2 avril 2014 3 02 /04 /avril /2014 11:51

"Boris Cyrulnik raconte pour réparer les blessures de la mémoire traumatique. Ce psychanalyste, psychiatre et chercheur en neuropsychologie, brillant et lumineux, a placé sa vie sous le signe du lien. Il nous raconte son immense appétit de vivre et comment un survivant peut devenir un homme heureux."

     

 

Boris Cyrulnik, directeur d’enseignement à l’université de Toulon, est l’auteur d’immenses succès, notamment Un merveilleux malheur, Les vilains petits canards, Parler d’amour au bord du gouffre, De chair et d’âme, tous parus aux éditions Odile Jacob et traduits dans de nombreuses langues. Il a reçu le prix Renaudot essai en 2008  pour Autobiographie d’un épouvantail. Boris Cyrulnik a beaucoup fait pour populariser le concept de « résilience » qui renvoie à la capacité qui se développe chez les individus confrontés à des situations adverses parfois extrêmes, à surmonter les épreuves. Il suggère que le meilleur peut naître de la souffrance la plus effroyable. Il a également beaucoup écrit autour du thème de la transmission intergénérationnelle. « Il faut tout un village pour élever un enfant », aime-t-il à dire, soulignant par ailleurs que la transmission exige des lieux pour que la parole circule et que « l’inquiétante étrangeté » du témoignage des anciens soit entendue par ceux qui leur succèdent. Son dernier ouvrage Sauve-toi, la vie t’appelle qui vient de paraître est le plus autobiographique de tous. Il s’ouvre sur des paroles bouleversantes : « Je suis né deux fois. Lors de ma première naissance, je n’étais pas là. Mon corps est venu au monde le 26 juillet 1937 à Bordeaux. On me l’a dit. Je suis bien obligé d’y croire puisque je n’en ai aucun souvenir. Ma seconde naissance, elle, est en pleine mémoire. Une nuit j’ai été arrêté par des hommes armés qui entouraient mon lit. » C’est de cette seconde naissance dont il va donc être question, naissance dans un monde d’une adversité extrême puisque le petit Boris frôle la mort plus d’une fois et puisqu’il a perdu ses deux parents dans les horreurs de la guerre et de la déportation. C’est le long chemin vers la reconstruction de soi que Cyrulnik raconte, la guérison des blessures d’une enfance fracassée, et la réparation d’une mémoire traumatisée.

 
Le sujet central de votre livre, son fil conducteur, c’est la mémoire traumatique. Vous écrivez qu’elle est le résultat de microtraumas répétés chaque jour qui se produisent lorsqu’on doit survivre dans des conditions adverses, ou d’un trauma flagrant. Vous parlez également d’altérations neurobiologiques qui affectent la mémoire et empêchent de contrôler les émotions. Pouvez-vous revenir sur ce concept central de votre travail ?
 
Nous disposons aujourd’hui de moyens d’analyse qui nous sont donnés par la neuro-imagerie, mais également par la psychologie et la sociologie, et qui nous permettent de mieux observer l’effet des traumatismes sur le cerveau et sur les comportements. Dans le cas d’un petit nombre de personnes, il existe un déterminant génétique qui fragilise le sujet et finit par provoquer son isolement sensoriel. Mais le plus souvent, c’est lorsqu’un enfant est isolé dans les dernières semaines de la grossesse ou lors des premiers mois de sa vie (parce que sa mère traverse une épreuve, se trouve plongée dans une sorte de déprime), que l’on observe une atrophie des deux lobes préfrontaux supports de la mémoire et des émotions. Cet isolement affectif précoce a pour résultat que le cerveau va fonctionner de façon différente et que le sujet sera plus facile à traumatiser, entraînant souvent une cascade de traumas. Ce schéma, on le retrouve dans 90 % de ce que les psychologues appellent les « états limites » et qui peuvent s’associer à des tendances suicidaires. Mais ce type de mémoire n’est pas inexorable, quoique tracée dans le cerveau. Elle évolue si le milieu change ou au gré des rencontres qui entraînent le cerveau à réagir différemment. Ainsi si on tend la main à un traumatisé ou si on lui tend la parole, se met en place un processus de résilience, et les vulnérabilités peuvent disparaître. 
 
Mais ce que vous décrivez ici ne correspond pas à votre cas, et pourtant vous avez, vous aussi, fait l’expérience de cette mémoire traumatique.
 
Lors de mes premières années, ma mère m’a fait un cadeau : elle a imprégné en moi un attachement sécure. Ce style relationnel qui facilite la rencontre m’a aidé, plus tard, à ne pas rater les mains tendues. Mais ma mère s’est retrouvée seule et sans ressources, dans la région de Bordeaux et dans un contexte de guerre extrêmement stressant, ce qui a dû provoquer chez elle une sorte de déprime. J’ai été séparé d’elle brutalement puisqu’elle m’a confié à l’Assistance publique, la veille même de son arrestation par la Gestapo, pour me sauver. Je dirais donc que dans mon cas, j’ai un véritable trou de mémoire : une mémoire préverbale vive et confirmée puis un immense trou noir, un arrêt des apprentissages et du développement. La mémoire me revient avec Margot Farges qui joue le rôle de substitut affectif et qui permet au processus de résilience de se mettre en place et à mon développement interrompu de reprendre.
En revanche, c’est plus tard que se développera chez moi une mémoire traumatique : c’est le silence, l’empêchement de parler qui la provoquent. Je m’aperçois qu’on ne me croit pas, que mes récits gênent, que personne n’a envie d’entendre ce que j’ai à dire, et je développe alors un clivage entre une partie de moi socialement partageable à travers des histoires que je raconte et qui amusent mon entourage, et une autre non partageable en raison du déni culturel. Se forme ainsi en moi ce que les psychanalystes appellent une « crypte » de l’âme.
 
Vous parlez également de chimères – ces monstres qui organisent notre mémoire et qui, à l’instar des chimères de la mythologie, sont des compositions imaginaires dont tous les éléments sont vrais – et de faux souvenirs. Pouvez-vous clarifier la différence entre ces deux concepts ?
 
Pour nous tous, la représentation de soi est chimérique : nous composons des chimères, des arrangements de vrais souvenirs, pour en faire une représentation dans notre théâtre intime. Le film que nous projetons dans notre monde psychique est l’aboutissement de notre histoire et de nos relations. Quand nous sommes heureux, nous allons chercher dans notre mémoire quelques fragments de vérité que nous assemblons pour donner cohérence au bien-être que nous ressentons, alors qu’en cas de malheur, ce sont d’autres morceaux de vérité qui donneront cohérence à notre souffrance. Lorsque je me remémore que l’escalier de la synagogue où nous avions été regroupés et d’où je sors pour m’enfuir avait un escalier monumental comme celui du Cuirassé Potemkine d’Eisenstein où l’on voit un landau dévaler les marches, alors que dans la réalité il n’y avait que trois marches, il s’agit là d’une composition chimérique : j’ai bien descendu des marches, et comme ce moment est accompagné dans ma mémoire d’une émotion très forte à laquelle j’ai besoin de donner une forme imagée, je vais choisir cette image dans un film que j’ai vu. En revanche, lorsque je me remémore qu’un capitaine allemand a soulevé le matelas sur lequel était allongée une dame mourante et sous lequel j’étais caché, qu’il m’a vu et a néanmoins donné le signal du départ, il s’agit là d’un faux souvenir. Dans la réalité, pas de capitaine allemand mais un Français au service des SS, personne ne rentre dans la camionnette, et si on la laisse partir, c’est parce que la dame peut mourir ici ou ailleurs, peu importe. J’ai inventé ce faux souvenir parce que j’avais besoin de penser que le mal n’était pas inexorable, que même les agresseurs conservaient une part d’humanité. J’avais besoin de garder espoir pour trouver la force de continuer à vivre. 
 
Vous évoquez à plusieurs reprises l’histoire biblique de Loth qui dit que l’on peut continuer à vivre à condition de ne pas se retourner sur son passé et en même temps, vous montrez bien que pour se reconstruire, il faut se retourner sur ce passé douloureux et même le raconter. Est-ce qu’il s’agit finalement de temps différents : il y aurait donc un temps pour l’amnésie et un temps pour le souvenir ?
 
Oui, c’est tout à fait ça, sauf qu’il ne faut pas parler d’amnésie mais de déni. Il y a un temps du déni qu’on doit respecter, et tous les traumatisés le manifestent. Je ferais bien une analogie pour m’expliquer : quand quelqu’un se casse une jambe, il ne faut pas le faire marcher tout de suite. Cela ne ferait qu’aggraver le traumatisme et provoquer de la souffrance. On lui pose donc un plâtre et on met ainsi la jambe au repos. Par la suite, on procèdera à une rééducation progressive. De la même manière, le déni est un mécanisme de protection nécessaire, et si on ne respecte pas ce temps-là, on prend le tapis roulant vers la dépression. On reste prisonnier de son passé qui se fige. Le déni néanmoins ne peut s’opérer qu’au prix d’une amputation de la personnalité : on n’est pas amnésique, on se rappelle les événements douloureux, mais on ne veut pas y penser.
 
Peut-on transposer ce même mode de fonctionnement aux sociétés qui ont, elles aussi, besoin de ces périodes de déni après les guerres par exemple ?
 
Oui, bien sûr, c’est le même mécanisme qu’on observe au niveau social. La culture a besoin de ce temps du déni. En France, on aurait pu basculer dans la guerre civile après la Seconde Guerre mondiale, tant la haine était féroce entre les résistants et les collabos. De Gaulle avait conscience de ce risque qu’il a désamorcé en nommant des communistes au gouvernement. Car les tribunaux d’épuration avaient commencé à faire leur travail et il y a eu à peu près 10 000 fusillés. Le déni a permis de démarrer les « trente glorieuses », de rentrer dans une période d’euphorie et de dynamisme où toutes les énergies étaient mobilisées pour reconstruire. Le témoignage des survivants était gênant. On ne voulait pas les entendre. Le déni est donc quelque chose de confortable individuellement et de nécessaire socialement. 
 
De façon étonnante, vous écrivez que c’est la fiction et non les témoignages des survivants, que personne au demeurant ne supportait de lire ou d’entendre, qui a mis du baume sur vos blessures, que c’est la fiction qui a apprivoisé les consciences et permis d’envisager l’impensable.
 
Quand les revenants ont voulu témoigner, ils ont jeté de la glace sur les relations sociales ou familiales. Quand Primo Lévi écrit Si c’est un homme, il n’en vend que 700 exemplaires ! Son témoignage est insupportable et empêche le déni. Ceux qui ont écrit des fictions (et même si celles-ci comportaient des erreurs historiques) ont posé le problème, l’ont rendu supportable et partageable, et ont permis aux revenants de réintégrer le corps social. Je pense à André Schwartz Bart ou à Anne Frank par exemple. Que raconte Anne Frank ? L’histoire supportable d’une gentille famille obligée de se cacher, histoire qui se termine quand la Gestapo arrive sur les lieux. Au théâtre où j’ai assisté à la pièce qui en a été tirée, quand on entend les coups sur la porte, c’est la fin. Donc ce récit est facilement partageable par les non-traumatisés et il entre très vite dans la culture, à l’inverse de celui de Primo Lévi. Jorge Semprun a, lui aussi, voulu témoigner et n’y est pas parvenu. « Mes brouillons saignent », écrit-il, soulignant à quel point l’écriture entretient la blessure. Vingt ans plus tard, il écrit un roman pour raconter ce qui s’est passé, et c’est seulement à ce moment-là qu’il peut avouer : le héros de ce roman, c’est moi.
 
À la toute fin de l’ouvrage, vous dites avoir été étonné par votre propre livre ; vous ne vous attendiez pas à écrire une défense de la judéité qui, dans votre vie quotidienne, occupe peu votre esprit.
 
Faisons d’abord une distinction entre judaïsme et judéité. La judéité concerne l’histoire du peuple juif qu’il faut lire avec une mappemonde tant elle concerne de lieux géographiques différents et elle soulève des problèmes humains universels. C’est une histoire que je dirais « affolée », qui révèle nombre de questions essentielles et que l’on peut comparer à celle des Arméniens ou des Rwandais qui ont, eux aussi, connu les horreurs des génocides. Il est tout à fait passionnant de s’inscrire dans une telle histoire. En revanche, je connais très peu de choses sur le judaïsme et je n’ai pas reçu d’éducation religieuse. Je pensais, en démarrant ce livre, réfléchir à la mémoire traumatique ainsi que vous l’avez noté d’entrée de jeu. Mais je me suis aperçu que le fil rouge de mon histoire était la judéité, mais également la question du regard : comment le regard des autres peut nous traumatiser ou nous réchauffer, nous contraindre au silence ou nous donner la parole, nous enfermer ou nous inviter à la créativité. Les cultures allemande, autrichienne ou espagnole ont pu, à différents moments de l’histoire du peuple juif, nous inviter à la créativité ou nous exclure jusqu’à l’enfermement. Cette question du regard de l’autre qui mène à l’affrontement ou à la créativité est essentielle pour moi. 
 
Pour finir, je souhaiterais revenir sur les premiers travaux de votre parcours de chercheur qui concernent l’éthologie, et sur la question du lien dont vous avez mis en évidence le rôle tout à fait central dans la construction de l’humanité des individus. N’est-ce pas révélateur qu’alors que vous avez été privé, de façon précoce, de liens essentiels à vos deux parents, vous ayez choisi de vous attacher à ce sujet de recherche ?
 
Georges Devereux, psychiatre et professeur au Collège de France, parle de contre-transfert de l’objet de science. Il souligne à quel point le choix de notre objet de science n’est jamais le fruit du hasard, car on choisit toujours un objet qui nous touche. Nombre de linguistes ont par exemple, dans leur entourage, une personne proche atteinte de troubles du langage, un père aphasique ou un frère autiste. Un choix de carrière est souvent un aveu autobiographique. Tendre la main, donner la parole, sont pour moi des événements majeurs. Je suis extrêmement sensible à ces enfants condamnés par des ruptures affectives précoces, des carences affectives, et je ne supporte pas les prophéties autoréalisatrices qui affirment qu’ils sont foutus, qu’ils n’y arriveront pas. Sans doute parce que j’ai moi-même entendu ce type de discours autour de moi. L’éthologie m’a donc offert le dispositif expérimental qui permettait d’observer l’effet des ruptures du lien sur le comportement.
 
Par Georgia Makhlouf pour http://www.lorientlitteraire.com

psychologue à luxeuil-les-bains (70300). psychothérapeute à luxeuil-les-bains (70300). psychanalyste à luxeuil-les-bains 70. psychiatre à luxeuil-les-bains 70. psychologue à luxeuil-les-bains 70. psychothérapeute psychologue psychiatre. Haute-saône 70

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