeon voyageur, il va de soi. Ou voyageur manipulé. C’est une certitude. Le touriste est, on le sait, un être rudimentaire, inculte, grossier, superficiel, égoïste, pressé, paresseux, stupide, etc. La langue a d’ailleurs pris acte de ce postulat. Ne dit-on pas « être là en simple touriste » pour stigmatiser, inutile, l’intrus inconscient ou irresponsable ? Moyennant quoi, voyageur dévalorisé, éternel sous-estimé, à l’instar de la « classe touriste » – rebaptisée « classe économique » pour voyageurs à bas coût –, le sens de ses voyages, leurs fonctions et leurs enjeux symboliques le sont aussi. Aujourd’hui, tant en sciences sociales que chez les professionnels (bien qu’ils s’en défendent), ne pas accorder à ce sujet la dignité d’objet d’étude complexe est une attitude très ordinaire encore…


  

Pourtant, cette utilisation hédoniste qu’est la mobilité de loisir repose sans cesse une question fondamentale : pourquoi voyageons-nous ? Pourquoi le faisons-nous encore ? Pourquoi persistons-nous dans cette mobilité, et même récidivons-nous quand nous n’avons plus de terres promises à découvrir ou de pays à conquérir ? Que nous n’avons plus de périls à fuir ou de ressources élémentaires, travail ou nourriture, climats ou lieux sûrs, à trouver ? Alors que nous ne sommes plus ni des nomades, ni des migrants, ni des forains, ni des trimardeurs ou autres itinérants vitalement dépendants, que nous ne sommes plus de ceux que la nécessité ou la tradition poussent au déplacement, pourquoi nous obstinons-nous malgré tout à voyager encore ? C’est bien ici que ce sujet prouve son importance et son intérêt. Le touriste est entier dans son obstination et sa persévérance. Il voyage en dépit des critiques, des crises, des mépris et des dangers, alors que rien d’impérieux ne l’y pousse, a priori du moins. Il veut continuer à voyager. Pourquoi ? C’est là sa valeur anthropologique majeure.


 

Le touriste est un symptôme de société. Loin de sa réduction à une pratique sociale de classe ou au statut de matière première d’un marché juteux capté par des vendeurs de paradis, il reste que le tourisme nous parle de la société. Il nous parle de nos désirs, de nos rêves, de nos peurs et de nos répulsions. L’envie de voyager, l’envie du monde, recèle nos préférences et nos tendances. Elle parle de nous. Elle nous révèle.


 

Chacun sa vision du monde


 

Anthelme Brillat-Savarin disait au mangeur : « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es. » L’anthropologue peut dire au touriste : « Dis-moi comment tu voyages, je te dirai dans quelle société tu vis et comment tu conçois ton existence. » Nos vacances, par voyages, tourismes et séjours interposés, expriment des tendances lourdes : orientations fortes des mentalités, mutations des sensibilités, évolutions des idéologies et représentations.


 

Il fut ainsi un temps, de Montaigne aux curistes du XIXe siècle, où la visée du voyage était d’abord hygiéniste : on voyageait pour sa santé. Et l’on en est maintenant à voyager en craignant de la perdre, prenant parfois d’excessives précautions afin de prévenir les risques de maladie ! De même, côté découverte, est-on passé du plaisir à la peur. Si l’on partait jadis à l’aventure, avec un certain goût de l’imprévu, l’on s’en va aujourd’hui bardé d’informations, de prévisions, de réservations et d’assurances en tous genres. Rien n’est plus désagréable pour cet « aventurier » contemporain, toujours en lien sur le Net, avant, pendant, après, plus jamais détaché, déconnecté, donc réellement éloigné quand il voyage, qu’un imprévu ! C’est qu’un tel incident, échappant à sa prospective, pourrait lui faire perdre son argent, ses liens, son réseau, ou pire : son temps ! Ainsi en va-t-il donc désormais dans une « société malade du temps » (Nicole Aubert, Le Culte de l’urgence. La société malade du temps, Flammarion, 2003) dont même le voyageur de loisir, pressé, stressé, n’a de cesse de retisser une « toile » dont il ne veut plus sortir… 


 

Miroir d’une époque


 

L’anthropologie du tourisme relève donc en partie de ce que l’on appelait autrefois, au temps d’Herbert Spencer, de Gustave Le Bon et de Ferdinand de Saussure, la « psychologie générale ». Sa mission consiste à « identifier les modèles de représentation et les structures de l’imaginaire qui, selon les mentalités et les sensibilités d’époque, informent et guident les pratiques . » Il s’agit de dégager ces modèles et ces imaginaires. Ce sont eux qui sont à l’origine d’un phénomène de mobilité considérable. Ils le génèrent, l’orientent et le redéfinissent sans cesse, en fonction des contextes historiques, des inflexions ou des transformations de notre vision du monde, et de l’influence de ces variables sur la psychologie collective.


Il va de soi qu’un touriste aujourd’hui ne peut être comparé à celui d’hier ou d’avant-hier. Aristocrate d’autrefois, petit bourgeois émancipé de jadis adhérent du Touring Club de France , citadin en mal de grand air, employé et ouvrier récompensés, congés payés des trente glorieuses au cœur des années 1960, routard rebelle des années 1970, chaque génération, chaque classe d’âge ou chaque classe sociale apporte sa vision du monde, son lot de désirs, ses modèles de comportement et l’imaginaire de son époque. Ceux-là sont fluctuants, variables, mais toujours significatifs. Le voyage d’agrément nous raconte parce qu’il est un lieu de délivrance, de désinhibition, d’expression libre, de défoulement et de réappropriation de soi. Comme l’écrivit justement Jean Viard, les congés payés sont comme « les permissions qui limitent les désertions et les maladies imaginaires des soldats», et cela si bien que les voyages de vacances sont des moments privilégiés pour dire les manques et saisir les attentes de tout un chacun. Ils sont à cet égard un puits sans fond pour observer à loisir (c’est le cas de le dire) les envies des hommes, leurs quêtes, leurs fuites.

  

Au regard de cette question clé – pourquoi voyage-t-on ? –, ajoutons que ledit « touriste », sujet complexe, est un homme qui, bien qu’à l’abri des nécessités, non seulement continue de voyager mais qui de surcroît recommence sans cesse. Répétant, réitérant l’expérience du voyage, il récidive ! Voici donc un pourquoi dans un autre. Pourquoi voyage-t-on est une chose. Pourquoi « revoyage »-t-on en est une autre ! Pourquoi sommes-nous en matière de voyages d’agrément des récidivistes avérés ? Pourquoi cette obstination étonnante, comme mise en abyme d’un voyage à l’autre, et sans laquelle, là encore, les marchés des vacances et du tourisme ne seraient pas ?


 

Partir et repartir encore... 


 

À l’origine de cette pratique récurrente – qui est même prête aujourd’hui, pour se perpétuer en dépit de la crise, à user de la débrouille, de réseaux d’hospitalité parallèles et du troc en marge des services officiels institutionnels et du marché légal –, nombre de motifs, de diverses natures, ont été avancés. L’un des premiers évoqués, à juste titre, est le désir de distinction. Ainsi use-t-on du départ en vacances et du loisir des voyages comme moyens de reconnaissance sociale et d’ostentation, d’intégration mais aussi de domination. Il faut également citer les profits culturels et sanitaires du voyage, qui à tous égards forme, soigne, éduque la jeunesse et les moins jeunes aussi, ce que l’on sait au moins depuis la Renaissance. Quant à son développement, on peut enfin noter le rapport quasi mécanique de cette pratique cyclique de la mobilité d’agrément avec l’urbanisation, un état de civilisation qui voit les sociétés, au prorata de la taille de leurs agglomérations, émettre en réaction d’autant plus de départs en vacances que les villes sont grandes.


Mais par-delà ces déterminations psychosociales, fonctionnelles ou de civilisation à l’origine du phénomène, il y a, ne l’oublions pas à nouveau, le sujet, non réductible à ces rôles et ces causes, si efficientes soient-elles.


Le sujet avec ses rêves, ses raisons, ses déraisons aussi, ses désirs cardinaux, cette obstination à renouveler l’expérience, sa liberté. Ce n’est pas seulement un consommateur de voyages. C’est aussi un inventeur, un interprète, un herméneute.


  

Aussi, pour finir, faut-il bien se garder de confondre le support et la fonction, notamment en croyant que tel lieu manifeste invariablement tel désir parce qu’il en prescrirait la fonction ou l’usage à son visiteur. Par exemple, que l’appel du désert et l’envie de solitude ne peuvent trouver réponse qu’au Sahara ou au Groenland. Une cabane en forêt ou un fond de jardin peut suffire, tout comme la rencontre de l’autre ne requiert pas à tout coup un pays lointain pour faire écho au songe altruiste. Ainsi Claire Bretécher, moquant ses célèbres Frustrés en vacances, fit dire à l’un deux : « Cette idée d’aller dans le tiers-monde alors que le quart-monde est à sept stations de métro ! » En revanche, et en dépit des apparences géographiques, une randonnée à dix ou quinze dans le Kalahari, le Queyras ou le Taklamakân relèvera bien du cénobitisme tandis que la tentation sociétale et le désir de foule peuvent aussi bien se satisfaire dans un festival, à la plage, en camping ou, évidemment, en ville. Évidemment ? « Si j’avais à imaginer un nouveau Robinson, déclara Roland Barthes, je ne le placerai pas dans une île déserte mais dans une ville de douze millions d’habitants, dont il ne saurait déchiffrer ni la parole ni l’écriture : ce serait là, je crois, la forme moderne du mythe. »

 

Rêves et raisons


  

C’est l’imaginaire du voyageur, modelé par ces désirs, qui détermine sa vision du monde (des lieux et des milieux) comme de l’expérience du voyage (parcours ou séjour), d’autrui et de lui-même. Sans cet imaginaire, ce monde ne serait rien d’autre qu’espaces vides et ces voyages de vaines mobilités – ce que si souvent l’on reproche à cet antihéros accusé de périples inutiles : le touriste… Outre leur sens, leur usage et, bien sûr, leur image, c’est cet imaginaire qui fait du monde une attraction – un objet d’attirance et d’envie – et du voyage une tentation et une invitation sans lesquelles le désir de partir ne serait pas, et donc les raisons de récidiver forcément encore moins ! 


  

L’écrivain André Suarès écrivait à propos du voyageur : « Les pays ne sont que ce qu’il est. Ils varient avec ceux qui les parcourent. » Et ceux-là les parcourent tout d’abord avec leurs rêves et leurs raisons. Ce sont leurs premiers bagages. Que des marchands et des industriels viennent ensuite faire de leurs transports un commerce est bien une autre affaire, de l’ordre du phénomène, de son exploitation, de sa récupération commerciale. Cessons de confondre. Et partons à la recherche de cet homme oublié, symptôme de société…

 

www.scienceshumaines.com

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28 juillet 2012 6 28 /07 /juillet /2012 16:37

Ce terme sibyllin émeut les biologistes, les médecins, les physiciens, les psychanalystes, informaticiens, philosophes, autant que les éducateurs. C’est le principe impitoyable régissant chaque individu à chaque instant de son existence. Ce mystérieux second principe est une loi de mort ! Il est semblable à un courant glacé qui emporte les hommes vers une dégradation irréversible. Il conduit l’univers vers l’équilibre thermique, autrement dit vers la mort. Et, par ce « second principe », la notion de « mort » est entrée dans les concepts scientifiques.

  

cosmos 2  

Rappel des lois fondamentales et transposition à l’analyse :


La Thermodynamique 

 

La thermodynamique est représentative des découvertes arrivant trop tôt, et bien avant que l’humanité en puisse concevoir la portée affective et éducative. Ses lois sont implacables. Rien ne semble leur échapper. Toute machine, tout organisme physique, toute entreprise humaine ou autre, toute société, toute famille, sont soumis à ces lois.

 

La thermodynamique est (si l’on peut dire) fille de la machine à vapeur. Elle est ce que Carnot appelait « la puissance motrice du feu ». Son origine fut purement utilitaire, mais son aboutissement déborde largement verts la philosophie et la métaphysique.

 

La thermodynamique étudie les rapports entre les phénomènes de chaleur et ceux de mouvement. L’idée fondamentale est que le travail ne se perd pas. Si ce travail semble disparaître, il est restitué sous forme de chaleur. S’il n’est pas restitué de cette manière, la fraction restante de travail nous sera rendue si nous sommes capable de la solliciter.

 

L’étude des machines thermiques montre une « hiérarchie » entre les diverses formes d’énergie. Par exemple : l’énergie mécanique peut devenir chaleur. Mais la transformation inverse demande un apport extérieur. De plus, il y a perte d’énergie : une partie de la chaleur est irrécupérable (mais elle n’est pas détruite). Cette partie d’énergie est de plus en plus indisponible, et de façon irréversible, tel le carbone dans l’atmosphère. « L’entropie » est la mesure de cette « non disponibilité ».

 

Si on applique à l’univers les principes de la thermodynamique, on déduit qu’il possède une quantité d’énergie qui demeure constante ; mais la qualité de cette énergie se dégrade, de façon irréversible ! L’univers tout entier va ainsi vers sa mort, du moins l’univers physique. Car un système fermé n’échange aucune énergie, aucune matière, avec l’environnement. Il utilise sa propre réserve, dont la dégradation augmente, sans espoir de retour…

 

  • Notons que les principes de la thermodynamique s’appliquent à des systèmes « fermés ». Notre univers peut-être assimilé à un circuit fermés… La névrose également : la névrose est une sorte de « circuit fermé ». Le névrosé se coupe du monde extérieur ; il échange de moins en moins avec l’environnement. Son organisme utilise sa propre réserve d’énergie, et son entropie va vers un maximum !

 

L’entropie et le genre humain

 

Cette notion de destruction inexorable de toutes choses a paralysé la plupart des disciplines humaines. Elle a fortement marqué les esprits et les inconscients humains.

 

L’entropie est généralement considérée comme « mesurant l’état de dégradation irréversible d’un système physique ». On pourrait le traduire par : Rien ne dure, tout s’use, tout casse, tout lasse, tout est promis à la destruction et à l’annihilation !

 

L’entropie représente une course contre la montre et contre la mort. Jamais on ne peut retourner en arrière. Ainsi, toute chose accomplie, toutes les réalisations et tous les rêves, toutes les amours et les haines, se dégradent sans que jamais on ne puisse faire quoi que ce soit pour en assurer la pérennité.

 

« Le second principe » est une loi terrible et vérifiable ! Il a toujours le dernier mot dans l’univers et dans l’humanité. Il enrobe le monde d’un immense « A quoi bon lutter ou exister ? ».

 

La notion d’entropie a bloqué la culture. Pensez ! Mort et dégradation sont les seules perspectives finales… Citons ici Brillouin :

-Comment est-il possible de comprendre la vie quand le monde entier est dirigé par une loi de fer telle que « le second principe » de la thermodynamique, qui pointe vers la mort et l’annihilation ??

 

Encore l’entropie

 

N’y aurait-il pas une autre face de cette médaille sinistre ? Tout se dégrade, c’est pour nous « un fait ». La machine la mieux entretenue s’use. L’usure est le dénominateur commun de tout ce qui existe. Du moins, selon nos critères.

 

En fait, ce que nous appelons usure correspond à « une transformation ». Si une maison abandonnée tombe en ruine puis en poussières, nos critères concluent à l’usure. En réalité, cette maison s’est transformée ; elle a progressivement passée de l’état de maison à l’état de poussière. Elle a ainsi suivi une courbe de lois parfaitement naturelles !

 

Et rappelons ici que nous appelons « désordre et destruction » ce qui ne correspond pas à nos notions « d’ordre et de structuration ». Oui, vraiment : n’y aurait-il pas une face cachée de l’entropie ? Nous pouvons constater que si le corps physique d’un homme vieillit dès sa naissance, ses connaissances et sa conscience augmentent (ou sont censées augmenter) avec l’âge. Les pessimistes diront que « connaissance ou pas, sa machinerie physique retournera au néant, y entraînant sa conscience ! ». Les optimistes diront simplement : « Voire ! ».

 

Notre vie et La Vie

 

On constate que si les individus meurent, La Vie dans son ensemble ne diminue pas dans l’univers. Bergson faisait remarquer que : « la mort des individus n’apparaît pas du tout comme une diminution de la vie en général. La vie n’a jamais fait un effort pour prolonger l’existence d’un individu ».

 

On pourrait rétorquer ici que chacun fait désespérément le maximum pour échapper à la notion d’entropie ? C’est possible. Mais ceci est important : on remarque la mort des individus, on remarque des faits particuliers, on remarque des choses séparées, mais on est incapable d’avoir une vue d’ensemble de la vie et de l’univers. On manque d’informations généralisées.

 

On pourrait se demander : ce qu’un individu perd par l’âge et la dégradation physique, ne se retrouve t-il pas sous forme de conscience ? Car jusqu’à présent, et malgré de nombreux essais, l’affirmation « rien ne se crée, rien ne se perd » reste indétrônable !

 

Si l’univers entier provient d’une source unique, ne peut-on croire qu’il y retourne après un détour de quelques milliards d’années durant lesquelles la conscience se libérera progressivement de « la matière » ? (Voire l’article : La longue veille ou l’art des maîtres). Et tout cela fait songer aux dictons populaires, tel que : « qui gagne ici perd là-bas, après la pluie le beau temps, rien ne se perd et rien ne se gagne », dictons qui traduisent ce permanent "équilibrage" des choses, dont nous ne voyons que les apparences.

 

Et la maladie ?

 

Dans cette optique, que devient la maladie ? Si tout instant, dans l’univers, représente un état d’équilibre maintenu par « des lois » ; si l’univers est « en ordre » à chaque moment, tout instant d’une vie se trouve, lui aussi, dans cet état.

 

Alors pourquoi intervenons-nous en cas de maladie, par exemple, ou d’accident ? Car si la maladie est un état d’équilibre de « l’ensemble de la personnalité », nous risquons de déséquilibrer le tout en intervenant ? C’est, à nouveau, n’envisager que l’individuel en négligeant l’ensemble !

 

Voici une personne malade : A travers quoi la ressentons-nous, sinon à travers nous-mêmes ? Nous avons pitié d’elle parce que nous avons pitié de nous ; car la même souffrance pourrait nous atteindre. L’autre devient la projection de nous-mêmes (c’est d’ailleurs toujours le cas). L’autre devient le miroir de notre maladie possible. La maladie nous apparaît également comme une « cassure » dans un ensemble harmonieux. Nous appelons cela « désordre ou injustice », etc. Ces états d’âme provoquent en nous une angoisse, consciente ou inconsciente ! Cette angoisse, à son tour, provoque une perte d’énergie. Nous devons récupérer cette énergie en éliminant l’angoisse et, par conséquent, en soignant l’autre…

 

En soignant l’autre, nous nous soignons nous-mêmes ! Nous soignons notre déséquilibre provoqué par la maladie de l’autre. [et il n’est pas exclu que l’autre soit tombé malade pour des raisons identiques, ce qui ferme le cercle vicieux des perturbations. Cette hypothèse prouverait donc que les maladies de tous sont les maladies de l’un, et que la thérapie de l’un doit passer par la thérapie de tous ! Une société saine engendre donc des individus sains, et vice-versa.]

 

En soignant l’autre, nous tentons donc d’éliminer notre propre perturbation. Il n’existe aucune exception. Nous rétablissons ainsi un équilibre en nous, sous des termes de « solidarité, justice, droit, devoir, altruisme, bonté » etc.

 

Croire à une intervention individuelle est "une illusion" ! Notre action personnelle ne fait que s’inscrire dans un ensemble d’échanges d’énergie, faisant partie des échanges énergétiques de l’univers entier, tel une immense équation. Ainsi, toute entraide est une aide envers soi-même, par un gigantesque jeu de miroir !

 

Et l’éducation ?

 

C’est la même chose. L’éducation que nous donnons découle de notre façon d’envisager les choses. Elle se fait selon nos critères ! Mais les critères de l’autre bousculent les nôtres. Ils nous placent en état de déséquilibre et de perte d’énergie (soucis, tracas, colères, hésitations, anxiétés, réflexions profondes, etc.) En éduquant l’autre, nous tentons de le placer dans notre critère, et de rétablir ainsi notre équilibre. En éduquant l’autre, nous nous éduquons nous-même. Ici encore, c’est le jeu des miroirs et des échanges permanents d’énergie.

 

Il faut bien comprendre que ces échanges et ces rétablissements d’équilibre ont lieu « à chaque micro-instants de la vie ! », et quelles que soient les circonstances. Comme un navire dont l’assiette se rétablit à chaque seconde à l'aide d'un gyroscope automatique…

 

Il n’existe rien qui soit séparé ou individuel. Toute action, toute circonstance, tout instant font partie d’un ensemble continu…

 

Ainsi donc…

 

Ainsi donc, tout semble "en Ordre", partout et toujours, par un perpétuel rétablissement des forces contraires. Tout n’est « qu’équilibrage » et cohérence, si l’on considère l’univers dans son ensemble, nous compris, bien entendu ; le tout formant une trame mathématique extrémement rigoureuse !

 

Je cite ici un texte du physicien Costa de Beauregard :

« …s’affirmera notre conviction que l’univers matériel étudié par la physique n’est pas le tout de l’univers, mais qu’il masque, démontre, et laisse entrevoir l’existence d’un autre cosmos bien plus primordial, de nature psychique, dont il serait comme une doublure passive et partielle… ».

 

Et peut-être l’entropie et la destruction de la matière libèreront-elles des savoirs et une conscience qu’elles enferment, et dont cette matière n’est qu’un « phénomène » temporaire ?

Plus que jamais, l’homme doit donc « jouer le jeu » et continuer d’apprendre et d’évoluer.

  

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28 juillet 2012 6 28 /07 /juillet /2012 07:28

Egérie, romancière, essayiste, psychanalyste… Lou Andreas-Salomé a déchaîné les passions et laissé un sillage qui ne cesse de rayonner. De grands yeux clairs, avides et graves, une belle et lourde chevelure blonde nouée en chignon, un visage de madone intelligente… Ljola von Salomé eût pu se contenter de briller dans les salons que lui promettait sa naissance dans l’aristocratie russe éclairée. Mais quand l’esprit vient aux femmes, il emporte tout.

  

 

"Figure même de l’égérie, Lou Andreas-Salomé sera l’inspiratrice, la muse, l’amie de trois immenses génies du XXe siècle. Loin de se brûler à leurs feux, elle accompagnera leur œuvre et, aujourd’hui encore, sa trace illumine les leurs."

 

La passion de Nietzsche

 
Lou Andreas-Salomé n’a que 21 ans lorsqu’elle rencontre Friedrich Nietzsche. Elle le fascine. Il l’initie à sa philosophie et brûle d’amour pour cette femme-enfant qui se refuse à lui. Dépressif et suicidaire, le philosophe rêve de transmettre à ce jeune esprit en friche l’essence même de sa pensée. L’exaltation ne dure que quelques mois et se brise sur le refus inébranlable et répété de Lou de l’épouser. Mais cette rencontre nourrira longtemps l’œuvre de Nietzsche qui, l’année suivant la « rupture », écrit son Ainsi parlait Zarathoustra.

  

Ces deux-là ne se reverront jamais, mais le génie de l’homme à déchiffrer le tréfonds des êtres constituera sans doute, pour Lou, le terreau de sa pratique future de la psychanalyse. Celui qui écrivait : « Tous nos motifs conscients sont des phénomènes de surface. L’être humain est composé d’une pluralité de forces quasi personnifiées dont tantôt l’une, tantôt l’autre se situe à l’avant-scène et prend l’aspect du moi », aura été le levain d’une intelligence qui ne demandait qu’à s’affranchir. La muse de Rilke Quinze ans après « l’aventure nietzschéenne », Lou rencontre un poète de quatorze ans son cadet, René Maria Rilke (qu’elle rebaptisera Rainer). Elle est alors mariée à Friedrich Carl Andreas, dont elle portera le nom, accolé au sien, pour la postérité. Un mari qui la rassure ? Qui la repose ? Sans doute. Mais un mari avec lequel elle ne couche pas. C’est une vierge de 36 ans qui n’a cessé de croire que l’épanouissement de l’esprit ne passait que par le refus du corps qui se donne avec passion à Rilke. Il la surnomme « mon buisson ardent ».

L’amour dure trois ans, l’amitié lui survivra plus de trente. Elle le guide sur le chemin du dépouillement de l’écriture, comme « une mère et une muse attentive ». Il transforme cet esprit parfait en femme, cette princesse de neige en amoureuse passionnée. « J’ai été ta femme pendant des années parce que tu fus la première réalité où l’homme et le corps sont indiscernables l’un de l’autre », lui écrira-t-elle.

 

La disciple de Freud

  

Après le grand frère et l’amant, le dernier grand homme de Lou ressort de la figure paternelle, ce père qu’elle a perdu alors qu’elle avait 5 ans. Elle fait la connaissance de Sigmund Freud en 1911 et lui écrit peu de temps après : « Ma vie était en attente de la psychanalyse depuis que j’ai quitté l’enfance. » Elle est acceptée dans le premier cercle des pionniers et devient l’amie intime d’Anna Freud. La « compreneuse par excellence », comme l’appelait Freud, ne laisse pas la trace d’une grande théoricienne (sa contribution la plus connue porte sur le narcissisme, en 1921), mais ce n’est pas sa principale préoccupation. Elle se veut davantage « poète » et « artiste de la psychanalyse ». Lorsqu’elle meurt, en 1937, elle est déjà une légende.

Pourtant, un paradoxe persiste : celle que trop souvent on ne connaît que par les hommes dont elle a croisé le chemin vaut encore mieux que cette image d’égérie. Lou Andreas-Salomé est la figure de proue d’une nouvelle classe de femmes. Moderne, européenne, avide de savoir et de liberté, y compris sexuelle, briseuse de carcans et future brûleuse de corsets. La vie de l’égérie par excellence est celle d’une émancipation féminine, d’une bâtisseuse de ponts entre deux siècles.

 

 

"Je ne puis vivre selon un idéal, mais je puis vivre certainement ma propre vie. En agissant ainsi, je ne représente aucun principe mais […] quelque chose qui est tout chaud de vie et plein d’allégresse."


Dates à retenir:

  • 1861 : naissance à Saint-Pétersbourg, en Russie, le 12 février.
  • 1880 : départ pour Zurich pour étudier la philosophie des religions et l’histoire de l’art. Elle est introduite dans les milieux intellectuels.
  • 1882 : rencontre avec Nietzsche à Rome.
  • 1887 : mariage, jamais consommé, avec Friedrich Carl Andreas.
  • 1897 : rencontre avec Rilke à Munich.
  • 1911 : rencontre avec Freud au congrès de psychanalyse de Weimar.
  • 1937 : mort à Göttingen, en Allemagne, le 5 février.

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24 juillet 2012 2 24 /07 /juillet /2012 14:30

Je vous invite à découvrir un article fort intéressant rédigé par la consultante Julie Horn, qui traite de la haine. Fléau grandissant dans notre société livrée aux tourments du déclin. " Partout ou l'espoir se meurt, il ne reste que les ressentiments !"

 

la-haine.jpg

Il n’est pas toujours évident d’expliquer pourquoi les gens agissent comme ils agissent…Souvent, on s’aperçoit qu’il n’existe pas d’explication simple. Si nous devions examiner en détail la vie de chaque individu, il serait très ardu de comprendre ce qui s’y passe, de saisir exactement ce qui a lieu : l’esprit humain est si complexe. 

  

Le Dalaï-Lama.

          

Prélude à la haine

  

J’ai longtemps cherché l’inspiration afin d’écrire sur ce concept, mais rien ne venait. Pour la première fois de ma vie, j’avais ce que l’on nomme «l’angoisse de la page blanche». En fait, c’était simplement l’angoisse des images que me supposait ce mot. Un mélange de frissons, d’effroi et de fascination me transperçant la peau chaque fois que je tentais de le décrire. Mais, en même temps, ces sensations me poussaient à en savoir davantage afin de mieux comprendre cette émotion. C’est ainsi que j’ai commencé mes recherches en regardant la définition du dictionnaire. On y décrit la haine comme étant «une vive hostilité qui porte à souhaiter ou à faire du mal à quelqu’un [ou bien d’avoir] une vive répugnance, une aversion pour quelque chose».

 

En jetant un coup d’œil au-delà du mot même, j'aperçus d’autres expressions similaires : haineux, haineusement, haïssable et haïr. Je me suis demandée pourquoi ces mots existaient, pourquoi ils faisaient partie de notre vocabulaire ? Et même, pourquoi cette émotion propre aux humains existait ? Si l’Homme a senti le besoin de mettre sur papier la définition de cette émotion, c’est parce qu’elle a dû être présente plus d’une fois dans l’histoire. Je ne peux dire à quel époque exactement la haine a été définie et écrite sur papier, mais je peux dire qu’en 2010, cette émotion est encore très présente et comporte une certaine «immensité». Les actes de génocide, le terrorisme, le racisme, la discrimination, les violences courantes à l’intérieur de notre société sont souvent exécutés à travers ce sentiment de haine. Certains auteurs affirment que la haine est la maladie, le grand problème du 21e siècle. Jusqu’à maintenant, je le crois aussi…

La violence de l’homme envers l’homme nous scandalise, mais continue de sévir aujourd’hui. Les avancées technologiques éblouissantes de notre ère ont lieu parallèlement à un retour à la sauvagerie des temps sombres : les horreurs inimaginables de la guerre et de l’annihilation gratuite des groupes ethniques, religieux et politiques. Nous avons réussi à conquérir de nombreuses maladies mortelles, mais nous sommes encore témoins des horreurs du meurtre de milliers de personnes flottant à la surface des rivières du Rwanda, des civils innocents fuyant leur maison et massacrés au Kosovo et le sang coulant dans les champs meurtriers du Cambodge. Quel que soit le côté où nous regardons, à l’Est ou à l’Ouest, au Nord ou au Sud, nous voyons la persécution, la violence, le génocide. 

La haine, oui, elle existe. Mais, pourquoi? D’où vient-elle? La retrouve-t-on dans les médias sociaux? Et pouvons-nous la contrer? Voilà les grandes questions qui se posent aujourd'hui, à la croisée des chemins...

 

La haine selon la psychanalyse

 

La haine existe en tout être humain. Certains la vivent et lui font face, d’autres, la laissent les envahir ou ne l’écoutent pas  On la retrouve sous plusieurs formes, selon les différents champs d’analyse : haine de soi, haine de l’autre, haine des autres, etc.

 

J’essaie de comprendre ce quelle est par l’entremise de la psychanalyse: Une pulsion qui peut devenir pathologie. En général, pour les psychanalystes, la haine est, grosso modo, une pulsion comme l’amour en est une. Toutefois, il ne faut pas se méprendre, la haine n’est pas une réaction à l’amour. Elles sont deux pulsions distinctes régulées différemment par l’appareil psychique, c’est-à-dire que l’appareil ou le système tente de trouver des solutions d’évacuation à ces pulsions. Dans ce sens, la genèse de la haine est différente selon l’expérience propre de chaque individu. Elle vient du milieu familial qui est la base de notre développement psychique, c’est là que tout se met en place : notre premier désir (complexe d’oedipe), notre premier refus (castration), notre premier rapport à l’autre, etc. Ainsi, les psychanalystes diront qu’il faut retourner au début de sa vie, dans le milieu familial de l’individu, pour expliquer les différentes pulsions de haine qui viennent de soi. Ils diront qu’une pulsion, c’est une partie des forces qui nous gouvernent. Dans cet ordre, les pulsions de haine doivent être transformées par l’appareil psychique afin d’être subjuguées, pour sortir positivement de l’individu, par une création tangible telle que la peinture, l’écriture, etc.

 

Si ces pulsions ne sont pas subjuguées positivement ou si elles sont refoulées, elles deviendront pathologiques et entraîneront des conséquences néfastes pour l’individu et/ou la société en général. Par exemple, elles peuvent se manifester par des maladies, de la violence envers soi et/ou envers autrui. Ces pathologies sont considérées comme une véritable défaillance de l’appareil psychique. Dans ce sens, la haine est une pulsion, mais la violence engendrée par la haine : une pathologie. Selon Daniel Sibony, psychanalyste et écrivain, la haine serait une pulsion de défoulement par le«jouir» comme lest le fantasme sexuel par le désir qu’il provoque. Cette haine serait donc créée par un sentiment de castration lorsque les désirs ne sont pas satisfaits et elle se transmettrait en pulsion de violence.

 

Pour expliquer sa thèse, l’auteur utilise l’exemple du racisme. Le racisme serait une généralisation abusive de l’«Autre» par le refus de lui reconnaître sa place dans sa propre gêne. Ce refus, qui ne cesserait de revenir, pousserait l’individu à se sentir harcelé. Dans ce sens, l’auteur explique que le racisme est une méthode de généralisation abusive en se convainquant d’un savoir qui échappe même à l’individu raciste. Bref, il aimerait être comme ce que les autres lui semblent être. Celui qui haït se sent castré, alors que dans le fond il voudrait se donner le droit d’être semblable. Vers une régulation humaine de la pulsion par la société ? Certains psychanalystes mettront l’accent sur le rôle de la société pour stimuler le surmoi de chaque individu afin que des règles, des principes et des valeurs soient inculqués à l’individu comme morale et qu’il puisse vivre en société d’une manière constructive. Ce qui laisse sous-entendre que l’être humain peut sublimer le «non du père» dans son effet de castration par le «non de la société» qui est également une forme d’autorité.

 

Par la suite, ce sera à l’individu de réagir dans son rapport à«l’Autre» où il sera confronté à l’ambiguïté des différences et des ressemblances avec cet «Autre».  Au contraire, d’autres psychanalystes tels que Nicole Jeammet, psychanalyste et enseignante à l’Université René-Descartes,  affirment que la haine peut être stimulée par certains types de société. Mme Jeammet affirme que la logique de la consommation peut devenir un obstacle à celle de l’amour. Ce texte dévoile un autre aspect intéressant de la haine et du débat concernant notre propre société d’aujourd’hui. Elle suscite une interrogation sur la place de la société comme stimulation de la haine et de la poursuite du narcissisme des parents par l’individualisation prônée par la société.

 

Ainsi, le narcissique n’entre plus en contradiction avec les valeurs véhiculées de la consommation exagérée des choses et des personnes. L’insensibilité fait place au besoin d’aimer et d’être aimé, l’être désire son indépendance en décidant par lui-même de ce qui est bon ou mauvais pour lui, les modèles de réussite sont liés à la consommation, etc. Bref, l’Homme revendique son droit d’être différent : «Après que la pensée eut été confisquée par des normes collectives, elle est maintenant confisquée par l’individu». L’auteur prend l’exemple de l’amour pour expliquer son propos : l’amour n’est plus un échange mutuel, mais une façon d’obtenir une réponse à son propre besoin. Ces relations sont le reflet du narcissisme des individus qui se développe à l’intérieur de la société contemporaine. Encore une fois, cet état tend à confondre, selon l’auteur, autonomie avec égoïsme.

 

Ce qui peut accentuer les pulsions de toutes sortes, dont la haine, puisque l’être recherche uniquement le soulagement de ses pulsions d’une manière aisée, sans contraintes. Cet aspect psychanalytique nous renvoie aux questionnements de la stimulation de l’extérieur sur la haine et de la réaction de l’appareil psychique des êtres humains. La réaction sur le politique (c’est-à-dire sur le vouloir vivre ensemble) par les constatations psychanalytiques pousse la réflexion vers la confrontation entre l’être humain et son environnement.

 

Est-ce que la haine serait générée par l’apport même de l’être humain et son héritage de valeurs et de principes? Un peu comme certaines théories «scientifiques» où la haine serait générée par une transmission biologique, la psychanalyse nous offre-t-elle une succession pulsionnelle créée par notre éducation? En fait, la réponse est «non», car les psychanalystes diront que l’appareil psychique se reconstruit à travers l’éducation de chacun !

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24 juillet 2012 2 24 /07 /juillet /2012 12:26

Plus de trente ans séparent ces deux textes de Dimitris Dimitriadis, auteur dramatique et poète grec. Effet de miroir insolite entre deux oeuvres distantes et étrangement prophétiques !

 

Dimitris-Dimitriadis.jpg

       

"A la demande répétée de mes lecteurs, je publie ici l'intégralité de ces deux textes, accompagnés d'un entretien de Marie Richeux sur France Culture ; Avec pour invité Dimitris Dimitriadis."

    

« Je meurs comme un pays » est un texte paru en 1978, un long paragraphe entrecoupé de points de suspension. Une voix qui dit son dégoût, (suis-je du vomis), le dégoût du pays qui ne laisse pas être vivant. La Grèce n’est pas nommée, mais l’auteur sait d’où il parle, il sait ce qu’il sonde comme histoire. Il le sait, ou le saura plus tard. Car côté pays-pourri-de-l’extérieur comme-de-l’intérieur, la Grèce fait office d’exemple récurrent ces jours-ci.

 

2012: Le texte « La conscience historique » pointe l’urgence. Le moment où l’homme, les hommes, la communauté des hommes a le choix non seulement d’agir, mais de choisir la nature de l’action. Le texte fait une hypothèse, et se referme sur lui-même laissant à chacun le soin d’apprécier le bienfondé de la dite hypothèse. Il y est question d’identité profonde, qui ne saurait être que créative. Il est aussi question de la conscience de l’héritage toujours plus aigu lorsqu’on s’apprête à le perdre. Il y est question de répétition, d’immobilisme, et de ce que l’on appelle le changement.

 

Marie Richeux nous raconte, avec sa voix de miel, quelques extraits de ces textes fabuleux. Cliquez sur le logo France Culture:

 

France-Culture-copie-1

 

Texte premier: "Je meurs comme un pays"

 

(...) Et cette année-là où aucune femme ne conçut d'enfant, où les hommes allaient deux par deux dans les rues et les cafés en se crachant au visage mais chacun semblait cracher sur lui-même, puis ils partaient enlacés s'accoupler dans des sous-sols obscurs ou des tièdes buanderies où ne pouvaient les retrouver les femmes frénétiques, l'épidémie de la stérilité bien enfoncée dans leurs entrailles - elles les cherchaient dans les bordels et dans les bars, et cette recherche vaine les rendait plus belles encore, plus attirantes, plus fascinantes, plus femmes, plus à même de provoquer des passions effrénées, plus douces, elle enveloppait leurs travaux d'approche d'un scintillement de désespoir qui se gravait dans l'esprit du spectateur et ne le quittait plus, car au cours de cette recherche les femmes avaient compris que les formes de désespoir sont nombreuses, mais que l'une d'entre elles leur appartient en propre dans les siècles des siècles -, c'est cette année-là qu'eurent lieu la plupart des conspirations dans les plus hautes sphères de l'État, des paquets de députés se vendaient, passaient en se pavanant dans le parti diamétralement opposé dans le seul but de satisfaire des ambitions personnelles ou familiales (l'un d'entre eux, dit-on, accepta de devenir ministre pour donner une dernière joie à sa vieille mère mourante car elle se rongeait les sangs de voir son fils vieillir député), les patriotes et nationalistes fanatiques mettaient à l'abri des fortunes entières à l'étranger avec l'aide de régimes se reflétant mutuellement, que certains d'entre eux maintenaient au pouvoir par leur argent et leurs relations, (...) les gouvernements changeaient à une allure vertigineuse dans une succession d'échecs, de crimes et d'innombrables formes d'impuissance, qui menait au bord de l'effondrement spirituel, des partisans enragés de politiciens défunts les sortirent de leurs tombes, et les soulevant dans leurs cercueils boueux, les promenaient dans les rues, réclamant par des slogans extrémistes leur retour à la vie politique, prétendant qu'eux seuls pouvaient sauver le pays de la disparition totale, (...) des intellectuels fanatisés, du haut de leurs balcons, exhortaient les foules stupéfaites à renier la vie, à ne se nourrir que de racines, à se reproduire en couchant avec des statues mutilées, dans un égarement sentimental et idéologique semblable à celui de ces gens qui s'efforçaient d'intervenir dans la brûlante réalité, d'imposer un changement radical en appliquant des programmes politiques issus d'autres époques - démarches qui ont reçu le nom de «Métaphysiques du Dogme», et passent pour l'un des crimes avec préméditation les plus barbares -

 

(...) les meurtres atteignirent une fréquence, une cruauté inconcevables, des gens disparurent à jamais pendant la nuit et nul n'entendit plus parler d'eux ; des fosses communes s'ouvrirent dans les cimetières des faubourgs des villes, où l'on jeta des masses de corps fauchés aux heures d'aveuglement partisan, on constitua partout des pelotons d'exécution improvisés qui fusillaient au nom de l'intégrité territoriale, de l'indépendance nationale et de la grandeur de la race, (...) et P. Karayànnis supprima H. Karayànnis, Vassiliàdis supprima Nikolaìdis, Andrikòpoulos supprima Solomonìdis et ses frères, Dròssos supprima Kèllis, Ferendìnos supprima Goùmas, Zikìdis supprima Smyrnèoglou et ses fils, M. Hadziprodròmou supprima F. Hadziprodròmou, Kostòpoulos supprima Delipètrou, Pagoulàtos supprima Fotiàdis et Ghèlekas et Dimitrìou, Vlassòpoulos supprima Apostolòpoulos, Constandinìdis supprima Matthèou et ses frères, A. Melas supprima D. Melas, Simeònoglou supprima Yatrou et ses fils, B. Notaras supprima P. Notaras et E. Notaras..., les prédictions les plus sombres des médiums commencèrent à se réaliser, dans toutes bibliothèques les dialogues platoniciens disparurent, (...) dans les morceaux de musique on n'entendait plus jamais de violon, les projecteurs de cinéma ne laissaient plus passer la lumière, (...) les romans se réduisirent à leurs dialogues et les pièces de théâtre à leurs didascalies, (...) les diagnostics des médecins se révélaient toujours faux, (...) des cimetières entiers partirent dans les airs comme des nuées d'oiseaux, phosphorescents, des hommes couraient les rues en riant sans cesse comme on rit dans son sommeil, et une lumière pleine de douleur et d'amour inemployé planait en permanence au-dessus de toutes les maisons, donnant au paysage entier l'allure d'un visage crispé de jeune fille qui, voulant sauter la barrière de sa virginité mais craignant le contact avec l'homme, enfonce avec la rage incontrôlée, sismique du désespoir une barre de fer dans son sexe en hurlant «mon Dieu, mon Dieu», tournant la tête comme une perdrix vers le ciel, mêlant les deux extrémités de la vie dans la fontaine bouillonnante, embaumée, de son sang. Car il s'était accumulé tant de choses dans le cœur des hommes, que les cœurs ne parvenaient plus à tout contenir. L'avancée de l'ennemi hâta ce qui se préparait depuis des siècles, et attisa des espoirs que les autorisés locales avaient tant de fois déçus. L'heure ultime approchait.

 

Tandis que les armées ennemies s'enfonçaient dans le pays, des réarrangements historiques ramenaient, plein de vigueur après des siècles d'ostracisme, le royaume de l'imaginaire aux multiples faces qu'on réinstaura dans toutes les têtes, inaugurant le nouveau cycle historique. (...) Les lois se supprimant elles-mêmes furent abrogées. Les institutions furent inversées, leur exact opposé entra en vigueur. (...) En un seul instant se réalisa le rêve inavoué de tant de générations, à savoir le passage au millénaire de la Schizophrénie Multiforme Consciente (que s'accomplisse la parole du Seigneur annoncée par la bouche du prophète : telle sera la santé de l'avenir, ce qui signifie, en d'autres termes, la fin de l'homme unidimensionnel). (...) Le droit des mélancoliques s'imposa. Les taciturnes et les solitaires se mirent à légiférer. Tout le monde écoutait religieusement l'opinion de ceux qu'on rangeait auparavant dans la catégorie des anormaux. (...) De nouveaux délits d'instincts se créèrent, tandis que les anciens, séculaires, cessant de susciter les railleries, étaient reconnus comme soutien de l'État dans sa politique tant intérieure qu'extérieure. (...) Le crime devint légal, constituant désormais la clef de voûte de toute manifestation publique. (...) On vit se multiplier les cas de passion amoureuse, les déclarations d'une franchise vertigineuse, les cadeaux. (...) Tous les humains furent déclarés saints et entreprirent de se vénérer les uns les autres. Les mots acquirent une intensité sans précédent, au point que tout le monde réfléchissait longtemps avant de les choisir, car certains d'entre eux pouvaient maintenant brûler la langue à jamais. (...) L'Église publia une encyclique imposant les plus sévères sanctions à tous les hommes et toutes les femmes qui n'osaient pas révéler publiquement l'autre sexe en eux, lequel se trouve enclos par la nature et par Dieu dans la constitution de tout être humain, instituant le mystère de sa dualité, ce qui eut pour effet immédiat de remplir les rues d'hommes en vêtements de femme ostentatoires, profondément convaincus d'être porteurs d'un don divin, qui se firent preneurs et dispensateurs d'élans inouïs tandis que des femmes, affranchies du désir des hommes et s'adonnant aux joies de la procréation mentale, poursuivaient d'autres femmes jusque dans les églises, à l'heure de la messe (dans le rite ambrosien, vu le déchaînement du rut), que célébraient des prêtres rasés de la tête aux pieds dans des soutanes arachnéennes, nus en dessous, (...) le voile de la Vierge dans les cheveux, des insignes atroces accrochés au cou, avec des airs de Médée, de Messaline et de Brunehilde au moment de bénir, pris de spasmes sacrés, le pain et le vin sur les autels où passait chaque dimanche une boue sanglante, transformant les fidèles en assemblée d'élus qui voyaient enfin Dieu de leurs propres yeux, extasiés, grâce aux nouveaux codes régissant sa révélation. (...) Une prière : «Ô semence humaine, toi qui es la source de tous relâchements vitaux et profanations, ô salive au doux parfum sur la chair où frémissent, où se dressent la beauté renversante et la folie érotique, ô corps qui me fais souhaiter pour ultime cercueil un corps semblable palpitant pour que respire autour de moi ton sang et que la fureur de te conquérir soit l'apothéose et le couronnement de ma mort, ô labyrinthe de mon âme immense et ramifiée dont les foules voraces me tourmentent, combien de temps, bête bourbeuse, mangeuse de racines, éprise de l'humus, t'enfermeras-tu dans la pourriture et les remous des échanges creux, combien de temps m'empêcheras-tu de bon ou de mauvais gré d'atteindre ce point où j'aurai la force de donner une voix à tous les visages, un visage à toutes les voix ? Ô silence vaste comme le scintillement profond des étoiles, sauve-moi...» (...)

 

(...) La stérilité des femmes et l'imagination fiévreuse de tout un peuple, l'effondrement définitif de la dignité et de l'intégrité nationales, et le nombre sans cesse croissant de malades et de désespérés qui faisait penser au fameux «mal du dérèglement» ou à ces mots : «Ce mal ne se pouvait décrire par des mots, pour ce que ses douleurs outrepassaient les forces humaines», préparèrent un accueil triomphal aux troupes ennemies dans la capitale où s'étaient repliés tous ceux qui avaient tenté de se réfugier dans les provinces lointaines (mais qui donc leur avait fait croire soudain qu'il en existait ?), car tous les fronts cédant, tout espoir de fuite où que ce soit s'envolait. Tous, malades et vieux (seules ces deux catégories subsistaient), attendaient de l'ennemi tous les bienfaits - si grands étaient le trouble et la déception face à la fourberie, la mesquinerie, la dévorante frénésie qui avaient prévalu jusqu'alors, combinées à une fixation maladive sur des mécanismes bloqués de l'Histoire. C'est pourquoi il était hors de doute que cette fois l'occupation serait bien plus durable que la résistance engagée de temps immémorial, qui avait nourri légendes, contes, chansons, épopées, romans, ballets, trilogies et tétralogies théâtrales, revues, études scientifiques, films et opéras, qui chantaient des héros et de grandes victoires insurpassables. Et maintenant tout cela était englouti, à jamais, dans une boue noire. (...) Des arbres généalogiques foisonnants, aux racines profondes furent jetés au feu. Des bureaux d'état-civil furent soufflés par des bombes. Les plus grands pillages eurent lieu dans les musées et les archives de l'État. Des fortunes fabuleuses furent confisquées. On dévoila scandale après scandale, dans un délire d'autopunition collective. (...) La vie amoureuse de quatre cents Premiers ministres au moins servit de matière à des films orgiaques s'appuyant sur des éléments irréfutables. Des hommes publics, n'ayant pas eu le temps de déguerpir à l'étranger, furent contraints d'abandonner les plus hautes fonctions et de passer aux aveux devant des masses écumantes qui les lynchaient puis les mangeaient avec la rage vengeresse des victimes d'injustices. De vénérables membres du Saint-Synode furent acculés par leurs propres crimes inavouables à de spectaculaires suicides (ils furent nombreux à se trancher la gorge ou avaler du cyanure en lisant l'Évangile, sous les applaudissements enthousiastes des fidèles qui s'en allaient soulagés, délivrés des péchés d'autrui dont on les accablait depuis la fondation de l'Église). (...) On redessina le plan des villes, tout fut rasé puis reconstruit. L'exploitation du sous-sol passa dans d'autres mains. (...) Le nom du pays changea. Le nouveau ne rappelait en rien l'ancien...» (...)

 

L'occupation en effet dura des siècles. Le temps nécessaire à ce que les frontières traditionnelles du pays disparaissent, absorbées au sein de la vaste ordonnance qui désormais recouvrait toute la planète - car la langue cessa un jour, comme on l'avait projeté, d'être parlée, et se mit à exister comme une relique, un concentré d'époques révolues, dont la valeur est proportionnelle à celle des œuvres écrites dans cette langue. Il s'agit d'une masse compacte et labyrinthique, où se trouve un nombre incalculable de pages entourées désormais du cercle infrangible du temps qui les protège dans une lumière de paix surnaturelle. Certaines décrivent la stérilité des femmes de cette année-là. Ce sont les pages d'un chapitre pléthorique et polyphonique où l'on peut lire, sous le titre «Témoignage du temps de la Grande Défaite», divers documents (lettres, journaux, récits de témoins oculaires, à la première ou la troisième personne, et même des descriptions littéraires, ou à prétention littéraire, photographies, statistiques, etc.) sur cette année qui est passée avec ses horreurs dans le domaine de l'imagination la plus cruelle, et bien qu'elle reste totalement inexplorée, personne n'entreprend de l'étudier scientifiquement - on s'en remet au fait qu'elle s'est terminée de façon assez probante pour satisfaire absolument, du moins selon les historiens, aux exigences de la science, comme une mort qui vient vérifier l'exactitude de sa prévision, et cela suffit à tous ceux qui voient dans l'humanité ce phénomène universel qui produit des cycles éternellement, des cycles qui dès qu'ils se referment, suffisent à justifier leur producteur, étant l'expression suprême de sa destination en ce monde. Dans ces cycles, on le sait, les cris individuels ne sont pas entendus.

 

(...) «... Je hais ce pays. Il m'a dévoré les entrailles. Je t'écris à toi parce que nous désirions ensemble que ces entrailles soient fécondes, et ce désir nous a unis pendant des nuits et des nuits... et à d'autres heures du jour, quand un miracle soudain nous faisait oublier la terreur qui courait dans les rues comme dans nos veines... les bulletins d'informations de cauchemar qui nous empêchaient même de nous regarder... lus par des présentateurs totalement fous... les hurlements qui couvraient jusqu'aux sirènes des ambulances... Jamais je n'aurais cru que la voix humaine puisse atteindre de telles hauteurs... être si insondable... s'imposer au point de tout bouleverser... Enfin, je n'ai jamais pu m'habituer aux humains, mais c'est là une autre de mes infirmités. Maintenant je me dépêche de te dire certaines choses et ces mots seront les derniers que tu recevras de moi. Je hais ce pays. Il m'a dévoré les entrailles. Dévoré. Je le hais. Oui, je le hais, je le hais. Une femme ne peut pas vivre avec de telles entrailles en elle. Plus j'y pense, plus j'ai envie de me vomir. Je me sens comme du vomi. J'en suis peut-être. Une femme... ce n'est pas comme un pays qui met en valeur ses ruines, ses tombes... les brade contre des devises... qui en vit. Moi je ne veux pas être un pays. Je ne suis pas un pays. Je ne veux pas être ce pays. Ce pays est nécrophile, gérontophile, coprophile, sodomite, putain, maquereau, assassin. Moi je veux être la vie, je veux vivre, je voudrais vivre, je voudrais pouvoir vivre, je serais heureuse maintenant si je voulais vivre... mais ce pays ne me laisse pas vouloir, ne me laisse pas être la vie, donner la vie. Comme un cancer il a dévoré mes seins, mon cerveau, mes boyaux, il a roulé toutes ses pierres dans mes reins et les a dévastés, il a souillé toutes les sources par où devait couler mon lait, il a rassemblé toute sa terre dans mes veines et m'a pourri le sang, il s'est posé tout entier sur mon cœur et l'a ravagé à coups d'infarctus et d'embolies, toute loi étant un infarctus, toute institution une embolie, ses coutumes m'ont démoli les poumons, son histoire me fait trembler sans arrêt tout entière comme si j'avais un parkinson, sa civilisation m'a exténuée, m'a défoncée, je n'en peux plus, sa position géographique est mon asthme, sa configuration tantôt s'allonge sur mon corps comme un zona géant et me rend folle, tantôt prend la forme d'un râteau qui se plante dans mes yeux, d'une énorme aiguille qui me perce le crâne, d'un rocher qui pend au bout de mes cheveux et m'entraîne dans une mer de larmes... et je sens toujours son joug sur ma nuque, ma langue est toujours nouée par son bégaiement, j'ai des sueurs froides en voyant sa vulgarité... son attachement à ses fantômes, ses faux-fuyants, ses plagiats, sa cervelle bloquée, ses cadavres, ses cercueils, ses crimes...

 

Ce pays est notre peste. Il nous tuera, nous liquidera. Comment échapper ? Il boit notre sang. Il ne me laisse même plus dormir, il m'a volé mon sommeil. Comment vivrai-je sans sommeil ? Nous ne vivrons pas... tout le sperme de tous les hommes de la terre ne pourrait pas ranimer ce creux de mon corps d'où part la vie humaine... Tu as vidé toute ta vie en moi mais tu m'as laissée sans vie... Toi non plus tu ne peux pas. Tu m'as ensemencée mais ta semence ne fécondera jamais, votre semence ne peut plus féconder... plus jamais la vie ne sortira de nous... Salaud de pays. Je ne souhaiterais qu'une chose, l'avoir devant moi et l'égorger de mes propres mains. Mon Dieu, si je pouvais le tuer ! Il est parvenu à ce que ses tueurs atteignent nos matrices et les creusent comme des tombeaux, les porcs, ah les porcs, c'est tous des porcs, par quel bout que je commence, tous des tueurs, tous, à cause d'eux je ressens le besoin du plus grand des crimes, d'un massacre sans fin, sans fin... ah, comment résistons-nous ici, comment ne sommes-nous pas encore devenus fous avec ce chien, ce garrot, ce strangulatorium, cette potence... avec ses égorgeurs officiels qui font des discours officiels dans des cérémonies officielles devant d'autres égorgeurs officiels... Chacun de ses pores est un stylet, chacun de ses coins un poignard, chaque millimètre de sa peau un piège, il est couvert de gluaux de mort et de couteaux tranchants, ce repaire d'assassins, d'escrocs, d'imbéciles, ce refuge de baiseurs lâches et de souteneurs impuissants, il nous fourre la tête dans sa merde, nous donne des coups de pied furieux dans les couilles, tu nous écrabouilles, salope, tu nous vides, nous ravages, nous divises, nous étrangles, tu nous condamnes, tu nous tues, fumier, vendue, ordure, pouilleuse, empoisonneuse, nœud de vipères, chienne, bohémienne incestueuse, qui ne fais que tout singer, que jacasser, calamité, diablesse, oiseau de malheur, je ne te supporte plus, je ne la supporte plus, la tueuse, l'infanticide, la tordue, la pestiférée, la boiteuse, la bigleuse, la poissarde, la vieille bique, la sale vieille, qu'il aille se faire voir, je ne peux plus rien supporter de lui, plus rien, plus rien, je le hais, je le hais, je le hais, ah, ah, je te hais, je te hais, je te hais, je te hais, je vais mourir, monstre, et je te haïrai toujours, oui, la haine bouillonne en moi, je veux écrire des hymnes contraires à ceux qu'on a écrits jusqu'à présent sur lui, le fusiller à chaque mot et l'enterrer comme un chien de mes propres mains... Je ne suis plus femme... Et toi, tu n'es plus un homme... Il nous a tout pris... Mais que restera-t-il de lui sans nous ? Que sera-t-il quand il ne restera plus rien de nous ?... Sa terre a pris ma forme... Mon corps a désormais ses dimensions... J'ai en moi son destin... Je meurs comme un pays...» (...)

 

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Je meurs comme un pays

de Dimìtris Dimitriàdis

paru en 1980 aux éditions Agra

traduction française de Michel Volkovitch

parue en 1997 aux éditions Hatier

rééditée en 2004 aux Solitaires intempestifs.

 

 

Texte second: "La conscience historique"

  

  Faisons une hypothèse, qui peut paraître illusoire, extravagante ou déplacée dans le contexte des circonstances d’urgence et d’impasse actuelles, mais qui peut aussi être un bon point de départ pour ce qui va suivre…

 

Supposons que cette crise, comme on l’appelle communément sans trop y penser car on emploie un mot qui exige des explications supplémentaires, surtout beaucoup plus approfondies, supposons donc que cette crise prenne fin dans des délais très courts, et que tous les problèmes concernant les salaires, les retraites, les dettes, les taux, les banques, les citoyens, les gouvernements, etc., bref que tout ce qui constitue l’ensemble des composantes de la situation économique présente et qui la rend cruciale, dangereuse, catastrophique (trop d’exemples déjà confirment l’accroissement de désastres personnels, familiaux, collectifs – suicides, morts subites, faillites d’entreprises petites et grandes, et ainsi de suite), que tout cela trouve enfin une sortie de secours et que les choses reprennent leurs cours d’avant, en quelques mots : tout ce que le peuple (grec en particulier mais d’autres aussi) exigeait et réclamait, en manifestant dans les rues et les places publiques, en se battant avec les forces de police, pendant des mois et des mois, finalement il l’obtient.

Supposons que cela se réalise et que l’ordre financier et social soit rétabli, que tout le monde, surtout les classes les moins favorisées, soit satisfait et soulagé par cette évolution puisque personne ne se sent plus victime d’une injustice qu’il estimait ne pas mériter et dont il se sentait innocent.      

     

J’écris comme quelqu’un qui vit une pareille situation-limite de l’intérieur, moi-même pris dans le mouvement fluctuant de cette situation sans issue, et non pas comme un observateur qui aurait une position de distance, laquelle le doterait du privilège aussi bien de l’impartialité que d’une relative ignorance.

J’écris donc en étant directement concerné et fondamentalement désillusionné.

 

Tout, absolument tout, chez nous se trouve ramené sous le signe de la chute généralisée, dont les symptômes les plus évidents sont l’effondrement des organes de gouvernement, l’usure du pouvoir, la perte de la confiance du peuple dans les forces politiques, les dysfonctionnements des services publics, la menace, plus que visible, qui vise la souveraineté du pays, son indépendance nationale, et nombre d’autres défectuosités dont la somme constitue un constat d’échec beaucoup plus général et profond qu’il n’y paraît.

 

Je ne me sens pas pourtant le mieux indiqué pour décrire une situation extrêmement compliquée et contradictoire, je la dirais composée d’obscurités, de non-dits, de zones entières de la vie sociale et politique enfouies dans une sorte d’engrenage gigantesque formé de tabous, de secrets et de complexes nationaux, zones qui ont envahi et occupent aussi et en premier lieu une large partie de la mentalité et de la psychologie de la population, obstruée qu’elle est dans un mécanisme séculaire de clichés imposés par un système de valeurs et une morale prônés par l’Eglise orthodoxe qui constitue l’entrave intérieure par excellence, elle n’est pas la seule, pour la grande majorité des Grecs, toutes les générations comprises, les plus jeunes, malheureusement, non exceptées.

 

Pourtant, puisque je fais partie de ce peuple, j’expose tout ce que je ressens comme quelqu’un qui subit malgré lui une réalité précise et qui en souffre dans sa propre peau, donc d’un point de vue strictement personnel. D’ailleurs, je ne serais pas capable d’en parler autrement. Il y a déjà plus de trente ans (1978), j’ai écrit un texte intitulé Je meurs comme un pays qui depuis est considéré comme prémonitoire de la crise actuelle, et cela signifie que les raisons profondes, mais inapparentes et non avouées, de ce que nous vivons aujourd’hui, ont leur origine dans un passé qui, en réalité, remonte beaucoup plus loin, au début du XIXe siècle, à la fondation du nouvel Etat grec après la révolution de 1821.

 

Un autre texte, écrit il y a plus de dix ans (en 2000), parle, mais de façon plus directe, de ce que je considère comme étant le problème le plus crucial de la Grèce moderne : comment un peuple peut être contemporain de son époque. Voici quelques extraits de ce texte intitulé « Nous et les Grecs », en référence à Hölderlin et les Grecs, de Philippe Lacoue-Labarthe : « L’héritier songe à son héritage à partir du moment où il risque de le perdre. Le risque de le perdre ou de découvrir que l’héritage ne lui appartient pas introduit en lui-même le mécanisme de l’appropriation. Tout ce qui est considéré comme donné et sécurisé s’exclut de toute référence contemplative. (…) Donc, la constatation ci-dessus nous fait entrer directement dans la zone du danger. On entre, presque par enchaînement, dans l’altérité. (…) L’altérité est, en l’occurrence, la Grèce. La Grèce ne nous permet aucune identification à elle-même. Elle exclut l’identité. Et tous ses dérivés : l’intimité, l’affinité, la possession, la sécurité. Nous, les habitants de cette région géographique, n’avons que le droit de regarder les Grecs comme si nous leur étions étrangers. Les regarder comme s’ils étaient des étrangers. Nous-mêmes comme des non-Grecs. Considérés comme des non-Grecs, que sommes-nous ? Des habitants d’une région géographique, habitée par des gens qui ont essayé de devenir quelque chose. Leur effort et ses fruits les ont rendus Grecs. Nous ne faisons aucun effort similaire. Parce que nous croyons que nous sommes Grecs. Nous ne sommes pas Grecs. (…) La certitude rassurante que l’héritage nous appartient sans aucun doute établit la stérilité nationale comme comportement dominant, l’accrochage aux acquis comme mentalité dominante, la rumination des stéréotypes comme assurance d’une continuité. (…) On ne peut pas produire de civilisation en reproduisant le donné. (…) Nous ne sommes rien. (…) »      

  

Il est plus qu’évident que ce texte pose le problème emblématique de l’identité mais aussi celui de la créativité, car en fait celle-ci est, à mon sens, liée de façon organique, génétique, avec celle qui constitue l’unique, je crois, possibilité de renaissance de l’identité, c'est-à-dire l’altérité. Cette dernière constitue l’alternative sine qua non pour qu’un peuple, pas seulement le peuple grec, retrouve son élan créateur, et cela signifie : qu’il cherche et découvre son visage au-delà des conventions du connu et des répétitions du même. 

En faisant l’hypothèse décrite au début, je voulais arriver à ceci : si la situation actuelle, avec ses paramètres surtout économiques, trouvait une issue favorable pour toutes les classes de la population, qu’en adviendrait-il par la suite ? Quel serait le stade suivant ? L’ordre social et monétaire serait rétabli mais il ne serait qu’un rétablissement de l’ordre ancien, en fait il s’agirait d’un retour en arrière, du nouveau règne de la situation précédente, une situation qui était marquée aussi bien par une fausse prospérité, par une éclatante frivolité, par une provocante vulgarité, que par une impasse historique et par une stagnation terrifiante sur le plan de la mentalité d’un peuple qui, comme je le dis dans le texte cité, n’est rien puisque les entraves du passé, aussi glorieux soit-il ou plutôt à cause de cela, ont produit de tels lieux communs, de telles idées fixes, de tels réflexes d’autoprotection et d’automatismes personnels et collectifs d’une telle envergure, que ce peuple est aujourd’hui, un très long aujourd’hui, condamné à n’être que le répétiteur passif de ces stéréotypes, exclu par lui-même de l’effort qui conduit un peuple à se créer lui-même.

 

Ce retour en arrière, ce refuge et ce recours à la situation d’avant la crise, représente pour moi le plus grand danger, la menace la plus désastreuse, et provoque en moi la plus grande peur, un désespoir total. Car il s’agirait non seulement d’un retour à la nonchalance intellectuelle précédente, à l’inconscience de bons viveurs se régalant dans un climat touristique à perpétuité et à l’absence de toute référence qui irait au-delà des limites de la médiocrité et du trivial, au mimétisme et à l’atavisme les plus stériles, et à la confusion mentale la plus obscure et la plus réactionnaire, à une autosuffisance et à une plongée dans l’insignifiance et le conservatisme – les exceptions à tout cela sont bien évidemment en nombre pas du tout insignifiant mais il s’agit d’une minorité qui souffre de la domination castratrice de la grande majorité ; il s’agirait aussi et en tout premier lieu d’un retour en arrière voulu, exigé avec la même ferveur que l’amélioration du niveau  matériel de vie. Et justement, ce niveau de vie est pour la grande majorité identifiée à la suffisance intellectuelle et la médiocrité existentielle, à la passivité mentale et à l’hypnose sentimentale, à la mort des sens et de l’esprit.

  

Je dois le dire franchement : derrière les voix – les exceptions sont encore une fois extrêmement rares – qui s’élèvent aujourd’hui massivement pour le rétablissement, à juste titre d’ailleurs, d’une mauvaise tournure sociale et économique, personnellement j’entends un cri persistant qui dit : « revenons à ce qu’on connaît déjà, retournons à nos habitudes mentales et sentimentales, regagnons nos places et nos intérêts d’avant, gardons intacts nos acquis, nous ne voulons pas de nouveaux champs d’expériences intellectuelles et artistiques, conservons ce qu’on a déjà appris, cela nous suffit, soyons ce que nous étions il y a deux ou trois ans, deux ou trois siècles, deux ou trois millénaires, restons les mêmes, nous ne désirons que notre confort matériel et moral, nous voulons exactement tout ce qu’on avait auparavant, sans rien de changé, surtout en nous-mêmes mais aussi entre nous et les autres, que l’ordre ancien soit rétabli, rien de plus ne nous intéresse, nous ne désirons qu’une chose : continuer à vivre sans trop nous tracasser le cerveau, c’est avec cette mentalité-là que nous exigeons de continuer à vivre nous-mêmes et nos enfants ».

 

Ce dont parlaient aussi bien Je meurs comme un pays que Nous et les Grecs n’était que la fin d’un cycle historique, et la conscience qu’on en a ou qu’on n’a pas. Le « pays  meurt » parce qu’il n’accepte pas l’autre, celui qu’il considère comme étranger et son ennemi mais qui en réalité est son nouveau visage, sa nouvelle identité puisque l’ancienne est morte ; « il meurt » parce qu’il ne veut pas voir et assumer la spécificité du moment historique, et préfère poursuivre son chemin comme si rien n’était intervenu entretemps. Il vit dans l’illusion historique d’une immortalité immuable, et il en meurt.

 

Cet aveuglement, qui concerne plusieurs autres pays – la Grèce, dans ce cas, serait l’initiatrice, l’inspiratrice, d’une autre époque dans l’histoire de l’humanité, mais le veut-elle ? le peut-elle ?–,  cet aveuglement constitue, pour moi, la raison profonde et déterminante de la crise qui est en fait universelle. Lorsque l’économique devient le facteur dominant, il supprime toute autre dimension qui n’est pas la sienne, en premier lieu la dimension politique – et par politique on entend la réflexion sur la communauté humaine et les efforts de l’invention pour rendre cette communauté le mieux possible vivable, en posant toujours les questions les plus osées et les plus fertiles, donc en pratiquant la recherche de l’inconnu.

 

Dans ce cadre, la recherche de l’identité n’est pas une recherche secondaire, surtout aujourd’hui où cette identité ne peut avoir que des aspects planétaires. Les traditions locales ont déjà épuisé leurs ressources et apporté aux peuples tout ce qu’elles pourraient apporter. L’identité, qui est une composante fondamentale de la personne humaine, ne pourrait en être une que dans le sens le plus audacieux et le plus profond du mot « humain » ; il s’ agit d’une recherche qui concerne tous les peuples dans ce qu’ils ont de plus inépuisable, de plus intime, et qui pourrait devenir le facteur le plus dynamique d’une solidarité planétaire. Pourtant, il faut que cela soit exigé par les peuples eux-mêmes, et plus particulièrement par les individus qui composent ces innombrables populations, en fait par chaque être humain séparément.

 

La prise de conscience qu’un cycle historique a terminé son parcours, et qu’en réalité on est déjà au-delà de ce point terminal, est d’une importance primordiale. J’aimerais ne pas être obligé de le dire mais je ne peux pas l’éviter : je crois que cette prise de conscience n’est pas du tout ce que la plupart des citoyens, grecs ou autres, ont comme point de départ ou comme priorité de leur réflexion et de leurs besoins ; je crains que cette prise de conscience historique constitue une préoccupation  moins que secondaire pour la grande majorité, et que la préoccupation de loin la plus pressante et finalement dominante est celle de l’assurance de leur niveau de vie, autrement dit toujours le bien-être matériel, qui d’ailleurs n’est pas du tout sans importance – il faut indubitablement que l’humanité soit vivante et bien vivante pour avoir par la suite des exigences autres, mais je suis certain que ces dernières ne sont que très minimes ou bien, encore pire, inexistantes.

  

On a de partout des signes plus que convaincants que la classe politique ne peut plus offrir des dirigeants compétents et dignes de se hisser au niveau critique et extrêmement difficile de la situation actuelle ; elle est aussi incapable de représenter un autre penchant de la nature humaine : seuls des gens qui ne sont pas dépendants de leur réélection, de leurs privilèges, seuls des gens d’une autre stature et d’une autre humanité pourraient déclencher chez leurs peuples le mécanisme d’une pareille prise de conscience ; pourtant même une telle perspective doit nous mettre sur nos gardes car les exemples du passé récent ne confirment pas suffisamment le bien-fondé de cette attente, et toute expectative vers cette direction-là doit être mise sous le contrôle le plus strict : il est préférable ne pas être bien gouvernés que de l’être par des personnes qui rendraient leur gouvernement exécrable et funeste à cause de leur charisme même.

 

Je reviens donc, pour finir, à cette question de l’identité pour laquelle je n’envisage d’autre perspective, dans le sens de l’altérité, que celle de la création, principalement de la création artistique, la perspective la plus humaine et la plus interhumaine par excellence.

  

Je ne pense pas seulement à cette phrase de Thomas Mann dans un discours prononcé en 1949 : « Si je n’avais pas le refuge de l’imagination, les jeux et les distractions de la fabulation, de la création, de l’art, qui m’invitent à connaître sans cesse de nouvelles aventures et de nouvelles tentatives enthousiasmantes, et m’incitent à continuer, à progresser – je ne saurais que faire de ma vie, sans parler de donner des conseils et des leçons aux autres », bien qu’elle contienne le maximum de désenchantement et de maturité ; je pense également à ce que j’essayais de formuler dans Nous et les Grecs : « Pour qu’un peuple soit créatif, il doit vivre l’absence de celui qu’on lui a fait croire qu’il était. Et il faut créer les moyens avec lesquels il couvrira l’absence. C’est ainsi qu’on crée des civilisations. Avec le remplissage du vide. Remplissage irréalisable. Mais c’est l’irréalisable qui constitue l’effort réel. Le remplissage irréalisable du vide et de l’absence. Tout autour de nous crie que ce qu’on a, on l’a indubitablement, que ce qu’on est, on l’est indubitablement. La définition du pittoresque et de l’intelligence bornée. Nous n’avons rien et nous ne sommes rien. Dans ce rien, l’annonce la plus réjouissante est prononcée, l’unique réelle annonciation. Que dit-elle ? Elle dit : voilà le vrai départ, en route, tout est possible, dépiégez-vous, désengagez-vous, osez le dégagement des mensonges et des masques, n’ayez pas peur, il y a aussi d’autres personnes et d’autres narrations, passez des stéréotypes à la boue brute, du regard glacial au regard qui plonge dans l’abîme. Formez le feu. Terrible exigence. Elle demande de la créativité. Du risque. De l’audace. Elle demande de la vie. »

 

« Elle demande de la vie ». Voilà le noyau de la crise… Le fond atomique et nucléaire de ce qui est en train de se passer.

 

« Austérité », en grec ancien «λιτότης» signifie le pur, le simple, le franc, l’honnête, l’évident, le clair. A partir du moment où sont prises par les gouvernements en place des « mesures d’austérité » pour combattre la situation désastreuse, on voit bien qu’au lieu que l’austérité soit le remède, plus que cela : le mode de vie ordinaire, elle est devenue une punition, une sanction, une alternative à éviter, à ne pas du tout suivre, à haïr, à exécrer, c'est-à-dire mettre en pratique le mode de vie qui régnait et règne toujours depuis plus que trente ans par exemple en Grèce avec une accélération affolante, en plein régime soi-disant « socialiste » – rien de plus criminel que ce faux progrès-là promu et idéalisé par les détours et les discours d’ un populisme à vous faire vomir, avec une boulimie incontrôlée et insensée sur tous les plans du comportement intime et public.

 

Voilà un exemple, ici au niveau de la langue, de la monstrueuse déformation de ce qu’a été, et continue à être, la Grèce. Les principes les plus évidents, l’intégrité du sens des mots, tout ce qui concerne l’intériorité et l’expression humaines dans le monde moderne, la pensée, l’amour, tout contact entre des êtres humains, fut bafoué, spolié, ridiculisé, surtout abaissé, mal compris, mal exécuté ; seuls prospéraient les préjugés et les stéréotypes les plus obscurs, seules prédominaient les idées périmées et les conceptions datées, seules les « valeurs » qui conservent  et renouvellent l’intolérance, l’opportunisme, la bêtise, les fixations automatiques à une tradition incomplètement assimilée et encore plus faussement interprétée, et cela la rendait, au lieu d’un moyen et d’un terrain de renouveau, un terrible et tyrannique obstacle pour tout progrès, pour toute réflexion sérieuse, pour toute véritable prise de conscience de ce qu’on est en tant que peuple. Toujours et sans arrêt un étouffement moral, un obscurantisme sauvage qui ne reculent devant aucun mouvement qui préfigurerait une certaine sortie de cette caverne où seules les ombres dominent, les ombres des morts.

  

La Grèce fut pendant longtemps, et est toujours, gouvernée par la Mort.

 

Il faut renverser cela, ou plutôt : l’inverser. Car il est plus qu’évident, du moins pour un certain nombre de gens, qui sont beaucoup plus nombreux qu’on ne l’imagine, que cela constitue une évidence flagrante. Cette évidence, la voici : il est presque mathématiquement certain que, une par une, les composantes du visage de la Grèce actuelle ne sont presque toutes que des erreurs imposées par une mentalité pervertie par des siècles de fausses interprétations de la nature humaine. C’est sur la nature humaine que cette procédure criminelle a trouvé son terrain fécond pour y exercer toutes ses manipulations. Et voilà où on est : un pays qui a peur de sa propre vérité, une population qui a intériorisé toutes les règles et tous les choix fournis par un système éthique qui est contre la vie, contre la complexité, la profondeur et l’immensité de la vie. Cette intériorisation est à mon avis le point le plus critique et le plus dramatique auquel doit être donnée la priorité pour tout ce qu’on entreprend pour expliquer et surtout pour dépasser la crise. 

 

La question qui vient maintenant est aussi cruciale et pénible que la réalité qui la rend possible : veut-on poursuivre notre route sur cette priorité ? Veut-on avancer en ayant celle-ci comme fil conducteur ? Veut-on ne pas camoufler, ne pas mystifier, encore une fois l’aspect odieux de la période d’avant la crise, ne pas s’aveugler de nouveau et ne pas se conformer à tout ce qui au fond et réellement constitue les raisons véritables de l’actuelle annihilation ? Veut-on prendre conscience de la réalité historique et faire de cette conscience un acte réfléchi pour aller vers un ailleurs qui ne sera que le produit de notre humanité consciente ?

Bien sûr, il faut toujours tenir compte des limites et des faiblesses de l’être humain, de nos peurs devant les maladies et la mort.

 

Pourtant, ce qui est demandé ici, seuls des êtres humains peuvent l’assumer et l’accomplir.

Si, néanmoins, gagne en fin de compte le retour en arrière, si les hommes trouvent encore une fois un subterfuge devant les exigences de ce moment de l’histoire et se donnent un alibi pour se permettre encore une fois un choix de lâcheté et de trahison, je ne m’en étonnerais pas ; mais si, par malheur, cela arrive, je considère dès à présent ce que je viens d’écrire comme n’ayant aucune nécessité et aucun sens. 

    

*  *  *

 

« Echapper à l’obsession de la crise, se redonner une identité. C’est tourner le dos aux images d’antan, c’est retrouver l’élan créateur. » Par Dimitri Dimitriadis, écrivain, poète et homme de conscience.

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