6 septembre 2013 5 06 /09 /septembre /2013 11:08

Critiquer autrui, c’est souvent lui attribuer les défauts ou les qualités que nous n’osons pas reconnaître en nous, explique Norbert Chatillon. Une façon de rejeter ce qui nous trouble... Psychanalyste, Norbert Chatillon exerce à Paris. Par ailleurs directeur de la revue Approches, il intervient en conseil auprès de dirigeants de grandes entreprises.

 

jugement-le-doigt-.jpg


D’où vient la manie de juger systématiquement ?


Norbert Chatillon : Juger, à l’origine, c’est opérer une distinction. Identifier qui je suis et qui est l’autre, en quoi je lui ressemble et en quoi nous sommes différents. Le jugement est, de fait, aussi essentiel et naturel que la respiration. Ce n’est que lorsque nous passons de l’altérité, caractère de ce qui est autre, à l’altération, action de dégrader, que nous polluons le jugement en tant que fonction psychique vitale.

 

Pourquoi certains « abusent-ils » de cette fonction ?


Dès lors que ma différence avec l’autre ou ma ressemblance à lui me gêne, me trouble, me dérange, bref met à mal mon identité, je me défends. Et la meilleure défense, pour certains, reste l’attaque !


Pourquoi une dissemblance ou une similitude nous gênerait-elle à ce point ?


Nous sommes, tous et naturellement, confrontés à ce que Jung appelle notre « part d’ombre ». Il s’agit de tout ce que nous avons du mal à reconnaître comme nous constituant : notre lâcheté, notre violence, nos blessures, nos faiblesses, notre angoisse. Mais aussi tous ces facteurs positifs que, pour des motifs à analyser, nous refusons de considérer comme nôtres. C’est cette part d’ombre qui nous fait attribuer à l’autre des qualités ou des turpitudes que nous ne nous avouons pas, via un mécanisme de projection bien rodé. Pas évident d’assumer que l’on n’a pas le même statut social qu’un tel ou la même gentillesse. Difficile de se dire que nous pourrions, nous aussi, nous conduire comme ce malotru croisé un soir. Il est bien plus facile de juger. Voire de condamner, quand le pouvoir nous en est donné.

 

Mais alors, qui je juge quand je juge ?


Vous ! Juger l’autre, c’est porter un jugement sur soi. Car vous en dites plus sur vous-même que sur l’autre. Souvenez-vous de saint Luc : « Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil ? » La parabole a bel et bien une fonction psychique. Voir la paille dans l’œil du voisin nous permet d’éviter de considérer notre propre poutre, de nier notre part d’ombre et de remettre à plus tard une éventuelle remise en question. « Untel boit trop » évite de se pencher sur sa propre dépendance, à la nicotine ou au chocolat, par exemple. « Unetelle ne travaille pas assez » permet de justifier que l’on travaille plus que de raison, etc. C’est un mécanisme identitaire très simple : l’autre fait ou pense « mal », il est différent de moi, donc je fais ou pense « bien ». Et son pendant : l’autre fait ou pense « bien », je suis pareil, donc je fais ou pense « bien ». C’est extrêmement bénéfique ! À court terme, évidemment.

 

Pourquoi avoir recours à ces petits arrangements avec soi-même ?


Parce que c’est douloureux de se remettre en question ! Reprenons l’exemple de votre amie qui jugeait, en de mauvais termes, semble-t-il, la façon dont sa sœur élevait ses enfants. Sans doute a-t-elle si peur de mal faire qu’elle a besoin de se rassurer en portant un jugement sur toutes celles qui font différemment d’elle, sa sœur au premier chef. Pour une bonne et simple raison : en jugeant la maman d’à côté, elle s’épargne cette question ô combien angoissante : suis-je une bonne mère ? Admettre que l’autre puisse faire différemment et bien est trop déstabilisant. À l’inverse, juger que l’autre fait bien parce qu’elle fait pareil est sécurisant. Là encore, on retrouve cette idée de distinction première entre soi et l’autre. Mais elle est polluée par la projection et la nécessité de se considérer elle-même comme évoluant dans le bon, le juste, le beau, autrement dit le contraire du fameux voisin de table !


Comment se fait-il que certains aient davantage besoin de se rassurer que d’autres ?


Nous avons tous besoin de prouver que nous existons. Mais certains, par manque de confiance en eux, d’autonomie, de conscience de soi en tant que sujet à la fois semblable et différent de l’autre, vont trouver comme moyen, pour exister, d’être en lutte contre cet autre. C’est un combat acharné pour prouver une identité qu’ils ont du mal à trouver au fond d’eux-mêmes.

 

Ceux qui ne jugent pas seraient donc plus confiants que les autres ?


Chacun de nous juge, passe son temps à juger, de ses premiers cris à son dernier souffle. Il n’y a pas, selon moi, de gens qui ne jugent pas. Il y en a certains, en revanche, qui fuient le jugement, par peur de se tromper, d’être jugés à leur tour, d’être « désaimés », ou plus simplement par fidélité aux injonctions morales et éducatives (« Ça ne se fait pas » ou « Ce n’est pas bien »), ou bien encore pour éviter coûte que coûte un éventuel conflit (« Que se passe-t-il si l’autre ne juge pas comme moi ? »). Celui qui affirme ne pas juger ressemble en réalité à celui qui juge beaucoup : ils ont tous deux la même difficulté à accorder sa vraie valeur au jugement, qui est un fait et rien d’autre. Ils se mettent à « penser » le jugement, à lui donner une valeur sociale. Et « tombent » ainsi dans le jugement de valeur.

 

Qu’est-ce qui fait que l’on pèche, par excès ou par défaut ?


L’histoire personnelle de chacun. Sans doute une soif de justice différente, une façon de réparer les blessures de l’enfance, de combler les manques. Les choix que nous opérons tout au long de la vie sont imprégnés, pas forcément du passé, mais de la façon dont celui-ci agit en nous au présent. Prenons le choix d’un métier, par exemple. Il y a, dans chaque entreprise, des gens dont le travail est de juger. Il me semble que l’attrait pour ce type de profession – le contrôle, l’expertise, la certification… – prend sa source dans un sentiment d’injustice personnelle ou sociale. Et vise, bien sûr, une action correctrice. À l’inverse, je connais des étudiants en droit qui ont préféré le barreau à la magistrature pour avoir à défendre et ne pas être en situation de requérir une peine ou une relaxe. Pour ne pas avoir à juger, en fait. Dans ces deux cas de figure, on utilise le jugement pour régler des comptes. On se laisse bercer par l’illusion de trouver, ce faisant, une légitimité à exister. Dans le droit chemin, qui plus est !


Comment ne plus être dupes de nos jugements à l’emporte-pièce ?


Évidemment, un travail sur soi permet d’y voir clair sur la complexité organisatrice de nos jugements, d’en comprendre les mécanismes et d’assumer au mieux notre part d’ombre. Ce que nous pouvons tous faire, là, maintenant, est de rester vigilants. Lorsque le jugement cesse d’être une simple différenciation, lorsqu’il se confond avec l’arbitraire, alors on peut se dire que l’on s’égare. Et puis, un brin d’autodérision est toujours le bienvenu. Si l’on casse du sucre sur le dos d’un collègue mais que l’on reste pleinement conscient qu’il s’agit là d’une petite mesquinerie de notre part, alors rien n’est perdu ! Le plus important est de ne pas être dupe. Tant qu’il y a de la vie, il y a… du jugement.

 

Comprendre rend indulgent


Selon la psychanalyse classique, nous jugeons plus sévèrement les auteurs d’actions immorales si nous sommes tentés de les commettre. C’est une façon de nous punir, par procuration, de nos désirs interdits. Une expérience menée par Mario Gollwitzer, psychologue à l’université de Coblence-Landau, en Allemagne, semble indiquer le contraire. Près de trois cents personnes se sont vu proposer des scénarios d’actes transgressifs – voler un vêtement dans un magasin, resquiller dans le métro, faire travailler un plombier au noir… Tout d’abord, il leur a été demandé de décrire leur ressenti face à la possibilité de se livrer à ces conduites répréhensibles. Ensuite, elles ont dû juger des individus ayant osé passer à l’acte. Et là, surprise ! Loin d’être plus sévères avec ceux qui avaient réalisé leur plus cher désir interdit, les sujets de l’expérience – y compris les plus autoritaires ou enclins à l’autojugement négatif – ont à l’inverse été plus coulants avec eux : se reconnaissant et s’étant senti en empathie avec ces « coupables », ils ont saisi leurs motivations. La possibilité de comprendre nous aiderait donc à être moins intransigeant. Mais encore faut-il accepter de comprendre. Précisons que les participants avaient été préparés psychologiquement à se montrer indulgents dans leurs jugements.


La faute au surmoi


C’est le surmoi, partie de la personnalité dont Freud a fait le siège de notre conscience morale, qui nous incite à juger les personnes et les actes. Apparaissant à la fin de la période œdipienne, vers 6-7 ans (l’âge de raison), il est l’héritier des interdits parentaux et sociaux. Paradoxalement pourtant, plus les parents sont laxistes, plus le surmoi de l’enfant est sévère, nous apprennent les psychanalystes d’enfants : c’est une stratégie psychologique pour compenser le manque de repères fiables. Les individus les plus intransigeants, hypersensibles à la culpabilisation, enclins à l’autojugement négatif, ont généralement grandi dans un milieu trop « cool ». Ils sont durs avec eux-mêmes et très exigeants vis-à-vis des autres, dans le but de se hisser à la hauteur d’un idéal moral inatteignable. Le côté pulsionnel du surmoi le rend insatiable, boulimique : il réclame toujours plus – plus de perfection, plus de sacrifice. « Tu dois être quelqu’un de bien », serine-t-il. Et plus nous lui cédons et tâchons d’être irréprochable, moins nous avons la sensation de l’être.

 

À lire


Problèmes de l’âme moderne de Carl Gustav Jung
Dans ce recueil de conférences données entre 1922 et 1931, le célèbre psychiatre suisse analyse ses contemporains et revient sur leur « part d’ombre » (Buchet Chastel, 1996).

Lettres à Wilhelm Fliess, 1887-1904 de Sigmund Freud
La correspondance du pionnier de la psychanalyse avec son ami médecin se lit comme un journal intime. On y découvre les efforts de Freud pour ne pas se laisser emprisonner par le jugement (PUF, 2007).

www.psychologies.com

Partager cet article

Published by Trommenschlager.f-psychanalyste.over-blog.com

Soins conventionnels :

- Etat dépréssif

- Troubles anxieux

- Situations de crise

- Troubles compulsifs

- Hypnothérapie médicale

 

  Nouveau site internet :

  http://www.psychologie-luxeuil-70.com/

Rechercher

Soins spécifiques :

- Souffrances au travail 

- Thérapie de couple ou familiale

- Suivi scolaire et aide à l'orientation 

- Communication et relations publiques

- Facultés attentionnelles et concentration

Université Populaire UPL :

AP_circle_logo.jpeg
              
 
France bleu - Trommenschlager / Neuromarketing
 

Liens

setonly.png     cerveau-et-psycho.jpeg

collège DF   France-Culture

Pages externes