27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 13:02

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1 – VIE DE PIERRE JANET

  

Pierre Janet naît rue Madame à Paris, le 30 mai 1859, de Jules Janet et Fanny Hummel. La famille Janet compte alors plusieurs personnalités : Louis, libraire et auteur, Gustave et Ange-Louis (dit Janet-Lange), graveurs célèbres du 19ème siècle. Son oncle Paul, philosophe reconnu du spiritualisme éclectique fondé par Victor Cousin, marque sa jeunesse. Paul Janet, cousin de Pierre, dirige la prestigieuse École Supérieure d’Électricité de Paris, qui deviendra SUPÉLEC, encore dotée aujourd’hui d’un amphithéâtre « Janet ».

 

Pierre Janet passe son enfance à Bourg-la-Reine « dans une petite maison au grand toit d’ardoise », au fond de l’Allée Gabrielle d’Estrées au n°5. Elle sera détruite en 1958 et remplacée par une résidence. Dans le jardin, il se livre à une de ses grandes passions : la botanique. Il fréquente le Collège Sainte Barbe des Champs à Fontenay-aux-Roses, puis le lycée Sainte Barbe de Paris.

 

A l’adolescence, il traverse une crise douloureuse et perd ses convictions religieuses. Il se passionne alors pour les questions relatives à la volonté, aux sentiments et à la croyance. A l’époque, la psychologie n’est pas encore enseignée, ces thèmes relèvent du domaine de la philosophie, aussi choisit il cette voie pour ses études. En 1879, il entre à l’École Normale Supérieure, où il devient l’ami d’Henri Bergson arrivé l’année précédente. Il obtient son agrégation de philosophie en 1882 puis son doctorat en 1889 (la famille Janet détient le record ex-aequo, du nombre de diplômés de l’École Normale Supérieure). Il enseigne au Lycée du Havre pendant près de 7 ans et gardera tout sa vie un intérêt marqué pour cette discipline : il rédige en 1894 un « Manuel du baccalauréat » de philosophie, qu’il ne cesse de remanier jusqu’en 1923.
 
En cette fin du 19ème siècle, la médecine commence à s’intéresser aux questions psychologiques. T. Ribot en a dessiné le cadre, et à la Salpêtrière, Charcot soutient l’hypothèse de l’origine psychologique des troubles hystériques, la reliant au somnambulisme. Pierre Janet convaincu de l’importance de ces recherches, prend l’habitude de s’occuper bénévolement des aliénés (l’hôpital psychiatrique du Havre est aujourd’hui l’un des deux au monde à porter le nom de Pierre Janet, avec celui de Hull au Canada).
 
Combinant les avancées de Ribot et de Charcot, Pierre Janet considère la pathologie mentale comme une expérimentation naturelle sur le psychisme humain, dont l’interprétation est la voie royale vers les lois de la psychologie normale. Il insiste sur le fait que les phénomènes psychologiques les plus étranges chez ses patients comportent toujours une logique, une sorte d’intelligence. Pour en rendre compte, il se réfère à une tradition philosophique allemande qu’il connaît bien, illustrée par Hartmann et sa théorie d’un « inconscient ». Afin d’éviter l’amalgame avec ces travaux philosophiques qui n’avaient pas été étayés par l’expérimentation psychologique, il le remplace par le terme de « subconscient », qu’il crée pour l’occasion. Pour la première fois, les névroses hystériques reçoivent à la fois une explication théorique et son application, un traitement « moral » adapté. Cette démarche lui permet, dès 1885, de publier des résultats fondamentaux sur les caractéristiques de l’hypnose et de l’hystérie, grâce au concept de dissociation auquel il donne sa forme moderne. Il établit également, le premier, le rôle des souvenirs traumatiques dans la maladie de ses patients. Ces deux avancées majeures font de lui le fondateur de la psychopathologie moderne.

 

Ces premiers travaux sont détaillés dans sa thèse de philosophie "L'Automatisme psychologique" (1889), qui reçoit immédiatement un grand retentissement (à l’heure actuelle, son livre le plus réédité). Réfutant Condillac et la tradition associationniste, critiquant Maine de Biran, s’appuyant en autres sur Ribot et Charcot, sur la tradition du « magnétisme animal » depuis Mesmer, ainsi que sur les témoignages séculaires d’états mystiques et spirites, Pierre Janet montre que l’élément premier de la psychologie n’est ni la perception, ni la raison, ni l’effort, mais l’action. La psychologie doit être une psychologie des conduites, c’est-à-dire des actions avec conscience. La synthèse de ces recherches bibliographiques historiques et de ses propres expérimentations de psychopathologie lui permet d’établir une hiérarchie des phénomènes psychologiques normaux, des plus automatiques (réflexes, agitations) aux plus élaborés (conduites sociales et expérimentales). Ce faisant, il fonde la psychologie comme discipline autonome, en l’émancipant de la philosophie, de la physiologie et de la médecine. Sa thèse impressionne Charcot, qui lui confie alors la direction de son laboratoire de psychologie à la Salpêtrière.

 
Pierre Janet s’installe à Paris, où il habitera pendant quarante ans au n° 54 de la rue de Varenne. Il enseigne la philosophie au lycée Louis-Le-Grand puis au collège Rollin et au lycée Condorcet et la psychologie à la Sorbonne. Dans le même temps, il s’engage dans une thèse de médecine, qui lui vaut son deuxième doctorat en 1893. Il se marie en 1894 avec Marguerite Duchesne, dont il aura trois enfants, Hélène, Fanny et Michel. L'ironie de l'Histoire voulut que la fille de P. Janet, Hélène, épousa E. Pichon, Médecin des Hôpitaux, Pédopsychiatre, linguiste et l'un des Pères fondateurs de la Société Psychanalytique de Paris, futur Maître de Françoise Dolto (inhumée aussi à Bourg la Reine) et de Lacan,.

  

En 1901 il fonde la Société de Psychologie, deuxième au monde après celle des Etats-Unis, qui deviendra plus tard, et jusqu’à aujourd’hui, la Société Française de Psychologie. En 1902, il est nommé Professeur au Collège de France, à la chaire de « Psychologie expérimentale et comparée », laissée vacante par T. Ribot. En matière d’enseignement, il se consacre alors entièrement à cette charge. Il conserve par ailleurs sa pratique de psychothérapeute privé ainsi que ses activités de psychologie expérimentale à la Salpêtrière, qu’il arrêtera en 1910 après la fermeture de son laboratoire. Il fonde en 1903 le Journal de Psychologie Normale et Pathologique.

  

Jusque dans les années vingt, Pierre Janet déploie deux activités principales : d’une part il développe sa psychologie appliquée, l’étude expérimentale des pathologies, publiant une impressionnante somme de résultats et leurs interprétations sous forme de livres et d’articles de recherche, souvent traduits en plusieurs langues, et qui constituent aujourd’hui la base la plus active de sa redécouverte contemporaine et d’autre part, dans ses leçons au Collège de France, il construit une psychologie fondamentale de la conduite normale dont les croyances, les sentiments et la volonté sont les principaux thèmes. Il est invité dans le monde entier pour donner des cours et des conférences, parfois plusieurs mois d’affilée, où son succès international est considérable.

 

À partir de ce moment là,  Pierre Janet développe sa psychologie fondamentale, celle des croyances et des sentiments. En ayant exposé les principes dès les années dix au Collège de France, il élabore désormais une psychologie des « tendances » qui englobe et fonde la psychologie des conduites commencée dès les années quatre-vingt. Sa hiérarchie des conduites, en devenant une hiérarchie des tendances, s’ancre dans la biologie évolutionniste de son temps, en même temps qu’elle soutient et suscite une ouverture de plus en plus nette à divers courants de la psychologie qui donneront plus tard son visage à la recherche contemporaine : psychologie animale, psychologie de l’enfant, psychologie des populations traditionnelles. Ces travaux inspirent directement Jean Piaget, par exemple, dont les premières recherches peuvent être considérées comme la suite de celles de Pierre Janet.

  

Pierre Janet cesse son enseignement au collège de France en 1934, mais reste actif en publiant encore de nombreux articles de recherche dans diverses revues internationales, en recevant toujours des patients, et en participant à divers colloques en France et à l’étranger, où il est invité. Peu de temps avant sa disparition, il travaillait à une vaste synthèse, restée inachevée et inédite, sur la hiérarchie des types de croyances, immédiates, réfléchies, expérimentale, et leur développement dans l’histoire sous les formes de la religion, de la philosophie et de la science. Il meurt le 27 février 1947 d’une congestion pulmonaire. Il est inhumé à Bourg-la-Reine aux côtés des siens, et depuis 2003, sa tombe est entretenue et fleurie par la municipalité.

 

2 – LA PSYCHOLOGIE DE PIERRE JANET

 

La psychologie de Pierre Janet présente des caractéristiques qui la rendent particulièrement intéressante de nos jours : elle est une psychologie intuitive, répondant à nos questions spontanées sur la nature de nos sentiments, les oscillations de notre volonté et les propriétés de nos idées ou croyances. Elle s’est aussi déployée dans le cadre de la recherche internationale, s’assurant ainsi la caution de la seule institution, à l’époque comme aujourd’hui, qui ait jamais été dotée d’une procédure de critique, propre à différentier les « savoirs » d’idées lancées à la volée directement au grand public. Il est à noter qu’aucun système de production des connaissances psychologique ne présente plus, aujourd’hui, ces deux caractéristiques à la fois : les théories « psychologiques » sont légion, mais privées, libres de toute vérification des connaissances, et les résultats de la recherche en psychologie sont – hélas – très éloignés de nos préoccupations intuitives quotidiennes. Enfin, elle constitue le système le plus puissant de ceux, pourtant nombreux, qui ont été proposés à l’époque, avant que la recherche ne perde de vue ces questions, et, malheureusement, tout le domaine avec.

 

La psychologie des conduites de Pierre Janet donne à l’action un rôle causal sur tous les autres phénomènes psychologiques.

 

Pour effectuer une conduite donnée (un groupe d’actions), l’individu puise à trois ressources : son capital propre de Force psychologique, sa capacité à exploiter cette Force (la Tension), et ses tendances particulières (les commandes de ses conduites). Une tendance est munie d’une charge de Force intrinsèque propre à l’individu : la tendance au travail ou à l’alimentation, par exemple, est plus ou moins chargée selon les personnes. À un moment donné, la quantité globale de Force et de Tension détermine le « degré de facilité d’action » auquel l’individu parvient. Jointe à la nature de ses tendances, elle définit le caractère de l’individu, c’est à dire le type et le nombre d’actions ou de conduites qu’il peut effectuer.

 

Le capital de Force et de Tension est variable d’un individu à l’autre, et varie aussi, dans le temps, pour un individu donné (ce sont ses « oscillations »). Ces variations entre individus ou en lui-même, en définissant différents « degrés de facilité d’action », construisent une hiérarchie des actions (ou des conduites) qui ordonnent tous ces degrés. Par ordre de facilité décroissante viennent les actions réflexes, les mouvements volontaires, les actions sociales, les actions expérimentales.

 

L’action est le filtre psychologique entre le monde extérieur et les perceptions. Les perceptions, qui construisent la « réalité », sont des esquisses d’action : un objet semble réel en proportion des actions qu’il inspire. Comme les variations de Force et de Tension construisent une hiérarchie de facilité des actions, elles produisent ipso facto une hiérarchie de la réalité : tous les objets ne sont pas réels au même titre pour tous les individus, et leur réalité varie aussi, pour le même individu, selon ses oscillations.

 

Une action primaire est une réaction, par exemple manger suite à la perception de nourriture. Les actions secondaires sont les régulations de l’action primaire. Elles en sont la prise de conscience et consistent à y ajouter de nouvelles actions. La conscience n’est pas autre chose que cette prise de conscience de l’action. Les principales régulations de l’action sont les croyances et les sentiments, reposant sur le langage. Les formes du langage, comme la perception, sont des esquisses d’action, elles possèdent donc les mêmes degrés que ceux de la hiérarchie des conduites : les formules verbales vides de sens n’ont prise ni sur la réalité, ni sur l’action, les idées n’ont pas prise sur la réalité, mais évoquent une action sans la susciter, les croyances n’ont pas prise sur la réalité, mais suscitent l’action évoquée, et les savoirs prennent en compte la réalité tout en suscitant l’action.

 

La croyance consiste en langage à haute voix revendiquant l’action, ce qui explique qu’elle soit bien visible d’autrui. Son lien à l’action est de l’ordre de la promesse, du pacte, elle est une action différée : la croyance que l’Arc de triomphe est à Paris comporte la promesse d’aller effectivement à l’Arc de triomphe sans sortir de Paris. Leur lien à l’action étant fixe, les variétés de la croyance dépendent de la nature de leurs opérations de langage, qui les distribuent elles aussi, quoi qu’indirectement, sur la hiérarchie des conduites (le langage étant l’évocation d’une action). La croyance asséritive est un langage d’affirmation brute (un mystique n’a aucun doute sur ses apparitions). La croyance réfléchie est le produit d’une discussion avec soi-même ou avec autrui. La croyance rationnelle est une discussion avec respect de règles (le principe logique de non-contradiction par exemple).

 

Les sentiments sont des idées : ils négligent la réalité, et consistent en langage intérieur (la plus petite action possible), ce qui explique qu’ils soient pratiquement invisibles d’autrui. Quand des individus effectuent la même action primaire, seules ces actions secondaires (les sentiments) différencient les expériences vécues : le même dîner est agréable pour certains, ennuyeux pour d’autres. Il existe quatre sentiments fondamentaux, l’effort (augmentation de l’action), la fatigue (diminution de l’action), le triomphe (achèvement de l’action) et l’échec (inachèvement de l’action), dont les combinaisons rendent compte des autres. La peur, par exemple, est une fuite impossible, c’est à dire une combinaison d’effort (augmentation de l’action de fuite) et d’échec (inachèvement de l’action de fuite).

 

3 – ACTUALITE DE PIERRE JANET

 

Les historiens de la psychologie accordent depuis quelques années une place grandissante aux travaux de Pierre Janet. La somme de H. Ellenberger (« Histoire de la découverte de l’inconscient », 1974), longtemps restée seule à démontrer l’importance historique de Pierre Janet, est maintenant rejointe par plusieurs essais et manuels universitaires récents.

 

La Société Pierre Janet de Paris (1970-1998) a réédité les principaux ouvrages psychopathologiques de Pierre Janet. Depuis, de nouvelles rééditions ont eu lieu ou sont en cours, qui incluent ses recherches de psychologie fondamentale. 

 

En psychologie clinique et psychiatrie, les idées de Pierre Janet sont en plein essor, principalement dans le domaine des souvenirs traumatiques et de leur mécanisme, la dissociation. Ces recherches livrent de plus en plus d’études janétiennes, sous forme d’articles spécialisés ou de manuels. La société internationale pour l'étude de la dissociation (ISSD) organise annuellement un Prix Pierre Janet (Pierre Janet Writing Award) depuis 1991. Au Canada, à l’hôpital Pierre Janet s’est adjointe en 1991 une Fondation Pierre-Janet. Au Brésil, l'Académie de Psychologie anime un Centre Pierre Janet. En Allemagne, une Société Pierre Janet a été créée en 2001.

 

Enfin, un Institut Pierre Janet vient d’être fondé à Paris, en 2004. Il a pour but de développer et coordonner les études janétiennes dans le cadre de la recherche internationale, et accueille les articles de chercheurs dans son journal électronique, Janetian Studies. Sa première réalisation est l’édition inédite de la bibliographie intégrale de Pierre Janet. Le site Internet de l’Institut Pierre Janet offre par ailleurs de nombreux autres services, aux chercheurs comme aux curieux.

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