15 septembre 2012 6 15 /09 /septembre /2012 12:01

L’un des derniers livres publiés par Bernard Stiegler, et qui s’intitule Prendre soin, de la jeunesse et des générations, a pour thème central la question de l’éducation et plus particulièrement l’école. Je voudrais tenter d’en présenter ici quelques idées directrices, car il me semble qu’il y a là de quoi mieux comprendre ce que l’on pourrait appeler le « malaise » voire la « dépression » scolaire.

  

Depuis déjà plusieurs années et parutions, ainsi qu’à travers l’Association Ars Industrialis , Bernard Stiegler théorise, œuvre et plaide en faveur de ce qu’il appelle lui-même une « écologie de l’esprit » : de même qu’il faut se soucier de la qualité des milieux naturels, afin d’assurer leur fécondité future, de même il faut se soucier de la nature des milieux « psychiques » dans lesquels naissent et se développent de futurs « esprits » .

  

Or la thèse majeure de Stiegler est que l’époque actuelle se caractérise par une tendance à la destruction des milieux propices au développement de « l’esprit » et du « désir » - ou si l’on veut de « l’intelligence », c’est à dire aussi d’individus humains « majeurs », autonomes et singuliers : contre cette tendance à la « bêtise », au « degré zéro de la pensée », qui génère aussi pour Stiegler une « dépression » et pour finir l’incivilité et l’irresponsabilité, il faut « trouver de nouvelles armes » et livrer une « bataille de l’intelligence ».

  

Mais ce qui fait la singularité de l’époque actuelle, c’est surtout un certain stade inédit du capitalisme, que Bernard Stiegler nomme parfois « capitalisme pulsionnel », parfois « populisme industriel », et qu’il définit, pour l’essentiel, ainsi : une économie de consommation, et non plus de production, à visée « comportementaliste », et dont le moteur se trouve dans la conjonction entre la « science » du marketing , le développement de la « société de services », et l’utilisation massive des medias analogiques puis numériques, que Stiegler appelle des « psychotechnologies ». Parce que l’enjeu, depuis les années 50-60, n’est plus tellement d’assurer la production mais plutôt la vente et la consommation des biens produits par un appareil structurellement en surproduction, les groupes industriels, devenus mondiaux, visent explicitement à s’assurer le contrôle comportemental des individus, c’est à dire leur « esprit », leur « désir », leur « identité » : or, pour Stiegler, les acteurs et les instruments essentiels de ce contrôle sont aujourd’hui les « industries de services » - qui produisent et vendent des « savoir-vivre » - et singulièrement les « industries de programmes » (télévision, cinéma, Internet, jeux vidéos, etc.) :

  

La question du XXIe siècle est celle de la révolution des modes d’existence humains, qui doivent devenir des modes de consommation en liquidant les savoir-vivre dans ce qui devient une économie industrielle de services dont les industries de programmes sont la base. C’est ce qui conduit à la destruction des milieux associés, c’est-à-dire des milieux symboliques, qui sont remplacés par des milieux dissociés, c’est-à-dire des milieux cybernétiques.

 

Pour le marketing, utilisant massivement les psychotechnologies des industries de programmes, il s’agit justement et littéralement de tenter de programmer nos désirs, de capter notre attention, c’est à dire aussi de « disposer » notre « cerveau », de le rendre « disponible », d’en « disposer », c’est-à-dire, au fond, de réduire notre subjectivité à son fonctionnement : et en vue de ce contrôle, le marketing trouve dans les « technologies de l’information et de la communication » de très puissants poisons, dans la mesure où celles-ci se révèlent fortement « psychotropes », s’inscrivant mieux que d’autres dans le flux même des consciences.

  

Mais d’autre part, dans son entreprise même, cette nouvelle logique capitaliste se heurte de plein fouet à ce que Bernard Stiegler appelle les « institutions de programmes », que sont en particulier l’institution familiale et l’institution scolaire. Ces institutions ont en effet pour fonction elles aussi de faire adopter des « programmes », des conduites, des savoir-faire et des savoirs aux nouvelles générations, et doivent pour cela « capter leur attention », et c’est pourquoi les familles et plus encore les enseignants se sentent souvent en rivalité directe avec les « programmes » télévisuels et plus généralement médiatiques. C’est pourquoi, inversement, les industries de programme, en particulier à travers la publicité, tendent à décrédibiliser l’autorité parentale ou professorale :

  

Les industries de programmes, en tant que bras armés de la télécratie, ont pour but de prendre le contrôle des programmes comportementaux qui régulent la vie des groupes sociaux, et donc d’en dessaisir le système éducatif, pour les adapter aux besoins immédiats du marché. Elles entrent ainsi nécessairement en lutte aussi bien avec les familles qu’avec les institutions de programmes (…).

 

Ce que les parents et les éducateurs (quand ils sont encore majeurs eux-mêmes) forment patiemment, lentement, dès le plus jeune âge, et en se passant le relais d’année en année sur la base de ce que la civilisation a accumulé de plus précieux, les industries audiovisuelles le défont systématiquement, quotidiennement, avec les techniques les plus brutales et les plus vulgaires tout en accusant les familles et le système éducatif de cet effondrement. C’est cette incurie qui constitue la cause première de l’extrême affaiblissement des établissements d’enseignement aussi bien que de la structure familiale.

  

Or il y a programme et programme, et c’est pour montrer qu’il y a tout de même de l’espoir - ou plutôt qu’il faut en avoir - que Bernard Stiegler développe une profonde analyse de l’école « de Jules Ferry », comme dispositif de formation de l’attention (rationnelle), et au-delà de la « majorité », fondé sur le livre. Il est en effet possible de faire adopter des programmes de telle manière que cette adoption soit aussi une véritable appropriation, par laquelle un sujet s’individue lui-même : pour Stiegler, l’individuation humaine passe toujours par l’appropriation d’un « fond pré-individuel » c’est-à-dire d’un héritage culturel qui constitue en cela comme un programme. Mais il y a aussi une manière de faire adopter des programmes à des individus qui consiste en et mène à leur dé-subjectivation ou dés-individuation : et pour B. Stiegler, les industries de programmes audiovisuels, telles qu’elles sont actuellement développées, tendent en effet à formater une « audience » - non à former un « public » -, et aboutissent à des « processus d’identification régressive » qui dégradent les sujets en « profils », « tranches » et « masses », les je – et le nous qu’ils composent ensemble - en on.

  

Après La Télécratie contre la démocratie, Stiegler revient donc dans ce livre sur la signification politique et philosophique qu’il accorde à l’institution scolaire telle qu’elle se met en place en France à la fin du XIXe siècle, sous l’égide de Jules Ferry : héritière des Lumières, elle est pour lui une institution de programmes dont la spécificité historique est qu’elle « vise à former une attention majeure », c’est-à-dire rationnelle, critique et citoyenne, à travers des disciplines constituées par et autour de  l’écriture :

  

L’école est ce qui forme l’attention, qui est toujours à la base de tout système de soin, mais ici [avec l’école de Jules Ferry], comme discipline rationnelle d’adoption instituée dans la psyché de l’élève en tant que savant (c’est-à-dire accédant rationnellement à un savoir) devant le public qui lit (et qui est d’abord la classe elle-même). Cette forme de l’adoption ainsi appelée la raison est une éducation à la fois comme transmission des circuits longs que constitue l’expérience humaine en totalité, et comme formation de nouveaux circuits longs, de personnalités autonomes, vouées à devenir majeures, et donc critiques, et tout d’abord auto-critiques : capables de lutter contre leur paresse et leur lâcheté natives, et toujours renaissantes, mais capables de renouveler le savoir dans cette lutte.

 

Autrement dit, l’école publique obligatoire de Jules Ferry, et l’infrastructure technique qui la supporte — l’industrie du livre — ont contribué à la formation d’un « public qui lit comme majorité », d’un public éclairé, et ce d’abord parce que ce dispositif scolaire a pour vertu de favoriser un certain type d’attention, rendu précisément possible par la pratique de la lecture et de l’écriture. Dans l’Antiquité grecque, déjà, le développement public de l’écriture alphabétique avait favorisé la constitution d’un nouveau type de savoir et d’un nouveau rapport au savoir – laïque, critique et rationnel -, dont les disciplines enseignées à l’école de Jules Ferry, et encore aujourd’hui, sont justement les lointaines héritières. Or, pour Bernard Stiegler, la pratique de l’écrit est en effet structurellement liée à ce qu’il appelle une « attention rationnelle ».

  

Le concept d’attention, très présent dans son travail depuis quelques années, est à prendre ici en plusieurs sens : Stiegler parle à la fois d’attention psychique et d’attention sociale, et fait entendre, parfois successivement, parfois simultanément, le sens perceptif ou cognitif (« être attentif ») et le sens pratique ou éthique (« faire attention », prendre soin). Nous nous concentrerons d’abord ici sur ce qu’il dit de l’attention au sens psychique, c’est-à-dire, grossièrement, la capacité d’un esprit à saisir – c’est à dire aussi à constituer - son objet.

  

Commentant notamment des travaux récents qui paraissent établir un lien de causalité entre l’attention deficit disorder dont souffrent un nombre croissant de jeunes américains et l’omniprésence autour d’eux depuis la toute première enfance de postes de télévision et autres instruments de stimulation auditive et visuelle, Bernard Stiegler commence par dresser un tableau inquiétant des conditions actuelles de développement du cerveau humain dans un milieu qui lui serait devenu particulièrement toxique : la synaptogenèse d’un très jeune enfant surexposé à ces sollicitations audio-visuelles aurait pour caractéristique de rendre plus difficile sa concentration profonde ou durable ultérieure, telle qu’elle sera notamment requise par l’école. Selon les termes employés par ces études, ce nouveau contexte rendrait plus incertaine la pratique future d’une deep attention (littéralement attention profonde) et favoriserait au contraire une hyper attention,  caractérisée par « les oscillations rapides entre différentes tâches, entre des flux d’information multiples, recherchant un niveau élevé de stimulation, et ayant une faible tolérance pour l’ennui (…) ».

 

Au delà de ce point de vue neurologique, Stiegler explique en quoi la réception des objets audiovisuels suscite et développe chez le sujet une toute autre attitude psychique que celle du livre. Une première différence tient au fait que l’opération de la lecture est commandée par le lecteur lui-même alors que celle de la perception audiovisuelle est asservie au temps de l’appareil mécanique de projection : il en découle que le temps de la lecture (et de l’écriture) est en droit un temps « libre » ou souverain, le temps de l’examen et de l'observation « à loisir », d’une certaine maîtrise attentionnelle de l’objet ; alors que le spectacle audiovisuel a d’abord pour effet de capter le temps de conscience du spectateur, et tendance à l’entraîner passivement dans son cours. A cette différence s’y articule une autre : savoir lire c’est nécessairement savoir aussi bien écrire, et réciproquement, alors que le spectateur audiovisuel est le plus souvent réduit à une position de consommateur non producteur. Or ce que Stiegler appelle « misère symbolique » tient notamment à cette dissociation entre des individus producteurs de symboles et la grande masse de ceux qui les reçoivent en ne pouvant que les consommer sans être capables d’en émettre à leur tour. Enfin, c’est le caractère singulier et singularisant de la transmission scolaire à travers l’écrit — et la médiation  décisive du « maître » — qui doit être opposé à la dimension massivement industrielle  et grégaire de la diffusion des programmes audiovisuels : ceux-ci ont la plupart du temps pour effet et même pour fonction de produire une « synchronisation » des consciences — de leur perceptions, de leur souvenirs, bref de leur expérience, qui devient ainsi plus proche d’un conditionnement —, là où l’on peut soutenir que l’enseignement scolaire et livresque, au contraire, tel que l’école de Jules Ferry en généralise le principe à l’ensemble de la société, vise en principe la formation d’individus singuliers, c’est à dire porteurs d’un rapport à chaque fois inédit au savoir dans son ensemble : ainsi, en droit et en fait, dans la plupart des cas et même lorsqu’elle est pratiquée en commun — comme dans une classe —, la lecture est une opération foncièrement individuelle, qui à la fois requiert et développe une attitude d’attention mono-centrée, appelée « concentration » ou encore « deep attention ».

 

Mais tout ceci n’est vrai qu’en termes de tendances. Ainsi le livre peut bien être — et a effectivement été parfois par le passé — le vecteur d’un dogme ou d’un « catéchisme » et l’instrument d’un conditionnement mental, mais il peut aussi bien et dans le même mouvement donner lieu à un rapport critique et libre, dans la mesure où un texte est par principe ouvert à l’infinité des interprétations, du fait de sa littéralité. De même, les objets audiovisuels, s’ils sont de fait et actuellement produits et utilisés avant tout en vue d’une captation synchronisée et massive du « temps de cerveau humain disponible », peuvent aussi être l’occasion d’une authentique formation de l’attention critique et du goût, comme en témoigne en particulier le cinéma lorsqu’il prétend à l’art :

 

Je ne veux évidemment pas dire qu’un objet temporel audiovisuel ne permet pas de créer une attention profonde. Je veux dire en revanche qu’en tant que pharmakon, il présente des caractéristiques qui sont aujourd’hui mises au service, dans le contexte des industries de programmes, d’un dispositif de captation de l’attention qui est essentiellement destructeur — tout comme l’hyper-sollicitation de l’attention qui engendre du déficit attentionnel —, alors même que, de toute évidence, le cinéma est un art, il sollicite et construit une deep attention, et il est en cela le remède de ce poison.

 

La question décisive est alors celle-ci : comment faire en sorte que le nouveau milieu technique dans lequel se développent désormais les cerveaux et les esprits des nouvelles générations ne leur soit pas « toxique » ? ou  encore : comment l’école, notamment, peut-elle poursuivre son ambition authentiquement formatrice tout en tenant compte du nouveau contexte des industries de programme dans lequel est d’emblée plongée la jeunesse contemporaine ?

  

Pour Stiegler, il s’agit là d’un enjeu proprement politique, et qui doit prendre la forme d’une certaine « thérapeutique », d’un prendre soin, dont l’un des premiers mouvements doit être pour les puissances publiques de contrôler l’industrie culturelle — comme l’on contrôle déjà par exemple l’industrie pharmaceutique — afin de limiter au minimum leurs effets toxiques et addictifs. Mais il s’agit aussi, parallèlement et plus activement, de « transformer le poison en remède », c’est-à-dire de développer les vertus formatrices de ces nouveaux produits spirituels, de favoriser leur appropriation critique — notamment au sein même de l’école —, afin qu’ils échappent à la fonction de conditionnement qui leur est assignée par les industries de programme : bref, de transformer ces « psychotechniques » de contrôle et « nootechniques » de formation sprituelle. Tout ceci devrait constituer l’armature de ce que Stiegler nomme une « psychopolitique » et qu’il définit ainsi :

  

La question n’est donc pas de rejeter les psychotechnologies, ni les industries culturelles : elle est de transformer les psychotechnologies en technologies de l’esprit, en nootechnologies ; elles de révolutionner ces industries, qui sont devenues l’infrastructure organologique de la bataille de l’intelligence, qui est elle-même une guerre économique, et dont elles sont l’arsenal — en les soumettant à des contraintes de régulation adaptées à cette situation, mais aussi en les dotant de secteurs de recherche et de développement, dont elles sont de nos jours totalement dépourvues (particulièrement en Europe et en France), et en soutenant ces secteurs par un programme cadre de recherche national et européen.

  

La finalité d’un tel programme devrait être de créer, entre le système éducatif que forment les familles, les écoles, les collèges, les lycées et les universités, d’une part, et d’autre part le système éditorial, dont les industries culturelles et de programmes sont devenues le principal secteur, un nouveau système de soin au service d’un modèle industriel repensé en fonction de cette priorité : la transformation organologique de l’intelligence individuelle et collective — dans et par un modèle industriel ayant dépassé l’époque du consommateur.


Et plus loin :

 

Questions environnementales, politique industrielle, politique éducative, règles encadrant les médias de masse, politique des nouveaux médias : tout cela constitue une seule et même question, et on peut l’appeler la bataille contemporaine de l’intelligence — une bataille incomparable au regard de toute l’histoire de l’humanité. Il s’agit ici non seulement d’écologie (de l’esprit et par voie de conséquence des environnements naturels où vivent et que transforment les êtres pharmacologiques que nous sommes), mais d’hygiène, c’est-à-dire de soin au sens le plus classique qui soit.

  

En tout cas, et pour en revenir plus précisément à l’éducation et à l’école, il me semble que les thèses de Bernard Stiegler fournissent le cadre général et fondamental permettant à la fois de comprendre ce que j’ai appelée plus haut le « malaise » de l’école, et de commencer à y répondre : ce cadre est d’abord celui d’une lutte, voire d’une guerre, entre industries de programmes et institutions de programmes, entre la logique à court terme, et en cela mortifère, du « temps de cerveau disponible » — et plus généralement du capitalisme « culturel » ou « cognitif », lui-même soumis au capitalisme financiarisé et spéculateur —, et la logique à long terme de la formation d’individus « majeurs » et responsables, telle que celle-ci fut portée par la plupart des formes historiques de l’école, et en particulier par l’école publique de Jules Ferry issue de l’esprit des Lumières.  

 

- Julien Gautier pour http://skhole.fr/

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14 septembre 2012 5 14 /09 /septembre /2012 11:16
Des adolescents condamnés pour meurtre, des collégiens rackettés par leurs camarades, des agressions dans les trains, les métros, les autobus... La violence, même dans nos pays tranquilles, ne se laisse guère oublier !
  

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  Philosophe, André Comte-Sponville a notamment publié Le Bonheur, désespérément (Pleins Feux), L’Amour, la Solitude (Albin Michel) et Petit traité des grandes vertus (Livre de Poche).

 

 

L’horreur reste toujours possible. La paix, la sécurité, toujours fragiles. La douceur, toujours improbable...


L’homme est un loup pour l’homme, c’est par quoi il est pire que les loups. Aucune bête n’aime à tuer ses semblables. La guerre est le propre de l’homme. Pourquoi ? Parce que les hommes sont violents. Parce qu’ils sont rivaux. Parce qu’ils sont vaniteux.

 

Qu’est-ce que la violence ? C’est l’usage immodéré de la force.


La modération, comme toute vertu, est acquise. La violence est donc première : c’est la force native, la force brute et brutale. Qu’elle soit toujours déjà là, c’est ce que cache la faiblesse du nouveau-né. Mais regardez ses colères, ses cris, ses petits poings qui se crispent… Laissez-le grandir sans frein, sans amour, sans éducation, vous aurez un monstre parfait : la violence faite homme, l’homme abandonné à sa propre violence.

 

Pourquoi les hommes sont-ils violents ? Parce que ce sont des animaux, et que les animaux, presque tous, sont violents.


Parce que ce sont des mâles, et que les mâles, dans notre espèce comme dans beaucoup d’autres, sont plus violents que les femelles. Croyez-vous que ce soit par jeu qu’on castre les taureaux ? Je n’ignore pas que plusieurs faits divers récents mettaient en cause des jeunes filles… Mais j’y vois une exception, souvent pathologique, davantage qu’une règle. Qu’une femme puisse être violente, c’est une évidence. Mais qu’un homme puisse ne pas l’être, ce serait plutôt une surprise ou un mystère. Le moindre wagon de bidasses en dit long sur la masculinité, comme le moindre groupe de supporters… J’ai tort ? Très bien. Supprimez la police dans les stades, et voyons…

 

Mais les hommes ne sont pas seulement des animaux, ni des mâles. Ce sont aussi des rivaux...


...que leurs désirs rapprochent et opposent. Ils désirent tous les mêmes choses, qu’ils ne peuvent tous posséder, et ils les désirent d’autant plus que d’autres les désirent également ou en jouissent… Comment ne seraient-ils pas jaloux de ce qu’ils n’ont pas, ou craintifs pour ce qu’ils ont ? Que les jeunes de nos cités aient la haine, quand ils viennent sur les Champs-Elysées, quoi de plus compréhensible ? Tant de luxe, tant de tentations, tant d’injustices… Et que d’autres craignent pour leurs biens, quoi de plus humain ? La haine nourrit la peur, qui nourrit la haine. J’ai tort ? Très bien. Supprimez la police dans les rues, et voyons…

 

Les hommes sont aussi vaniteux.


Cela signifie qu’ils désirent être reconnus, estimés, admirés, et surtout qu’ils ne supportent ni le mépris ni la honte. Ils vivent dans le regard de l’autre, et pour ce regard. Combien tueraient, s’ils le pouvaient sans risque, pour une blessure d’amour-propre ? J’ai tort ? Très bien. Supprimez la police, les tribunaux, les prisons, et voyons…

 

La violence n’est ni un accident ni une dégénérescence. Elle est constitutive de l’animalité, de l’humanité, de la sociabilité.


Pas de société sans forces et sans rapports de forces, pas de société sans désirs, sans rivalités, sans vanités : pas de société sans violence.

 

Plutôt que de s’étonner que la violence existe, il faudrait plutôt s’étonner qu’elle fasse place, parfois, souvent, à de l’ordre, à de la paix, à de la tranquillité, à de la concorde.


Tous ces gens dans le métro qui se serrent pour vous laisser entrer, qui s’excusent quand ils vous bousculent, qui vous renseignent quand vous êtes perdus… La peur est l’exception. La haine est l’exception. Parce que l’amour domine ? Ne rêvons pas. Parce que la prudence domine. Parce que l’intelligence domine. Parce que la violence est contrôlée, maîtrisée, surmontée. Comment ? Par des signes, ce qui est politesse. Par des menaces, ce qui est police. Par un certain équilibre des forces et des intérêts, ce qui est politique. Enfin par certaines valeurs, certains interdits, certains exemples, ce qui est morale.

 

" L’Etat, disait Max Weber, a le monopole de la violence légitime. " Et l’individu, ajouterai-je, celui de la douceur nécessaire. C’est pourquoi nous avons besoin de policiers, et c’est pourquoi la police ne suffit pas.

 

www.psychologie.com

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12 septembre 2012 3 12 /09 /septembre /2012 11:17

Du fait de la mondialisation "mon fils, ma bataille" est devenu "mon fils, ma guerre mondiale". Les divorces internationaux sont de plus en plus fréquents, avec une question épineuse : qui garde les enfants ?


Conseil de lecture de Serge Hefez, psychanalyste:

"Psychothérapie démocratique" de Tobie Nathan et Nathalie Zajde, publié en avril 2012; aux éditions Odile Jacob.

     

Reportage d’Antoine Ly, cliquez sur le logo :

 

france inter

Enlèvement parental : témoignage d’une maman.

 


Résumé:

Les drames des enlèvements d'enfants dans des pays étrangers... Et pour les rescapés, la très difficile réinsertion !

 

 

 

La médiation familiale internationale , la diplomatie du coeur . © Radio France - 2012 / Danièle Ganancia.

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7 septembre 2012 5 07 /09 /septembre /2012 12:28

Marie Bonnafé est psychiatre et psychanalyste, membre de la société psychanalytique de Paris, présidente d’ACCES (Actions Culturelles Contre les Exclusions et les Ségrégations). Auteur de « Les livres, c'est bon pour les bébés « éditions Hachette Littérature, Calmann Lévy, Paris.

 

Livres et bébés ne feraient pas bon ménage ! Ils sont trop petits, ils ne comprennent rien", entend-on souvent. Pourtant, les bébés, avant même de savoir parler, sont friands d'albums illustrés. Regardez-les: ils les feuillettent, les explorent en tous sens et écoutent avec passion leurs premiers récits.

  

France-Culture

  -Cliquez sur le logo pour écouter le podcast-

   

En plus de soins maternels, le bébé a besoin de jeux avec l'imaginaire, sans quoi il ne saurait accéder au langage ni à la vie de l'esprit. A contre-courant de l'apprentissage précoce forcé, Marie Bonnafé fait l'éloge de la "lecture pour rien", de la gratuité, du plaisir qui sont les meilleures conditions pour accéder à la langue écrite. Lire des histoires aux tout-petits est ainsi un enjeu culturel et social parmi les plus importants de notre civilisation.

 

 En 1979, un colloque portant sur l’apprentissage et la pratique de la lecture à l’école a réuni pour la première fois, à côté d’enseignants et spécialistes de la pédagogie, des personnalités connues pour leurs travaux sur le développement de l’enfant, dont le psychanalyste René Diatkine.

   bonnafe.jpg
Ce colloque a contribué à faire sortir l’apprentissage et la pratique de la lecture du champ des techniques et des méthodes pour l’introduire dans celui du développement humain, de l’arrière-plan social économique et politique d’une société démocratique.

 
Un an après, à l’initiative de Marie Bonnafé, René Diatkine et Tony Lainé, trois psychiatres-psychanalystes, A.C.C.E.S. est né, s’appuyant d’office sur les services du livre et de la petite enfance, réunissant les professionnels qui s’occupent de transmission culturelle dès la petite enfance.

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6 septembre 2012 4 06 /09 /septembre /2012 18:12

" Toutes les nuits, trois ou quatre fois par nuit, un rythme aussi régulier qu’une marée montante nous adresse des images que nous ne comprenons pas. Pascal Quignard. La barque silencieuse."

 

Interprétation, récit et description du rêve selon les peuples et les grands auteurs, dont Freud ! . France Inter: sur les épaules de Darwin.

 

france inter

Cliquez sur le logo pour écouter l'émission

 

 

 Bibliographie de référence:


Petits traités d'histoire naturelle

Petits traités d'histoire naturelle

de Aristote
éditeur : Garnier Flammarion
parution : 1999
Winter Journal

Winter Journal

de Paul Auster
éditeur : Henry Holt & Company
parution : 2012
Sur le rêve

Sur le rêve

de Sigmund Freud
éditeur : Point Seuil
parution : 2011
L'interprétation du rêve

L'interprétation du rêve

de Sigmund Freud
éditeur : Puf Quadrige
parution : 2010
La Femme qui tremble

La Femme qui tremble

de Siri Hustvedt
éditeur : Actes sud
parution : 2010
Living, thinking, looking. Essays

Living, thinking, looking. Essays

de Siri Hustvedt
éditeur : Picador
parution : 2012
Le sommeil et le rêve

Le sommeil et le rêve

de Michel Jouvet
éditeur : Odile Jacob
parution : 2000
Home

Home

de Toni Morrison
éditeur : Christian Bourgois
parution : 2012
Infinite Riches

Infinite Riches

de Ben Okri
éditeur : Orion
parution : 1999
Oeuvres complètes

Oeuvres complètes

de Platon
éditeur : Editions Flammarion
parution : 2011
La barque silencieuse

La barque silencieuse

de Pascal Quignard
éditeur : Editions Le Seuil
parution : 2003
La tempête (oeuvre bilingue)

La tempête (oeuvre bilingue)

de William Shakespeare
éditeur : Folio théâtre
parution : 1997
Les pères du système taoïste

Les pères du système taoïste

de Léon Wieger
éditeur : Les Belles Lettres
parution : 1993

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6 septembre 2012 4 06 /09 /septembre /2012 16:54

La notion de transfert existe aussi dans l'architecture d'Internet. Opposée à celle de transport (de données brutes). L'ingénieur Christian Fauré, élève de Bernard Stiegler, travaille sur la portée théorique de cette distinction, qui caractérise l'intelligence des réseaux.

 

réseau

Ensemble, nous sommes une force !

 

L’ingénieur Christian Fauré analyse la portée de la distinction entre les notions de transport et de transfert sur Internet. Dans son propos, le transport fait référence aux moyens matériels de mise en relation, au cuivre ou la fibre qui achemine vos données. Le transfert fait référence lui aux représentations que nous échangeons, par le biais du peer-to-peer ou par le protocole SMTP utilisé pour nos emails chargés de sens.

 

Parler d’infrastructure du numérique c’est toujours prendre le risque d’ennuyer son auditoire et de faire peur :

On va encore nous parler des autoroutes de l’information, d’accès internet à très haut débit, de la taille des tuyaux, etc. Or je ne parlerai pas de tuyaux, ni d’accès internet à très haut débit, ni de fibre optique ou de Wimax. Non pas que ces questions soient secondaires — elles sont même nécessaires — mais ce ne sont pas les questions qui sont premières selon l’ordre des questions qui sont les miennes.

Mais alors, que reste-t-il de l’infrastructure du numérique si on fait abstraction des réseaux de transport ? Eh bien, ce qui reste — le reste qui m’intéresse —  ce sont les réseaux de transferts. Il s’agira donc ici d’infrastructures de transferts plus que d’infrastructures de transports.

Quelle distinction fais-je entre transport et transfert (Cf Transfert ou Transport en 2009)?

  

Tout d’abord, et l’on me pardonnera d’évacuer si grossièrement la question, si les deux relèvent de la mobilité et du déplacement, on peut dire que les réseaux de transports déplacent des objets et plus généralement de la matière, là où les réseaux de transferts déplacent des représentations, des symboles et, d’une manière générale du signifiant.

  

N’allez pas croire pour autant que j’oppose les réseaux de transferts aux réseaux de transports. Les distinguer n’est pas les opposer, et cela d’autant plus que, à ma connaissance, aucun réseau de transfert n’existe s’il ne s’appuie pas lui-même sur un réseaux de transport.

  

En informatique, cette articulation entre les différents protocoles de réseaux est illustrée par le modèle en couche OSI. Modèle dans lequel on voit bien que l’ensemble des protocoles qui « changent la donne » sont les protocoles de transferts : SMTP, FTP et, bien sûr, HTTP qui sont les protocoles applicatifs qui s’occupent des data. C’est en ce sens que je parle de Dataware et de Metadataware à propos des technologies de transferts.

  

   

Dans l’ouvrage collectif « Pour en finir avec la mécroissance » j’ai présenté cette dimension industrielle de l’infrastructure des réseaux de transferts du numérique qui n’est pas l’infrastructure de transport ; il s’agissait de lutter contre l’incurie d’une idée qui s’était propagée dans l’intelligentsia française, dans la classe politique et dans les discours des média analogiques. Une idée qui présentait le numérique comme l’équivalent du virtuel ; un lieu en dehors des questions d’économies et de politiques industrielles ; ce que l’on nomme à présent la fable de l’immatériel.

  

Ce qui a été qualifié de virtuel, et qui donc a été manqué, c’est précisément les infrastructures de transferts, celles dont l’usine moderne est le data center (déviance centripète des réseaux distribués). En matière de réseaux de transports du numérique, la France est plutôt bonne. Il est souvent souligné que la qualité du réseau français est bien meilleure que celle du réseau américain. Mais là où çà pèche, si je puis dire, c’est dans les réseaux de transferts qui sont, aujourd’hui encore, en attente d’une politique industrielle.

  
Ne pas faire la distinction entre les infrastructures de transport et les infrastructures de transferts c’est ne pas comprendre la guerre de tranchée que les industries du transport et celles du transfert mènent depuis plusieurs années. Cela se manifeste par exemple lorsque les opérateurs telecom refusent d’investir seuls dans les nouvelles infrastructures de transports sous prétexte que ceux qui vont se connecter à ce réseau de transport vont ensuite être captés par les serveurs de transferts des nouveaux industriels du web, c’est à dire les industriels des technologies de transfert. [Cf les citations des patrons de telecom] De la même manière, les débats sur la « neutralité du net » relèvent pleinement la distinction entre Transport et Transfert.

 

Le propre du Transfert

   

Par ailleurs, puisque nous nous intéressons aux réseaux de transferts, le Littré nous rappelle que « transfert » est un terme d’origine financière et juridique ; on transfère des droits, des actions, des biens et donc des propriétés. Ce qui veut dire que le transfert est le domaine du propre. Je pense qu’il est inutile de rappeler à quel point les questions juridiques sont en première ligne de la mutation induite par l’émergence des industries de transferts numériques puisque la principale réponse du gouvernement Français aux enjeux des réseaux numériques de transferts a été de criminaliser les pratiques de transferts.

 

Puisqu’il est question de propre et de propriété, il faut à ce sujet rappeler que la première des propriétés qui est la notre, dans ces réseaux numériques, c’est les données que nous produisons puisque, avec l’architecture associé du numérique — associé au sens ou l’on est à la fois récepteur et émetteur —  chacun peut produire et publier (et même publier à ses dépends).

 

Or, que font les industries du transfert numérique ? Elles ont tendance à fonctionner précisément sur la base du transfert nos propres données, de notre propre numérique, de nos traces numériques. Ainsi,  la première chose que nous acceptons en rejoignant un service de réseau social privé, ce sont les « Conditions Générales d’Utilisation » en vertu desquelles nous transférons des droits d’usages sur notre propriété numérique.

 

Malheureusement, dans l’économie que nous propose les industriels des réseaux numériques de transferts, il y a toujours le risque qu’en s’appropriant les données des utilisateurs, leur propriété numérique, ces derniers ne deviennent purement et simplement des « propres à rien » dans cette logique d’exploitation des données qui vire à la dépossession.

  

S’approprier les réseaux numériques de transferts n’est pas la même chose que s’adapter aux réseaux numériques (on reconnaît là le discours latent des propos qui se focalisent sur l’accès internet à haut débit). L’alternative entre adoption du numérique (prendre en soi) et adaptation au numérique (prendre sur soi, comme un fardeau) est celle que Bernard Stiegler présente sous la forme suivante :

 

« servitude volontaire automatisée versus économie de la contribution ».

 


Article initialement publié sur le blog de Christian Fauré, sous le titre “Le propre du transfert et le transfert du propre (infrastructure studies)”.

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3 septembre 2012 1 03 /09 /septembre /2012 17:00

On les coupe, on les colore, on les coiffe différemment au fil des étapes de notre vie. Teints en rouge, rasés à la Barthez ou sagement nattés, nos cheveux dévoilent notre personnalité. Jusque dans nos désirs inconscients.

 

chevelure

Jeune fille peignant sa chevelure, Renoir 1894.


La première fois qu’on a coupé les cheveux de ma fille, je me suis sentie toute drôle. Elle avait perdu pour toujours ses mèches frisées. A 18 mois, elle n’était plus un bébé. Jusque-là, on n’avait jamais touché à son intégrité physique », se souvient Martine, 46 ans. De nombreux peuples perçoivent ainsi les premiers assauts des ciseaux comme un sevrage. En Arizona, les Indiens hopis éloignent les esprits maléfiques, car le jeune enfant perd alors une force vitale.

 

Ces poils caractéristiques de l’espèce humaine s’enracinent au plus profond du crâne pour surgir à l’air libre, tels des liens entre l’intérieur et l’extérieur de nous-même. A la fois couverture de l’invisible et parure offerte aux regards, ils sont 100 000 à 150 000, soit 200 à 300 par centimètre carré à être ainsi l’objet de nos soins.


On n’en fait qu’à sa tête


Ne parlez pas de cheveux courts à Martine : elle en a souffert toute son enfance à cause de ses piqûres de pénicilline contre la colibacillose, qui les abîmaient. « J’admirais les tresses de ma tante et j’ai dû attendre 15 ans pour les avoir longs et épais. Aujourd’hui, j’ai peur d’aller chez le coiffeur et je n’irai jamais au-delà du carré classique. » Une farouche obstination en dépit des conseils de son entourage. « Changer de tête permet de restaurer l’image de soi si elle a été bousculée, explique le docteur Sylvie Consoli, dermatologue et psychanalyste. On le constate dans les salons de coiffure des hôpitaux, chez les femmes suivies pour une dépression. Et c’est banal après un échec sentimental ou professionnel. A l’opposé, conserver à jamais la même coupe de cheveux témoigne que l’on est en accord avec soi-même. On s’est trouvé, on sait qui l’on est. A moins que cette attitude ne cache une crainte de la nouveauté ou une forme de rigidité. On instaure sa coiffure et on ne change pas non plus d’opinions ni d’habitudes. »

 

Tout le contraire de l’adolescent ! Ce n’est pas un hasard si, à cette période où l’on se cherche, chacun joue des variations capillaires. « Les enfants se réapproprient leur corps et signifient ainsi leur autonomie par rapport aux parents », souligne encore la psychanalyste. « C’est le petit diablotin qui apparaît en moi ! » lui a dit gaiement l’une de ses jeunes patientes en débarquant en fin de thérapie avec des mèches rouges.


Ivresse de la métamorphose


La séance chez le coiffeur satisfait plus de huit femmes sur dix. Elle doit les mettre en valeur pour 89 %, et 84 % en sortent avec un moral à la hausse, d’après une étude récente menée par L’Oréal. « Je vais chez le coiffeur environ tous les quarante-cinq jours. C’est un moment ludique, confirme Nancy. Une fois élagués mes cheveux épais, je me sens plus légère. Je me maquille peu, ma coiffure est l’élément qui change mon apparence. »


La coloration au plus près de la teinte naturelle fixe la jeunesse. Mais aujourd’hui, la femme active ne se contente plus de couvrir ses cheveux blancs, ton sur ton. Ces premiers signes du vieillissement lui fournissent l’occasion d’oser les balayages ostensibles, les effets cuivrés ou ambrés. Elle donne de la lumière à sa chevelure… et à sa vie. D’ailleurs, de multiples transformations ne traduisent pas obligatoirement un tempérament instable, souligne le docteur Sylvie Consoli : « C’est important de savoir jouer avec son image. Le jeu prouve une capacité de prendre du recul avec soi-même, une certaine souplesse de fonctionnement psychique, une vie imaginaire riche. Comme lorsque l’on se déguise ou que l’on met de l’originalité dans sa tenue vestimentaire. »


Certaines fantaisies atteignent leurs limites avec l’entrée dans le monde du travail. Nancy est passée d’une belle crinière sous la taille à la coupe militaire, avant d’arborer une crête verte et orange à 24 ans. « J’ai voulu profiter de la liberté que m’offraient mes dernières années d’étude. Maintenant, j’adopte des coiffures qui tiennent en sortant de la douche, ni trop originales ni trop classiques, pour coller à ma personnalité. » Autre passerelle rituelle, le service sous les drapeaux a rangé de nombreux hommes du côté « court » après les années cool. Pour eux, il est temps d’être présentables, d’avoir la tête de l’emploi pour être acceptés parmi les membres de leur sphère sociale. Et même si on évolue dans un milieu où la mode autorise les audaces, on se démarque pour trouver dans le regard des autres, fussent-ils un petit nombre, une approbation qui renforce la confiance et l’estime de soi.

 

Ondes féminines ou viriles ?

 

"La chevelure", de Guy de Maupassant:

Vraiment, pendant huit jours, j'adorai ce meuble. J'ouvrai à chaque instant ses portes, ses tiroirs; je le maniais avec ravissement, goûtant toutes les joies intimes de la possession.
Or, un soir, je m'aperçus, en tâtant l'épaisseur d'un panneau, qu'il devait y avoir là une cachette. Mon coeur se mit à battre, et je passai la nuit à chercher le secret sans le pouvoir découvrir.
J'y parvins le lendemain en enfonçant une lame dans une fente de la boiserie. Une planche glissa et j'aperçus, étalée sur un fond de velours noir, une merveilleuse chevelure de femme !
Oui, une chevelure, une énorme natte de cheveux blonds, presque roux, qui avaient dû être coupés contre la peau, et liés par une corde d'or.
Je demeurai stupéfait, tremblant, troublé ! Un parfum presque insensible, si vieux qu'il semblait l'âme d'une odeur, s'envolait de ce tiroir mystérieux et de cette surprenante relique.
Je la pris, doucement, presque religieusement, et je la tirai de sa cachette. Aussitôt elle se déroula, répandant son flot doré qui tomba jusqu'à terre, épais et léger, souple et brillant comme la queue en feu d'une comète.
Une émotion étrange me saisit. Qu'était-ce que cela ? Quand ? comment ? pourquoi ces cheveux avaient-ils été enfermés dans ce meuble ? Quelle aventure, quel drame cachait ce souvenir ? Qui les avait coupés ? un amant, un jour d'adieu ? un mari, un jour de vengeance ? ou bien celle qui les avait portés sur son front, un jour de désespoir ?
Etait-ce à l'heure d'entrer au cloître qu'on avait jeté là cette fortune d'amour, comme un gage laissé au monde des vivants ? Etait-ce à l'heure de la clouer dans la tombe, la jeune et belle morte, que celui qui l'adorait avait gardé la parure de sa tête, la seule chose qu'il pût conserver d'elle, la seule partie vivante de sa chair qui ne dût point pourrir, la seule qu'il pouvait aimer encore et caresser, et baiser dans ses rages de douleur ?
N'était-ce point étrange que cette chevelure fût demeurée ainsi, alors qu'il ne restait plus une parcelle du corps dont elle était née ?
Elle me coulait sur les doigts, me chatouillait la peau d'une caresse singulière, d'une caresse de morte. Je me sentais attendri comme si j'allais pleurer.
Je la gardai longtemps, longtemps en mes mains, puis il me sembla qu'elle m'agitait, comme si quelque chose de l'âme fût resté caché dedans. Et je la remis sur le velours terni par le temps, et je repoussai le tiroir, et je refermai le meuble, et je m'en allai par les rues pour rêver...

 

Car ne nous leurrons pas : ces cheveux ancrés à quatre millimètres dans le cuir chevelu ramifient leurs racines dans notre inconscient ! Certaines maladies, comme la pelade (qui entraîne la perte des cheveux par plaques), impliquent des facteurs psychologiques tels qu’une séparation mal vécue. De même, rappelle Sylvie Consoli, on relève souvent chez les femmes qui s’arrachent les cheveux lors de crises de trichotillomanie (tic consistant à s’arracher les cheveux ou les cils), une grande opposition à la mère et un père plutôt absent. « Par ce geste, elles s’attaquent à leur féminité », explique-t-elle.

 

Pour ceux qui interprètent les rêves, la chevelure « moutonnant jusque dans l’encolure », si chère à Baudelaire, exprime une quête d’équilibre entre les forces viriles et féminines qui nous habitent. « Les cheveux longs incarnent la féminité qui va de pair avec la protection. C’est l’eau qui réceptionne les éléments extérieurs, reste attentive. Elle est aussi puissante que le feu (la masculinité) qui va les affronter directement », renchérit Marc Dugast (1), créateur de la « morphocoiffure », une méthode fondée sur des archétypes suivant la personnalité révélée par la forme du visage. Selon lui, adopter une coupe garçonne dénote de l’aisance et une indépendance d’action. A l’inverse, les femmes enceintes laissant pousser leurs cheveux manifestent l’acceptation d’un retour à la féminité.

 

"Un Hémisphère dans une chevelure" , de Charles Baudelaire:

Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l'odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l'eau d'une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l'air. Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens! tout ce que j'entends dans tes cheveux ! Mon âme voyage sur le parfum comme l'âme des autres hommes sur la musique. Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l'espace est plus bleu et plus profond, où l'atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine. Dans l'océan de ta chevelure, j'entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d'hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l'éternelle chaleur. Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d'un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes. Dans l'ardent foyer de ta chevelure, je respire l'odeur du tabac mêlé à l'opium et au sucre; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l'infini de l'azur tropical; sur les rivages duvetés de ta chevelure je m'enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l'huile de coco. Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs. 

  

Sagesse monacale

 

Et en ce qui concerne les hommes ? Le mythe de Samson et Dalila règne-t-il encore dans les têtes ? « Buñuel ou Kojac ne sont pas vraiment des symboles de “mauviettes” ! » défend Patrick, la cinquantaine, journaliste. La coupe à la Barthez remet au goût du jour les crânes d’œuf. Et la séduction opère… soutenue par le fantasme phallique de cette tête lisse. Pourtant, l’anxiété domine à la vue de ces poignées de cheveux qui restent dans la main lors d’un shampooing. Contrairement aux adeptes de la mode (minoritaires !) qui peuvent s’attendre à une repousse, on se sent immédiatement dépossédé, dévalorisé. « Chez l’homme, la perte de cheveux symbolise la castration », affirme Sylvie Consoli.

 

Hériter de la calvitie de son père à 20 ans peut amortir le choc. Un homme averti guette l’inéluctable. Premier réflexe : se jeter sur un traitement antichute. Puis comme Thierry, ingénieur de 34 ans, on se résigne. « J’ai même découvert un avantage. Comme on me croit plus âgé, j’ai l’impression qu’on m’accorde un capital-confiance dans ma carrière. » Un air bouddhiste induit la sagesse. « Plus la partie cérébrale est dégagée, plus la dimension spirituelle est valorisée. Mais à 18 ans, on a besoin de se construire un avenir : on s’attache plus à des considérations matérielles ! » reprend Marc Dugast.


Le cheveu ras stigmatise aussi la soumission et la contrainte, à travers le militaire ou le bagnard. S’y opposent les crinières, symbole de sauvagerie innée et de liberté. Ainsi Hervé, illustrateur, a délaissé la tondeuse : « A 43 ans, je me sens plus libre dans ma tête. Je lâche davantage de choses jusqu’ici intériorisées, y compris d’un point de vue pictural. Mon geste est plus “jeté”. »

 

Messages codés

 

Les humeurs se dégagent également du coup de peigne. Chignon strict ou pelotte dont la pince néglige quelques boucles folles… Simple question pratique ? Marc Dugast va plus loin : « Attacher les cheveux avec l’envie d’être net, c’est marquer sa volonté d’avancer, d’être tonique. Les laisser encadrer le visage peut dénoter au contraire un besoin de repli ou un coup de déprime. » A moins que le chouchou ne soit lâché le soir pour mieux passer de l’employée sérieuse à la séductrice tentatrice… »


Se faire des cheveux blancs...


Blanchir en une seule nuit ? On les dit « fatigués », « taciturnes », « déprimés». Est-ce seulement de nos cheveux dont nous parlons ? Leur cycle de croissance et de chute dépend de notre système hormonal. Leur structure chimique, qui renferme notre code-barre (l’ADN), leur permet de capter tout ce que nous avalons (aliments, médicaments, drogues, etc.). Sachant qu’ils poussent de 1 à 1,5 centimètre par mois, 6 centimètres de longueur offrent un livre de bord de notre état de santé sur six à neuf mois.

 

Sous l’effet d’un choc émotionnel, par exemple, le cheveu peut changer de texture suivant sa qualité naturelle et la capacité de l’individu à surmonter sa fatigue nerveuse. De là à se faire des cheveux blancs en une nuit comme Marie-Antoinette avant son exécution… Impossible, selon les scientifiques. Il s’agirait plutôt d’une alopécie brutale épargnant les cheveux blancs rendus ainsi majoritaires, donc plus visibles.

 

Un peu d'ordre !

 

“Ordonner ses cheveux, c’est ordonner sa personnalité”

 
« Pour celui qui sait les lire, il est possible de découvrir peurs,
angoisses, blocages suivant la façon dont les cheveux sont ordonnés autour du visage », assurent Michel Oudoul, spécialiste des énergies, et Rémy Portrait, dirigeant d’un salon de coiffure à Paris. Dans “Cheveu, parle-moi de moi” (Dervy, 1997), ils proposent quelques lectures de coupes :

- Le front découvert, avec les cheveux coiffés vers l’arrière, marquerait la volonté d’aller de l’avant. Il s’agirait souvent de personnes qui n’ont pas peur d’affronter la vie ni le regard des autres.
- La raie au milieu serait le signe d’une volonté d’équilibre intérieur entre le yin et le yang, l’anima et l’animus, le féminin et le masculin. La raie à gauche ? Tentative de couvrir le féminin en soi. A droite ? Difficulté à accepter le masculin en soi.
- La frange : la peur de se dévoiler ou une certaine timidité amènerait cette couverture du front. Longue, épaisse, courte ou effilée, chaque type de frange évoque le niveau de protection dont la personne a besoin.

 

Agnès Rogelet pour psychologie.com

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1 septembre 2012 6 01 /09 /septembre /2012 11:37

On a longtemps cru que l’enfant n’avait pas une réelle et forte activité cérébrale avant l’âge de deux ans. Jean Piaget, dans la première partie du XXème siècle apportera une nouvelle vision de la pensée et des réflexions chez le jeune enfant, qui aujourd’hui encore, continue d’inspirer les professionnels.

 
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Jean Piaget en quelques dates


1896 : Naissance le 9 août à Neuchâtel (Suisse).
1907 : À l’âge de 11 ans, Jean Piaget écrit un commentaire sur un moineau albinos. Ce premier article est considéré par certains spécialistes comme le début de ses nombreux travaux de recherche.
1920 : Piaget obtient un doctorat de malacologiste (étude des mollusques).
1921 : Il devient chef de travaux à l’institut Jean-Jacques Rousseau (Suisse).
De 1925 à 1971 : Il sera professeur successivement de psychologie, sociologie et philosophie des sciences, dans diverses universités (Neuchâtel, Genève, Lausanne, Sorbonne à Paris).
1955 : Jean Piaget fonde le Centre International d’Epistémologie Génétique qui regroupe de nombreux psychologues et neuro-psychologues. Leurs travaux en psychologie génétique et épistémologie portent sur la construction progressive des connaissances au fil de l’âge, dès la plus tendre enfance.
1980 : Jean William Fritz Piaget meurt à Genève.

 

Le constructivisme


Rien n’est inné, tout se construit !
Jean Piaget estime que le psychique se développe dès l’enfance, petit à petit, avec l’acquisition de structures de complexité croissante. Cette construction progressive va à l’encontre des théories qui se basent sur le caractère « inné » de certaines compétences.
Pour Piaget, l’intelligence est donc liée à l’adaptation biologique et évolue dès les premiers jours de vie. De là, il établit 4 grandes phases successives du développement cognitif chez l’enfant.

Les stades de l’évolution psychique de l’enfant


La plus grande partie des recherches de Piaget a porté sur l’analyse des comportements des jeunes enfants. Piaget fut l’un des premiers à analyser les méthodes de pensée chez les tout petits.
D’après ses observations (qui ont essentiellement porté sur ses propres enfants), la pensée de l’enfant peut se découper en plusieurs stades :

  • Stade « sensori-moteur » : de 0 à 2 ans.

L’enfant appréhende le monde à travers sa perception et ses actions. Durant cette première période, il intègre petit à petit certaines règles du fonctionnement du monde physique qui l’entoure, et commence à prendre conscience de la possibilité d’agir dessus.
Pour Piaget, c’est durant ce stade que l’intelligence se développe.

  • Stade préopératoire : de 2 à 7 ans.

À partir de 2 ans, l’enfant devient capable de se représenter un objet (ou une personne), même si il n’est pas en face de lui. C’est également durant cette phase que naît la capacité d’imiter les autres.
À partir de 3 ans, l’enfant entre dans une phase d’exploration où sa curiosité l’amène à toucher à tout.
C’est aussi le moment ou la parole se développe, ainsi qu’une dimension égocentrique : l’enfant ne perçoit le monde que par rapport à lui.
À partir de 4 ans, Piaget voit se développer la notion de « syncrétisme » : l’imagination de l’enfant est débordante, et il tient à donner une explication à tout.
Avant 7 ans, l’enfant perçoit tout ce qui l’entoure (objets, animaux…), comme doté d'une âme : c’est une période d’animisme.

  • Stade des opérations concrètes : de 7 à 11 ans.

L’enfant commence à avoir une approche et un mode opératoire plus concrets sur les objets. En effet, il commence à posséder une certaine expérience par rapport au monde qui l’entoure, et qu’il parvient petit à petit à comprendre, à conceptualiser. C’est par exemple au cours de cette phase que l’enfant abordera des problèmes de mathématiques abstraits.

  • Stade des opérations formelles : de 11 à 14 ans.

L’esprit de l’adolescent va petit à petit accéder à la notion d’abstraction, et à des capacités intellectuelles dites « supérieures », dans le sens où elles s’assimilent aux capacités des adultes.
Vers 14-15 ans, il parviendra à utiliser une logique abstraite et pourra réfléchir sur des questions d’ordre moral ou des notions philosophiques.

 

Bibliographie de Piaget


Voici quelques-uns des ouvrages de Jean Piaget :
- La naissance de l'intelligence chez l'Enfant, Delachaux et Niestlé, 1936.
- La construction du réel chez l'enfant, Delachaux et Niestlé, 1937.
- Six études de psychologie, Folio essais, 1964.
- Études sociologiques, Librairie Droz, 1965.
- Logique et connaissance scientifique, Encyclopédie de la Pléiade, 1967.
- Biologie et connaissance, Éditions de la Pléïade, 1967.
- L'épistémologie génétique, Que sais-je ?, PUF.
- La psychologie de l'enfant, Jean Piaget et Bärbel Inhelder, 1966, PUF.
- Le comportement, moteur de l'évolution, Éditions du seuil, 1976.
- Le structuralisme, Que sais-je ?, PUF.
- De la pédagogie, Éditions Odile Jacob, 1988.

 

www.santé-a-z.com

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31 août 2012 5 31 /08 /août /2012 18:43

 Éloge de la table rase: trois décennies à défaire et à refaire le monde !

  

« Pendant plus de trois décennies, Friedman et ses pernicieux disciples avaient perfectionné leur stratégie : attendre une crise de grande envergure, puis, pendant que les citoyens sont encore sous le choc, vendre l’État, morceau par morceau, à des intérêts privés avant de s’arranger pour pérenniser les « réformes » à la hâte. »

  

choc-et-effroi.jpg

  

  INTRODUCTION :


Semer " le choc et l’effroi " engendre des peurs, des dangers et des destructions incompréhensibles pour certains éléments ou secteurs de la société à l’origine de la menace, ses dirigeants ou les citoyens en général. La nature, sous forme de tornades, d’ouragans, de tremblements de terre, d’inondations, d’incendies incontrôlés, de famines et de maladies, peut provoquer le choc et l’effroi. Shock and Awe. Achieving Rapid Dominance, doctrine militaire établie pour la guerre des États-Unis en Irak.

     

 

    Je fis la connaissance de Jamar Perry en septembre 2005 au refuge de la Croix-Rouge de Baton Rouge, en Louisiane. De jeunes scientologistes au large sourire distribuaient des repas, et Jamar faisait la queue avec les autres sinistrés. Je venais juste de me faire houspiller pour avoir osé m’entretenir avec des évacués en l’absence d’escorte médiatique. Canadienne blanche perdue au milieu d’une mer d’Afro-Américains du Sud, je faisais de mon mieux pour passer inaperçue. Je me glissai dans la queue derrière Perry et lui demandai de me parler comme à une vieille amie, ce qu’il eut l’amabilité de faire. Né et élevé à La Nouvelle-Orléans, Jamar avait quitté la ville inondée une semaine plus tôt. On lui aurait donné dix-sept ans, mais il en avait vingt-trois, me dit-il. Lui et les siens avaient attendu longtemps les autocars d’évacuation promis. En fin de compte, comme ils ne venaient pas, les Perry avaient marché sous un soleil de plomb. Ils avaient abouti ici, dans un palais des congrès tentaculaire, où se tenaient normalement des foires commerciales organisées par l’industrie pharmaceutique ou des manifestations sportives, du type « Carnage dans la capitale : combats extrêmes en cage d’acier ».

 

À présent, les lieux étaient envahis par 2 000 lits de camp et une foule d’évacués, épuisés et mécontents. Des soldats de la Garde nationale à peine rentrés d’Irak patrouillaient, l’air crispé. Ce jour-là, une nouvelle courait parmi les réfugiés selon laquelle un éminent congressman républicain de la ville, Richard Baker, avait tenu les propos suivants : « Nous avons enfin nettoyé les loge ments sociaux de La Nouvelle-Orléans. Dieu a réussi là où nous avions échoué. » Joseph Canizaro, l’un des promoteurs immo biliers les plus riches de la ville, avait exprimé un point de vue similaire : « Nous disposons maintenant d’une page blanche pour tout recommencer depuis le début. De superbes occasions se présentent à nous. » Pendant toute la semaine, l’Assemblée légis lative de la Louisiane à Baton Rouge, la capitale, avait grouillé de lobbyistes s’employant à verrouiller les « occasions » en question. Au menu : réductions des charges fiscales, allégements de la réglementation, main-d’oeuvre au rabais et création d’une ville « plus petite et plus sûre » – ce qui en pratique revenait à la démolition des logements sociaux et à leur remplacement par des immeubles en copropriété.

    

 

À force d’entendre parler de « nouveaux débuts » et de « pages blanches », on en oubliait presque les cloaques toxiques, débordant de débris, de rejets industriels et de restes humains, qui croupissaient à quelques kilomètres de là. Au refuge, Jamar, lui, ne pensait à rien d’autre. « Pour moi, la ville n’a pas été nettoyée. Tout ce que je sais, c’est que des tas de gens sont morts dans les quartiers populaires. Des gens qui devraient être encore en vie aujourd’hui. » Jamar s’était exprimé calmement, à voix basse. Pourtant, devant nous, un vieil homme qui avait surpris notre conversation se retourna vivement : « À quoi est-ce qu’ils pensent, ces types de Baton Rouge ? Des “occasions” ? Quelles “occasions” ? C’est une foutue tragédie, oui. Ils sont aveugles ou quoi ? » Une femme accompagnée de ses deux enfants se joignit au choeur : « Non, ils ne sont pas aveugles. Ils sont juste mauvais. Ils voient parfaitement clair. » Parmi ceux pour qui les eaux de crue de La Nouvelle- Orléans étaient synonymes de « superbes occasions » se trouvait Milton Friedman, grand gourou du mouvement en faveur du capitalisme sans entraves. C’est à lui qu’on attribue la paternité du credo de l’économie mondialisée contemporaine, caractérisée par l’hypermobilité.

 

Âgé de 93 ans et de santé fragile, « Oncle Miltie », ainsi que l’appelaient ses partisans, trouva malgré tout la force d’écrire un article pour la page d’opinions du Wall Street Journal, trois mois après l’effondrement des digues : « La plupart des écoles de La Nouvelle-Orléans sont en ruine, faisait-il observer, au même titre que les maisons des élèves qui les fréquentaient. Ces enfants sont aujourd’hui éparpillés aux quatre coins du pays. C’est une tragédie. C’est aussi une occasion de transformer de façon radicale le système d’éducation. » L’idée radicale de Friedman se résume comme suit : au lieu d’affecter à la remise en état et au renforcement du réseau des écoles publiques de La Nouvelle-Orléans une partie des milliards de dollars prévus pour la reconstruction de la ville, le gouvernement devrait accorder aux familles des « bons d’études » donnant accès à des écoles privées (dont bon nombre à but lucratif) subventionnées par l’État. Il était essentiel, selon Friedman, que ce changement fondamental constitue non pas une solution provisoire, mais au contraire une « réforme permanente5 ». Des think tanks (groupes de réflexion) de droite s’emparèrent de l’idée et prirent la ville d’assaut. L’administration de George W. Bush appuya leurs projets et versa des dizaines de millions de dollars destinés à convertir les écoles de La Nouvelle- Orléans en « écoles à charte », c’est-à-dire en établissements subventionnés par l’État, mais administrés par des entités privées n’obéissant qu’à leurs propres règles. Les écoles à charte soulèvent la controverse aux États-Unis, plus particulièrement à La Nouvelle-Orléans, où de nombreux parents afro-américains voient en elles une façon détournée de balayer les acquis du mouvement pour les droits civiques, qui garantissent à tous les enfants l’accès à des services d’éducation égaux.

 

Aux yeux de Milton Friedman, cependant, l’idée même d’un réseau d’écoles administré par l’État empeste le socialisme. Pour lui, l’État a pour unique fonction « de protéger notre liberté contre ses ennemis extérieurs et contre nos concitoyens eux-mêmes : il fait régner la loi et l’ordre, il fait respecter les contrats privés, et il favorise la concurrence ». En d’autres termes, il s’agit de fournir les policiers et les soldats – tout le reste, y compris l’éducation publique gratuite, n’est qu’ingérence au sein des marchés. Contrairement à la réfection des digues et au rétablissement du réseau électrique, la vente aux enchères du réseau scolaire de La Nouvelle-Orléans s’effectua avec une rapidité et une précision toutes militaires. Dix-neuf mois après les inondations, alors que la plupart des pauvres de la ville étaient encore en exil, presque toutes les écoles publiques de La Nouvelle-Orléans avaient été remplacées par des écoles à charte exploitées par le secteur privé. Avant l’ouragan Katrina, le conseil scolaire comptait 123 écoles ; il n’en restait plus que 4. Il y avait alors 7 écoles à charte ; elles étaient désormais 317. Les instituteurs de La Nouvelle-Orléans étaient représentés par un syndicat puissant ; leur convention collective était dorénavant réduite en lambeaux, et les quelque 4 700 membres du syndicat licenciés. Certains jeunes instituteurs furent réembauchés par les nouvelles écoles à charte, où ils touchaient un salaire nettement inférieur qu’auparavant. Bien d’autres n’eurent pas cette chance.

 

Selon le New York Times, La Nouvelle-Orléans servait à présent de « principal laboratoire des écoles à charte », tandis que l’American Enterprise Institute, groupe de réflexion inféodé à Friedman, s’émerveillait : « Katrina a accompli en un jour […] ce que les réformateurs du système d’éducation ont été impuissants à faire malgré des années de travail. » Pendant ce temps, les instituteurs du réseau public, témoins du détournement des fonds alloués aux victimes de l’inondation – qu’on utilisait pour anéantir le réseau public et le remplacer par un réseau privé –, qualifièrent le projet de Friedman de « spéculation immobilière appliquée au monde de l’éducation ». J’appelle « capitalisme du désastre » ce type d’opération consistant à lancer des raids systématiques contre la sphère publique au lendemain de cataclysmes et à traiter ces derniers comme des occasions d’engranger des profits. L’intervention de Friedman sur La Nouvelle-Orléans contenait son ultime recommandation publique : en effet, il mourut moins d’un an plus tard, le 16 novembre 2006, à l’âge de 94 ans. La privatisation du réseau d’écoles publiques d’une ville américaine de taille moyenne peut passer pour un enjeu modeste, s’agissant d’un homme considéré comme l’économiste le plus influent de la deuxième moitié du siècle dernier. Friedman comptait parmi ses disciples quelques présidents des États-Unis, des premiers 15 ministres britanniques, des oligarques russes, des ministres des Finances polonais, des dictateurs du tiers-monde, des secrétaires du Parti communiste chinois, des administrateurs du Fonds monétaire international et les trois derniers chefs de la Réserve fédérale des États-Unis. Pourtant, sa détermination à profiter de la crise de La Nouvelle-Orléans pour faire progresser une version fondamentaliste du capitalisme signait à merveille les adieux de ce professeur énergique d’un mètre cinquante-sept à peine qui, dans ses jeunes années, s’était décrit lui-même « comme un prédicateur à la mode d’autrefois en train de prononcer le sermon du dimanche11 ». Pendant plus de trois décennies, Friedman et ses puissants disciples avaient perfectionné leur stratégie : attendre une crise de grande envergure, puis, pendant que les citoyens sont encore sous le choc, vendre l’État, morceau par morceau, à des intérêts privés avant de s’arranger pour pérenniser les « réformes » à la hâte. Dans l’un de ses essais les plus influents, Friedman définit le remède universel que propose le capitalisme moderne et énonce ce que j’en suis venue à considérer comme la « stratégie du choc ». « Seule une crise – réelle ou supposée – peut produire des changements, fait-il observer. Lorsqu’elle se produit, les mesures à prendre dépendent des idées alors en vigueur. Telle est, me semble-t-il, notre véritable fonction : trouver des solutions de rechange aux politiques existantes et les entretenir jusqu’à ce que des notions politiquement impossibles deviennent politiquement inévitables. »

 

En prévision de désastres, certains stockent les boîtes de conserve et les bouteilles d’eau ; les disciples de Friedman, eux, stockent des idées relatives au libre marché. En cas de crise, le professeur de l’université de Chicago était convaincu qu’il fallait intervenir immédiatement pour imposer des changements rapides et irréversibles à la société éprouvée par le désastre. Ce n’est qu’à cette condition qu’elle échapperait durablement à « la tyrannie du statu quo ». Selon Friedman, « un nouveau gouvernement jouit d’une période de six à neuf mois au cours de laquelle il peut opérer des changements fondamentaux. S’il n’en profite pas pour agir avec détermination, une telle occasion ne se représentera plus ». Variation sur un thème cher à Machiavel, selon qui le mal devait « se faire tout d’une fois », cette idée constitue l’un des legs stratégiques les plus durables de Friedman. C’est au milieu des années 1970, à l’époque où il conseillait le général Augusto Pinochet, dictateur chilien, que Friedman eut pour la première fois l’occasion d’exploiter un choc ou une crise de grande envergure. Au lendemain du violent coup d’État orchestré par Pinochet, les Chiliens étaient sans contredit en état de choc. De plus, le pays était aux prises avec les traumatismes causés par une hyperinflation galopante. Friedman conseilla à Pinochet de procéder aussitôt à une transformation en profondeur de l’économie – réductions d’impôts, libéralisation des échanges commerciaux, privatisation des services, diminution des dépenses sociales et déréglementation. Bientôt, les Chiliens virent même leurs écoles publiques remplacées par des écoles privées auxquelles donnaient accès des bons d’études. C’était la métamorphose capitaliste la plus extrême jamais tentée. On parla désormais de la révolution de l’« école de Chicago », de nombreux économistes de Pinochet ayant étudié à l’université de Chicago sous la direction de Friedman. Ce dernier prédit que la soudaineté et l’ampleur des changements économiques provoqueraient chez les citoyens des réactions psychologiques qui « faciliteraient l’ajustement14 ». Friedman créa l’expression « traitement de choc » pour parler de cette douloureuse tactique. Au cours des décennies suivantes, les gouvernements qui imposèrent de vastes programmes de libéralisation des marchés eurent justement recours au traitement de choc ou à la « thérapie de choc ». Pinochet, lui, facilita l’« ajustement » au moyen d’une autre forme de chocs : dans les nombreuses salles de torture du régime, les corps qui se convulsaient sous l’effet de la douleur étaient ceux des personnes les plus susceptibles de s’opposer à la transformation capitaliste.

 

En Amérique latine, nombreux sont ceux qui établirent un lien direct entre les chocs économiques qui se soldèrent par l’appauvrissement de millions de personnes et l’épidémie de tortures qui punirent dans leur chair des centaines de milliers de personnes qui rêvaient d’une autre forme de société. D’où la question posée par l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano : « Comment préserver cette inégalité autrement que par des décharges électriques ? » Exactement trente ans après que ces trois formes de chocs eurent frappé le Chili, la formule reprend du service en Irak, de façon beaucoup plus violente. Il y eut d’abord la guerre, qui, selon les auteurs de la doctrine militaire des États-Unis Shock and Awe (parfois traduite par « choc et effroi »), avait pour but « de contrôler la volonté, les perceptions et la compréhension de l’adversaire et de le priver de toute capacité à agir et à réagir ». Vint ensuite la thérapie de choc économique, imposée, à l’heure où le pays brûlait toujours, par l’émissaire chef des États-Unis, L. Paul Bremer : privatisations massives, libre-échange sans restrictions, taux d’imposition uniforme de 15 %, réduction spectaculaire de l’appareil d’État. Le ministre du Commerce par intérim de l’Irak, Ali Abdel-Amir Allaoui, déclara à l’époque que ses compatriotes en avaient « assez de servir de cobayes à des expériences. Après tous les chocs auxquels le système a été soumis, ils n’ont pas du tout envie que l’économie subisse le même sort ». En cas de résistance, les Irakiens étaient arrêtés et jetés dans des prisons où leur corps et leur esprit subissaient d’autres chocs, ceux-ci beaucoup moins métaphoriques. C’est aux premiers jours de l’occupation de l’Irak par les États- Unis, il y a quatre ans, que je commençai à m’intéresser à la dépendance du libre marché à l’égard des chocs en tous genres. Après avoir rendu compte depuis Bagdad de la tentative avortée de Washington de faire suivre la phase « choc et effroi » de celle du traitement de choc, je me rendis au Sri Lanka, quelques mois après le tsunami dévastateur de 2004.

 

Là, je fus témoin d’une autre version de la même manoeuvre. En effet, des investisseurs étrangers et des prêteurs internationaux s’étaient ligués pour exploiter le climat de panique et céder le magnifique littoral à des entrepreneurs qui s’étaient empressés d’ériger de vastes stations balnéaires, empêchant ainsi des centaines de milliers de pêcheurs de reconstruire leurs villages au bord de l’eau : « Par un coup cruel du destin, la nature a offert au Sri Lanka une occasion unique. De cette grande tragédie est née une destination touristique d’exception », claironna le gouvernement. Lorsque l’ouragan Katrina s’abattit sur La Nouvelle-Orléans et que les politiciens, les groupes de réflexion et les promoteurs immobiliers républicains se mirent à parler de « page blanche » et d’occasions en or, il apparut clairement que telle était désormais la méthode privilégiée pour aider l’entreprise privée à réaliser ses objectifs : profiter des traumatismes collectifs pour opérer de grandes réformes économiques et sociales. La plupart des survivants d’une catastrophe souhaitent l’exact contraire d’une page blanche : ils veulent sauver tout ce qui peut l’être, remettre en état ce qui n’a pas été entièrement détruit et renforcer les liens qui unissent les citoyens aux lieux qui les ont façonnés. « En participant à la reconstruction de la ville, j’ai l’impression de me reconstruire moi-même », déclara Cassandra Andrews du Lower Ninth Ward, quartier lourdement endommagé de La Nouvelle-Orléans, en enlevant des débris au lendemain de la tempête. En revanche, rétablir l’ordre ancien n’intéresse nullement les tenants du capitalisme du désastre. En Irak, au Sri Lanka et à La Nouvelle-Orléans, on entreprit le processus faussement qualifié de « reconstruction » en parachevant le travail du cataclysme initial (guerre ou catastrophe naturelle) : on effaça les derniers vestiges de la sphère publique et des communautés profondément enracinées afin de les remplacer par une sorte de Nouvelle Jérusalem des grandes entreprises – le tout avant que les victimes n’eussent eu le temps de se ressaisir et d’affirmer leurs droits de propriété. Mike Battles résuma la situation à merveille : « La peur et le désordre nous ont admirablement servis. »

 

Âgé de 34 ans, l’ex-agent de la CIA faisait référence au chaos consécutif à l’invasion de l’Irak : malgré son inexpérience et sa nouveauté, son entreprise de sécurité, Custer Battles, profita de la situation pour arracher au gouvernement fédéral des contrats d’une valeur d’environ 100 millions de dollars21. Les propos de Battles pourraient servir de slogan au capitalisme du désastre – la peur et le désordre sont les moteurs du progrès. Lorsque j’entrepris mon enquête sur les liens entre mégaprofits et mégadésastres, je crus assister à une transformation radicale de la façon dont les marchés étaient « libérés » un peu partout dans le monde. Ayant fait partie du mouvement de lutte contre l’accroissement démesuré des pouvoirs du secteur privé qui avait été propulsé sur la scène internationale à Seattle en 1999, je connaissais bien les politiques, hautement favorables aux entreprises, qu’on imposait lors de sommets de l’Organisation mondiale du commerce ou encore comme conditions assorties aux prêts du Fonds monétaire international. Les trois exigences traditionnelles – privatisation, déréglementation et réduction draconienne des dépenses sociales – étaient en général très impopulaires auprès des citoyens, mais, au moment de la signature des accords, on pouvait au moins invoquer comme prétexte le consentement mutuel des gouvernements participant aux négociations et l’existence d’un consensus chez les prétendus experts. Désormais, on imposait le même programme idéologique par les moyens les plus ouvertement coercitifs qui soient : lors d’une occupation militaire étrangère ou encore dans le sillage immédiat d’une immense catastrophe naturelle.

 

Après les attentats du 11 septembre, Washington s’estima dispensé de demander aux pays concernés s’ils voulaient bien « du libre-échange et de la démocratie » à la mode états-unienne ; il recourut simplement à la force militaire inspirée de la doctrine « choc et effroi ». En réfléchissant à la progression de cette vision des marchés qui règne désormais un peu partout sur la planète, je me rendis toutefois compte que l’idée d’exploiter les crises et les désastres était le modus operandi du mouvement de Milton Friedman depuis ses débuts – de tout temps, cette forme de capitalisme fondamentaliste a dû compter sur les catastrophes pour progresser. Les catastrophes « facilitatrices » se font maintenant plus destructrices et plus horribles, sans doute, mais la situation observée en Irak et à La Nouvelle-Orléans n’est pas le fruit d’une nouvelle invention consécutive au 11 septembre. Au contraire, l’exploitation effrontée des crises est l’aboutissement de trois décennies d’application stricte de la stratégie du choc. Vues sous cette optique, les trente-cinq dernières années apparaissent sous un jour sensiblement différent. On avait jusque-là tendance à voir certaines des violations les plus flagrantes des droits de l’homme comme des actes sadiques dont se rendaient coupables des régimes antidémocratiques. En fait, il s’agissait plutôt de mesures prises dans le dessein de terroriser la population et de préparer le terrain à l’introduction de « réformes » radicales axées sur la libéralisation des marchés. Dans l’Argentine des années 1970, la junte fit « disparaître » 30 000 personnes, pour la plupart des militants de gauche, afin d’imposer les politiques de l’école de Chicago ; à la même époque, le Chili eut recours à la terreur pour accomplir sa métamorphose économique. Dans la Chine de 1989, le massacre de la place Tiananmen et l’arrestation de dizaines de milliers de personnes permirent aux communistes de transformer une bonne partie du pays en une gigantesque zone d’exportation, où travaillent des salariés trop terrifiés pour faire valoir leurs droits. Dans la Russie de 1993, la décision prise par Boris Eltsine de lancer les chars d’assaut contre le Parlement et de faire emprisonner les chefs de l’opposition pava la voie à la privatisation précipitée qui engendra les célèbres oligarques du pays. Au Royaume-Uni, la guerre des Malouines, survenue en 1982, eut le même effet : le désordre et l’élan nationaliste nés de la guerre permirent à Margaret Thatcher de recourir à une force extraordinaire pour étouffer la grève des mineurs du charbon et lancer la première vague de privatisations effrénées en Occident. En 1999, les bombardements de Belgrade par l’OTAN créèrent des conditions favorables à des privatisations rapides en ex-Yougoslavie – objectif du reste antérieur à la guerre. La politique économique ne fut pas le seul facteur à l’origine de ces conflits, bien sûr, mais chacun de ces chocs collectifs servit à préparer le terrain au traitement de choc économique. Les traumatismes ayant servi à affaiblir les résistances ne furent du reste pas toujours ouvertement violents.

  

En Amérique latine et en Afrique, dans les années 1980, c’est la crise de l’endettement qui obligea les pays « à privatiser ou à crever », selon la formule d’un ex-représentant du FMI22. Minés par l’hyperinflation et trop endettés pour dire non aux exigences dont s’assortissaient les nouveaux prêts, des gouvernements acceptèrent le traitement de choc dans l’espoir qu’il les préserverait de l’effondrement. En Asie, c’est la crise financière de 1997-1998 – presque aussi dévastatrice que la Grande Dépression – qui affaiblit les « tigres » asiatiques et les obligea à ouvrir leurs marchés à ce que le New York Times appela la « plus grande vente de faillite du monde23 ». Bon nombre de ces pays étaient des démocraties, mais les transformations radicales visant la libéralisation des marchés ne furent pas imposées de façon démocratique. En fait, ce fut exactement le contraire : conformément aux prévisions de Friedman, le climat de crise généralisée permettait de faire fi de la volonté des électeurs et de céder le pays aux « technocrates » de l’économie. Dans certains cas, bien entendu, l’adoption des politiques de libéralisation des marchés se fit de façon démocratique, quelques politiciens ayant été portés au pouvoir malgré des programmes draconiens : l’élection de Ronald Reagan aux États-Unis et, plus récemment, celle de Nicolas Sarkozy en France en constituent des exemples frappants. Dans de tels cas, cependant, les croisés du libéralisme économique se heurtent à l’opposition du public et doivent adoucir ou modifier leurs projets radicaux, accepter les changements à la pièce plutôt qu’une reconversion totale. On voit bien que le modèle économique de Friedman, s’il est en partie compatible avec la démocratie, a besoin de conditions totalitaires pour être imposé dans son expression la plus pure. Pour que le traitement de choc économique soit appliqué sans contrainte – comme ce fut le cas au Chili dans les années 1970, en Chine à la fin des années 1980, en Russie dans les années 1990 et aux États- Unis au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 –, on doit compter sur un traumatisme collectif majeur, lequel entrave ou suspend provisoirement l’application des principes démocratiques. Cette croisade idéologique prit naissance au sein des régimes autoritaires d’Amérique du Sud ; dans les territoires nouvellement conquis – la Russie et la Chine –, elle cohabite encore aujourd’hui, sans difficulté et de façon rentable, avec un régime à la poigne de fer.

 

LA THÉRAPIE DE CHOC RENTRE AU BERCAIL

 

Depuis les années 1970, l’école de Chicago, sous la coupe de Friedman, ne cesse de conquérir de nouveaux territoires ; jusqu’à tout récemment, cependant, la vision de l’économiste n’avait encore jamais été pleinement appliquée dans son pays d’origine. Certes, Reagan avait réalisé des percées, mais les États-Unis conservaient l’assistance publique, la sécurité sociale et des écoles publiques, où les parents, pour reprendre les mots de Friedman, nourrissaient « un attachement irrationnel au socialisme24 ». Lorsque les républicains prirent le contrôle du Sénat, en 1995, David Frum, Canadien expatrié aux États-Unis et futur rédacteur de discours pour George W. Bush, était au nombre des « néoconservateurs » qui réclamaient pour les États-Unis une révolution économique inspirée de la stratégie du choc : « Voici, à mon avis, comment on devrait procéder : au lieu de sabrer çà et là dans les programmes, de façon graduelle, on devrait, en plein été, éliminer d’un seul coup trois cents programmes d’environ un milliard de dollars chacun. Les changements ne seraient peut-être pas spectaculaires, mais je vous jure que le message passerait. Et rien ne nous empêche de le faire tout de suite25. » À l’époque, Frum ne put faire imposer le traitement de choc dont il rêvait pour les États-Unis, notamment parce qu’aucune crise ne vint préparer le terrain. Puis, en 2001, la situation changea du tout au tout : au moment des attentats du 11 septembre, la Maison-Blanche était pleine à craquer de disciples de Friedman, dont son grand ami Donald Rumsfeld. L’équipe de Bush profita de cet instant de vertige collectif avec une ahurissante célérité – non pas parce que l’administration avait sournoisement orchestré la crise, comme certains le laissaient entendre, mais bien parce que les principaux ténors de cette administration, vétérans de l’imposition du capitalisme du désastre en Amérique latine et en Europe de l’Est, appelaient une crise de tous leurs voeux, de la même façon que les agriculteurs frappés par une sécheresse implorent la pluie de tomber et que les sionistes chrétiens, convaincus que la fin du monde est proche, rêvent du jour du Ravissement.

 

Quand arrive le désastre tant attendu, ils savent que leur heure est enfin venue. Pendant trois décennies, Friedman et ses disciples exploitèrent de façon méthodique les chocs subis par d’autres pays – pendants, à l’étranger, du 11 septembre 2001, à commencer par le coup d’État de Pinochet du 11 septembre 1973. À partir de la chute des tours jumelles, l’idéologie née dans des universités américaines et nourrie par les grandes institutions de Washington eut enfin l’occasion de rentrer au bercail. L’administration Bush profita de la peur suscitée par les attentats non seulement pour lancer sans délai la « guerre contre le terrorisme », mais aussi pour faire de cette dernière une entreprise presque entièrement à but lucratif, une nouvelle industrie florissante qui insuffla un dynamisme renouvelé à une économie chancelante. C’est ce qu’il convient d’appeler le « complexe du capitalisme du désastre », entité tentaculaire beaucoup plus vaste que le complexe militaro-industriel contre lequel Dwight Eisenhower avait mis les Américains en garde à la fin de sa présidence : on a ici affaire à une guerre totale, menée à tous les niveaux par des sociétés privées dont les interventions sont financées à même les fonds publics. Ces dernières ont pour mandat perpétuel de protéger le sol américain tout en éliminant le « mal » là où il se manifeste à l’extérieur. Au bout de quelques années seulement, le complexe a déjà pénétré de nouveaux marchés : ne se contentant plus de lutter contre le terrorisme, il participe à des missions internationales de maintien de la paix, organise des polices municipales et répond aux catastrophes naturelles, de plus en plus fréquentes. L’objectif ultime des grandes sociétés qui forment le coeur du complexe, c’est d’introduire le modèle du gouvernement à but lucratif – qui progresse rapidement dans des circonstances extraordinaires – dans le fonctionnement ordinaire, au jour le jour, de l’État. Autrement dit, il s’agit de privatiser le gouvernement. Pour stimuler le complexe du capitalisme du désastre, l’administration Bush externalisa, sans débat public, bon nombre des fonctions les plus délicates du gouvernement, de la prestation de soins de santé aux soldats aux interrogatoires de prisonniers, en passant par la collecte et l’analyse en profondeur (data mining) de données sur chacun d’entre nous.

 

Dans le contexte de cette guerre sans fin, le gouvernement agit non pas comme l’administrateur d’un réseau de fournisseurs, mais plutôt comme un investisseur de capital-risque à la bourse bien garnie qui fournit au complexe les fonds d’amorçage dont il a besoin et devient le principal client de ses services. Voici quelques chiffres qui donnent une idée de l’ampleur de la transformation : en 2003, le gouvernement des États-Unis passa 3 512 marchés avec des sociétés chargées d’exécuter des fonctions liées à la sécurité ; au cours de la période de 22 mois ayant pris fin en août 2006, la Sécurité intérieure (Department of Homeland Security) attribua à elle seule plus de 115 000 contrats du même ordre. L’industrie de la sécurité intérieure au sens large – d’une importance économique négligeable avant 2001 – vaut aujourd’hui 200 milliards de dollars. En 2006, les dépenses du gouvernement des États-Unis dans le domaine de la sécurité se chiffraient à environ 545 $ par foyer. Et il n’est ici question que de la guerre au terrorisme en sol américain. Les gros bénéfices viennent des guerres menées à l’étranger. Sans tenir compte des fournisseurs d’armements, dont les profits ont monté en flèche grâce à la guerre en Irak, la prestation de services à l’armée des États-Unis est aujourd’hui l’une des économies tertiaires qui connaît la croissance la plus rapide au monde. « Jamais deux pays ayant des restaurants McDonald sur leur territoire ne se sont fait la guerre », écrivit avec assurance le chroniqueur du New York Times Thomas Friedman, en décembre 1996. Les événements lui donnèrent tort deux ans plus tard.

 

De plus, en vertu du modèle de la guerre à but lucratif, l’armée américaine part désormais en campagne avec Burger King et Pizza Hut dans son sillage. Ces entreprises exploitent en effet des franchises destinées aux soldats américains dans des bases militaires, en Irak comme dans la « mini-ville » de Guantánamo Bay. Il ne faut pas oublier non plus l’effort de reconstruction et d’aide humanitaire. Peu après leur apparition en Irak, la reconstruction et le secours à but lucratif constituent déjà le nouveau paradigme mondial, que la destruction initiale résulte d’une guerre préemptive, comme l’attaque lancée par Israël contre le Liban en 1996, ou d’un ouragan. Comme les ressources se font rares et que le changement climatique provoque un flot ininterrompu de nouvelles catastrophes, les interventions d’urgence représentent un marché émergent trop prometteur pour qu’on l’abandonne aux seules organisations caritatives. Pourquoi l’UNICEF devrait-elle reconstruire des écoles quand Bechtel, l’une des plus grandes sociétés d’ingénierie des États-Unis, peut s’en charger ? Pourquoi installer les personnes déplacées du Mississippi dans des logements sociaux vacants quand on peut les loger dans des paquebots de Carnival ? Pourquoi déployer des casques bleus de l’ONU au Darfour lorsque des entreprises de sécurité privées comme Blackwater sont à la recherche de nouveaux clients ? C’est d’ailleurs ce qui a changé au lendemain des attentats du 11 septembre : auparavant, guerres et catastrophes offraient des débouchés à un secteur restreint de l’économie – les fabricants d’avions de chasse, par exemple, ou encore les entreprises de construction chargées de rebâtir les ponts bombardés. Les guerres avaient pour rôle principal d’ouvrir de nouveaux marchés jusque-là inaccessibles et, une fois la paix revenue, de générer des booms économiques. De nos jours, les interventions en cas de guerre et de catastrophe sont à ce point privatisées qu’elles constituent en soi le nouveau marché. Pour le boom, inutile d’attendre la fin de la guerre. Le médium, c’est le message.

 

L’un des avantages propres à cette approche postmoderne, c’est que, du point de vue commercial, elle ne peut pas échouer. Comme le fit remarquer un analyste des marchés à propos des gains réalisés par Halliburton, entreprise de services énergétiques, au cours d’un trimestre particulièrement rentable : « L’Irak a donné de meilleurs résultats que prévu. » C’était en octobre 2006, jusque-là le mois le plus meurtrier de la guerre : on avait dénombré 3 709 victimes chez les civils irakiens. Pourtant, rares étaient les actionnaires qui ne se montrèrent pas impressionnés par une guerre qui, pour cette seule société, avait généré des revenus de vingt milliards de dollars. De tous ces éléments – commerce des armes, soldats privés, reconstruction à but lucratif, industrie de la sécurité intérieure et traitement de choc administré par l’équipe de Bush au lendemain des attentats du 11 septembre –, il émerge une économie nouvelle redéfinie de A à Z. Née sous le règne de Bush, elle jouit désormais d’une existence indépendante de toute administration et demeurera solidement en place jusqu’au jour où l’idéologie des suprématistes du secteur privé sera reconnue pour ce qu’elle est, en proie à l’isolement et à la contestation. Bien que dominé par des sociétés américaines, le complexe est mondialisé : des entreprises britanniques mettent à profit leur expérience dans le domaine des caméras de surveillance, désormais omniprésentes ; des sociétés israéliennes exploitent leur expertise dans la construction de clôtures et de murs de haute technologie ; l’industrie canadienne du bois d’oeuvre vend des maisons préfabriquées à un prix plusieurs fois supérieur à celui des maisons produites localement, et ainsi de suite. « À ma connaissance, personne n’avait encore considéré les efforts de reconstruction consécutifs à une catastrophe en tant que marché immobilier à part entière, dit Ken Baker, PDG d’un groupe industriel forestier du Canada. C’est pour nous une stratégie de diversification à long terme. »

 

Du point de vue de son ampleur, le complexe du capitalisme du désastre vaut bien le « marché émergent » et les progressions enregistrées par les technologies de l’information dans les années 1990. En fait, certains initiés déclarent que les marchés conclus sont encore plus intéressants qu’aux beaux jours des « point com » et que la « bulle de la sécurité » occupe le terrain abandonné à la suite de l’éclatement des bulles antérieures. Assorties des profits astronomiques de l’industrie des assurances (qui, en 2006, devraient avoir atteint un seuil record de 60 milliards de dollars aux États-Unis seulement) comme des superprofits de l’industrie pétrolière (qui croissent à chaque nouvelle crise), l’économie du désastre a peut-être sauvé les marchés mondiaux de la menace de récession complète qui pesait sur eux à la veille du 11 septembre 2001. Lorsqu’on cherche à reconstituer l’histoire de la croisade idéologique ayant conduit à la privatisation radicale des guerres et des catastrophes, un problème surgit : l’idéologie en question est un caméléon qui change sans cesse de nom et d’identité. Friedman se qualifiait de « libéral », tandis que ses disciples américains, qui associaient ce vocable aux impôts et aux hippies, se considéraient plutôt comme des « conservateurs », des « économistes classiques », des « tenants du libre marché » et, plus tard, comme des partisans de la Reaganomics ou du « laisser-faire ». Dans la majeure partie du monde, leur orthodoxie est connue sous le nom de « néolibéralisme », même si on parle souvent de « libre-échange » ou simplement de « mondialisation ».

 

Ce n’est que depuis le milieu des années 1990 que le mouvement intellectuel, sous l’impulsion des groupes de réflexion de droite auxquels Friedman fut longtemps associé – la Heritage Foundation, le Cato Institute et l’American Enterprise Institute –, s’autodésigne au moyen de l’expression « néoconservateur », vision du monde en vertu de laquelle toute la puissance de l’armée américaine est mise au service des entreprises privées. Dans toutes ces incarnations, cette idéologie suppose l’adhésion à la trinité stratégique – élimination de la sphère publique, déréglementation totale des entreprises et réduction draconienne des dépenses publiques –, mais aucun des noms qu’elle a empruntés ne semble lui convenir tout à fait. Friedman considérait son mouvement comme une tentative de libérer les marchés du joug de l’État, mais les résultats obtenus, lorsque sa vision puriste en passe par l’épreuve des faits, sont d’un tout autre ordre. Dans tous les pays où les politiques inspirées de l’école de Chicago ont été appliquées au cours des trois dernières décennies, on a assisté à la formation d’une puissante alliance entre de très grandes sociétés et des politiciens pour la plupart riches – les lignes de démarcation entre les uns et les autres demeurant floues et changeantes. En Russie, on appelle « oligarques » les milliardaires qui font partie de cette élite régnante ; en Chine, ce sont les « principicules » ; au Chili, les « piranhas » ; pendant la campagne électorale Bush-Cheney, les « pionniers ».

 

Loin de soustraire les marchés aux griffes de l’État, ces membres de l’élite politique et commerciale se contentent de fusionner leurs activités et de s’échanger des faveurs afin de s’approprier les précieuses ressources qui appartenaient jusque-là au domaine public – des champs pétrolifères de la Russie aux terres collectives de la Chine en passant par l’octroi (sans appels d’offres) de contrats pour la reconstruction en Irak. Le mot qui convient le mieux pour désigner un système qui gomme les frontières entre le Gouvernement avec un G majuscule et l’Entreprise avec un E majuscule n’est ni « libéral », ni « conservateur », ni « capitaliste ». Ce serait plutôt « corporatiste ». Il se caractérise au premier chef par d’immenses transferts de ressources publiques vers le secteur privé, démarche qui s’accompagne souvent d’une explosion de l’endettement, d’un accroissement de l’écart entre les riches à outrance et les pauvres sans importance et d’un nationalisme exacerbé qui justifie des dépenses colossales dans le domaine de la sécurité. Pour ceux qui font partie de la bulle d’extrême richesse ainsi créée, il n’y a pas de moyen plus rentable d’organiser la société. Étant donné les désavantages manifestes pour la vaste majorité des citoyens, condamnés à rester en marge, l’État corporatiste doit adopter d’autres tactiques : le resserrement de la surveillance (le gouvernement et les grandes sociétés s’échangeant une fois de plus des faveurs et des contrats), le recours massif aux emprisonnements, le rétrécissement des libertés civiles et, souvent (mais pas toujours), la torture.


LA TORTURE COMME MÉTAPHORE


Du Chili à la Chine en passant par l’Irak, la torture a été le partenaire silencieux de la croisade mondiale en faveur de la libéralisation des marchés. Cependant, elle n’est pas qu’un simple moyen utilisé pour forcer des citoyens rebelles à accepter des politiques dont ils ne veulent pas. On peut aussi y voir une métaphore de la logique qui sous-tend la stratégie du choc. La torture, ou l’« interrogatoire coercitif » comme on l’appelle à la CIA, est un ensemble de techniques conçues pour plonger les prisonniers dans un état de choc et de désorientation grave et les forcer à faire des concessions contre leur gré. La logique de la méthode est exposée dans deux manuels de l’agence qui ont été déclassifiés à la fin des années 1990. On y explique que la façon de vaincre les résistances des « récalcitrants » consiste à provoquer une fracture violente entre le prisonnier et sa capacité à comprendre le monde qui l’entoure. D’abord, on « affame » les sens (au moyen de cagoules, de bouchons d’oreilles, de fers et de périodes d’isolement total) ; ensuite, le corps est bombardé de stimuli (lumières stroboscopiques, musique à tue-tête, passages à tabac, électrochocs). Cette phase d’« assouplissement » a pour but de provoquer une sorte d’ouragan dans la tête des prisonniers, qui régressent et ont peur au point de perdre toute capacité à penser de façon rationnelle et à protéger leurs intérêts.

 

C’est dans cet état de choc que la plupart des détenus donnent à leurs interrogateurs ce qu’ils veulent – des informations, des aveux, l’abandon d’anciennes croyances. On trouve dans un des manuels de la CIA une explication particulièrement succincte : « Il existe un intervalle – parfois extrêmement bref – d’apathie, de choc ou de paralysie psychologique. Cet état est causé par un traumatisme ou un traumatisme secondaire qui fait en quelque sorte voler en éclats le monde familier du sujet et l’image qu’il a de lui-même. Les interrogateurs chevronnés reconnaissent ce moment et savent que le sujet est alors plus ouvert à la suggestion et beaucoup plus susceptible de coopérer qu’avant le choc. » La stratégie du choc imite la démarche en tentant de reproduire, à l’échelle d’une société, les résultats obtenus avec un seul détenu dans une cellule de prison. À cet égard, l’exemple le plus probant est le choc du 11 septembre, qui, pour des millions de personnes, fit voler en éclats le « monde familier ». Il déclencha du même coup une période de désorientation et de régression que l’administration Bush exploita de main de maître. Soudain, nous nous retrouvions en quelque sorte en l’an zéro. Tout ce que nous savions du monde relevait d’« avant » la catastrophe. Nous, les Nord- Américains, qui de toute façon connaissions mal notre histoire, formions désormais un État vierge, une « feuille blanche » sur laquelle « on peut écrire les mots les plus beaux et les plus nouveaux », ainsi que Mao le dit à propos de son peuple. Une nouvelle armée de spécialistes se chargea aussitôt d’écrire des mots beaux et nouveaux sur la table rase de notre conscience traumatisée : « choc des civilisations », « axe du mal », « islamo-fascisme », « sécurité intérieure ».

 

Pendant que les citoyens étaient mobilisés par de nouvelles guerres culturelles aux conséquences mortelles, l’administration Bush accomplit ce dont elle n’aurait pu que rêver sans les attentats du 11 septembre : lancer des guerres privatisées à l’étranger et créer un complexe de la sécurité assujetti au contrôle du privé à l’intérieur des frontières des États-Unis. Voici donc comment fonctionne la stratégie du choc : le désastre déclencheur – le coup d’État, l’attentat terroriste, l’effondrement des marchés, la guerre, le tsunami, l’ouragan – plonge la population dans un état de choc collectif. Le sifflement des bombes, les échos de la terreur et les vents rugissants « assouplissent » les sociétés, un peu comme la musique tonitruante et les coups dans les prisons où se pratique la torture. À l’instar du prisonnier terrorisé qui donne le nom de ses camarades et renie sa foi, les sociétés en état de choc abandonnent des droits que, dans d’autres circonstances, elles auraient défendus jalousement. Jamar Perry et les autres évacués entassés dans le refuge de Baton Rouge devaient renoncer à leurs logements sociaux et à leurs écoles publiques. Après le tsunami, les pêcheurs sri-lankais devaient céder aux hôteliers leurs précieuses terres du bord de la mer. Si tout s’était passé comme prévu, les Irakiens, eux, auraient dû être sous le coup du choc et de l’effroi au point d’abandonner aux bases militaires américaines et aux zones vertes la maîtrise de leurs réserves de pétrole, de leurs sociétés d’État et de leur souveraineté.


LE GROS MENSONGE

 

Dans le déluge de mots écrits en hommage à Milton Friedman après sa mort, on souligna à peine l’importance que revêtent les chocs et les crises pour l’avancement de sa vision du monde. Le décès de l’économiste fut plutôt l’occasion de récrire l’histoire officielle et de rappeler que le capitalisme radical qu’il prônait faisait désormais figure d’orthodoxie gouvernementale dans presque tous les coins du monde. C’était un véritable conte de fées, débarrassé des violences et des contraintes si intimement mêlées à cette croisade. Elle représente à n’en pas douter la campagne de propagande la mieux réussie des trois dernières décennies. L’histoire va comme suit.

 

Pendant toute sa vie, Friedman livra une pacifique bataille d’idées à ceux qui soutenaient que les gouvernements avaient la responsabilité d’intervenir au sein des marchés afin d’en émousser les aspérités. Il était d’avis que l’Histoire avec un grand H avait « commencé du mauvais pied » lorsque des politiciens avaient prêté l’oreille à John Maynard Keynes, l’intellectuel à l’origine du « New Deal » et de l’État-providence moderne. À la suite du krach de 1929, un solide consensus avait émergé: le laisser-faire était un échec et les gouvernements avaient l’obligation d’intervenir dans l’économie afin de redistribuer la richesse et de réglementer les entreprises. Pendant ces années sombres pour la doctrine du laisser-faire – durant lesquelles le communisme faisait la conquête de l’Est, que l’Occident misait sur l’État-providence et que le nationalisme économique s’enracinait dans le Sud post-colonial -, Friedman et son maître à penser, Friedrich Hayek, entretinrent patiemment la flamme du capitalisme à l’état pur en la défendant contre les tentatives keynésiennes de mettre les richesses en commun pour créer des sociétés plus justes.

 

« Selon moi, écrivait Friedman dans une lettre adressée à Pinochet en 1975, l’erreur principale fut de croire qu’il était possible de faire le bien avec l’argent des autres. » Peu l’écoutèrent; la plupart des gens étaient d’avis que les gouvernements pouvaient et devaient faire le bien. Dans un article dédaigneux du magazine Time de 1969, on décrivit Friedman comme un « lutin ou un enquiquineur », un prophète adulé par une poignée d’élus. Friedman passa donc des décennies dans une sorte d’exil intellectuel. Vinrent enfin les années 1980 et les règnes de Margaret Thatcher (qui qualifia l’économiste de « combattant pour la liberté intellectuelle »), et de Ronald Reagan (qu’accompagnait, pendant la campagne présidentielle, un exemplaire de Capitalisme et liberté, véritable manifeste de Friedman). Enfin, des dirigeants politiques avaient le courage d’imposer dans le vrai monde des marchés libres de toute entrave. Selon cette histoire officielle, la libéralisation pacifique et démocratique de leurs marchés respectifs par Reagan et Thatcher fut suivie d’une période de prospérité et de liberté si enviables que, au moment de l’effondrement des dictatures, de Manille à Berlin, les masses exigèrent la doctrine économique de Reagan en plus de leurs Big Macs.

 

Lorsque l’Union soviétique s’effondra enfin, les habitants de l’ »Empire du mal » se montrèrent eux aussi empressés de participer à la révolution ourdie par Friedman, au même titre que les communistes devenus capitalistes de la Chine. Plus rien ne s’opposait donc à la création d’un véritable marché mondial, au sein duquel les entreprises nouvellement libérées auraient les coudées franches à l’intérieur de leurs pays respectifs, et, de surcroît, seraient libres de franchir les frontières sans contraintes et de répandre la prospérité partout dans le monde. Concernant le fonctionnement de la société, un double consensus s’affirmait à présent: il convenait que les dirigeants politiques fussent élus et que les économies fussent administrées selon les préceptes de Friedman. C’était, ainsi que l’écrivit Francis Fukuyama, « la fin de l’histoire », « le point final de l’évolution idéologique de l’humanité ». Au moment de la mort de Friedman, on écrivit dans le magazine Fortune qu’il « avait entraîné à sa suite la marée de l’histoire ». Le Congrès des États-Unis adopta une résolution dans laquelle Friedman était présenté comme « l’un des plus grands défenseurs de la liberté, non seulement dans le domaine économique, mais sur tous les plans ». Le gouverneur de la Californie, Arnold Schwarzenegger, fit du 29 janvier 2007 la « journée Milton Friedman » dans tout l’État, et plusieurs villes, petites ou grandes, l’imitèrent. Un titre du Wall Street Journal résuma à merveille ce récit épuré: « Monsieur Liberté ».


De Naomi Klein, "La stratégie du choc".

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28 août 2012 2 28 /08 /août /2012 18:09

La rhétorique de la crise empêche de saisir les recompositions à l'œuvre au sein de la société française. En filigrane des mutations contemporaines, on peut pourtant saisir le modèle d'une société incertaine, prise entre la généralisation d'un principe d'autonomie et une demande de sécurité accrue.

 

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Il est devenu banal de le constater : la société française a connu de profonds changements au cours de ces trente dernières années. Elle manifeste pourtant bien des difficultés à penser ses propres transformations autrement que par l'actualisation de ses défections. D'où ce paradoxe : interpréter dans leur globalité les mutations sociologiques et politiques qui travaillent la France contemporaine n'a jamais semblé aussi délicat, voire périlleux. C'est ce paradoxe que nous voudrions contribuer à dénouer en mettant l'accent sur l'incertitude comme forme sociale et enjeu stratégique.

  

Ce que la crise nous cache

 

Les lectures si fréquentes en termes de crise, de déclin ou de manque sont à bien des égards l'expression d'une incapacité à penser le monde complexe, opaque et incertain dans lequel nous vivons aujourd'hui. Il nous semble en effet qu'elles procèdent d'un réflexe quasi naturel de la pensée (chaque époque produit sa littérature de la décadence) qui incline à la déploration et à l'inquiétude en renvoyant souvent à un âge d'or plus ou moins révolu. Or elles ratent l'essentiel : en majorant ce qui se défait ou se déforme, on ne voit pas (ou pas assez) ce qui se restructure ailleurs et autrement, ou, plus profondément, le lien entre ces deux mouvements.

 

De ce point de vue, deux lignes de transformation se conjuguent. La première pourrait être caractérisée par la fragmentation. Nous vivions dans une société qui articulait les mondes du travail, les grandes familles politiques et les styles de vie dans une même représentation. Le travail salarié qui en était le pivot assurait une continuité du social au politique, et du public au privé, dans l'expression des conflits sociaux, la construction des identités collectives et des modèles sexués. L'Etat-nation en était la clé de voûte en embrassant un type d'organisation politique, une identité culturelle et un espace de souveraineté. Or c'est cet agencement qui se défait aujourd'hui. Les représentations d'un espace social structuré autour de classes aux intérêts et aux styles de vie opposés se sont érodées. Le travail a perdu son rôle de « grand intégrateur » et sa capacité à donner sens aux identités collectives. Les sociétés nationales ont perdu leur légitimité, menacées par la globalisation d'un côté, la territorialisation de l'autre. Dès lors, c'est tout le socle de nos repères collectifs qui vacille.


Un processus de fragmentation est aussi à l'oeuvre dans les différents domaines de la vie sociale : à la multiplication des formes particulières d'emplois vient répondre la diversification des univers familiaux ; au pluralisme familial s'ajoute la multiplication des « marchés » scolaires. Il en va de même des grandes villes en proie à des processus de ségrégation et des logiques de séparation. Dans ce contexte, on a assisté à la multiplication des identités (culturelles, religieuses, sexuées, générationnelles ou territoriales), ainsi qu'à une « communautarisation » des conflits sociaux.

 

Pour autant, ces processus ne doivent pas masquer les recompositions à l'oeuvre. Si on évoque de façon récurrente la disparition des classes sociales et de leurs conflits, on observe néanmoins une accentuation et une dispersion des inégalités sociales qui engendrent un profond sentiment d'injustice et alimentent une forte demande de reconnaissance. Loin d'avoir disparu de la scène sociale, l'action collective et la contestation se manifestent aujourd'hui autour de nouveaux enjeux et de nouveaux acteurs, qu'il s'agisse de la mobilisation des chômeurs, des sans-papiers, des sans-logis, ou encore de l'activisme des réseaux antimondialisation. Face à l'annonce de la « fin du travail », on constate l'émergence de formes nouvelles de salariat et de relations d'emploi qui s'appuient toujours plus sur l'initiative et le sens des responsabilités individuelles. A la vulnérabilité et à l'exclusion des uns répondent alors l'intensification du travail et l'optimisation du potentiel des salariés pour les autres. Si la thèse de la « désinstitutionnalisation » n'est pas sans fondement, on assiste également à un réagencement des représentations, des normes et des valeurs de la famille ou de l'école, toutes deux mises à l'épreuve de la diversification et de la complexité des trajectoires. Il y a bien recomposition dès lors que l'on définit en termes de risques (divorce, échec scolaire, etc.) ce qui était appréhendé jusqu'alors en termes de déviances.

  

Les dimensions de l'incertitude

 

L'incertitude résulte de ces processus de fragmentation/ recomposition et des logiques contradictoires qui travaillent notre société en profondeur. En d'autres termes, l'incertitude se présente à bien des égards comme un prisme pour interpréter les mutations de la France contemporaine. La famille devient incertaine dès lors que « le seul devoir de chacun est de choisir son bonheur » (Louis Roussel) ; l'individu, l'école, la représentation politique, entre autres, basculent aussi dans l'incertitude. Sous cet éclairage, « incertitude » désigne au moins trois processus, enchevêtrés :

 

1) la faillite du mythe du progrès et les désillusions du changement ;

 

2) l'opacité du social et la complexité d'un monde qu'on ne peut plus penser dans les catégories d'hier et sur lequel on ne peut pas davantage agir comme avant ;

 

3) un changement social pathologique où les exigences pesant sur l'individu ne sont pas articulées au politique et interviennent dans un environnement économique dépressif. Mais ce qui est en jeu, c'est aussi l'incertitude politique d'une société qui peine à se gouverner et à maintenir la légitimité de ses institutions et représentants.

 

Il faudrait distinguer plus qu'on ne peut le faire ici plusieurs dimensions ou figures de l'incertitude. A commencer par l'incertitude du temps : plus que jamais, l'avenir semble incertain et contradictoirement ouvert ; tout est possible, tout peut arriver. Il en résulte une profonde modification de notre rapport au temps. Si jadis les pesanteurs du présent trouvaient à se dissiper dans le scénario d'une possible libération dans l'avenir, aujourd'hui le repli sur le présent domine alors que l'avenir est gros de menaces : chômage, retraite, situation du service public, santé publique, menaces écologiques, etc. Mais c'est aussi l'incertitude normative qui caractérise nos sociétés d'individualisme de masse : c'est moins à la dissolution des repères que nous sommes confrontés qu'à une mutation normative. Aux modèles fondés sur l'obéissance et l'interdit est venu se substituer le modèle de l'autonomie et du souci de soi. Faire preuve d'autonomie, s'investir dans des projets, manifester son sens des responsabilités, prendre des risques : voilà ce qui nous est demandé. D'où, aussi, la montée des vulnérabilités individuelles.

 

L'incertitude, la démotivation, la dépression constituent bien l'envers du gouvernement de soi. Ce double processus travaille les différentes dimensions de l'expérience sociale, qu'il s'agisse de la vie familiale et scolaire, des loisirs et du sport, ou encore de la participation aux institutions et à la vie locale. Mais il faudrait aussi mentionner l'incertitude juridique, avec une opacité des textes et des procédures, qui rend plus problématique l'accès aux droits (sociaux et civils) et fabrique des situations indécidables ; l'incertitude, également, des politiques publiques dont les politiques de la ville sont un bon révélateur. Force est de constater que ces politiques n'ont pas eu les effets escomptés, tant sur le plan urbain (dégradation du cadre bâti, accentuation des processus de ségrégation) que social (augmentation du taux de chômage, de la précarité) et économique (faible implantation d'entreprises ou emprise sur le bassin d'emploi local).

 

Il s'agit d'une politique difficile à mener et à lire. Elle fait, en effet, intervenir une multiplicité d'institutions et d'acteurs. Elle se caractérise aussi par la complexité des dispositifs et des procédures dont la visibilité auprès des principaux concernés, à savoir les habitants, est souvent faible, et les résultats, « indécidables ».

 

L'incertitude est également une dimension fondamentale de l'individualité contemporaine. Disons, sommairement, que nous sommes dans une société où l'individu a gagné en liberté ce qu'il a perdu en certitudes. D'un côté, en effet, le "je" s'émancipe du "nous" à mesure que l'individu dispose de moyens accrus (consommation, mobilité, communication, etc.) pour se réaliser et accomplir ce qui se présente comme son destin personnel. Mais d'un autre côté, il évolue aussi dans un univers où les règles sont devenues plus floues ou plus instables.

  

Autonomie et sécurité : une tension structurante

 

C'est le cas, par exemple, dans le monde de l'entreprise et du travail salarié qui a su retourner la critique sociale des années 1960-1970 pour inscrire l'aspiration à l'émancipation et à l'autonomie individuelles dans un processus continu de réorganisation de l'emploi. Dans l'entreprise flexible et décloisonnée que promeut le discours managérial, le salarié ne doit plus ? ou plus seulement ? obéir et suivre des règles prescrites : invité à s'affranchir des routines professionnelles ou des griffes d'une hiérarchie pesante, il doit en revanche être impliqué, adaptable et réactif pour atteindre coûte que coûte les objectifs qui lui sont assignés.

  

Il ne faut donc pas se méprendre sur le sens de l'autonomie individuelle, souvent associée à un individualisme corrosif, synonyme de repli sur soi, voire de montée des égoïsmes. L'autonomie se présente en fait sous un jour paradoxal : c'est à la fois une aspiration largement partagée (développer son propre style de vie, vivre « à la carte ») et une norme très contraignante qui impose à chacun, dans toutes les sphères de la vie sociale, de se prendre en charge et d'être « l'auteur de sa vie ». Cette exigence place les individus dans une situation anxiogène dès lors que chacun ne dispose pas des mêmes ressources pour faire face au changement ou pour agir et réagir en stratège avisé. Il s'ensuit que notre société est travaillée par une tension forte entre une exigence croissante d'autonomie et une demande de sécurité, d'autant plus pressante, d'ailleurs, que les mutations de l'environnement économique et social, de même que l'ouverture de nos sociétés sur le vaste monde, attisent les inquiétudes.

  

Là se nouent finalement les principales contradictions sociales et politiques du moment : valorisation de l'individu mais fragilisation des supports sociaux d'un côté ; une demande de protection qui intervient tandis que l'Etat joue un moindre rôle en tant qu'opérateur économique et social de l'autre. Aujourd'hui, la victimisation et l'émergence d'une société « contentieuse » sont le reflet de cette contradiction : se poser en victime est en effet devenu une autre façon de solliciter aide et protection, qui signale les limites des réponses étatiques.

  

L'exploitation idéologique du risque

 

Comment résoudre cette tension entre un élargissement du champ des possibles dans tous les domaines de la vie sociale et une demande accrue de sécurité ? sanitaire, publique, sociale, etc. ? Au fond, chacun sollicite les autorités ou se pose en victime de leur impéritie, mais chacun aspire aussi à vivre sa vie, en quelque sorte, à sa guise. Autrement dit, les individus en appellent de plus en plus à un Etat dont ils cherchent par ailleurs à se déprendre. Telle est bien la nouvelle donne qui complique singulièrement l'équation politique. C'est dans ce contexte que l'on voit émerger progressivement un nouveau mode de gestion politique de l'incertitude sociale, dont les manifestations sont plurielles.

 

On peut noter à cet égard la généralisation du procédé contractuel dans l'élaboration et la mise en oeuvre de l'action publique. Cette évolution du système normatif signale bien l'émergence de nouvelles logiques d'action de l'Etat. La contractualisation est en effet une technique qui permet de gérer la complexité et l'incertitude sociales ; c'est une technique qui reconnaît et qui valorise l'autonomie, mais à condition qu'elle s'inscrive là où elle a sa place : dans une procédure définie au préalable ou dans les clauses d'un contrat ? celui que signe par exemple le contrat social, la collectivité locale, tel ou tel service de l'administration. Comme l'entreprise dont il s'inspire, l'Etat substitue ainsi une logique de contrôle à une logique disciplinaire, devenue improductive. Le succès du vocable « gouvernance », forgé initialement dans le monde de l'entreprise et diffusé désormais dans l'administration, suggère bien la généralisation d'un nouveau mode de régulation des activités humaines. Il s'agit d'une forme de gouvernement indirect, par les dispositifs, qui s'emploie à canaliser l'autonomie des acteurs en les investissant de nouvelles responsabilités.

 

Les nouvelles politiques de gestion des risques relèvent également de ce nouveau mode de régulation du social. De fait la thématique du risque, développée initialement par le sociologue Ulrich Beck, rencontre désormais un succès grandissant en sciences sociales et dans la rhétorique politique. Or, il faut prêter attention à cette notion qui s'avère particulièrement ambiguë. Pour U. Beck, nos sociétés fabriquent de plus en plus de risques, qui sont en quelque sorte la contrepartie du progrès et des activités humaines, qu'elles favorisent (recherche scientifique, nouvelles technologies, choix individuels, etc.). Mais le risque est également une forme de savoir sur les événements, un savoir qui s'affine et s'individualise à mesure que notre information statistique s'enrichit. Dans une société réflexive comme la nôtre, qui produit de plus en plus de connaissances, on assiste ainsi à une prolifération des risques, événements prévisibles et calculables.

 

Sous ce double éclairage, la catégorie du risque entretient certaines équivoques, qui favorisent sa dérive ou son exploitation idéologique. En effet, si l'on admet que le risque est partout, il paraît assez vain de vouloir s'en protéger à tout prix ; mieux vaut apprendre à « vivre avec » et à le gérer efficacement. Par ailleurs, si les risques se développent avec la capacité d'agir dont disposent les acteurs sociaux (entreprises, groupes, individus, etc.), il peut sembler raisonnable de demander à chacun de s'en prémunir, voire d'en assumer toutes les conséquences. Dans cette perspective, le thème du risque devient alors un puissant levier de transformation politique et sociale qui légitime à la fois une reconfiguration des interventions publiques, une érosion des protections collectives et une extension du périmètre de l'assurance privée. Plus encore, il tend à imposer une « culture du risque », qui incite chacun à se prendre en charge.

 

Dès lors, tout porte à croire que si le risque est au centre d'une rhétorique envahissante aujourd'hui, c'est qu'il peut s'incarner dans des technologies politiques qui permettent à la fois de contenir les demandes de sécurité et d'encadrer l'autonomie des acteurs sociaux ; "à condition que ceux-ci disposent des moyens d'action, qu'ils soient intellectuels ou matériels". C'est bien ce qui se dessine dans certaines politiques publiques, qui organisent un important transfert de responsabilités en direction de l'individu (information systématique, incitation à la prévention, à l'autolimitation, à l'autocontrôle, etc.) Les politiques du risque s'efforcent ainsi de faire prévaloir un certain gouvernement de soi. Elles font appel à la responsabilité individuelle, qui se présente désormais comme une norme obligatoire, sinon la forme contemporaine de la contrainte sociale. 

 

Michel Kokoreff et Jacques Rodriguez - www.scienceshumaines.com

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