4 septembre 2013 3 04 /09 /septembre /2013 11:12
Une histoire d'amour, lorsqu'elle démarre, se vit sur le mode de la magie et de l'enchantement. On aimerait croire qu'elle est toujours unique et mystérieuse. Pourtant, à y regarder de près, l'amour, comme la plupart des sentiments, a aussi ses lois.
 
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Quel effet ça fait d'être amoureux ?

 

Elle attend sa venue. Il sera là, ce soir, à neuf heures. Tout près d'elle. Elle prend un bain, chantonne. Elle sent battre son coeur. Fort. Elle est heureuse ; elle est amoureuse. Folle d'amour. Elle pense à ses grands yeux, son corps, sa bouche, son sourire...

 

« Attentes, ô délices, attentes dès le matin et tout le long de la journée, attentes des heures du soi, délices de tout le temps ; savoir qu'il arriverait ce soir à neuf heures, et c'était déjà du bonheur. » Elle, c'est Ariane, la jeune épouse d'Adrien Deume, fonctionnaire sans éclat travaillant à la Société des Nations. Lui, c'est l'amant, Solal, le supérieur hiérarchique de son mari. Il la trouve belle, attirante, originale. Pour la séduire, il se débarrasse provisoirement d'Adrien Deume en l'expédiant en mission à l'étranger. Il réussit alors à subjuguer la jeune femme par une déclaration éblouissante. C'est le début d'une folle passion.

 

Belle du Seigneur (1968) est l'un des plus beaux romans d'amour jamais écrits. On en ressort ébloui, secoué, bouleversé. C'est un hymne à l'amour même s'il finit en tragédie. Albert Cohen décrit l'enivrant délire des premiers temps d'une passion amoureuse. Ne pouvant plus s'en séparer, Solal s'enfuit avec Ariane sur la Côte d'Azur. Dans leur chambre d'hôtel, puis dans une villa, Belle-de-Mai, ils vivent des moments sublimes. « Ô cette joie complice de se regarder devant les autres, joie de sortir ensemble, joie d'aller au cinéma et de se serrer la main dans l'obscurité, et de se regarder lorsque la lumière revenait, et puis ils retournaient chez elle pour s'aimer mieux, lui orgueilleux d'elle, et tous se retournaient quand ils passaient, et les vieux souffraient de tant d'amour et de beauté. »

 

L'état amoureux - particulièrement durant sa phase initiale (« à l'état naissant ») - peut être repéré par des symptômes caractéristiques. L'anthropologue Helen Fisher a mené l'enquête auprès de jeunes Américains et Japonais. Il en ressort un tableau clinique où se repèrent quelques constantes (1).

 

La focalisation de l'attention d'abord. Quand l'autre est là, plus rien ne compte. « Ils étaient l'un pour l'autre tout l'univers », écrit Friedrich von Schlegel, dans Lucinde (1799). Cette attention exclusive s'accompagne d'une recherche de fusion, (« je voudrais me fondre en lui/elle »). Lorsqu'il est absent, l'être aimé survient dans la tête de l'amoureux sous forme de pensées intrusives. C'est la deuxième caractéristique de l'état amoureux (« je n'arrête pas d'y penser »). Un autre signe est l'exaltation. Ariane est heureuse, déborde d'énergie, comme si elle était en transe. Les mots de la passion amoureuse n'évoquent-ils pas le « transport », les « débordements », l'« extase ». L'idéalisation est un autre trait marquant de l'état amoureux. L'être aimé est paré de toutes les qualités, ses défauts gommés, ses points positifs hypervalorisés (« il est génial ! », « elle est adorable ! »). On dit que l'amour rend aveugle. C'est sans doute un peu vrai : le sentiment amoureux ne sert pas à comprendre autrui mais à vivre avec.

 

Tout n'est pourtant pas merveilleux durant cette phase passionnelle. L'amour se traduit aussi par des symptômes de manque lorsque l'être cher est absent. La moindre contrariété peut aussi conduire à un brutal accès de désespoir. L'amoureux est inquiet, jaloux, en permanente recherche d'indices de l'amour de l'autre.

 

NOTE

(1) H. Fisher, Pourquoi nous aimons ?, Robert Laffont, 2006.

 

L'amour se réduit-il au désir ?

 

On n'aime pas sa maman comme on aime son chat, ses amis, son amant ou son hobby préféré. La question est donc de savoir si les différentes formes de l'amour - maternel, romantique, fraternel, amical, etc. - sont des expressions différentes d'une même émotion fondamentale ou si chacune traduit un sentiment spécifique.

 

Les philosophes grecs avaient pris soin de distinguer cinq ou six sentiments différents : Eros, divinité de l'amour, possédait un versant physique et vulgaire (Aphrodite) et un versant céleste (l'amour « platonique »). Aux côtés d'Eros proprement dit, il y avait aussi la philia (l'amitié), la storge (l'affection), l'agapè (l'amour de son prochain), la philantrôpia (l'amour de l'humanité en général). A chaque type de sentiment correspondait un engagement plus ou moins profond : la philia peut conduire au sacrifice de soi, l'agapè suscite la charité, la philanthrôpia ne peut conduire qu'à la compassion.

 

La psychologie contemporaine a repris le problème à sa manière. Pour Sigmund Freud, on le sait, les formes de l'amour relèvent d'une même pulsion - la libido. Elle peut s'investir sur des objets différents (un parent, l'amant, un objet fétiche, le psychanalyste...), connaît des stades d'évolution distincts (oral, anal, génital), peut être refoulée, idéalisée, détournée, etc., mais, au fond, c'est toujours la même pulsion qui agit.

 

L'éthologie s'est opposée à la psychanalyse sur ce point. Pour elle, l'attachement qui lie l'enfant à sa mère forme un sentiment spécifique, distinct de la libido. Dès 1891, l'ethnologue finlandais Edward Westermarck soutenait que la cohabitation prolongée entre membres d'une même famille neutralisait le désir et conduisait à une inappétence sexuelle entre parents. L'attachement serait donc un inhibiteur du désir, qui détourne naturellement de l'inceste.

 

Helen Fisher propose de distinguer trois types principaux d'amour : le désir sexuel, l'attachement et l'amour proprement dit. Elle fonde son analyse sur deux types d'études. Le premier relève d'une grande enquête interculturelle sur le sentiment amoureux. Indépendamment de l'âge, de la préférence sexuelle (homo ou hétéro), de la religion, etc., plus 75 % des personnes déclarent que « savoir que leur amant(e) est amoureux(se) de moi compte plus à mes yeux que de faire l'amour avec lui (elle) » (1). En d'autres termes, il compte plus de vivre avec quelqu'un, et surtout de se sentir aimé de lui, que de coucher avec. D'autre part, pour vérifier que cette déclaration n'est pas qu'une simple illusion, une équipe de chercheurs a mené une étude sur les manifestations cérébrales de l'amour et du désir sexuel. De jeunes gens ont ainsi été invités à regarder quelques minutes la photo de leur amoureux, pendant que leur cerveau était passé au scanner. Les résultats de l'imagerie cérébrale ont confirmé que l'amour et le sexe sollicitent des zones cérébrales en partie différentes (2).

 

Edgar Morin pense, lui, que l'amour n'est ni réductible à la libido, ni à un sentiment sui generis (3). Il le voit plutôt comme un « complexe » d'émotions, une alchimie de pulsions imbriquées. Comparable à un élixir, l'amour forme une mixture nouvelle, avec sa propre saveur, irréductible à celle de ses ingrédients.

NOTES

(1) H. Fisher, Pourquoi nous aimons ?, Robert Laffont, 2006.
(2) A. Aron et al., « Reward, motivation, and emotion systems associated with early-stage intense romantic love », Journal of Neurophysiology, vol. XCIV, n° 1, juillet 2005.
(3) E. Morin, Amour, poésie, sagesse, Seuil, 1999.

Par Jean-François Dortier 2009

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25 août 2013 7 25 /08 /août /2013 08:35

Dans un contexte social où de plus en plus de pères veulent s'impliquer dans l'éducation de leurs enfants, il serait peut-être bon de se poser la question : " En quoi consiste réellement la fonction paternelle ? " En quoi sa fonction est-elle complémentaire, et non similaire, à la fonction maternelle ? Quelle est la mission réelle du père ? Voici quelques éléments de réflexion que j'ai glanés au cours de mes lectures et de ma vie de père et qui m'ont servi à écrire le chapitre Un père, pour quoi faire ?

 

père
Il existe une différence fondamentale entre rôle sexuel et fonction sexuelle. En résumé, le rôle désigne des comportements, des actes ou des attitudes conscientes, volontaires, concrètes, interchangeables et relatifs comme les tâches ménagères ou de pourvoyeurs. Ces rôles évoluent au gré du temps et des modes et peuvent être indifféremment remplis par la mère ou le père (identité de genre). La fonction est à l'inverse des rôles car celle-ci est inconsciente, psychologique (non volontaire), unique, spécifique et absolue (identité sexuée). Aucune mère, malgré sa bonne volonté, ne peut remplir la fonction paternelle ; elle ne peut remplir que " sa " fonction maternelle. Et vice versa !

La fonction maternelle est d'abord une fonction de matrice, de source nourricière, d'enveloppe, de réceptacle de vie, de rétention. La mère représente l'abri, la sécurité, la protection, la chaleur, l'affection, la fusion, la compréhension La mère représente l'amour. La fonction du père en est une de séparation, d'expulsion du sein maternel, de distinction, de différenciation. Le père doit éduquer ses enfants dans le sens étymologique du mot " educare " : faire sortir, tirer dehors, conduire au-dehors avec soin. 

La fonction du père est de séparer l'enfant de la mère. Il doit s'interposer entre la mère et l'enfant pour permettre à l'enfant de développer son identité en dehors de la symbiose maternelle et rappeler à la mère qu'elle est aussi une femme, une amante, un être de plaisir, non seulement un être de devoir généreux. Si la mère représente l'amour fusionnel, le père représente les limites, les frontières, la séparation psychologique. 

L'enfant a besoin de sentir toute l'attention de la mère pour découvrir sa puissance. Mais il a aussi besoin des interdits de son père pour connaître ses limites et apprendre à faire attention aux autres. L'enfant apprend, par sa mère, qu'il est au centre de l'univers, de son univers ; il doit apprendre, par son père, qu'il existe d'autres univers avec lesquels il devra collaborer pour survivre et s'épanouir. L'enfant doit apprendre à se situer à mi-chemin entre l'attitude du chat et du chien. Le chat se croit le maître en voyant tout ce que son " esclave " fait pour lui, alors que le chien perçoit son propriétaire comme son maître parce qu'il est capable de tout faire pour lui.

 

D'après les psychologues, la fonction paternelle se manifeste dans cinq secteurs précis :

1. La protection. Auparavant, grâce à sa force physique, cette protection était surtout limitée aux dangers physiques extérieurs : l'homme des cavernes devait protéger les siens de prédateurs de toutes sortes. L'homme du XXIe siècle sera de plus en plus appelé à assurer, en plus, une sécurité émotive non seulement pour ses enfants, mais aussi pour sa femme (c'est d'ailleurs là l'une des principales demandes de la femme moderne). Sa femme et ses enfants veulent pouvoir compter sur lui. Pour ce faire, il doit évidemment être présent, physiquement et psychologiquement, et être valorisé dans cette fonction.

2. L'éducation. Le père doit faciliter à ses enfants l'apprentissage du contrôle de soi ; il doit leur apprendre à renoncer à la satisfaction immédiate de ses besoins et désirs ; il doit leur apprendre la patience. Il doit surtout les aider à canaliser leur agressivité vers une expression positive et constructive de celle-ci. Il est évident que, ce faisant, il apprend lui aussi à mieux gérer ses propres besoins et sa propre agressivité. Mais n'est-ce pas en enseignant qu'on apprend à enseigner ?

3. L'initiation. Le père a aussi comme fonction d'humaniser l'enfant à la frustration et au manque afin de pouvoir l'intégrer dans le monde adulte et le monde social, comme cela se faisait dans les rituels initiatiques des tribus dites " primitives ". Le père initie l'enfant aux règles de la société, sinon aucune vie sociale n'est possible. La démission du père à ce niveau est probablement en grande partie responsable de l'augmentation croissante de la délinquance juvénile. Les enfants deviennent délinquants parce qu'ils continuent de croire que tout leur est dû et que les autres sont à leur service (comme l'était maman).

4. La séparation. La femme moderne demande à l'homme du XXIe siècle de l'accompagner dans toutes les étapes de la grossesse, de l'accouchement et des soins de l'enfant et je crois que cet accompagnement constitue une excellente façon de développer le sens de la paternité. Mais, j'insiste pour réaffirmer que la fonction du père est de séparer l'enfant de la mère et la mère de l'enfant et non pas de former une " sainte trinité " où chacun perd son identité. Ainsi, le père permet la survie et l'épanouissement de l'enfant ; ainsi, l'homme permet la survie et l'épanouissement de la femme qui existe dans la mère.

5. La filiation. Peu importe le nom de famille donné à l'enfant, celui-ci a besoin de savoir qu'il a un père et qui est ce père. Il a aussi besoin de savoir qu'il s'inscrit dans une lignée qui possède une histoire. Il a besoin de se sentir relié à l'humanité, qu'il fait partie de la grande famille humaine. Traditionnellement, la filiation était patrilinéaire ; elle assurait au père qu'il avait un fils ou une fille et elle assurait à l'enfant, fille ou fils, qu'il avait bien un père, ce père. 

La maternité ne fait pas de doute : la mère sait que c'est " son " enfant parce qu'elle l'a porté. La paternité, elle, doit parfois être prouvée et c'est la raison principale pour laquelle, ne l'oublions pas, la filiation patrilinéaire et la monogamie se sont développées. L'homme peut ainsi être assuré qu'il est vraiment le père de ses enfants et qu'il peut consacrer ses ressources, sa force de travail et son affection à leur survie et leur développement. C'est une attitude extrêmement paranoïde de croire que les hommes ont inventé ces institutions pour asservir les femmes. Ils l'ont fait pour protéger leurs droits, leur paternité, ce qui m'apparaît un mobile tout à fait légitime. Sinon, l'homme serait encore plus esclave de la femme en ce sens que sa fonction serait réduite à son rôle de pourvoyeur : améliorer les conditions de vie de n'importe quel enfant et il devrait probablement prendre en charge de nombreux enfants qui ne sont pas les siens. (2)

Déjà, en juillet 1966, Margaret Mead proposait dans un article de Redbook le mariage en deux étapes. La première consistait en un lien légal sans véritable engagement et sans conséquences advenant un divorce : le mariage individuel ou amoureux. La deuxième étape légalisait la relation à long terme avec des garanties concernant les enfants en cas de divorce : le mariage parental. Ce mariage unirait les partenaires à vie. La première étape a donné naissance au foisonnement des unions libres des années 70 et 80. Mais la deuxième étape n'a jamais pris forme. Les enfants n'ont aucune garantie que leurs droits seront respectés dans le cas de divorce. Les mariages basés sur le sentimentalisme, le non-engagement et l'absence de sens pratique responsable deviennent évidemment explosifs et traumatisants pour toutes les parties en cause au moment du divorce, et les enfants sont souvent l'enjeu des disputes entre ex-amants.

 

Les alternatives du père 


Devant la situation actuelle, l'homme devenu père se trouve face à une alternative que l'on peut présenter de différentes façons : 

1. Il délègue toutes ses responsabilités à la mère et lui laisse tout le pouvoir ou bien il s'approprie la partie du pouvoir qui lui revient et fait partie intégrante du triangle familial.

2. Il reste le pourvoyeur de nourriture qu'il a été depuis le début de l'humanité ou bien il s'implique en plus au plan relationnel et émotif pour éviter d'être le père manquant à l'origine des enfants manqués (Guy Corneau) parce qu'ils ont eu trop de mère et pas assez de père.

3. Il démissionne et ne sert que d'épouvantail au service de la mère ou bien il se tient debout et se bat pour remplir sa fonction de père.

Comme l'a si bien fait ressortir le sociologue québécois Germain Dulac, (3) les études faites sur la paternité l'ont été autour des quatre paradigmes négatifs suivants : la passivité, l'absence, la violence et l'abus. On s'est plutôt penché sur les conséquences de l'absence ou de la passivité du père et sur les effets négatifs des abus paternels de pouvoir plutôt que chercher à étudier la paternité pour elle-même, ses caractéristiques intrinsèques, ses apports à l'éducation et l'évolution des enfants ou les façons de mieux l'exercer. 

Il serait temps que le discours des pères ­ et partant celui des hommes ­ soit enfin entendu pour ce qu'il est : une réelle volonté de participer à l'éducation des enfants et à l'évolution de l'humanité.

Par Yvon Dallaire, M. Ps. Psychologue et auteur


1 Extrait du livre Homme et fier de l'être. Un livre qui dénonce les préjugés contre les hommes et fait l'éloge de la masculinité, publié aux Éditions Option Santé (Canada) en 2001.
2 Certaines études rapportent que 2 à 3 % des enfants sont élevés par un père qui n'est pas le leur, à l'insu du père.
3 Dulac, Germain, La configuration du champ de la paternité : politiques, acteurs et enjeux, in Lien social et politique, no 37, printemps-été 1997. Voir sa page Psycho-Ressources

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28 juin 2013 5 28 /06 /juin /2013 09:26

Nous ne sommes pas mus, tels les animaux, par des instincts primaires, mais par des pulsions sophistiquées : sexuelles, bien sûr, mais aussi orales (les satisfactions de bouche), anales (dans l’enfance, elles tournent autour du rapport à la propreté et, plus tard, rendent désireux d’accéder à la richesse, à la maîtrise et au pouvoir), sans oublier la pulsion « scopique » (origine du plaisir de regarder).

 

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Étymologiquement, une pulsion est une poussée, un mouvement vers un but, l’« objet » (le partenaire amoureux, la situation de vie), à même de satisfaire notre convoitise et d’éliminer nos tensions. Cependant, rien sur cette terre ne saurait l’apaiser définitivement. Aussi le cycle recommence-t-il, encore et encore. Ce n’est jamais assez ! Sa pâtée engloutie, l’animal est repu. Chez nous, le simple spectacle d’un mets alléchant (par exemple un gâteau au chocolat) déclenche l’envie de manger, même si notre corps a déjà reçu sa ration de calories. Sacrifiant l’instinct de survie propre à toutes les autres espèces vivantes, nous allons risquer l’explosion de notre taux de cholestérol ou de glycémie.

 

Contrairement aux animaux qui, après la saison des amours, se désintéressent de leurs congénères de l’autre sexe, nous désirons jusqu’à notre dernier jour, ou presque. Nos pulsions sexuelles n’ont que peu de rapports avec des montées hormonales, et tout à voir avec nos fantasmes : sauf psychopathie avérée, nous ne nous jetons pas sur la première femelle ou le premier mâle venus, nous choisissons nos partenaires selon des critères liés à notre histoire intime. Et, pour peu que nos fantasmes nous rendent polygames ou polyandres, nous devons gérer des relations multiples presque toujours incompatibles les unes avec les autres. De quoi nous compliquer la vie encore davantage !

 

La méconnaissance de nos vrais désirs

 

« Quand on ne sait pas où l’on va, il faut y aller, et le plus rapidement possible » : cette devise des Shadoks s’applique merveilleusement à nous. Selon les freudiens, la majeure partie de notre existence se déroule dans la plus parfaite méconnaissance de nos vrais désirs, qui sont inconscients. Raison pour laquelle nous sommes si vulnérables, prêts à nous laisser séduire par des hommes politiques ou des marques de yaourt promettant le bonheur ou la jeunesse éternelle. Nous sommes étroitement dépendants, voire prisonniers du désir des autres. Selon la formule du psychanalyste Jacques Lacan, « le désir de l’homme, c’est le désir de l’autre ». Cela se vérifie dès la naissance, quand le nourrisson oriente sa vie en fonction des attentes du premier autre, la mère : « Que veut-elle ? Que je vive ? Que je meure ? Que je sois heureux ? malheureux ? » Et les années passant, il continue d’ignorer qu’il construit son existence pour autrui.

 

La quête incessante du « phallus »

 

Cette tendance à se régler sur le désir de nos semblables rend compte de la quête incessante de la plus grosse voiture, de la plus belle montre : je la veux, convaincu que mon frère, mon ami, mon ennemi, le voisin, la veut. Je la veux pour qu’il ne l’ait pas, pour qu’il m’envie… Croyance qui, forcément, pousse à vouloir toujours plus. Pour certains, un partenaire amoureux n’a d’ailleurs de valeur qu’en couple, déjà désiré par un autre. Selon Lacan, notre Graal, notre quête ultime, est celle du « phallus », symbole du désir, de l’objet mystérieux, innommable, dont la possession nous placerait à l’abri du manque et de l’insatisfaction. Sur les monuments antiques, il est représenté par un pénis en érection ou une corne d’abondance symbolisant la fertilité, la plénitude, le pouvoir. Bref : le mieux qu’un être puisse espérer détenir. Pour les uns, le phallus, ce sera le savoir ; pour les autres, le plus gros yacht possible… La quête phallique s’ancre en nous à partir du rêve que, dans notre enfance, nous aurions été totalement comblés. Une version psychanalytique du paradis terrestre.


Le problème, avec le phallus, c’est qu’il est aussi introuvable que le Graal : le plus beau yacht du monde ne peut offrir que ce qu’il est, un nouveau modèle vient rapidement détrôner le must du moment qui cesse alors d’être l’objet de notre convoitise. Aussi, nous continuons de chercher, de désirer. Espérant qu’un jour…

 

« Certains ont besoin de “faire” pour exister »

 

Faire plus, faire mieux… D’où vient cette manie de toujours faire ? Luce Janin-Devillars (1), psychanalyste et coach, lève le voile sur un processus qui complique bien des vies.


«Ceux qui ne parviennent pas à s’arrêter, à déléguer ou simplement à se poser pour respirer ont besoin d’être actifs pour se sentir vivants. Ils ont souvent, enfants, été sommés de faire : travailler à l’école, mais aussi jouer du piano, pratiquer le judo, etc. Ni place, ni temps pour le rêve, l’ennui, les bêtises. En grandissant, ces personnes intériorisent les attentes et les projections de leurs parents anxieux. Ainsi se construisent une “image idéale du moi”, une représentation parfaite de soi-même, et une exigence de performance que viennent renforcer les normes sociales actuelles – l’absence d’activité est suspecte d’un point de vue culturel, les chômeurs le savent bien… Ces personnalités se construisent ainsi autour de la peur du vide. Il s’agit d’un déficit identitaire, d’un vide intérieur qu’il faut à tout prix combler à l’extérieur par l’action. Quand ils font, ils sont. S’ils arrêtent de faire, l’anxiété monte, le sentiment de perdre toute épaisseur s’installe, comme une petite mort d’eux-mêmes. Alors la course effrénée continue. Mieux, elle fournit son bénéfice : une fatigue psychique et physique qui va légitimement éviter une remise en question du processus : “Je suis ‘overbooké’”, “Je suis à plat”, et, dès lors, j’évite de penser et d’éprouver l’angoisse.

 

Les plaintes à l’entourage sont un moyen d’exprimer un épuisement, bien sûr. Mais elles viennent surtout demander cette reconnaissance dont nous avons parlé. C’est un appel à plus de valorisation, à plus d’amour : “Regarde tout ce que je fais, j’existe, aime-moi !” Un tel mécanisme inconscient engendre un dysfonctionnement psychologique qu’il est toutefois possible de réparer. Il convient d’apprendre que les creux, les baisses, l’imperfection en somme, est ce dont nous sommes faits. Aussi. »


Propos recueillis par Aurore Aimelet

1. Le site de Luce Janin-Devillars : www.janindevillars.com

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16 juin 2013 7 16 /06 /juin /2013 07:35
Prise au sens littéral de similitude absolue, l'identité personnelle (je suis je) n'existe pas ! L'identité interpersonnelle (je suis un autre) n'existe pas non plus, même dans le cas de jumeaux vrais. L'identité collective est également impossible, les membres d'un nous étant, tout au plus, des « semblables ».

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L'identité, c'est d'abord un phénomène éditorial. Ces dernières années, le nombre de livres, d'articles, de dossiers de revues consacrés à l'identité a connu une véritable explosion. Pas un jour sans que ne paraissent des publications sur « les conflits identitaires », « l'identité masculine », « l'identité au travail », les « identités nationales » ou « religieuses ».

Mais en se généralisant, la notion d'identité perd de sa consistance. Le mot peut désormais être utilisé indifféremment comme synonyme de culture (on parle d'identité bretonne ou corse), désigner une pathologie mentale (les troubles de l'identité), indiquer une préférence sexuelle (l'identité gay). Un usage aussi étendu de la notion rend malaisée son approche. L'identité ne serait-elle pas devenue une notion vague et inconsistante servant à désigner des phénomènes qui n'auraient en commun que le nom ?


Après examen, on peut cependant cerner, au sein de la littérature actuelle, quelques domaines d'étude relativement distincts. Il y a d'abord le thème de « l'identité collective ». On parle d'identité à propos des nations, des minorités culturelles, religieuses ou ethniques ; c'est le domaine d'étude privilégié des anthropologues, historiens et spécialistes des sciences politiques.


Puis il y a le thème de l'identité sociale. L'« identité au travail », l'« identité masculine en crise » intéressent surtout les sociologues et psychologues sociaux. Enfin, il y a l'identité personnelle, thème privilégié des psychanalystes et philosophes. On y parle de « quête de soi », de « troubles identitaires » ou encore « d'identité narrative ».


Ethnies, nations, cultures... les identités collectives


Il est devenu courant d'assimiler le mot identité aux communautés d'appartenance : l'ethnie, la nation, la culture. On parle volontiers désormais « d'identité kurde », d'« identité corse » ou « bretonne », ou d'« identité juive ».


Pendant longtemps, les anthropologues ont découpé les sociétés dites « traditionnelles » en ethnies séparées, ayant chacune un territoire, une langue, ses traditions, ses croyances, ses emblèmes. Ainsi, l'Afrique était divisée en une mosaïque d'ethnies distinctes : Peuls, Bochimans, Nuer, Masai, Zoulous, Hutu ou Tutsi, etc. Chaque ethnie, ou peuple, était donc supposée avoir sa culture, ses traditions et son identité propres... et son spécialiste pour la décrire.


Depuis les années 80, les anthropologues se sont démarqués fortement de cette vision « essentialiste » qui consiste à voir les « cultures » comme des réalités homogènes, relativement closes sur elles-mêmes et stables au fil du temps.


Dans Logiques métisses. Anthropologie de l'identité en Afrique et ailleurs (Payot, 1990), puis récemment dans Branchements (Flammarion, 2001), l'africaniste Jean-Loup Amselle critique cette vision figée des réalités culturelles. Il rappelle qu'en Afrique, les ethnies forment des réalités composites qui résultent toujours d'un mélange de plusieurs traditions culturelles en perpétuelle recomposition. Toute culture est métissée, partage avec les cultures voisines des caractéristiques communes (la langue, la religion, des modes de vie, une partie de son histoire). L'histoire africaine est une histoire d'embranchements et de recompositions permanents. Elikia M'Bokolo, auteur d'une Histoire de l'Afrique noire. Histoire et civilisation (Hatier, 1993), soutient lui aussi que les ethnies africaines sont des constructions historiques dont la consistance interne est très relative. C'est après coup qu'on attribue à un peuple des caractéristiques typiques qui les figent dans leur temps. Jean-François Bayard critique, lui aussi, la vision de la réalité africaine composée d'une mosaïque de communautés closes relevant de L'Illusion identitaire (Fayard, 1996). Certaines « traditions culturelles » que l'on croit très anciennes sont très récentes ; ainsi, le thé à la menthe des Marocains n'est pas une tradition séculaire : il a été introduit par les Anglais au xviiie siècle et ne s'est généralisé que récemment.


Cela dit, on ne peut se contenter non plus de « déconstruire » les identités culturelles par un regard historique extérieur. Même factices, imaginées, fantasmées, les identités culturelles ont tendance à se reconstituer et se recomposer sans cesse, car elles correspondent à une logique humaine très profonde. Si on admet la thèse de Cornélius Castoriadis, exposée dans L'Institution imaginaire de la société (Seuil, 1975), l'imaginaire commun est l'un des fondements des groupes humains. Les représentations identitaires sont, pour les groupes eux-mêmes, des principes de référence. Même si l'image que se fait une communauté d'elle-même est toujours une vision déformée et reconstruite de son histoire réelle, elle n'en joue pas moins un rôle de ciment social. Ces formations identitaires ne sont pas des réalités préexistantes ; elles se créent et se recréent sans cesse, se radicalisent à la faveur des oppositions, des conflits politiques, économiques, territoriaux. En Inde par exemple, la création d'une identité indienne est d'abord une création des administrateurs et intellectuels britanniques. Ils ont défini les contours d'une « civilisation indienne », rassemblant dans un même creuset des traditions culturelles religieuses très différentes. Par la suite, les intellectuels indiens ont repris à leur compte ces catégories pour les retourner contre l'occupant et revendiquer l'autonomie et l'indépendance. Christophe Jaffrelot désigne ce processus sous le terme de « syncrétisme stratégique ». On retrouve le même phénomène avec la « négritude » en Afrique. En somme, l'identité d'un groupe relève plutôt de la stratégie de mobilisation plutôt que d'une réalité fondamentale qui lui préexiste. C'est ce que l'on nomme désormais les « stratégies identitaires ».


Ce phénomène a été étudié depuis longtemps par les psychologues sociaux à travers les notions d'identité sociale, par exemple par Lucy Baugnet dans L'Identité sociale (Dunod, 1998). Les groupes humains tendent assez spontanément à se reconstituer sur une base identitaire lorsqu'une menace, une crise pèse sur une communauté jusque-là assez peu structurée.


On peut transposer aux nations européennes cette approche constructiviste des identités collectives. Longtemps, les historiens ont considéré l'émergence des nations comme une réalité séculaire, forgée autour d'un peuple soudé par une langue, une histoire, une culture communes. C'est ainsi que Fernand Braudel présentait la constitution de la nation française dans l'Identité de la France (Fayard, 3 t. 1986.). Dans La Construction des identités nationales, xviiie-xixe siècles, Anne-Marie Thiesse donne une tout autre version de l'histoire. Les identités nationales européennes sont, pour la plupart, très récentes (xixe siècle). C'est le cas de l'Allemagne, et de l'Italie, mais aussi de la Hongrie, la Suède, la Suisse, la Finlande, l'Espagne et aussi de la France où l'unification culturelle était loin d'être réalisée au début du xixe siècle.


Selon A.-M. Thiesse, les identités nationales se forgent à partir d'un beau récit historique qui plonge ses sources dans un lointain passé, raconte une épopée séculaire où apparaissent des héros nationaux, des épisodes glorieux, des traditions populaires, des paysages emblématiques. L'histoire nationale se produit par la reconstitution rétrospective d'une histoire multiséculaire qui continue à établir un lien entre les ancêtres fondateurs et le présent, une langue, des héros, des monuments culturels, des monuments historiques. Les identités nationales sont ce que l'Anglais Benedict Anderson nomme des « communautés imaginées » (L'Imaginaire national, trad. La Découverte, 1996).


La construction des identités nationales a souvent été réalisée par le haut. L'Ecole, qui assure « le monopole de la culture légitime », selon l'expression de l'anthropologue anglais Ernest Gellner dans Nations et nationalismes (Payot, 1983), a été le lieu privilégié de la diffusion de cette culture nationale. L'homogénéisation linguistique a été également, dans de nombreux pays d'Europe, l'outil privilégié de l'identité nationale.


Décliner son identité, ce n'est pas simplement revendiquer une appartenance nationale, ethnique, communautaire, c'est aussi affirmer une position dans la société. Cette position nous est donnée par notre âge (enfant, adolescent, ou adulte), notre place dans la famille (mari, femme ou grand-père), une profession (médecin, garagiste ou étudiant), une identité sexuée (homme ou femme), et des engagements personnels (sportif, militant syndical...). A chacune de ces positions correspondent des rôles et codes sociaux plus ou moins affirmés. Pour George H. Mead, l'un des pères de la psychologie sociale, la construction de notre identité passe par l'intériorisation de ces différents « Moi » sociaux.


On comprend dès lors que la déstabilisation des cadres de socialisation que sont la famille, le travail ou les formes d'appartenances religieuse ou politique puisse aboutir à une véritable crise identitaire. C'est en tout cas la thèse défendue par le sociologue Claude Dubar dans La Crise des identités (Armand Colin, 2000).


L'identité statutaire


La déstabilisation des liens familiaux est le premier facteur d'incertitude identitaire. En trente ans, la famille moderne a changé de statut. L'institution stable fondée sur des normes rigides (« les liens sacrés du mariage »), une hiérarchie stricte (celle du « chef de famille » sur la femme et les enfants), une division des rôles (entre homme et femme, parent et enfants) a perdu son statut d'institution.


La crise de la famille a remis en cause les rôles rigides assignés aux hommes et aux femmes: l'homme destiné à devenir mari et chef de famille; la jeune femme devenant épouse, puis mère au foyer; la conquête de l'autonomie des femmes, le déclin du patriarcat, la démocratie familiale... Désormais, une telle trajectoire n'est plus « naturelle ». Le couple est plus instable, les rôles assignés à l'homme ou à la femme ont perdu de leur évidence. De là découlent une instabilité et une incertitude des relations et configurations personnelles. Derrière la crise identitaire - faut-il se marier ou non ?, faut-il prendre le nom de son mari ?, arrêter sa carrière pour faire des enfants, au risque de se voir enfermer dans le rôle de mère au foyer ? - et derrière la question identitaire (qui suis-je ?, que dois-je faire de ma vie ?) se profilent des enjeux personnels très concrets.


Selon C. Dubar, la crise identitaire est profondément reliée aux transformations du travail. Les métiers qui avaient une forte composante identitaire sont en déclin. C'est le cas des paysans et professions artisanales. C'est le cas aussi des ouvriers.


Après la famille, le travail


Le mouvement ouvrier s'était forgé une forte identité de classe à travers les organisations syndicales et politiques, à travers aussi toute une symbolique et une histoire attachées à certains métiers comme les mineurs, les sidérurgistes ou les marins pêcheurs.


Au déclin de ces professions aux identités clairement affirmées, est venue s'ajouter la fragilité plus forte des liens qui unissent un individu à son travail. Désormais, on entre plus tard dans la vie active (tout comme on entre plus tardivement en couple). La mobilité professionnelle (comme la mobilité conjugale) est plus forte : il arrive que l'on change plusieurs fois de profession au cours d'une vie (comme on change de compagne ou de compagnon) ; la réduction du temps de travail au cours de la vie contribue aussi à un engagement moins fort dans son emploi. Les questions que se posait naguère l'adolescent sur sa profession future - que vais-je faire de ma vie ?, quel sera mon métier ? -, deviennent une interrogation qui peut accompagner un individu tout au long de sa vie. La retraite elle-même est devenue un nouvel âge où l'on peut décider de « refaire sa vie ».

On peut faire à propos des identités religieuses ou politiques le même constat que pour la famille ou le travail. Le diagnostic général est celui d'une crise des cadres d'appartenance. Une abondante production sur le thème des « crises et recomposition » de leur identité s'en fait l'écho.


L'emprise moins forte des institutions et des communautés d'appartenance sur la vie des individus les conduit à négocier en permanence leur choix de vie. « Le projet de vie [...] devient un élément crucial de la structuration de l'identité personnelle », souligne le sociologue anglais Anthony Giddens dans La Structuration de la société (Puf, 1983).


Les rôles masculins et féminins sont moins affirmés, la famille plus précaire, le travail plus instable, les cadres politiques et religieux moins prégnants... Autant de facteurs qui favorisent l'apparition de troubles identitaires et d'angoisses existentielles.


L'individu est tiraillé entre ses identités multiples. Il hésite, zappe, oscille entre ses multiples appartenances. Il est en « quête de soi » permanente. Les engagements collectifs et les appartenances communautaires ayant moins d'emprise sur l'individu, il se retrouve à la fois plus libre, mais aussi plus désemparé. Le déracinement de l'individu est sans doute l'une des causes principales de la « quête identitaire » dont traite abondamment la littérature sociologique.


Qui suis-je ? Que dois-je faire de ma vie ? La question existentielle, que se posaient naguère les adolescents au moment de choisir un métier et de forger un projet de vie, devient maintenant une interrogation permanente, qui nous suit tout au long de la vie.


Le roman de Milan Kundera L'Identité met en scène un couple de cadres supérieurs, Jean-Marc et sa femme Chantal. Le couple lui-même n'existe plus vraiment. Il est réduit à la coexistence de deux personnages assez seuls qui vivent ensemble et s'observent, tout en restant chacun dans sa sphère personnelle. Le roman peut se lire comme un jeu de miroir sur l'image de soi, la représentation que l'on se fait de l'autre. « Les hommes ne se retournent plus sur moi », confie Chantal qui se sent devenir vieille. L'image de l'autre vacille alors : sur une plage, Jean-Marc court, le coeur battant, vers celle qu'il aime. Puis il s'approche et découvre... une autre femme que celle qu'il garde en tête et dont il est amoureux. Est-ce Chantal, qui a changé et n'est plus la même ? Est-ce une autre ? Le récit ne le dit pas.

 

Jean-François dortier - www.scienceshumaines.com

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12 juin 2013 3 12 /06 /juin /2013 11:46

A l'heure où les neurosciences encadrent toutes les activités cérébrales et nous poussent à un rationalisme qui se veut rassurant, faut-il encore croire au surnaturel, à un éventuel au-delà... aujourd'hui ?

 

 

 

 

Stéphanie Sauget, historienne, maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Tours, auteure de « Histoire des maisons hantées : France, Grande-Bretagne, Etats-Unis (1780-1940) », éd. Tallandier

 

Stéphane Allix, écrivain, réalisateur et fondateur de l'INREES (Institut de Recherche sur les Expériences Extraordinaires)

 

Patricia Darré, journaliste et médium, auteure Les lumières de l’invisible, éd. Michel Lafon

 

Jacques Finné (au téléphone), auteur, spécialiste de la littérature fantastique.

 

 

Le cas Patricia Darré, une énigme pour la science !

   

 

 

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11 juin 2013 2 11 /06 /juin /2013 06:28

 Sur le plan philosophique, et d'une façon très générale, l'individuation désigne le processus d'organisation qui détermine la réalisation d'une forme individuelle complète et achevée. Qu'il y ait une réalité individuelle est une énigme métaphysique. Elle se constate. Comment la comprendre ?

 

leonard-vinci

 

Derrière toute émergence d'une forme individuelle, comprise comme passage de la puissance à l'acte, Aristote pose un principe d'individuation : l'entéléchie. Par ce principe, tout individué, inorganique ou organique, tend à réaliser la perfection de sa nature. La notion d'individuation a une longue histoire philosophique, dont on peut indiquer plusieurs temps forts : saint Thomas et le principe d'individuation des formes substantielles ; Leibniz reprenant l'hypothèse d'un tel principe pour critiquer le cartésianisme ; le vitalisme moderne, de la constitution du concept d'organisation par les naturalistes français (Cabanis, Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire, Cuvier, C. Bernard), jusqu'aux théories organicistes contemporaines, pour lesquelles l'individuation représente une catégorie de l'organisation bio-psychique (entre autres, Goldstein, Bertalanffy, Piaget).

 

Une œuvre est essentielle pour la compréhension contemporaine des phénomènes d'individuation : celle de Carl Gustav Jung. Tout d'abord, ce dernier a rendu à cette notion toute sa pertinence épistémique en réactualisant le concept d'entéléchie (parallèlement aux travaux de l'embryologiste H. Driesch). Mais, de plus, il en a permis une compréhension nouvelle à la lumière de la psychologie des profondeurs. Son œuvre, par cette notion d'individuation, réinvestit la perspective aristotélicienne dans l'évidence platonicienne d'une réalité archétypique à expérimenter. Selon Jung, l'expérience progressive de cet univers d'archétypes réalise le chemin proprement humain d'individuation.

 

L'individuation est « le processus psychologique qui fait d'un être humain un « individu » — une personnalité unique, indivisible, un homme total » (Jung, The Integration of the Personality). Parlant de son intuition d'un tel processus, Jung affirme qu'il s'agit de « la notion clé de toute ma psychologie ». C'est en effet sur l'individuation comme processus que repose entièrement sa théorie dynamique et épigénétique de la psyché. Par Alain Delaunay.


France-Culture

-Cliquer sur le logo pour écouter le podcast-

 

Emission "Les racines du ciel" avec Christophe Fauré, psychiatre et psychothérapeute spécialisé dans l’accompagnement du deuil et de la fin de vie. Il exerce en pratique libérale à Paris. Il est auteur de plusieurs ouvrages chez Albin Michel, dont Vivre le deuil au jour le jour.

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24 mai 2013 5 24 /05 /mai /2013 11:15

Grandir ou vieillir ? Rester éternellement jeune ou plonger dans la vieillesse comme dans une nouvelle liberté ? Telles sont les questions qui se poseront de plus en plus à nous, annoncent les philosophes Eric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot. Leur analyse et leurs réflexions dans un entretien rythmé par les temps de la vie.

 

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Pour Eric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot, deux philosophes qui enseignent à la Sorbonne, deux scénarios dominent aujourd’hui dans notre façon de penser notre rapport au temps. Le premier, optimiste, parle d’une « disparition des âges », où ce qui importe pour chacun est d’être soi-même, quel que soit le nombre d’années inscrites à son compteur.

 

Le second, plus pessimiste, annonce une « lutte des âges », où jeunes et vieux seraient appelés à s’affronter les uns contre les autres, un peu comme dans un système de castes. Mais, selon leur analyse, le véritable enjeu est au-delà de ces deux scénarios, dans une prise de conscience de l’importante crise de l’âge adulte que nous traversons. Pour les deux philosophes, c’est l’idée même de maturité qui est mise à mal aujourd’hui, celle-ci n’étant plus perçue comme un état stable, mais comme un processus indéfini.

 

Face à tant de confusion, les auteurs proposent à chacun, mais aussi aux institutions politiques, de penser différemment les âges de la vie. Redéfinir l’enfance, lutter contre le diktat du « rester jeune », assumer la maturité et, enfin, vivre la vieillesse, tels sont les espaces de liberté qu’ils nous invitent à explorer. Et dans cet ordre, évidemment.

  

Redéfinir l'enfance

 

Journalistes : Pourquoi vous semble-t-il nécessaire de repenser le premier âge ?
Pierre-Henri Tavoillot : Considérons ce simple indice : les parents souhaitent souvent que leur enfant soit, comme on dit, « en avance sur son âge », mais ils admettent difficilement qu’il grandisse et s’éloigne. Comme si nous voulions que nos enfants soient précoces de plus en plus tôt et adultes de plus en plus tard. De fait, l’éducation contemporaine hésite constamment entre deux visions de l’enfance : d’un côté, l’enfant est vu comme un être à part dans un monde à part, celui de l’innocence, du rêve, du jeu ; d’un autre côté, il est considéré d’emblée comme une grande personne, douée d’esprit critique et d’une pleine autonomie. Dans les deux cas, l’enfant n’a pas à grandir puisqu’il est soit irrémédiablement enfant, soit déjà adulte.

 

Comment définissez-vous l’enfance ?
Eric Deschavanne : On est partis de cette interrogation : « Qu’est-ce que le contraire d’un enfant ? » Nous avons découvert que ce n’est pas un adulte, ni un jeune, mais c’est celui qui ne voudrait pas grandir. Comme Peter Pan, qui préfère voler plutôt qu’exister. Tout le contraire d’un enfant, qui ne désire rien tant que grandir. Ce qu’il faut protéger, c’est cette volonté de grandir, pas l’enfant lui-même. Or, toute la législation actuelle – très protectrice – est comme un carcan qui empêche l’enfant d’accéder à la responsabilisation. C’est également tout le problème de cet enfant que l’on appelle désormais « enfant du désir » : on l’a tellement voulu… Mais est-on sûr de vouloir un adolescent ou un adulte ? Du coup, la question « Pourquoi et comment grandir ? » se repose à l’adolescence.

  

Le diktat du « rester jeune »

 

Vous décrivez le culte de la jeunesse qui a envahi notre société et qui se répercute en cascade jusqu’à la vieillesse… Pourquoi un tel engouement ?
P.-H.T. : La jeunesse est l’âge symbole de la modernité. C’est l’âge du possible, de la disponibilité, où l’on n’est pas sclérosé dans un rôle. L’âge où toutes les portes semblent encore ouvertes et qui correspond exactement à la nouvelle définition de l’homme émergeant à partir de l’humanisme renaissant de Sartre. Celle de l’homme vu comme perfectible, non enfermé dans une catégorie, et dont la liberté est de tout pouvoir faire dans les limites de sa finitude. La jeunesse se met donc à incarner l’idéal de l’être humain. Et l’idée qui domine, que l’on trouve dans tous les mouvements révolutionnaires modernes, c’est que la jeunesse va régénérer le monde.

 

Parce qu’elle serait comme pure, non entachée…
E.D. : Oui. A l’aune de l’idéal de disponibilité, l’entrée dans la vie adulte peut être vécue comme une déchéance. L’adulte apparaît en effet comme un « salaud » au sens sartrien. D’abord parce qu’il consent au sacrifice de sa liberté en s’enfermant dans ses rôles professionnels et familiaux. Ensuite parce qu’à travers lui se perpétue l’image d’une existence sclérosée, prisonnière des contraintes sociales qui empêchent l’individu d’être lui-même. Cela dit, nous vivons un désenchantement du jeunisme. L’entrée dans la vie adulte ne va plus de soi : les jeunes ont intériorisé le fait que devenir adulte n’est pas facile. Si l’adolescence se fait interminable, c’est moins parce que l’on voudrait rester jeune toute sa vie qu’en raison de la difficulté d’être à la hauteur de l’idéal adulte, devenu si exigeant qu’il implique beaucoup de travail !

 

Parleriez-vous d’une « crise » ?
E.D. : L’idéal de la maturité adulte n’a pas disparu, mais le doute s’installe quant à la capacité de le réaliser. L’entrée dans l’âge adulte est plus tardive, la vie adulte plus incertaine – en raison de l’instabilité conjugale et du chômage –, tandis que l’ambition de réalisation personnelle est plus forte que jamais. Il en résulte un cocktail détonnant, qui fait que l’inquiétude, sinon la crise, est permanente. Chacun, quel que soit son âge, peut éprouver le sentiment d’être éloigné de la maturité : « Je manque de culture, de caractère, j’ai encore tant de choses à réaliser, etc. » La crise de l’âge adulte ne tient donc pas à sa disparition, mais à la difficulté d’être adulte.

 

Etre marié, avoir un travail, être indépendant financièrement, cela ne définit-il pas l’âge adulte ?
P.-H.T. : La nouveauté, c’est que l’on peut entrer dans l’âge adulte sans devenir adulte. En 1898, le politique Léon Bourgeois disait : « Un adulte, c’est un père de famille, un soldat, un citoyen » – ce qui excluait d’ailleurs les femmes ! Ces rôles se sont effacés. La maturité se conçoit non plus comme un accomplissement mais comme un épanouissement permanent. C’est un horizon. Or, la nature même d’un horizon fait que l’on ne l’atteint jamais…

 

Vous citez l’exemple de Zinédine Zidane qui, à 35 ans, a atteint cet idéal de maturité et de vie qu’il s’était fixé adolescent…
P.-H.T. : Quand Zinédine Zidane a pris sa retraite, Michel Platini a dit qu’il allait s’apercevoir qu’arrêter de jouer, c’est commencer à devenir adulte. La formule est intéressante : les sportifs sont des adolescents attardés qui deviennent des retraités précoces. Ils font l’impasse sur l’âge adulte. C’est peut-être pour cela qu’on les admire. Freud disait que l’on devient adulte quand on sait aimer et travailler, et j’ajouterais : quand on sait faire les deux à la fois. C’est difficile, car l’adulte est, le plus souvent, « un être qui n’a pas le temps ». Notre époque ne renonce pas pour autant à l’idéal de la maturité. Simplement, le critère est devenu très intériorisé. Demandez autour de vous : « Quand êtes-vous devenu adulte ? » Chacun aura une petite histoire : premier enfant, premier salaire, premier acte volontaire qui donne l’impression de creuser son sillon… Il n’y a plus de rite fixe, mais une étape propre à chacun dans un destin individuel.

 

Pour vous, il y a donc l’enfance, l’adolescence et la « maturescence », phase de plus en plus longue où l’on va devenir adulte ?
E.D. : Nous empruntons cette formule de « maturescence » à la sociologue Claudine Attias-Donfut (auteure de Générations et Ages de la vie - Puf, “Que sais-je ?”, 1991), pour tracer le portrait de l’idéal adulte d’aujourd’hui. Trois traits le définissent. L’expérience, d’abord, qui ne consiste pas à savoir tout sur tout, mais à passer un cap, à partir duquel on devient capable de faire face à ce que l’on n’a jamais expérimenté. Ensuite, la responsabilité. Elle ne s’acquiert pas seulement quand on devient responsable « de ses actes », mais lorsque l’on devient, comme dit Emmanuel Levinas, responsable « pour les autres ». Cela vaut pour les enfants, les collègues, les élèves : être capable de donner sans retour. Aristote le disait déjà : « Je suis responsable de mes actes comme de mes enfants. » C’est donc une forme de parentalité, même si on n’a pas d’enfants… Enfin, l’authenticité, qui est comme la synthèse de ces dimensions qui font système : l’expérience – rapport au monde –, la responsabilité – rapport aux autres –, l’authenticité – rapport à soi. Au final, c’est une sorte de réconciliation suprême qui est visée. Une tâche bien exigeante, réservée jadis aux sages, et qui devient notre lot commun.

   

Vivre la vieillesse

 

Vous dites qu’il y a un moment où l’on a la sensation d’une sorte de stabilisation. C’est alors que l’on entre dans la vieillesse ?
P.-H.T. : L’entrée dans la vieillesse n’est pas la sortie de la maturité, mais son approfondissement et son élargissement. On dit souvent que vieillir n’a plus de sens dans notre monde de la performance. Ce n’est pas exact. Regardons quelques-unes des personnes les plus admirées des Français : Zinédine Zidane, David Douillet… des retraités ! Des gens qui vivent « le reste de leur vie », « hors compétition ». Ce statut-là est très important dans notre univers consumériste, il est la condition du lien et de la confiance. Selon nous, un des modèles efficaces de cet âge, c’est celui des sociétés traditionnelles. Chez elles, c’est en vieillissant que l’on devient un grand homme, dans la mesure où on se rapproche de la source du sens qui est le passé.

 

Le psychanalyste J.-B. Pontalis affirme que la santé psychique, c’est de pouvoir faire des allers-retours intérieurs vers l’enfant, l’ado, l’adulte que l’on a été…
E.D. : Cela rejoint la phrase de Victor Hugo : « L’un des privilèges de la vieillesse, c’est d’avoir, outre son âge, tous les âges. » L’âge de la retraite devient paradoxalement l’âge des possibles : on voyage, on retourne à l’université, on a la possibilité de vivre une deuxième vie. Mais elle a aussi un terme. Arrive alors la seconde vieillesse, celle qui fait que tout se ralentit et se restreint. L’individu court alors le risque de n’en être plus un, dénué d’autonomie et de perfectibilité. Raison de plus pour que l’entourage continue de le considérer comme tel. Nous avons tous l’espoir de mourir en pleine forme, mais nous avons aussi le devoir d’anticiper la dépendance, la nôtre comme celle de nos proches. La vieillesse n’est pas une maladie, et on aurait tort de penser qu’il suffirait de la soigner. Il faut l’accompagner, et c’est là une tâche ardue pour une société. La redéfinition d’une politique des âges de la vie est essentielle. La manière de vivre ces étapes a profondément changé : ce ne sont plus des rôles, mais bien souvent des crises existentielles qui demandent à être accompagnées d’une manière inédite.

 

La maturité vue par les penseurs

 

Jean-Jacques Rousseau

 

Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)

Il est considéré comme l’« inventeur de l’enfance », qu’il ne voit pas comme une préparation à la vie, mais comme un âge d’homme à part entière. L’enfant est « un être agissant et pensant », qui doit être mis à sa place et dont la faiblesse est légitime. Le philosophe distingue trois phases : une première purement sensitive, où l’enfant vit mais n’a pas conscience de vivre ; la deuxième débute avec l’apparition du langage, qui marque l’ouverture à l’altérité et donc à la conscience de soi ; la troisième, enfin, est celle de la sortie de cet âge de faiblesse, équivalent de la préadolescence.
Ouvrage de référence : Emile ou De l’éducation (1762, Larousse, “Petits Classiques”, 1999).

 

Jean-Paul Sartre

 

Jean-Paul Sartre (1905-1980)

Sartre valorise « l’âge des possibles » et fait apparaître la maturité adulte comme une petite mort. La jeunesse est le moment où l’on subvertit les conventions héritées de l’enfance. Sartre exhorte donc les jeunes à la révolte : « Ne rougissez pas de vouloir la lune, il nous la faut. » Plus subtilement, il met aussi en garde contre « la comédie de la jeunesse » : l’homme vraiment libre ne peut se satisfaire des habits taillés sur mesure pour chacun des âges de la vie.
Ouvrage de référence : L’Etre et le Néant (1943, Gallimard, “Tel”, 1976).

  

Hegel

 

Georg Wilhem Friedrich Hegel (1770-1831)

Pour lui, l’homme atteint le stade de la maturité lorsqu’il a renoncé à ses rêves et décidé d’accepter le réel. Assumer la réalité est un pas capital vers la sagesse et la condition nécessaire pour être heureux. Le passage à l’âge adulte est ainsi un seuil décisif, dans la mesure où il représente le moment où s’ébauche la réconciliation avec le monde. Cette dernière passe par un deuil douloureux de ce qu’il appelle la « vision morale du monde ».

Ouvrage de référence : Phénoménologie de l’esprit (1807, Gallimard, “Folio essais”, 2002).

  

Montaigne

 

Michel Eyquem de Montaigne (1533-1592)

Chez lui, la vieillesse est l’âge des loisirs, de la liberté, de la cessation de ce qu’il appelle l’« embesognement ». Le vieillard, pour qui l’avenir se rétrécit, connaît la valeur du temps présent et l’alternance des biens et des maux. Ainsi, « la vieillesse est l’âge où nous vivons l’intégralité de notre condition d’homme, et non seulement une partie tronquée de cette condition » : en somme, une période où on peut « jouir loyalement de son être ».

Ouvrage de référence : Les Essais (1595, Larousse, “Petits Classiques”, 2002).

 

De Violaine Gelly Marion Lafond et Pascale Senk

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23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 09:47
Loin de constituer un obstacle à l'autonomie, l'attachement de l'enfant à ses parents et à ses proches en est au contraire la condition. Cette base sécurisante joue un grand rôle dans le devenir de l'enfant qui apprend ainsi à partager ses émotions.
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Fondamentalement, nous sommes des êtres sociaux et se lier, s'attacher aux autres paraît faire partie de notre nature. Mais ces liens ne retiennent-ils pas l'individu, l'empêchant de s'ouvrir au monde et d'affirmer son individualité ? La théorie de l'attachement va illustrer, au travers d'une approche à la fois clinique et scientifique, cette subtilité de nos comportements qui va permettre à l'individu d'utiliser les autres pour prendre son propre envol, s'aider du connu pour s'ouvrir à l'inconnu, s'appuyer sur le passé pour embrasser l'avenir.

 

On peut situer en 1958 l'acte de naissance de la théorie de l'attachement. Cette année en effet paraissaient deux articles (1) qui ont fortement influencé la psychologie du développement et nos connaissances sur les relations dans la famille : « The Nature of Love » du psychologue américain Harry F. Harlow (relatant l'observation de singes en situation de privation sociale), et « The Nature of the Child's Tie to his Mother » du psychanalyste anglais John Bowlby (1907-1990).

 

On peut parler d'une convergence historique puisque ces deux articles sont l'oeuvre d'auteurs travaillant dans des domaines résolument différents, mais dont les conclusions se rejoignent : la proximité physique du parent correspond à un besoin inné, primaire du jeune et elle est essentielle à son développement mental et à l'éclosion de sa sociabilité. J. Bowlby va alors opérer la jonction entre ces deux disciplines, qui avaient tout pour s'ignorer - la psychanalyse et l'éthologie -, et celle-ci va se révéler d'une fécondité peu ordinaire.

 

Fasciné à la fois par Charles Darwin et par les travaux de l'éthologue et prix Nobel Konrad Lorenz, J. Bowlby (2) suggère que l'attachement aux parents sert deux fonctions adaptatives : protection et socialisation. Ainsi, s'il a pu faire l'expérience d'une certaine sécurité dans la relation avec ses parents (comme la certitude que la relation va persister au-delà de la séparation), l'enfant se sentira plus libre de partir découvrir le monde physique et social, explorer et établir de nouvelles relations. Mary Ainsworth (1913-1999), psychologue américaine et élève de J. Bowlby, a décrit le fonctionnement de cette « base de sécurité » fournie par les parents à l'aide d'une situation d'observation : la « situation étrange ».

 

Différents styles d'attachement

 

Ce dispositif se déroule en laboratoire et consiste en une série de séparations et de retrouvailles entre un enfant (âgé de 1 an environ) et l'un de ses parents. L'observateur peut ainsi se rendre compte de la façon dont les comportements d'attachement sont « activés », grâce à de brèves séparations du parent et par la présence d'une personne non familière dans la pièce d'observation. On peut s'attendre à ce que l'activation des comportements d'attachement amène l'enfant à chercher la proximité physique ou une autre forme de contact avec le parent puis, une fois réconforté par la présence de celui-ci, qu'il retourne explorer la pièce et les jouets qui y ont été disposés.

 

Ce style d'attachement « sécurisé » s'observe normalement dans environ deux tiers des cas. Toutefois, dès sa première étude, réalisée dans les années 60 à Baltimore, M. Ainsworth (3) a très finement décelé et décrit l'existence de styles d'attachement « anxieux », qui refléteraient la difficulté de l'enfant à utiliser le parent comme une « base sécurisante », soit que ce petit manifeste une sorte d'indépendance précoce, qui mettrait en réalité en évidence une difficulté à utiliser le parent comme source de réconfort (on parle d'un attachement « anxieux-évitant »), soit qu'il montre une forte ambivalence, par exemple en s'accrochant au parent pour s'en défaire immédiatement, dans un mouvement de colère (attachement « anxieux-résistant »).

 

Lorsque ce type d'observation est réalisé avec le père, on trouve les mêmes catégories de comportements, et dans des proportions proches de ce que l'on observe avec la mère. Toutefois, si l'on compare chez les mêmes enfants, leur type d'attachement au père et celui à la mère, on ne trouve pratiquement pas de correspondance entre ceux-ci. Mary Main, psychologue à Berkeley, a aussi relevé avec ses collègues (4) dans les années 80 que dans la situation étrange certains enfants montrent une brève désorientation, parfois évidente mais aussi parfois assez discrète : ils laissent nettement transparaître des indices de stress, voire des signes de peur de la figure d'attachement. M. Main et ses confrères ont alors proposé une quatrième catégorie d'attachement, désignée comme « désorganisée ou désorientée », qui souvent n'apparaît qu'avec un seul des deux parents, et qui concernerait environ 15 % des cas.

 

Ce type de comportement apparaîtrait lorsque l'enfant perçoit des signes de menace, d'insécurité ou de peur chez son parent ; ses stratégies visant à obtenir un réconfort auprès de celui-ci sont alors condamnées à l'échec.

 

Un grand nombre d'études réalisées par les élèves de M. Ainsworth montrent que la qualité des premiers attachements influence les relations que l'enfant va établir ultérieurement avec d'autres personnes, comme par exemple ses maîtres ou ses camarades d'école. Au cours de ses premières expériences sociales, l'enfant se construirait en effet une sorte de modèle de ce que l'on peut attendre des autres, modèle qui sera réutilisé lors des échanges avec de nouveaux partenaires.

 

Implications sur le devenir de l'enfant

 

La première étude sur cette question est celle dite du Minnesota, menée par Byron Egeland et Alan Sroufe (5) en 1974. Quarante enfants provenant d'une population défavorisée avaient été observés avec leur mère dans la situation étrange à l'âge de 12 mois ; ils avaient ensuite été suivis jusqu'à l'âge de 5 ans par une vingtaine d'observateurs dans une école maternelle mise sur pied pour la circonstance. Ceux des enfants qui avaient bénéficié avec leur mère d'un type d'attachement sécurisé apparaissaient comme les plus populaires dans le groupe scolaire ; ils se montraient empathiques, apaisants, sachant faire face aux difficultés et demander de l'aide lorsque c'était nécessaire ; leur estime de soi était bonne, et leurs maîtres d'école se montraient chaleureux à leur égard. Par contre, les enfants qui avaient avec leur mère un type d'attachement anxieux-évitant tendaient à se moquer de la détresse des autres ; ils semblaient mal tolérer l'expression de tels affects, et eux-mêmes évitaient d'exprimer des demandes de réconfort à l'égard des autres. Ils se montraient agressifs, recherchant l'attention mais n'obtenant que de l'hostilité. Leurs maîtres se montraient peu affectueux à leur égard. Ceux qui avaient un type d'attachement anxieux-ambivalent semblaient davantage préoccupés par eux-mêmes que par les autres, avec lesquels toutefois les frontières restaient floues ; ils pouvaient ainsi demander eux-mêmes un réconfort lorsque l'un de leurs camarades pleurait. Ils étaient souvent victimes des autres et leurs maîtres avaient avec eux un comportement infantilisant.

 

Ainsi l'enfant anxieux, qui aurait le plus besoin d'attention, se comporte d'une telle manière qu'il tend à être rejeté ou négligé par ce nouveau partenaire adulte, le maître d'école. En fait, l'enfant répète avec celui-ci le schéma de comportements sociaux expérimenté avec sa mère (c'est en général le seul qu'il connaisse). Les réponses des nouveaux partenaires viennent alors confirmer et renforcer les attentes de l'enfant.

 

Qui est responsable de la qualité de l'attachement ?

 

Les observations des chercheurs montrent que si certains parents ont des échanges avec leur bébé sur une vaste gamme d'affects lors des soins et des jeux, d'autres par contre tendent à négliger ou à repousser les demandes de l'enfant, ou encore à lui répondre de façon inadéquate ou imprévisible - en particulier lorsque celui-ci exprime des émotions telles que la peur, la détresse, ou encore la colère.

 

De nombreuses études « longitudinales », réalisées tout d'abord par M. Ainsworth puis par ses successeurs, ont montré que la sécurité de l'attachement envers un parent particulier (père ou mère) dépendait de la qualité des échanges avec ce parent durant les premiers mois de la vie. Le parent de l'enfant avec un attachement « sécurisé » répond généralement de façon adéquate aux demandes de réconfort, ce qui va permettre à l'enfant d'activer puis de désactiver ses comportements d'attachement.

 

Lorsque, pour quelque raison, le parent ne supporte pas les émotions négatives du bébé (peur, tristesse, colère...), et les ignore, les repousse, les transforme, l'accès de l'enfant à ses propres émotions, à son propre monde interne - invalidé par l'adulte - se trouve menacé. En d'autres termes, l'enfant risque de ne pas parvenir à identifier correctement ses propres émotions, à représenter mentalement ses expériences émotionnelles - comme du reste celles des autres -, à les reconnaître et de là à exprimer des demandes de réconfort lorsqu'il se sent triste, menacé ou troublé (comme par exemple lors de la situation étrange).

 

Michael Lamb (6), qui dirige un laboratoire à l'Institut national de la santé aux Etats-Unis, défend l'idée que l'homme est, biologiquement, aussi bien prédisposé que la femme pour réagir et répondre à un bébé. Il relève également que dans le courant du second semestre de vie, le bébé ne recherche pas davantage la proximité de sa mère que celle de son père, lorsqu'on observe les partenaires mère-bébé ou père-bébé séparément (cependant, si les parents sont tous deux présents, le bébé recherche généralement davantage la proximité de la mère). Nous avons vu qu'il y avait très peu de correspondance entre la qualité de l'attachement à la mère et au père. Il s'ensuit que, dans une famille donnée, il y a de fortes chances que l'attachement aux deux parents diffère du point de vue de sa qualité. Si, pour quelque raison, la relation avec l'un des parents est défaillante du point de vue de sa qualité, la présence d'une relation positive avec l'autre partenaire pourra donc jouer une fonction compensatoire.

 

Tout vient-il donc des parents ?

 

Cette théorie ne va-t-elle pas contribuer à culpabiliser les parents, désignés comme les uniques responsables du devenir de leur enfant ? Les féministes américaines ne se sont pas privées d'attaquer sur ce plan une théorie que l'on peut voir comme contribuant à « enchaîner » la mère (fréquemment figure principale d'attachement) à ses enfants.

 

Le bébé arrive-t-il au monde comme une « table rase », la réussite de son éducation devant être attribuée aux parents ou l'enfant arrive-t-il avec un caractère prédéterminé ? C'est le vieux débat de l'inné et de l'acquis, renouvelé dans une opposition entre « attachement » et « tempérament », deux théories mises en compétition peut-être davantage par le public que par les scientifiques. Les travaux sur le tempérament auront un écho important chez beaucoup de parents, qui vont enfin pouvoir se sentir soulagés, puisque tout n'arrive pas « à cause d'eux ». Les scientifiques pour leur part restent généralement nuancés. La plupart d'entre eux s'accordent aujourd'hui à penser que le bébé vient au monde avec des caractéristiques propres, qui se trouveront ensuite renforcées ou atténuées au cours des interactions avec l'entourage. Ainsi par exemple un enfant irritable pourra donner à sa mère un sentiment d'incompétence et stimuler chez elle des réactions de rejet, qui ne feront qu'empirer les difficultés.

 

Si tout ne vient pas des parents, ceux-ci apparaissent néanmoins comme des partenaires essentiels au cours des premières années. Qu'en est-il lorsque les deux parents doivent travailler à l'extérieur et que l'enfant est confié à la crèche ou à l'assistante maternelle ? La réalité de la majorité des enfants occidentaux est bien celle d'une socialisation partagée entre divers milieux et l'on s'éloigne considérablement de l'image d'une relation exclusive avec la mère, sous-tendue par la théorie de l'attachement.

 

Dans notre équipe de Lausanne (7), nous avons filmé tous les trois mois (entre les âges de 3 et de 24 mois) une cinquantaine d'enfants dans diverses situations où ils étaient en relation soit avec leur mère, à la maison, soit avec leur éducatrice privilégiée ou leur assistante maternelle, sur leur lieu d'accueil. Nous avons noté l'intensité avec laquelle l'enfant cherchait à établir un contact avec l'adulte, soit par la proximité physique (ramper, appeler, pleurer jusqu'à ce que le contact soit établi), soit par le sourire ou les vocalises. Nous avons été surpris de constater que les initiatives en direction de la mère et de la personne d'accueil sont pratiquement équivalentes. Ceci illustre l'importance du lieu d'accueil, qui constitue bien un lieu de socialisation de l'enfant, où celui-ci manifeste des comportements d'attachement. Nous avons également trouvé que l'attachement à l'accueillante ne s'oppose pas à l'attachement à la mère. Bien au contraire, les enfants ayant une bonne relation avec les personnes d'accueil sont ceux qui ont une relation positive avec leurs parents. Preuve qu'il n'y a pas de compétition relationnelle entre les parents et les éducatrices ou les assistantes maternelles.

 

Une série d'études conduites aux Etats-Unis, dans les faubourgs défavorisés de grandes villes, ont permis de constater que la crèche constituait un avantage pour des enfants souvent délaissés et peu stimulés par leurs familles. Ainsi la fréquentation d'un lieu d'accueil peut s'avérer positive lorsque les conditions familiales ne sont pas optimales. Malgré l'importance d'un attachement de qualité avec les parents, mise en évidence par de nombreuses études, l'enfant dans la société moderne n'est plus limité à un unique creuset d'expériences relationnelles ; ainsi, lorsque l'un des milieux est défaillant du point de vue relationnel, l'autre peut prendre le relais, pour autant qu'il soit d'une certaine qualité. Ce constat rassurant nous incite à être vigilants quant à la garantie d'un certain niveau de qualité des lieux d'accueil pour les jeunes enfants.

 

Et que se passe-t-il plus tard ?

 

Les expériences d'attachement ne s'arrêtent évidemment pas avec l'enfance. M. Main (8) a été l'une des premières à décrire les caractéristiques de l'attachement chez l'adulte. Elle ne s'est pas intéressée aux comportements d'attachement de ceux-ci, comme c'était le cas pour l'enfant, mais à leurs représentations d'attachement, en se concentrant sur les productions narratives autobiographiques des adultes, lors d'un entretien clinique (l'« entretien d'attachement adulte »). De nombreuses études réalisées à la suite de ses travaux laissent supposer que, durant l'enfance, l'expérience d'une solidité suffisante de la relation, même lorsque des affects négatifs sont exprimés, garantirait à l'enfant (et plus tard à l'adolescent puis à l'adulte) une certaine capacité à connaître et à évoquer ses états mentaux et les inscrire dans une histoire cohérente de sa propre vie.

 

Ainsi, chez l'adolescent ou l'adulte, l'accès au monde intérieur, le monde des émotions, constituerait - comme chez le bébé - un facteur de sécurité, de « résilience », dans la mesure où il ouvre la possibilité de recherche de réconfort. Lors d'une étude conduite par notre équipe à Lausanne, nous avons interrogé plus de deux cents jeunes, dont une partie était des toxico-dépendants. Ces derniers rapportaient souvent une histoire d'abus et de mauvais traitements fréquemment associée à une attitude d'« exclusion défensive » - pour reprendre une expression de J. Bowlby, qui évoque précisément la difficulté à reconnaître ses propres émotions.

Cette attitude se trouvait à son tour liée à une revendication d'indépendance, une « autonomie compulsive » qui n'est pas sans rappeler le jeune enfant avec un attachement anxieux-évitant, manifestant une indépendance forcée.

 

Nous avons trouvé que cette exclusion défensive des émotions, à la suite des mauvais traitements dans l'enfance, constitue un facteur de risque de toxicomanie. Réciproquement, lorsqu'un certain accès aux émotions a pu être préservé en dépit de l'expérience de violence durant l'enfance, le risque de développer des comportements toxico-dépendants semblait réduit.

 

La caractéristique d'une relation positive est donc le partage des émotions grâce auquel l'enfant - ou l'adulte - acquerra cette certitude qu'il a bien un monde intérieur, que ce qu'il ressent est « partageable » avec les autres individus, donc qu'il a une subjectivité, et les autres également. L'accès au monde des émotions permettra à l'individu d'insérer émotions et affects dans un flux de pensée, dans une narration autobiographique, qui pourra donner sens aux événements, aux séparations, aux traumatismes, et qui peut-être l'aidera à se protéger contre les effets dévastateurs de ceux-ci. L'individu, explorateur de son propre monde interne, va pouvoir peu à peu auto-organiser sa pensée, gagner en autonomie émotionnelle.

A l'image de l'astronaute qui explore les régions les plus inhospitalières de l'univers mais dont la survie dépend du maintien d'un lien avec sa base, la théorie de l'attachement met ainsi en évidence qu'être autonome, être soi, ne signifie pas être sans liens.

 

BLAISE PIERRE HUMBERT pour www.scienceshumaines.com
       

NOTES

1.

H.F. Harlow, « The nature of love », American Psychologist, vol. XIII, 1958 ; J. Bowlby, « The nature of the child's tie to his mother », International Journal of Psychoanalysis, vol. XXXIX, 1958.


2.

J. Bowlby, Attachement et perte, rééd. Puf, 3 vol., 2002.


3.

M.D. Ainsworth et al., Patterns of Attachment: A psychological study of the strange situation, Hillsdale/Lawrence Erlbaum, 1978.


4.

M. Main et J. Solomon, « Discovery of an insecure disorganized/disoriented attachment pattern: Procedures, findings and implications for the classification of behavior », in T.B. Brazelton et M.W. Yogman (dir.), Affective Development in Infancy, Norwood/Ablex, 1986.


5.

L.A. Sroufe, « The coherence of individual development. Early care, attachment, and subsequent developmental issues », American Psychologist, vol. XXXIV, n° 10, octobre 1979.


6.

M.E. Lamb, « The development of mother-infant and father-infant attachments in the second year of life », Developmental Psychology, vol. XIII, 1977.


7.

B. Pierrehumbert, Le Premier Lien. Théorie de l'attachement, Odile Jacob, 2003.


8.

M. Main, N. Kaplan et J. Cassidy, « Security in infancy, childhood and adulthood: A move to the level of representation », in I. Bretherton et E. Waters (dir.), « Growing points of attachment. Theory and research », Monographs of the Society for Research in Child Development, vol. L, n° 1-2, 1985.

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11 mai 2013 6 11 /05 /mai /2013 11:21
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Question: Pourquoi avoir écrit un nouvel ouvrage sur la résilience ? Est-ce que tout n’était pas déjà dit ?
Le concept de résilience est entré très vite dans le langage courant. En gagnant en visibilité, il a perdu en exactitude, on trouve de plus en plus d'interprétations hasardeuses. Cette "boursouflure sémantique", qui consiste à simplifier pour rendre accessible, est une évolution normale, mais le terme nécessite d’être précisé, au fur et à mesure du temps et des livres qui l’évoquent.
 D'ailleurs, la demande est là : les gens sont en attente de précisions et d’explications sur une notion par laquelle ils se sentent concernés.
 
Pourquoi la résilience intéresse-t-elle autant ?  Est-ce qu’on souffre plus qu’avant ?
On ne souffre pas plus ou moins qu’avant, on souffre différemment. D’abord, parce qu’il n’y a pas deux souffrances qui se ressemblent, et pas de hiérarchies entre elles : on peut souffrir cruellement d’un mot de travers d’un proche, et traverser des catastrophes de façon plus sereine.
Ensuite, parce qu’en temps de guerre, l’exigence est portée sur le groupe. En temps de paix, c’est l’individu qui prime. Le centre de gravité s'est déplacé du groupe à l’individu, ce qui entraîne une exigence plus grande de chacun dans son épanouissement personnel.
 
Certes, mais tout le monde ne subit pas de traumatismes graves...
Il faut savoir qu’en dehors des guerres et des situations de violence physique ou sexuelle, il y a une autre forme de blessure, plus insidieuse et beaucoup plus fréquente : c’est l’isolement sensoriel, la carence affective qui naît d’un manque de tendresse d’un parent pour son enfant par exemple. Et cette souffrance-là est fréquente.
 
On a l'impression que, dans notre monde finalement assez protégé (pas de guerres, de violences...) on deviendrait finalement moins résistants à la souffrance ?
On est surtout plus attentifs à nos sensations, et aussi beaucoup plus vulnérables. Le monde humain est de moins en moins violent, mais le progrès social nous rend plus exposés. Les évolutions technologiques et culturelles tendent à favoriser l’immobilité et à effacer l’autre, à anéantir la relation. On est de plus en plus seuls.
 
Mais n'a-t-on pas parfois tendance à s’attacher à sa souffrance, qui devient une façon de se définir face aux autres ?
Si. Je pense que cette tendance provient de notre culture. Aujourd’hui, on encourage l’enfant blessé à faire une carrière de victime. Dans le traumatisme, il y a deux coups : le réel, c’est-à-dire ce qui a fait mal, et la représentation du réel, autrement dit l’idée que l’on s’en fait, sous le regard de l’autre. Si l’autre ne nous considère plus que comme une victime, comment sortir de cette peau ? J’ai connu un patient maltraité durant son enfance, à qui l’on avait toujours dit qu’il répèterait ce schéma sur ses enfants. Du coup, le simple fait de tomber amoureux le terrifiait !
 
La résilience est-elle possible pour tout le monde ?
Ce qui est clair, c’est que face à la souffrance, on a toujours deux possibilités : se laisser abattre, ou se battre. Ce qui va changer d'une personne à l'autre, ce sont les bagages qu’aura l’individu pour rebondir, sa construction psychique, et la culture dans laquelle il baigne, qui favorisera ou ralentira le processus de résilience.
 
Nous ne sommes donc pas tous égaux... 
Non. Mais attention, ce n’est surtout pas une question d’acquis ou d’inné, mais d'histoire personnelle. Ce qui donne la force d’affronter, c’est la confiance développée avant le traumatisme : un enfant qui a souffert d’un manque affectif de ses parents réagira plus vivement, car l’événement traumatisant rouvrira une blessure.
 
Comment peut agir l’entourage pour favoriser la résilience ?
Lorsqu'on vit un traumatisme (décès, violence sexuelle...), on se sent comme un épouvantail, effacé de la condition humaine. La réalité est trop dure à regarder, alors on se vide de soi-même, on se coupe de nos sensations, un peu comme une enveloppe vide. Si autour de moi je ressens de la solidarité affective, je réintègre peu à peu ma place d’être humain.
Offrir une tasse de café, parler à l’autre normalement, sourire... Tout cela passe par des petites choses banales pour quelqu’un qui vit normalement, mais d’un réconfort immense pour celui qui souffre.

On parle des proches, mais on doit aussi vivre avec le responsable de notre souffrance...
Oui, c’est l’angle nouveau que j’aborde dans cet ouvrage. J’ai voulu regarder du côté de ceux qui infligent la souffrance. J’ai cherché à comprendre comment et pourquoi ces hommes ont pu en arriver à commettre de telles horreurs, qu’il s’agisse d’attentats, de génocides...
Ma conclusion : ce sont des "pervers" ou des "pervertis". Pour les premiers, l’autre n’a jamais existé : ils sont restés au stade du nouveau-né, pour qui l’autre - la mère en l’occurrence - n’existe que pour le nourrir. Les seconds, les "pervertis", vivent dans deux mondes : un monde perverti, fait de cruauté, et un monde où il rentrent chez eux embrasser leurs enfants et aimer leur femme...
 
Mais dans les deux cas, peut-on considérer que ces hommes sont des monstres ?
Non, loin de là. Ce sont même des individus...anormalement normaux. Parce qu'être normal, c’est tout déployer pour s’intégrer à une masse. Ce désir d’appartenance fait naître un désir d’obéissance : on est prêt à tout pour satisfaire son groupe. Plus rien ne compte, sauf soi et le groupe auquel on veut s'intégrer. C’était le raisonnement des nazis pour qui, dans une obéissance totale à Hitler, tous ceux qui n’étaient pas aryens n’étaient rien. Les actes terrosristes de nos jours s'expliquent de la même manière.
 
Faut-il mettre un mouchoir sur sa souffrance pour la surmonter ?
Non, se mettre des œillères reviendrait à entrer dans le déni, qui bloque l’évolution. Il faut parvenir à ne pas se considérer comme une "victime", mais comme une "blessée de l’âme". Dans "victime", il y a quelque chose de figé : on démissionne, on se laisse abattre. Se considérer plutôt comme une "blessée de l’âme", c’est reconnaître qu’il y a eu un coup, mais qu’il y aura un "après-coup".
 
Finalement, la résilience, n'est-ce pas juste une façon de "faire avec" la souffrance ?
La résilience, ce n’est pas "faire avec", c’est "faire de". Tirer quelque chose de sa souffrance, et ne pas s’en accommoder. D’une épreuve peut naître le meilleur : on peut réussir à extraire d’un événement traumatisant un engagement politique, psychologique, ou encore artistique... D’ailleurs, on remarque qu’il y a un nombre incroyablement élevé d’artistes, d’écrivains, de psychiatres, chez les individus résilients.
 
Et le responsable de notre souffrance, qu'est-ce qu'on en fait ?
On observe souvent chez les victimes de catastrophes naturelles la naissance d’une fascination pour la cause du trauma : l’inondation, l’ouragan, le tsunami... C’est pareil quand le "coupable" est un voisin, une personne de l’entourage, ou un inconnu. La personne blessée va chercher à comprendre, à analyser, à trouver du sens à l’intention de l’autre. La victime devient spécialiste de l’agresseur. Cette "rage de comprendre" est comme un souffle de vie après le chaos.
 
Comment se déroule le passage de la souffrance à l'apaisement ?
Après un traumatisme, on ressasse, et la tristesse persiste. La rage de comprendre est une façon de métamorphoser la blessure. Dans la recherche d’explication va naître une vraie satisfaction : satisfaction de comprendre, satisfaction de réparer sa souffrance. La résilience abrite un drôle de couple, fait de tristesse et de plaisir.
Et en cherchant à comprendre, on se protège car on a moins peur de ce que l’on maîtrise ! En plus, l’énergie que l’on va déployer pour analyser empêche les réactions de vengeance. Or, se venger, c’est se soumettre. Pas s'apaiser. Seule la compréhension -qui n'est pas l'excuse !- peut apaiser.
 
Mais la souffrance ne disparaît pas d'un seul coup...
Bien sûr. Ce qui fait mal, après un traumatisme, c’est le réel, le souvenir, qui cognent le blessé. Certaines cultures, certaines familles contraignent au silence pour éviter cela. Sans compter que certaines situations paraissent "inracontables" pour celui qui les vit, par peur de blesser, d’être incompris ou rejeté.
 
Alors comment éviter de s'enfermer dans ses souvenirs ?
Il faut extérioriser par le langage. D’une façon plus générale, on parle de "tercérisation". Ce mot un peu barbare regroupe tous les procédés qui permettent d’éviter un affrontement entre le réel et le blessé, grâce au détour par un tiers. Ce tiers peut être la mentalisation, qui consiste à refaire son histoire autrement, à remanier les faits ; l’esthétisation, qui transforme la souffrance en beauté et donne naissance à de véritables œuvres d’art ; ou même l’humour : dégager les côtés ironiques ou insolites d’une situation permet de changer d’angle de vue sur l’événement, le temps d’un sourire ou d’un clin d’œil complice... C'est ainsi que l'on fait face nos épreuves des forces de vie. En tout cas, nous avons tous intérêt à essayer !
 

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11 mai 2013 6 11 /05 /mai /2013 06:28

Une infirmière australienne en soins palliatifs a consigné dans un livre les cinq regrets les plus récurrents formulés par ses patients en fin de vie.

  

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Bronnie Ware accompagne depuis de nombreuses années les malades en fin de vie. En travaillant, elle s’est rendue compte que les patients exprimaient souvent les mêmes regrets alors qu’ils approchaient de la fin. Elle en a tiré de sages enseignements qu’elle a consigné dans un livre intitulé « Les regrets des personnes mourantes ». The Guardian rapporte son analyse.

 

-1 : J’aurais aimé avoir le courage de vivre ma vie comme je l’entendais, et non la vie que les autres voulaient pour moi 

 

"C’était le regret le plus courant. Quand les gens réalisent que leur vie est presque finie, ils portent un regard clairvoyant sur leur passé, et ils voient alors combien de rêves ils n’ont finalement pas réalisé. La plupart des gens n'ont pas accompli la moitié de leurs rêves, et sont morts en sachant que cela était dû aux choix qu’ils avaient fait ou non. La santé est une liberté dont bien peu de gens ont conscience jusqu’à ce qu’ils n’en disposent plus ».

 

-2 : J’aurais aimé ne pas m’acharner autant dans le travail

 

"Ce souhait a émané de tous les patients masculins que j’ai soignés. Ils regrettent de ne pas avoir étés plus là durant la jeunesse de leurs enfants ou auprès de leur conjoint. Les femmes évoquent aussi ce regret, mais pour une bonne partie de la vieille génération, beaucoup de mes patientes étaient encore à la maison ».

 

-3 : J’aurais aimé avoir le courage de dire mes sentiments

 

" Beaucoup de gens taisent leurs sentiments afin d’éviter le conflit avec les autres. En résulte qu’ils s’installent dans une existence médiocre et ne deviennent jamais ce qu’ils auraient pu être. A cause de cela, beaucoup d’entre eux développent des maladies liées à leur amertume et leurs ressentiments. »

 

-4 : J’aurais aimé rester en contact avec mes amis

 

" Souvent, les patients ne réalisent pas tout ce que peuvent leur apporter leurs vieux amis jusqu’aux dernières semaines de leur existence. Quand ils s’en rendent compte, il est souvent trop tard pour retrouver leur trace. Souvent, certains sont tellement pris par leur propre existence qu’ils ont laissé filer de précieux amis au fil des années. Beaucoup regrettent de ne pas avoir donné à leurs amis le temps qu’ils méritaient ».

 

-5 : J’aurais aimé m’autoriser à être plus heureux

 

"C’est un regret étrangement récurrent. Beaucoup ne se sont pas rendus compte durant leur vie que la joie est un choix. Ils sont restés rivés à leur comportement habituel et leurs habitudes. Ce que l’on appelle « le confort » de la familiarité a éteint leurs émotions et leur vie physique. La peur du changement leur a fait prétendre qu’ils étaient heureux ainsi, alors qu’au fond, ils rêveraient de pouvoir encore rire ou faire des bêtises dans leurs vies ».

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