8 septembre 2014 1 08 /09 /septembre /2014 14:08

Ils sont entre dix et quinze mille chaque année en France, jeunes ou moins jeunes, qui mettent fin à leurs jours. Et qui laissent derrière eux des parents, des enfants, des amours, des amis, des frères et soeurs, des collègues, effarés de n’avoir pas su, pas vu, pas compris, pas pu empêcher… Un suicide est toujours, pour ceux qui restent, le début d’un parcours long et douloureux, au cours duquel toutes les étapes du deuil, déjà si difficiles à vivre, s’alourdissent de sensations complexes, provoquées par cette disparition « pas comme les autres ». Enquête, et témoignages des proches d’Alexandre, 19 ans, disparu il y a deux ans.

 

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Le suicide met d’abord les proches en état de choc : comme pour un accident, la mort arrive sans prévenir et sans que l’on ait pu s’y préparer. En quelques instants, elle ravage tout et arrache chacun à sa vie du moment pour le précipiter dans une réalité terrible. À cette violence s’ajoutent le plus souvent une foule de « détails » concrets effroyables (la moitié des suicides ont lieu dans la maison et sont découverts par un proche, observe le psychiatre Christophe Fauré) et une enquête de police, obligatoire en cas de mort violente, qui vient elle aussi augmenter l’horreur de la situation. « Même si elles sont menées avec tact, ces investigations sont vécues par beaucoup de proches comme une agression supplémentaire », explique Christophe Fauré. La quête des familles, qui cherchent désespérément des indices dans les affaires du disparu, dure bien plus longtemps que l’enquête officielle. Qu’il ait ou pas laissé des explications ne change pas grand-chose : elles espèrent, pendant des années parfois, trouver des réponses introuvables. « C’est un long travail que d’accepter, finalement, de ne pas savoir », constate le psychiatre.

 

De la sidération à la colère

 

Une fois les premiers jours de sidération passés vient le temps de la colère, particulièrement compliquée à gérer. Comment s’emporter contre celui que l’on pleure ? Et puisque celui qui tue et celui qui est tué se confondent, qui peut-on haïr ? « Parfois, on retourne la colère contre soi, ou contre un tiers, parce que c’est moins douloureux », poursuit Christophe Fauré. D’autant que les proches ont le plus souvent à se débattre, aussi, avec un sentiment de culpabilité très complexe : il y a, bien sûr, la certitude de ne pas avoir été capable d’empêcher l’irréparable. Mais il arrive fréquemment que le suicide survienne après une longue période de malaise, qui a mis tout l’entourage à rude épreuve. Celui-ci peut alors se sentir aussi, d’une certaine manière, soulagé que « ce soit terminé » et coupable d’être soulagé. Parfois même honteux : si l’Église ne refuse plus d’enterrer les suicidés, mettre fin à ses jours a été longtemps, dans bien des cultures, un acte répréhensible dont les familles devaient supporter l’opprobre…

 

Briser le silence

 

Pour toutes ces raisons, faire le deuil de quelqu’un qui s’est suicidé est douloureux. Au coeur de leur souffrance, ceux qui restent ont souvent l’impression que personne, à part celui qu’ils pleurent, ne pourrait comprendre ce qu’ils endurent. Au point de renoncer à demander de l’aide, et même à en parler. Pourtant, la parole est un outil formidable et indispensable pour aller mieux. Des spécialistes, comme Christophe Fauré ou le psychiatre et psychanalyste Michel Hanus (auteur du Deuil après suicide in Études sur la mort n° 127 - L’Esprit du temps, 2005), se sont penchés sur ces deuils compliqués et ont appris à accompagner. Les associations proposent, elles aussi, un soutien et un espace de parole précieux. Mais si les parents, les conjoints et les enfants osent de plus en plus demander secours pour avancer dans leur deuil, les frères et soeurs, les amis et les collègues sont moins souvent accompagnés, et souffrent d’un isolement dont ils n’osent pas parler. Comme si leur douleur n’était pas aussi légitime. Pourtant, tous ceux qui ont fait le chemin le savent : c’est avec une aide appropriée et du temps que le deuil, même celui-là, se fait. Alors, la douleur finit par s’adoucir, et la vie redevient possible. Et belle, parfois.

 

La vie sans Alexandre

 

Alexandre avait 19 ans. Étudiant en électrotechnique, il vivait depuis deux ans une histoire d’amour houleuse et compliquée. Un dimanche après-midi de février 2007, il s’est pendu dans la chambre de ses parents. Quand son père l’a trouvé, il était dans le coma. Il est mort quatre jours plus tard, sans avoir repris connaissance. Ses parents, sa meilleure amie et sa soeur ont accepté de nous en parler.

 

Aurélie, sa grande soeur :

 

« C’est une énorme remise en question »

« Je ne savais pas que j’aimais mon frère à ce point-là. Je le découvre au fil de son absence. Mais je suis en rage contre lui aussi, parce qu’il nous a tous embarqués dans cet enfer. Sa mort est d’autant plus violente qu’il se l’est infligée, à lui et à nous… Depuis, tout est surréaliste. Six mois après la mort d’Alex, je me suis aperçue que j’étais enceinte de mon deuxième enfant. J’ai beaucoup pleuré, et j’étais inquiète pour ce bébé. Lui et son frère aîné vivent dans un deuil permanent. C’est comme si mes fils étaient la seule “vie” de cette famille; c’est lourd, pour eux. On est là, tous ensemble, mais chacun vit son deuil de son côté et avance comme il le peut. Mon mari, lui, refuse de parler de tout ça. Je respecte son silence, je sais qu’il lui faut du temps. Je prends soin de mes parents, du mieux que je peux. J’essaie de sortir maman de là, tout en sachant que ce n’est pas possible. Mais je ne m’imagine pas les laisser tant qu’ils ne peuvent pas tenir seuls. Et je ravale mon chagrin, parce qu’il faut avancer. J’ai été suivie par un psy jusqu’à mon accouchement. Je sais que je devrai y retourner, à un moment ou à un autre. On se disputait beaucoup avec Alex. Je n’en parle jamais, parce que c’est personnel, mais un jour, quelqu’un m’a dit : “Si tu avais été plus gentille avec ton frère…” J’espère que je n’y suis pour rien, mais comment en être sûre? C’est une énorme remise en question. Je crois qu’il va me falloir encore du temps pour pouvoir avancer. Beaucoup de temps. »

 

Dominique, son père :

 

« Je me cache pour pleurer »

« Je suis sûr que le jour où c’est arrivé, Alex espérait qu’on pourrait le sauver. Mais je l’ai trouvé trop tard. Depuis, j’ai dans la tête cette image atroce. Elle revient par flashs, nuit et jour. Je me repasse les événements en essayant de savoir comment j’aurais dû faire pour que cela n’arrive pas. On se pose des questions en boucle. Et on n’a pas les réponses… À l’enterrement d’Alex, l’église était pleine. Je n’aurais jamais pensé qu’autant de gens l’aimaient. Lui non plus, si ça se trouve. J’ai découvert toute une partie de sa vie que je ne connaissais pas. J’ai découvert la haine, aussi, pour cette fille qui l’a rendu fou de douleur. C’est un sentiment nouveau pour moi, et irréversible, avec lequel je vais devoir vivre jusqu’à la fin de mes jours! À l’hôpital, nous avons rencontré un psy qui nous a dirigés vers l’association d’aide aux “endeuillés” Phare. J’y suis allé sans conviction, surtout pour accompagner ma femme. Mais cela m’a fait beaucoup de bien. En partageant avec d’autres parents, on se sent moins seuls, on apprend de leur expérience. Cela n’empêche pas que ce soit très dur. J’arrive à me contenir en famille, mais je me cache pour pleurer. Beaucoup de couples cassent; nous, on tient le coup. On parle beaucoup d’Alex, rarement de notre chagrin. Pour en dire quoi ? Je ne sais pas si un jour j’accepterai. J’y pense tout le temps. La seule chose qui me fait un peu de bien, c’est de savoir que les organes de mon fils ont servi à sauver une vie. Et de voir grandir mes petits-fils. Mais sans leur oncle… »

 

Michèle, sa mère :

 

« Je passe mon temps dans les “si” et les “pourquoi” »

« Jamais je n’aurais imaginé vivre un tel drame. On ne donne pas la vie à un enfant pour qu’il n’en veuille plus. Avec Alex, j’étais une mère très protectrice. Trop, sans doute. Il a grandi dans un monde où l’amour ne peut pas faire mal. Le jour où il a fait cela, j’ai vu qu’il n’allait pas bien. Quand il est monté à l’étage, j’aurais dû le suivre, aller parler avec lui. Mais je ne voulais pas l’accaparer, l’étouffer… On a fait tout ce qu’on a pu, mais on a été impuissants. Je passe mon temps dans les “si” et dans les “pourquoi”. Il savait qu’on l’aimait et qu’il pouvait compter sur nous à cent pour cent. Mais on ne saura jamais ce qui s’est passé exactement ce jour-là : il n’a rien laissé pour expliquer… Depuis, c’est une torture incessante. Il ne pouvait pas imaginer qu’il nous mettrait dans une telle douleur. J’ai voulu prendre sur moi, mais, au printemps dernier, mon corps a lâché : j’ai fait une crise d’épilepsie. C’est difficile de tenir à l’extérieur quand on est détruite à l’intérieur. Il m’a fallu six ou sept mois pour réaliser qu’Alex ne reviendrait pas. Jamais. Alors j’ai compris que je devais prendre mon temps, pour m’habituer à cette nouvelle vie sans lui. C’est comme cela : il n’est plus là. Tout est incroyablement dur. Rien ne console, même si nous sommes très soutenus. Je sais pourtant que je vais arriver à traverser l’épreuve. Je vais moins mal. Je suis submergée, mais je ne me noie pas. J’avance dans mon deuil, pas à pas. Mais je suis amputée de lui. À vie. »

 

Priscilla, sa meilleure amie :

 

« Ça me met tellement en colère, parfois »

« Alex était mon meilleur ami. Mon seul ami même, quand j’y pense. Il n’y a personne d’autre dont je sois aussi intime. On se parlait pratiquement tous les jours. Et il ne parlait presque que de cette fille : elle le rendait malheureux, tout le temps… J’ai souvent réussi à lui ouvrir les yeux, mais il finissait toujours par retomber dans ses griffes. Une fois déjà, il s’était tailladé le poignet. Je crois que je suis la seule à le savoir. On avait discuté des heures et des heures, et il m’avait promis de ne jamais recommencer, et de m’appeler en cas d’urgence. Il ne l’a jamais fait. Il est parti comme cela, sans rien me dire. Et depuis, tout s’est arrêté. Ça me met tellement en colère, parfois… J’ai décroché de mes études de médecine. Il y a trop de choses qui se bousculent dans ma tête, je n’arrive plus à me concentrer. C’est comme si tout ce que je savais avait disparu. J’essaie de reprendre le cours de ma vie, mais la douleur est trop intense. La dernière fois que j’ai vu Alex, il m’a serrée très fort dans ses bras. Bien plus fort que d’habitude. Ce souvenir ne me quitte pas. Je me demande si c’était un signe que je n’ai pas compris. Je sais que je devrais en parler à mon médecin, mais je n’y arrive pas. Je ne pense pas que quelqu’un puisse m’aider. Je n’étais ni la petite amie d’Alex ni quelqu’un de sa famille. Pourtant, il me manque énormément. Même mon amoureux, je crois qu’il ne comprend pas que je puisse autant souffrir de l’absence d’Alex… Ce qui me fait le plus mal est de n’avoir eu ni le temps ni le droit de lui dire au revoir. »

 

Où trouver de l'aide ?

 

L’association Vivre son deuil a publié un livret en collaboration avec le psychiatre et psychanalyste Michel Hanus, pour aider les personnes endeuillées à la suite d’un suicide : il est téléchargeable gratuitement sur www.deuilapressuicide.fr. Elle propose aussi un accompagnement et des groupes de parole partout en France : vivresondeuil.asso.fr et 01 42 08 11 16.

Le site Traverser son deuil, conçu par le psychiatre Christophe Fauré, propose aussi un soutien spécifique, avec des informations pratiques (démarches à accomplir, associations…) et, première sur Internet, un véritable accompagnement sur la durée : traverserledeuil.com.

L’association Phare accueille plus spécialement les parents d’adolescents : phare.org et 08 10 81 09 87.

 

  Source: Valérie Péronnet pour Psychologies.com

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18 juillet 2014 5 18 /07 /juillet /2014 12:58

Bien connus des internautes, les trolls sont de véritables trouble-fête. Au Canada, une étude s'est efforcée de cerner leur profil psychologique. Résultat, ce sont des individus "sadiques", "psychopathes" et "machiavéliques", mais qui cherchent à s'amuser.

 

 

Ils sont parmi nous. Ils sont tapis dans l'ombre, attendant le moment propice pour vous sauter à la gorge. Ils ne vous pardonnent rien et prennent un malin plaisir à saboter la conversation. Vous les aurez peut-être reconnus : "ils", ce sont les trolls du net, ces individus qui passent leur temps à alimenter des polémiques en tout genre sur la toile pour leur propre divertissement.

 

Si l'on vous parle aujourd'hui des trolls, c'est parce que ces derniers ont fait l'objet d'une étude canadienne tout à fait intéressante. Baptisée "les trolls veulent juste s'amuser", l'analyse conduite par Erin E. Buckels, Paul D. Trapnell et Delroy L. Paulhus, revient sur la psychologie de ces curieux personnages ainsi que les raisons les poussant à jouer les trouble-fête.

 

D'après les trois universitaires, ceux qui ont une telle activité sur Internet ont une certaine propension au "sadisme", à la "psychopathie" et au "machiavélisme", lit-on dans le résumé. Rien d'étonnant, dans la mesure où le "trolling" est présenté "comme un comportement trompeur, destructif ou disruptif dans le contexte social d'Internet, et n'ayant aucun but apparent".

 

 

Bien sûr, les travaux des trois Canadiennes ne surprendront pas les vieux briscards du web. Ces derniers ont eu largement le temps de cerner le profil-type du troll à force de les croiser sur les forums, dans les jeux vidéo, au sein des salons de discussion ou en bas des articles de presse ou de blog. Cependant, l'étude vient confirmer ce que l'empirisme avait déjà permis de deviner.

 

Mais selon les trois chercheuses, les trolls ne sont pas nécessairement poussés par la volonté d'être désagréable ou blessant, mais plutôt par la perspective de passer un bon moment. Cela étant, tous sont loin d'apprécier les activités des trolls. S'ils ne sont pas forcément très nocifs, ils poseraient parfois suffisamment de difficultés pour inciter les gérants de sites à se montrer de plus en plus strict.

 

Lors du festival texan SXSW, le directeur de la publication à Gawker, se lamentait de la médiocrité de certaines interventions. "Les trolls et les spammeurs ne sont pas le problème, on peut les gérer avec force et brutalité. La vraie tragédie, c’est le triomphe de la médiocrité. À la fin des années 90, on pensait que l’on pourrait capturer l’intelligence du public. Ce n’est pas ce qu’il s’est passé".

 

 

Du côté de la presse en ligne, certains médias sont de plus en plus tentés d'interdire ll'usage des pseudonymes afin d'obliger les internautes à assumer leurs écrits sous leur véritable identité (à supposer, bien sûr, qu'ils livrent la vraie...). On pense par exemple au Huffington Post, qui a envisagé cette hypothèse l'été dernier dans le but de civiliser les commentaires.

 

Les trolls finiront-ils par disparaître un jour ? Rien n'est moins sûr. Le réseau semble constituer un terrain propice pour ces derniers (Internet n'est-il pas l'empire de la méchanceté, à en croire Frédéric Beigbeder ?). Par ailleurs, une étude menée en Chine avait d'ailleurs avancé que la colère était un sentiment qui se propageait plus rapidement sur les réseaux sociaux que les autres sentiments.

 

En attendant de savoir si les trolls se calmeront un jour, que faire ? Appliquer les bonnes vieilles recettes, diront certains "Keep calm and don't feed the troll". Autrement dit : restez calme et ne rentrez pas dans son jeu.


http://www.numerama.com/

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28 juin 2014 6 28 /06 /juin /2014 17:58

Selon une étude récente*, 86 % des Français se déclarent favorables à la légalisation de l'euthanasie, perçue comme compassionnelle et cohérente avec le droit de chacun de disposer de sa vie. Mais, dès lors que l’on entre dans le vif du sujet, les certitudes s’effacent, tant il est difficile, individuellement et collectivement, de négocier avec l’interdit de tuer. Comment penser l’impensable ?

 

* Sondage Ifop pour Le Pèlerin en octobre 2012

 

 

Pourquoi vouloir choisir sa mort ?

 

Le retour du débat sur l’euthanasie pourrait laisser croire à la montée d’une aspiration collective, résultant de la « tendance de nos sociétés à considérer la vieillesse comme une maladie dont on peut se soustraire par seulement deux traitements : la DHEA (déhydroépiandrostérone, réputée pour ses effets ralentissant le vieillissement) pour commencer, l’euthanasie pour en finir », comme le déplore le philosophe LucFerry. Mais selon Marie de Hennezel, qui a travaillé pendant dix ans comme psychologue dans la première unité de soins palliatifs créée en France, « la demande d’euthanasie n’existe pas chez les patients, ou alors de manière rarissime. Vouloir choisir sa mort, l’heure et la manière, est une aspiration de “bien portant”, qui ne parvient pas à se projeter dans un avenir qui lui fait peur ».

 

Si de nombreux soignants affirment avoir reçu des « demandes d’en finir », « celles-ci émanent pour la plupart de personnes dont la douleur est mal traitée et qui se sentent abandonnées par la médecine », affirme Marie de Hennezel. Elles tendent à disparaître lorsque les souffrances physique et morale du patient sont soulagées. « Il existe cependant des volontés de mourir qui résistent aux soins palliatifs », assure le sociologue Philippe Bataille. Membre du Centre d’éthique clinique de l’hôpital Cochin, à Paris, il a côtoyé pendant des années le drame de personnes incurables, emmurées dans le handicap, ou de proches sidérés devant leur enfant en état de mort cérébrale. « Certaines questionnent le sens de cette non-vie qu’elles n’en peuvent plus d’endurer, explique-t-il. Ne pas vouloir accorder “une aide médicale à s’éteindre” à ces demandes conduit à l’insoutenable. » « Au nom de quoi voudrait-on obliger des malades à aller au bout de leur agonie ? interroge Martin Winckler, médecin et écrivain. Au nom de quoi s’opposer à la décision de personnes incurables qui souhaitent, en conscience, mettre fin à leurs jours avant de connaître la souffrance et la déchéance ? » On parle alors de « suicide assisté », par injection létale ou délivrance d’un poison que le patient boit seul, comme aux Pays-Bas, en Belgique ou en Suisse. « Des études menées dans ces pays montrent que les candidats sont le plus souvent des hommes, non croyants, qui jusque-là ont maîtrisé leur existence », constate Martin Winckler. Ce geste est vécu comme un ultime acte de liberté.

 

Qu'est-ce qu'une mort digne ?

 

Quelle que soit leur motivation, ces demandes appellent une réponse. Avant d’envisager d’y accéder, il convient de s’interroger : quelles conditions offre-t-on aux mourants pour que ceux-ci leur préfèrent la mort ? Où est la « dignité » à laquelle se réfère François Hollande : dans une fin de vie entourée jusqu’au bout, ou dans la possibilité de tirer sa révérence avant l’insupportable ? Marie-Frédérique Bacqué, psychologue spécialiste du deuil, cite les critères d’indignité exprimés par les patients : « Beaucoup redoutent l’extrême dépendance et la dégradation physique ou mentale. » À l’opposé, « la bonne mort » est celle dans laquelle on peut jouer un rôle, conserver un corps intègre, choisir le moment.

 

La dignité est-elle le seul bon argument ? « Le problème, observe Éric Fourneret, philosophe et membre de la mission Sicard, c’est qu’il est brandi aussi bien pour justifier l’euthanasie que pour s’y opposer. Si l’on considère, comme les tenants de la légalisation, qu’elle est une affaire subjective, alors pourquoi ne pas accepter le lancer de nains ? Et si l’on estime qu’elle est inaltérable, comme les partisans du non, alors on répond à un appel au secours par des grands principes, et l’on ne se met pas à l’écoute de ce que le patient exprime. »

Ramenant le débat sur la possibilité qu’offre la loi Leonetti de rédiger des directives anticipées avant de ne plus être en mesure d’exprimer sa volonté, Philippe Bataille estime que l’« on doit entendre les limites que se donne une personne. Il y a des patients qui ne consentent plus aux soins donnés. Or, parce que la loi est méconnue ou parce que certains médecins sont mal à l’aise devant des situations qu’ils ont contribué à produire par leur technicité, trop de patients se retrouvent encore dans l’exacte situation qu’ils voulaient éviter » . 

 

Quels risques y a-t-il à légaliser l'euthanasie ?

 

Michela Marzano, philosophe, enseigne l’éthique médicale à l’université Paris-V-Descartes. Elle a souffert d’anorexie de longues années. « Au plus profond de ma maladie, j’ai voulu en finir, confie-t-elle. J’ai demandé leur aide à des amis médecins, qui ont refusé. Maintenant que j’en suis sortie, je m’interroge : à quel point les perfusions que l’on impose à des anorexiques en danger de mort peuvent-elles être considérées comme de l’acharnement thérapeutique ? La souffrance morale est-elle un critère justifiant l’euthanasie ? Quel est le seuil à partir duquel on peut répondre favorablement à la volonté de mourir d’un patient ? »

 

Et comment définir des critères sans mettre en danger les plus vulnérables, ceux qui ne sont plus en mesure d’exprimer leur volonté ? « Une grande majorité des plus de 75 ans est opposée à l’euthanasie, ils se sentent menacés », révèle Marie de Hennezel, citant une étude dirigée par la docteure Véronique Fournier, du Centre d’éthique clinique de l’hôpital Cochin, en octobre 2011. Cette pratique, estime-t-elle, doit rester une transgression de la loi. Celle-ci, actuellement, permet aux médecins de soulager la douleur, au risque que la sédation provoque le décès – c’est le fameux « double effet », où la mort survient dans une logique de soin, et non de meurtre –, tandis que la justice sait faire preuve de tolérance dans des cas extrêmes d’euthanasie compassionnelle. Selon Éric Fourneret, « légaliser la pratique risque d’annuler le questionnement éthique. En Belgique, où elle est autorisée, parmi les demandeurs d’euthanasie, seule une personne sur deux s’est vu proposer des soins palliatifs. N’est-ce pas un peu hâtif ? » Cela dit, « ne pas vouloir légaliser, c’est condamner à la violence et à la clandestinité ceux dont la volonté est de s’éteindre au moment de leur choix, prévient Martin Winckler. De même qu’il y a toujours des avortements malgré la contraception, l’euthanasie ne disparaîtra pas avec les soins palliatifs. Il vaut mieux que la pratique soit transparente et encadrée, à la fois pour ceux qui souffrent en silence et pour ceux qui poussent la seringue trop vite ».

 

Qui peut donner la mort ?

 

« Ce que je trouve gravissime, c’est que pour satisfaire une demande minoritaire, on veuille changer une loi qui protège les médecins, les patients et les familles de leurs pulsions mortifères », s’insurge Marie de Hennezel. Elle confie s’interroger sur les motivations de ces bénévoles, dans les associations suisses, qui préparent et tendent aux candidats au suicide assisté la potion létale : « Quelle est la part d’altruisme ? La part de perversion ? » « Qui peut donner la mort ? Là n’est pas la question ! s’agace Martin Winckler. On peut aussi envisager, si tel est son choix, que le patient puisse disposer d’une perfusion autocommandée à l’aide d’une pompe, et partir au moment où il le désire », cela dans l’hypothèse où il serait encore en mesure de le faire.

 

Avant de devenir psychothérapeute, Marie-Gabrielle Héril a accompagné sa grand-mère dans une agonie interminable. « Elle vivait depuis plusieurs jours ses derniers soubresauts, inconsciente. Ses râles étaient incessants. Épuisée, je suis arrivée à ce moment où l’on souhaite la mort comme un soulagement. Mais comment assumer de la demander ? J’ai simplement pu dire à l’infirmière : “Il faut que cela s’arrête.” Je l’ai vue se tourner vers le médecin. Nous nous regardions tous les trois. Le médecin est parti vers la pharmacie. C’est à ce moment-là que ma grand-mère s’est éteinte. J’aime penser qu’elle a voulu m’épargner la culpabilité d’avoir provoqué sa mort. »

 

Issu d’une famille juive oranaise, le psychanalyste Bernard-Élie Torgemen dit appartenir à une culture dans laquelle on accompagne la mort. « Tout petit, j’ai vu les hommes de ma famille parler au mourant, chanter, psalmodier, accorder leurs respirations à la sienne et dire une prière au moment du départ. » Porté par sa tradition, Bernard-Élie Torgemen revendique d’avoir « plusieurs fois poussé la seringue ». « On préparait les choses en amont. Je voyais le malade pendant plusieurs mois. Je promettais d’être là au moment voulu. Et puis il y avait un appel, de sa part ou de la famille. La morphine était fournie par des internes... » Comment se sent-il d’avoir donné la mort ? « Bien, parce que j’ai accompli un acte de frère humain. Euthanasier n’est pas tuer. La mort est là, inéluctable. Il s’agit juste d’adoucir l’ultime passage. » 

 

Le deuil des proches est-il facilité ?

 

Une étude parue aux Pays-Bas (« Effects of euthanasia on the bereaved family and friends » de N.B. Swarte et al., British Medical Journal, 2003). compare les deuils après euthanasie et mort naturelle. Elle établit que les symptômes de stress post-traumatiques chez les endeuillés sont moins fréquents dans le premier cas. « Lorsque la mort est discutée entre le patient, la famille et les médecins, la fin de vie et le deuil se passent mieux, atteste Marie-Frédérique Bacqué. Mais faut-il attendre les demandes d’euthanasie pour avoir un dialogue sur la fin de vie ? »

 

Qu’elle provienne d’un malade ou de son entourage proche, la demande d’en finir s’accompagne d’une forte culpabilité, rappelle la psychologue. Une étude plus récente (« Death by request in Switzerland » de B. Wagner, J. Müller et A. Maercker, European Psychiatry, octobre 2012). s’est penchée sur les complications du deuil pour les témoins du suicide assisté. « Un quart des personnes concernées doivent suivre une thérapie », rapporte l’auteure, Birgit Wagner, chercheuse à l’université de Zurich, en Suisse. Est-ce d’avoir consenti à l’impensable ? De n’être pas intervenu pour l’empêcher ? Y avait-il une autre solution ? A-t-on pris le temps de se séparer, de se dire au revoir, de se quitter apaisés ? « Il faut faire le travail de mourir bien avant que la mort se présente. Réintroduire du rituel, du symbole, conclut Marie-Frédérique Bacqué. Sans quoi l’euthanasie risque d’être une fuite en avant. » 

 

Pour aller plus loin

 

En souvenir d’André de Martin Winckler. Dans un futur proche où l’euthanasie serait autorisée, un médecin accompagne les dernières heures de candidats au suicide assisté (POL, 2012).

À la vie, à la mort. Euthanasie : le grand malentendu de Philippe Bataille. Face au réel de ces situations de souffrance extrême, le lecteur est invité à revoir ses certitudes (Autrement, 2012).

Choisir sa mort, les débats de l’euthanasie d’Éric Fourneret. Comment penser l’euthanasie sans retomber dans l’éternelle opposition pour/contre ? Les réponses d’un philosophe (PUF-Le Monde, 2012). 

 

Euthanasie : ce que dit la loi

 

L’arrêt des traitements : La loi du 22 avril 2005, dite loi Leonetti sur la fin de vie, interdit l’« obstination déraisonnable » (acharnement thérapeutique) et reconnaît au patient le droit de s’opposer à tout traitement, y compris l’alimentation et l’hydratation artificielles.

 

La sédation terminale : Dans les cas de phase avancée ou terminale d’une maladie incurable, la loi Leonetti précise les conditions d’utilisation d’antalgiques qui peuvent avoir pour effet secondaire de précipiter la mort. L’intention est de soulager la douleur, non de hâter la fin. Le malade et son entourage doivent en être informés, et mention doit en être faite sur le dossier médical.

 

Les « directives anticipées : Le patient a la possibilité d’indiquer par écrit les limites qu’il souhaite voir respectées lorsqu’il ne sera plus en état d’exprimer sa volonté. Le médecin a l’obligation de les consulter pour toute décision.

 

Le suicide assisté : Toute aide active à mourir, qu’il s’agisse d’une injection létale en phase terminale (Belgique) ou de la prescription de pentobarbital avant l’agonie (Suisse) reste assimilée en France à un homicide, et est donc interdite.

 

Par Laurence Lemoine pour psychologies.com

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6 juin 2014 5 06 /06 /juin /2014 11:24

Dormir après le déjeuner : un rêve… impensable pour la plupart des “actifs”. Dommage, car les spécialistes ne cessent de vanter les mérites de cette pause : la sieste accélère la mémoire et libère la créativité.

 

 

Etre la proie du sommeil, Mireille, 36 ans, adore. « J’aime cette torpeur qui précède la sieste. Je perçois les rayons du soleil à travers la vitre, je prends une couverture et là, je sens mon corps absorbé par la chaleur. Je l’écoute, je le laisse aller. Quelquefois, je passe surtout du temps à m’endormir. Mais c’est du temps volé que j’aime voir s’écouler… »

 
Depuis la fin des années 1990, le psychologue Bill Anthony, directeur du Centre de réhabilitation psychiatrique à l’université américaine Harvard, étudie les bienfaits de cette coupure antistress. Elle favoriserait la mémorisation et, par une remise à neuf du cerveau, permettrait d’assimiler de nouvelles données. D’autres études avancent que, grâce à ces vingt minutes de repos, les performances intellectuelles augmenteraient de 20 % ! Et ses fervents défenseurs soulignent qu’elle libère la créativité, au vu de la liste des génies qui l’ont adoptée : Isaac Newton, Archimède, Victor Hugo, André Gide… De quelle façon ? Mystère ! Aux yeux des scientifiques, ses mécanismes restent encore mal connus.

 

Une faiblesse inéluctable

 

La sieste (du latin sexta, ou sixième heure du jour) désigne un temps de repos pris après le repas de midi. Selon Michel Tiberge, neurologue au Centre du sommeil de Toulouse, « l’être humain est génétiquement programmé pour avoir tendance à s’endormir vers 14-15 heures ». A cette heure clé, l’attention baisse, les paupières clignent, la tête chancelle. Certains piqueront du nez, d’autres ne se souviendront pas de ce qu’ils viennent de lire, mais cette petite faiblesse, même si on ne la perçoit pas consciemment, est inéluctable.

 

« Ce moment correspond d’ailleurs à un pic des accidents de la route », met en garde Anne-Marie Malabre, biologiste au Palais de la découverte et commissaire de l’exposition « Le sommeil, un art de vivre ». « Mais si cet état dépend de notre horloge circadienne (sur vingt-quatre heures), il n’est lié à aucun phénomène physiologique tels que ceux que l’on enregistre avant l’endormissement du soir, comme la baisse de température du corps. » Même si un repas trop riche, une dépense physique ou l’effet de la chaleur déstabilisent l’organisme et peuvent accentuer ce coup de barre.

 

Aimer la sieste, un signe de maturité

 

« Des médecins avancent que cette hypovigilance serait un reliquat du sommeil polyphasique du nourrisson », explique encore la biologiste. En effet, le bébé dort par épisodes, de jour comme de nuit. Au fil des mois, les phases du sommeil diurne diminuent, mais celle du début d’après-midi (la sieste !) est la dernière à disparaître, entre l’âge de 4 et 6 ans.

 

Lutter contre la somnolence à grand renfort de café ? C’est aller contre la nature, le cerveau réitérera son signal plus tard. « L’être humain possède des “portes de sommeil” de une à deux minutes toutes les une heure et demie à deux heures. C’est un rythme archaïque qui remonte à nos origines », souligne Michel Tiberge. En effet, pour ne pas s’exposer à ses prédateurs, l’homme préhistorique dormait peu mais souvent. Plus récemment, Léonard de Vinci pratiquait à sa façon le sommeil polyphasique : un quart d’heure toutes les deux heures… comme le font aujourd’hui les navigateurs de course en solitaire. Mais qui dit sieste ne dit pas nécessairement dormir, l’essentiel est d’arriver à se régénérer. Assis la tête sur le bureau ou allongé dans l’herbe, avec les volets clos ou taquiné par le soleil, peu importe.

 
A défaut de pouvoir suivre le rythme athlétique d’un Léonard de Vinci, l’idéal est de s’accorder un repos de vingt à trente minutes vers 14 heures. Excéder cette durée, qui correspond aux deux premiers stades « légers » du sommeil lent, c’est entamer un cycle de quatre-vingt-dix minutes et amputer les chances d’une nuit réparatrice. Et s’assoupir vers 17 heures risque de retarder l’endormissement du soir. C’est aussi pour cette raison que la sieste est déconseillée aux insomniaques, qui ont intérêt à se fatiguer le jour pour dormir la nuit. Quant au réveil dans les vapes, il signifie que l’on était déjà entré en sommeil profond. Cette sieste « royale » serait donc à bannir, sauf pour récupérer d’une nuit blanche, d’un décalage horaire ou de toute autre dette de sommeil.

 

Mais quand on est un gros dormeur, se contenter de vingt minutes relève de l’exploit. Ainsi, lorsque Anna, 40 ans, se couche le week-end après le déjeuner, elle tombe dans les bras de Morphée pour deux heures : « Un drame ! Et je fais des nuits de dix heures ! Dormir, c’est un vrai plaisir, devenu un besoin. » Si la quantité de sommeil qui nous est nécessaire se transmet au gré des générations, faire la sieste reste un penchant individuel, que l’on soit homme ou femme, méridional ou nordique. Cette bienheureuse parenthèse qui nous accorde de retrouver notre corps pour mieux le quitter le temps d’un petit somme serait par ailleurs un signe de maturité, selon Lucille Garma, neuropsychiatre à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris. « On devient adulte quand on aime faire la sieste. Enfant, on nous y obligeait. Et à l’adolescence, on préfère se coucher tard et se lever tard. » Toutefois, en abuser peut, au contraire, signaler une régression, comme celle du dépressif qui enfouit ses angoisses sous l’oreiller pour les faire taire.

 

Accepter de lâcher prise

 

Rejoindre son lit l’après-midi… une volupté également propice aux câlins ou à une simple pause à deux, comme le dit Anna : « Avec mon ami, c’est un moment que l’on attend. On aime ces minutes où l’on se retrouve l’un à côté de l’autre, totalement disponibles dans ce temps qui “flotte”. » Se mettre au diapason de son conjoint n’est cependant pas toujours vécu de bonne grâce. « Quand mon mari fait la sieste, ça me gonfle, confie Carole, 34 ans. J’ai l’impression de lui ôter son ultime souffle si je l’empêche de dormir ! »

 

Mourir d’épuisement si l’on s’en passe, ou mourir en dormant le jour ? Hypnos, le dieu du Sommeil, et Thanatos, celui de la Mort, ne sont-ils pas frères ? « Dormir, c’est toujours aller vers l’inconnu », observe Anne-Marie Malabre. « Siester » suppose d’accepter de perdre la maîtrise de ses actes et de ses pensées ; en pleine journée, voilà qu’il faut renoncer à être une force vive quand on n’est pas une personne âgée et plus un bébé. Pas facile de larguer les amarres pour un voyage onirique, quand le monde s’agite autour de soi…

 

Sieste flash : comment récupérer en 2 minutes

 

Ceux qui n’arrivent pas à décrocher, ceux qui ont tendance à dormir trop longtemps et tous ceux qui désirent récupérer en un éclair peuvent apprendre la sieste flash. En s’entraînant tous les jours, on passe de dix minutes à deux-trois minutes de repos, et on peut transformer une simple relaxation sans sommeil en micrododo réparateur !

  • Mise en scène : téléphone sur messagerie, lumière tamisée, éventuellement boules Quies, bandeau oculaire et panneau « Ne pas déranger ». Desserrez cravate, ceinture, boutons, déchaussez-vous et trouvez la position (assise ou allongée) qui permet de relâcher le dos, la nuque, les membres
  • Immersion : fermez les yeux, expirez lentement, bâillez à volonté. Relâchez et visualisez mentalement toutes les parties de votre corps, sentez leur chaleur, leur pesanteur. Laissez venir des images agréables et des couleurs. Paupières fermées, opérez des cercles avec les yeux, dans un sens et dans l’autre, puis laissez-les partir vers le haut… si vous n’êtes pas déjà endormi
  • Réveil : essayez d’en programmer l’heure mentalement. Inspirez profondément en bougeant doucement les doigts, les mains, les pieds. Inspirez encore en vous étirant. Ouvrez les yeux, observez votre environnement et fixez un détail lointain puis proche pour retrouver l’accommodation visuelle. Pour finir, souriez
  • Ils vous aideront aussi : la respiration, la méditation… ou des séances individuelles de siestes avec un peu de théorie sur la circulation, le fonctionnement musculaire, des exercices (musculation du diaphragme, gym énergétique, relaxation dynamique…) et des conseils pratiques pour pratiquer la "récupération minute".

 

La sieste du salarié : droit ou cadeau empoisonné ?

 

Faudrait-il être son propre patron pour la faire sans passer pour un flemmard ? En France, la sieste est souvent mal vue, exceptée dans les métiers à horaires flexibles (médias, publicité…) ou pour lesquels une absence de vigilance engendre des risques (services de secours, transports…). Pourtant, d’après la Commission nationale américaine sur les troubles du sommeil, un tel repos économiserait une fatigue qui coûte des dizaines de milliards de dollars.

 

Outre-Atlantique, le message passe : le lendemain du passage à l’heure d’été a même été décrété (non officiellement) « journée nationale de la sieste sur le lieu de travail » !
En Europe, quelques initiatives ont vu le jour : la municipalité de Vechta, en Allemagne, impose vingt minutes de repos à ses employés et encourage à prendre des cours sur l’art de la sieste.
En Chine, c’est un droit inscrit dans la Constitution et au Japon, certaines entreprises rendent obligatoire le quart d’heure de repos. Un cadeau empoisonné pour mieux justifier la pression ?

 

Agnès Rogelet pour psychologie.com

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30 mai 2014 5 30 /05 /mai /2014 11:04

Depuis plus d’une vingtaine d’années dans les pays anglo-saxons, des travaux réhabilitent la place de la sollicitude, du souci des autres et de l’attention au sein de la réflexion morale. Les « éthiques du care », remises au goût du jour en France par le philosophe Bernard Stiegler, montrent en particulier l’importance de la particularité et de la sensibilité dans l’appréhension du monde social.

 

 

 

Le mot care, très courant en anglais, est à la fois un verbe qui signifie « s’occuper de », « faire attention », « prendre soin », « se soucier de », et un substantif qui pourrait selon les contextes être rendu en français par « soins », « attention », « sollicitude », « concernement ». Sous la forme négative – I don’t care –, il indique une indifférence, un refus de responsabilité : je m’en fiche, ça ne me concerne pas ! Mais aucune de ces traductions prises isolément n’est en mesure de prendre en charge de façon adéquate cette idée de care qui, dans une perspective féministe, renouvelle radicalement depuis une vingtaine d’années les façons de penser l’éthique et le politique.
 

Une voix morale différente

 

Aux Etats-Unis, In a Different Voice, le livre de Carol Gilligan (1), a servi de catalyseur aux débats sur l’éthique du care. Il fut un succès bien au-delà des cercles universitaires. L’importance de ce travail a été de montrer les effets de préjugés et d’ignorance à l’égard des femmes sur la théorie de Lawrence Kohlberg, dominante dans les années 1980.

 

D’après cette théorie psychologique du développement moral, le degré le plus élevé de raisonnement moral met en œuvre des principes de justice abstraits et impartiaux. C. Gilligan démontre empiriquement que ce n’est pas toujours le cas et qu’en particulier les femmes, mais pas seulement elles, considèrent d’autres facteurs comme des principes de décision tout aussi importants : le souci de maintenir la relation lorsque les intérêts et les désirs sont divergents, l’engagement à répondre aux besoins concrets des personnes, les sentiments qui informent la compréhension morale des situations particulières. Mais ces considérations ne trouvent pas leur place dans le schéma de L. Kohlberg si ce n’est comme expression d’une « déficience » morale. L’éthique de la justice qui s’appuie sur des principes abstraits, rétorque C. Gilligan, ne peut se prévaloir du monopole de la moralité car elle laisse de côté toutes ces expressions de nos convictions morales. Ce que C. Gilligan perçoit dans ses enquêtes, c’est bien une voix – morale – différente qui définit les problèmes moraux autrement que ne le fait l’éthique de la justice. Mais les préjugés enracinés dans les stéréotypes du genre empêchent d’y voir autre chose que l’expression d’un intérêt étroit (entendre : partial) et d’un attachement affectif à des relations particulières et personnelles.

 

La publication de C. Gilligan a été contestée aussi bien aux Etats-Unis qu’en France parce qu’elle valoriserait – à tort – des « vertus » attachées aux stéréotypes féminins – amour, compassion, sollicitude, souci d’autrui –, c’est-à-dire en réalité des qualités fonctionnelles au service des intérêts des hommes. Marquée comme différentialiste et essentialiste parce qu’elle soutiendrait qu’il y aurait une nature féminine différente de celle des hommes, cette recherche a été fortement critiquée au sein de la théorie féministe elle-même. Mais le débat qui s’engage alors dans le monde anglo-saxon ouvre à de nouvelles compréhensions du care.

 

Cette discussion (2) a permis de dissiper une confusion sur le lien qu’aurait établi C. Gilligan entre le genre et l’éthique : la sollicitude serait une éthique typiquement féminine, la justice une éthique typiquement masculine. Le débat conduit un certain nombre des défenseurs de l’éthique du care à déconnecter les conceptions morales du genre, ou à « démoraliser le genre » pour reprendre l’expression de Marilyn Friedman. Joan Tronto défend de son côté un argument politique pour une éthique du care, en soutenant que « si l’éthique du care peut être un enjeu important pour les féministes, ce débat ne devrait pas être centré sur les discussions autour de la différence de genre, mais devrait porter sur la question de la pertinence de l’éthique du care en tant que théorie morale ».

 

Les éthiques du care affirment l’importance des soins et de l’attention portés aux autres, en particulier ceux dont la vie et le bien-être dépendent d’une attention particularisée, continue, quotidienne (3). Elles s’appuient sur une analyse des conditions historiques qui ont favorisé une division du travail moral en vertu de laquelle les activités de soins, le souci des autres, la sollicitude ont été socialement et moralement dévalorisés (4). L’assignation traditionnelle des femmes à la sphère domestique a renforcé le rejet de ces activités et de ces préoccupations hors du domaine moral et de la sphère publique, les réduisant au rang de sentiments privés dénués de portée morale et politique. Les perspectives du care sont en ce sens porteuses d’une revendication fondamentale concernant son importance pour la vie humaine, des relations qui l’organisent et de la position sociale et morale des fournisseurs de soins (care givers) (5).

 

 

La pensée Stieglerienne du Care:

Dans ses travaux avec le groupe Ars-industrialis, Bernard Stiegler a montré qu’il n’est pas possible de questionner le soin – ce que l’on appelé aussi en anglais "le Care" (voir l'oeuvre de Carol Gilligan) et en allemand "die Sorge" – en ignorant les pratiques et techniques de soi qui constituent les cultures et les civilisations, notamment celles de l’Antiquité, et qui forment l’horizon de la skholè et de l’otium (les arts de vivre).

 C’est la technicité – et la facticité – de l’existence qui, comme situation d’ambivalence primordiale (celle que narre Hésiode dans la Théogonie quant au rapport des mortels au feu, ainsi que l’analysent Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant dans La cuisine du sacrifice, nef Gallimard 1979), impose de prendre soin (du feu et de ceux qui vivent dans le foyer). Il faut prendre soin, "take care", parce que l’existence est « pharmacologique » : constituée par l’ambiguïté des pharmaka, ou moyens, qui trament un monde et des relations entre ceux qui n’y vivent que dans cette mesure qui est une démesure (une violence).

 Or, le développement contemporain – et fulgurant – des technologies relationnelles constitue un contexte absolument nouveau qui impose d’interroger explicitement la façon dont on peut et dont on doit aujourd’hui penser le rapport entre soin et relation, Donald Winnicott constituant sans doute ici une référence première – où l’objet transitionnel apparaît en outre comme le premier pharmakon.

 

 

L’injustice envers les fournisseurs de soin

 

Prendre la mesure de l’importance du care pour la vie humaine suppose de reconnaître que la dépendance et la vulnérabilité sont des traits de la condition de tout un chacun, même si les mieux lotis ont la capacité d’en estomper ou d’en nier l’acuité. Cette sorte de réalisme « ordinaire » est généralement absente des théories sociales et morales majoritaires qui ont tendance, au mieux à réduire les activités et les préoccupations du care à un souci des faibles ou des victimes pour mères sacrificielles, au pis à ne pas les voir du tout. La perspective du care, indissociablement éthique et politique, élabore une analyse des relations sociales organisées autour de la dépendance et de la vulnérabilité, point aveugle de l’éthique de la justice.

 

Derrière l’image rassurante d’une société constituée d’adultes compétents, égaux, autonomes, en bonne santé, elle fait ressurgir la permanence des activités de soins, organisées selon le principe hiérarchique du genre et effectuées pour une part importante dans la sphère domestique ou privée. Le déni de nos dépendances à l’égard des fournisseurs de soins résulterait en grande partie de cette « privatisation » des activités de soins ; pour le dire plus brutalement, le maintien de la séparation entre le public et le privé peut aussi protéger de la confrontation avec l’inéluctabilité de ces dépendances. Lorsqu’elles sont publiques, ces activités de soins sont généralement dévalorisées, fragmentées, marginalisées. Elles le sont pratiquement en étant organisées selon des lignes de classe, de race et de genre.

 

Ce tableau renouvelé du monde social rend visible l’injustice faite aux fournisseurs de soins, même si chacune de ces catégories sociales en fait les frais différemment. Elle met aussi en évidence la particularité des sentiments d’injustice suscités par un tel traitement des questions sociales, morales et politiques posées par l’organisation du care. Ces sentiments d’injustice ne peuvent être reconnus dans le cadre d’une organisation qui méconnaît la centralité du care pour la vie humaine, ou pour le dire plus radicalement, consolide des positions de pouvoir à partir d’une telle « méconnaissance ». Ils ne le sont pas davantage lorsque la justice est vue comme une conversation entre adultes « compétents » et égaux qui ne seraient rattachés aux autres que volontairement, contractuellement et pour des affaires spécifiques. Ceux-là seraient d’ailleurs probablement « exemptés » du travail du care.
 

La réalité de nos dépendances

 

John Rawls dans sa Théorie de la justice (1971), pour établir des principes équitables, modélisait une « position originelle » dans laquelle des individus désincarnés définissent les règles régissant la société « sous un voile d’ignorance », c’est-à-dire sans connaître aucune de leurs caractéristiques personnelles ou sociales. En réplique à J. Rawls, le réalisme prôné par la perspective du care aurait tendance à mettre en point d’ancrage de la pensée morale et politique une « condition originelle (6) » marquée par la réalité de nos dépendances. C’est donc bien la théorie de la justice telle qu’elle s’est développée dans la seconde moitié du siècle dernier et installée en position dominante dans le champ de la réflexion non seulement politique mais morale, qui est en quelque sorte dans la mire des approches du care : non seulement, comme l’illustrent des controverses désormais fameuses entre les partisans du care et ceux de la justice, parce qu’elles mettent en cause (avec les arguments devenus classiques des approches dites de « genre ») l’universalité de la conception de la justice illustrée par J. Rawls, mais aussi parce qu’elles transforment la nature même du questionnement moral et, par exemple, du concept de la justice.

 

L’éthique du care donne à des questions concrètes et banales – qui s’occupe de quoi et comment ? – la prééminence pour examiner de façon critique les jugements politiques et moraux les plus généraux (J. Tronto). Ce n’est plus alors seulement l’universalité de la conception de la justice qui est mise en question, mais la tendance des différentes théories de la justice à vouloir instituer une série de règles ou de procédures permettant de décider rationnellement du juste.

 

L’enjeu, par-delà les débats féministes et politiques ou peut-être à leur pointe, est le rapport entre général et particulier. Le care propose de ramener l’éthique au niveau du « sol raboteux de l’ordinaire » (Ludwig Wittgenstein) de la vie quotidienne. Il est une réponse pratique à des besoins spécifiques qui sont toujours ceux d’autres singuliers (qu’ils soient proches ou non), travail accompli tout autant dans la sphère privée que dans le public, engagement à ne traiter quiconque comme partie négligeable, sensibilité aux « détails » qui importent dans les situations vécues. Le care est une affaire concrète, collant aux particularités des situations et des personnes. Quelle est la pertinence, l’importance du particulier, de la sensibilité individuelle ? Qu’est-ce que le singulier peut revendiquer ? C’est en redonnant sa voix (différente) au sensible individuel, à l’intime, que l’on peut assurer l’entretien (conversation/conservation) d’un monde humain. Le sujet du care est un sujet sensible en tant qu’il est affecté, pris dans un contexte de relations, dans une forme de vie – qu’il est attentif, attentionné, que certaines choses, situations, moments ou personnes comptent pour lui. Le centre de gravité de l’éthique est déplacé du « juste » à l’« important ».

 

La perspective du care conduit alors à transgresser les dualismes établis : privé/public, raison/affection, actif/ passif – à condition de penser le care en termes perceptifs et actifs, sans esprit d’abnégation ou sentimentalisme, et en proposant une approche de la justice en termes affectifs et sensibles, sans esprit de détachement ou faux objectivisme. Il s’agit alors, au-delà du débat justice/ care, que chacun trouve sa voix, et qu’on entende celle de la justice comme celle du care en évitant deux mésententes : « Celle de la justice comme identification de l’humain au masculin, injuste dans son omission des femmes, et celle du care comme oubli de soi, indifférent (uncaring) dans son incapacité à représenter l’activité et l’agentivité du care » (C. Gilligan).
 

La sensibilité, condition nécéssaire de la justice

 

La force du care tient autant à sa capacité à nous faire imaginer à quoi pourrait ressembler une éthique concrète, qu’à sa façon de nous faire toucher ce que nous perdons lorsque nous ignorons la pluralité et la particularité des expressions humaines. Aux exigences de détachement, de neutralité, souvent prises comme condition de toute justice, la perspective du care demande : pouvons-nous prétendre accorder une égale considération aux autres, à tous les autres, en l’absence d’une sensibilité nous rendant attentifs à l’importance, à la valeur de chacun ? Il ne s’agit pas de rendre compatibles, dans une sorte de demi-mesure moralisante, la justice et la sensibilité, d’introduire une dose de care dans la théorie de la justice, une mesure de rationalité dans nos affects. La recette est un peu usée. La vraie nouveauté du care est de nous apprendre à voir la sensibilité comme condition nécessaire de la justice.

 

NOTES

 

(1) C. Gilligan, In a Different Voice. Psychological theory and women, Harvard University Press, 1982.
(2) Voir. S. Laugier et P. Paperman (dir.), Le Souci des autres. Éthique et politique du care, EHESS, 2006. Le volume reproduit quelques contributions marquantes de ce débat.
(3) Voir C. Gilligan, op. cit. ; V. Held, « Taking care. Care as practice and value », in C. Calhoun (dir.), Setting the Moral Compass. Essays by women philosophers, Oxford University Press, 2004 ; N. Noddings, Caring, a Feminine Approach to Ethics and Moral Education, University of California Press, 1984 ; S. Ruddick, Maternal Thinking. Toward a politic of peace, Beacon Press, 1995.
(4) J.-C. Tronto, Moral Boundaries. A political argument for an ethic of care, Routledge, 1993.
(5) E. Feder Kittay et E.K. Feder (dir.), The Subject of Care. Feminist perspectives on dependency, Rowman and Littlefield, 2002.
(6) Voir M.S. Katz, N. Noddings et K.A. Strike (dir.), Justice and Caring. The search for common ground in education, Teachers College Press, 1999.

  

Patricia Paperman et Sandra Laugier pour scienceshumaines.com

Groupe Ars-industrialis.org

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7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 10:57

À quoi rêvons-nous ? Combien de temps durent les rêves ? De quoi sont-ils faits ? À quoi sert l'analyse des rêves par les scientifiques et les psys ?

  

Les rêves: un sujet de recherche © - 2014 / http://fr.wikipedia.org/
 

L'émission

 

« Ce qui me frappe quand je parle du rêve en conférence, c’est le manque de connaissances de l’auditoire sur tout ce qui a été découvert ces vingt dernières années par de nombreuses équipes », déplore Isabelle Arnulf à la fin de son livre "Une fenêtre sur les rêves" (Odile Jacob, 2014).

 

Pourtant, l'étude des rêves est très riche en enseignements et nécessite un consensus, que ce soit du point de vue scientifique ou du point de vue psychologique. On a longtemps cru que les rêves étaient des messages de Dieu ou du diable, jusqu'à la Renaissance qui a remis l'homme au centre de toutes choses et donc de ses rêves. Aujourd'hui, l'étude du sommeil apporte des renseignements, par exemple, sur la maladie de Parkinson.

 

 

Avec:

Isabelle Arnulf, neurologue et chef du service des pathologies du sommeil à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière.

Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste.

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29 avril 2014 2 29 /04 /avril /2014 09:21

 "Le réductionnisme" a, dans la psychologie, des effets néfastes. Le réductionnisme, veut ramener les niveaux d’existence complexes à des niveaux simples, considérant qu’ils sont ontologiquement supérieurs et que le type de connaissance y afférent est plus valide. C’est dans la psychologie où ses effets sont, de nos jours, les plus évidents.

 

 

Unité et diversité des doctrines

 

Nous allons décrire de manière synthétique les différentes tendances réductionnistes en psychologie, au travers de leurs principes ontologiques, gnoséologiques et méthodologiques. Pour ce faire, nous avons unifié les tendances doctrinaires en cinq groupes, l’expérimentalisme, le comportementalisme, le biologisme,  le computationnisme.

 

Pour éviter les malentendus nous allons d'emblée nuancer nos propos. Toutes les tendances réductrices ne se rencontrent pas en même temps et, un même auteur, peut adopter certaines options et en récuser d’autres. Enfin un réductionnisme modéré peut être utile. Donnons des exemples.

Le choix gnoséologique computationniste ne s’accompagne pas d’expérimentalisme réducteur, car il est plutôt appuyé sur la théorie. Certains cognitivistes, comme John Haugeland, dénoncent le behaviorisme. L’expérimentalisme en psychologie se lie volontiers avec le réductionnisme biologique dans la tendance neurocomportementale, mais pas toujours. 

 

Henri Piéron, par exemple, fervent partisan de l’expérimentalisme en psychologie, lutte contre le réductionnisme, car il défend l’autonomie du psychologique. Wilhem Wundt (Principes de psychologie physiologique, 1874) et William James (Principles of psychologie, 1890), fondateurs de la psychophysiologie ne sont pas réductionnistes et défendent l’idée d’une « causalité psychique ».

Nous n’avons pas insisté sur les auteurs, qui peuvent avoir individuellement une pensée nuancée. Il ne s’agit pas ici de faire une histoire des idées, et encore moins de tracer des biographies, mais de cerner des tendances doctrinales qui dogmatisées sans nuance deviennent nocives et, prisent toutes ensemble, participent de l'idée d'une possible mécanisation de l'homme.

 

L'expérimentalisme

 

Wilhelm Wundt, est regardé par beaucoup comme le fondateur de la psychologie expérimentale. C’est lui qui crée, en 1879, le premier laboratoire de psychologie à Leipzig avec l'intention de doter la psychologie d'une pratique expérimentale. Peu après, cette discipline se répand en Europe et le courant immédiatement se diversifie en fonction des inspirations des auteurs. Les laboratoires de psychologie expérimentale vont se multiplier dans les grandes villes. Dès la fin du siècle, un réseau universitaire de professeurs, chercheurs et techniciens, est mis en place.

 

Gustav Theodor Fechner, médecin, professeur de physique, à un moment donné de sa carrière, se tourne vers l'ensei­gnement de la philosophie et de la psychologie. Il se préoccupe des rapports de l'âme et du corps, cherchant à introduire la notion de quantification et trouve en 1860 la loi psychophysique fondamentale selon laquelle la sensation croît comme le logarithme de l'excitation. Certains de ses successeurs iront, comme le très connu Wilhelm Ostwald, dans le sens d’un réductionnisme psychophysique accentué. En France, c’est le philosophe Théodule Ribot qui déclenche le mouvement expérimentaliste. Il pense qu’avec la psychologie expérimentale, une nouvelle discipline scientifique est née.

 

Pour ses partisans, l’expérimentation présente de nombreux avantages, car, même modeste, elle « en apprend plus qu’un volume de spéculations ». Surtout, elle permet de laisser de côté la métaphysique et tous les problèmes insolubles. Cette orientation sera défendue par Alfred Binet et Henri Piéron. Le premier développera l’étude de l’intelligence ce qui aboutira à la fameuse « échelle métrique d’intelligence » (1903) et le second organisera l’enseignement universitaire de la psychologie expérimentale. Nous reviendrons plus tard sur les autres développements, en particulier béhavioristes.

 

Donnons un exemple de l’abord expérimental au sujet des perceptions visuelles et sensitives étudiées par Henri Pierron. Ce dernier écrit « On arrive à faire fonctionner, artificiellement, des processus élémentaires, non sans difficulté, car la solidarité organique vaut toujours…Mais grâce à un isolement relatif, on peut suivre la relation de deux variables, la stimulation et la réponse, et obtenir ainsi des lois, les lois de la sensation » il y faut un « effort scientifique d’analyse visant à isoler des fonctions élémentaires dans le complexus des réactions normales de l’organisme » (Psychologie expérimentale, Paris, Armand Colin, 1939).

Tout est dit du procédé : analyse conduisant à la recherche de l’élémentaire, ramené à des variables dans une situation artificielle, anormale. Est dit aussi ce qui est exclu : la complexité, la solidarité, les situations ordinaires. On voit se dessiner les limites assez étroites du champ d’investigation.

 

Dans son fondement, la psychologie expérimentale n’est pas nécessairement réductionniste, elle cherche avant tout à amener des critères de scientificité. Ce fondement est défini ainsi par Paul Guillaume (Manuel de psychologie, Paris, PUF, 1966) : Il s’agit, « à l’exemple des sciences de la nature, de décrire des faits et de déterminer leurs conditions, c'est-à-dire d’autres faits dont l’observation montre le rapport constant avec les premières ; en d’autres termes on se propose d’établir des lois ». En principe, les expérimentations sont irréprochables sur le plan de la scientificité. Mais en pratique, elles sont réductionnistes, car les faits considérés, pour rentrer dans le cadre défini, sont réduits à leur minimum. Ce sont des faits directement observables, suffisamment simplifiés pour être quantifiés, ce qui élimine les faits qui ne s’y prêtent pas et réduit considérablement le champ d’investigation.

 

 

" La psychologie expérimentale a une visée expansionniste en psychologie. Elle ne se contente pas d’asseoir la psychologie humaine sur des données expérimentales, mais a l’ambition de rendre la psychologie toute entière expérimentale. Elle tente d’éliminer l’approche clinique considérée comme non scientifique. Elle est actuellement en forte régression et il semble que l'expérimentation retrouve la place qui lui convient celui d'un moyen d'étude."

 

Le comportementalisme

 

Ivan Pavlov peut être considéré comme le père du comportementalisme. Ses intentions étaient, au départ, physiologiques et non psychologiques. C’est tardivement qu’il élabore avec son élève Shenger-Krestovnikova sa théorie des névroses expérimentales. Il s’efforce alors de ramener l’explication des troubles qu’il nomme "névrotiques", de manière très floue et inappropriée, à un jeu de stimulus et de réponses incluant le langage comme deuxième système de signalisation. Son protocole expérimental en stimulus-réponse fut repris comme paradigme psychologique aussi bien en Russie qu’aux États-Unis ou en Europe.

 

Henri Piéron annonça en 1908, dans son discours inaugural à l’école pratique des hautes études, que « le comportement constitue l’objet de la psychologie ». Aux États-Unis, l’idée selon laquelle la psychologie scientifique devrait être l’étude expérimentale des comportements se répandit comme une traînée de poudre. En effet, il fallait montrer que la psychologie était sérieuse, afin de pouvoir la vendre à des institutions comme l’armée, l’école, et l’industrie. La seule manière rapide de le faire était de se référer à un modèle de scientificité déjà établi : l’expérimentalisme. Il fallait aussi trouver une façon d’étendre la psychologie expérimentale, cantonnée à des faits minuscules (sensations, apprentissages), à d’autres plus vastes. Cela devenait possible grâce aux stimulus-réponse qui permettaient de situer des séquences objectives dites « comportements ».

 

C’est ce qui a donné la vague comportementaliste. Répandue par John Broadus Watson, à partir de 1910, elle est encore forte de nos jours. Natif de la Caroline du sud, Watson a une formation de chimiste. À partir de 1907, il enseigne la psychologie expérimentale à Baltimore. Le propos de départ indiqué par Watson dans son manifeste qui connaît immédiatement le succès aux États-Unis (Psychological review, 1913) n’était pas absurde. Il s’agissait « d’écarter toute référence à la conscience » et de faire de l’objet de la psychologie autre chose que « la production d’état mentaux ». Mais, dans ce mouvement, la psychologie devient l’observation du comportement, saisi en termes de stimulus et de réponse. L’individu est considéré comme une « boite noire » à laquelle le psychologue ne cherche pas à avoir accès. Ainsi l’objet de la psychologie est constitué par les « comportements » pour autant qu’on puisse les simplifier et les quantifier. D'où les innombrables études sur le rat.

 

Outre les rats, on a aussi essayé de conditionner les hommes avec un succès très relatif. C’est ce qu’a fait Burrhus Frederic Skinner, au milieu du siècle, avec l’utilisation du conditionnement dit « opérant ». Ce type de conditionnement considère que l’action de l’individu sur le milieu permet d’obtenir un renforcement positif. Skinner a mis au point une méthode de renforcement positif ou négatif des comportements à but prétendument thérapeutique, la Behavior Modification. De même, différentes applications, concernant la sélection, l’apprentissage et l’adaptation aux conditions de travail dans l’armée et l’industrie, ont été mises au point.

 

Le béhaviorisme non seulement introduit l’idée d’une « boite noire » psychique, dont on ne veut rien connaître, mais aussi simplifie l’observable de manière importante. Dans une préface de 1929 à une réédition de son ouvrage Behaviorisme, Watson s’étonne des critiques dont il fait l’objet, puisqu’il n’a fait qu’utiliser pour « l’étude expérimentale de l’homme le type de raisonnement et le vocabulaire que de nombreux chercheurs utilisent depuis longtemps pour les animaux inférieurs ». Avec ces propos, on voit se dessiner l’un des procédés habituels du réductionnisme : assimilation du complexe au simple et transfert sans interrogation de la méthode correspondante. Ceci aboutit à une réduction du champ phénoménal et par voie de conséquence à un rapetissement de l’objet d’étude.

 

Haugeland écrit « avant l’avènement du cognitivisme le behaviorisme régnait sans partage dans les départements de psychologie des universités américaines. Il portait toutes les marques d’une science avancée et florissante » (L’esprit dans la machine, Paris, Odile Jacob, 1989). A la fin des années 2000, beaucoup renoncèrent au principe de la boite noire et est apparu le cognitivo-comportementaliste. On admit qu’il était possible de théoriser les processus psychologiques gouvernant les comportements. On se mit à construire « des modèles de processus invisibles dès lors qu’on peut prédire et constater leur conséquences dans le comportement » ( Beauvois, Comportementalisme : pourquoi est-il si urgent de le caricaturer, 2006). 

 

Selon Léon Beauvois (2006) il y aurait un accord selon lequel la psychologie comportementaliste devrait rendre compte de quatre types de comportements observables : des actes simples concrets (par exemple s’asseoir à telle distance prendre tel objet), des performances mesurables (par exemple réponse à des tests de mémoire d’intelligence), des jugements énoncés (tel que attribuer tel effet à telle cause), des émotions dont on note la présence et l’intensité (comme la peur, la colère, la tristesse). Il faut des situations expérimentales dans lesquelles on arrive à trouver des « variables situationnelles » qui peuvent changer. Le cognitivo-comportementalisme est une tentative pour maintenir un behaviorisme en voie d’extinction, en réintroduisant ce qu’il a exclu : la capacité humaine à traiter de l’information.

 

Le biologisme

 

Pour le réductionnisme biologisant, la pensée et les conduites humaines sont causées directement par le fonctionnement des circuits neuronaux et leur seule explication valable est la théorisation de type neurobiologique.

 

Avec Auguste Comte (Cours de philosophie positive,1830-42), seule la part de l’homme qui dépend de la nature (la nature humaine) peut être étudiée. Le tableau des sciences de Comte est parlant de ce point de vue : il nous indique ce qui est étudiable scientifiquement chez l’homme : c’est la biologie. Bien qu’il ne soit pas réductionniste de manière générale, Comte l’est pour la psychologie, qui est entièrement absorbée dans la biologie et ramenée à une « théorie cérébrale ». La sociologie a une place autonome mais a pour base « la biologie et l’invariabilité de l’organisme humain ».

 

On retrouve 150 ans plus tard la même idée avec la mode de naturaliste. « Il est possible de replacer l’esprit dans la nature. Il est possible de construire une science de l’esprit sur des bases biologiques » (Edelman G .M., Biologie de la conscience). Edelman récuse l’idée que la psychologie puisse être décrite de manière satisfaisante en termes psychologiques, car il n’y a pas d’esprit, ni de propriétés psychologiques. La seule connaissance valable est la neurobiologie. On doit « partir de hypothèse que la cognition et l’expérience consciente ne reposent que sur des processus et des types d’organisation qui existent dans le monde physique » (Ibid). 

 

Donnons un exemple. Sur la base d’une théorie de la sélection synaptique et de l’amplification différentielle au sein de systèmes réentrants, on devrait pouvoir expliquer la cognition, Cela veut dire qu’un groupe de neurones muni d’une entrée est interconnecté avec un autre groupe, muni d’une autre entrée, et qu’ils peuvent ainsi comparer leur activité. Ils sont couplés par une structure d’ordre supérieur liée au système moteur qui ajuste celui-ci. L’explication consisterait à coupler ce que l’on sait concernant les sorties d’une multitude de cartes interconnectées de façon réentrante, au comportement observé.

 

Meynert professeur de psychiatrie à Vienne avait inventé au XIXe siècle un système expliquant les conduites humaines par le fonctionnement cérébral resté célèbre. A un moment donné, Freud s’est essayé à ce genre d’exercice dans l’esquisse d’une psychologie scientifique jamais publiée de son vivant, procédé qu’il a désavoué ensuite. Jean Pierre Changeux dans le même esprit, veut ramener l’esprit à son substrat biologique.

 

Le plus poussé des réductionnismes biologisant est popularisé depuis les années 1980 aux États-Unis par Paul et Patricia Churchland ou Stephen Stich en Angleterre. Ils défendent, au nom d’un matérialisme radical, une vision purement biologique de l’homme. C’est plus qu’un réductionnisme, car l’esprit, les faits mentaux, la pensée, sont déclarés sans réalité, ils n’existent pas (Matière et conscience, Seyssel, Champ Vallon, 1999). Il n’est pas question de les ignorer comme dans le behaviorisme, ni de les ramener à autre chose, car ils n’existent pas du tout. On ne doit par conséquent considérer que ce qui existe, à savoir les aspects neurobiologiques et les comportements.

 

Selon l'éliminativisme, une science future de l'homme expliquera causalement de manière neurophysiologique et ultimement physique l'ensemble de nos comportements définis objectivement. Par éliminativisme ces auteurs entendent que les théories nouvelles et plus justes, éliminent les anciennes infondées. En l’espèce la psychologique populaire (et celles apparentées) doit être remplacée par une théorie des états cérébraux. Les disciplines susceptibles d’expliquer ces activités spécifiques de l’homme sont considérées comme inutiles et à remplacer par la seule connaissance valide, la neurobiologie.

 

Le computationnisme

 

Courant éclectique, le cognitivisme a apporté des idées nouvelles et intéressantes et une bonne partie des recherches ne sont pas réductionnistes. Mais certaines le sont. C'est le cas du computationnisme, courant de recherche fondé sur le postulat selon lequel la cognition est fondamentalement un calcul qui peut être effectué par un dispositif matériel. Cette démarche est fondée sur la déclaration d'Alan Turing de 1950, qui, en s'appuyant sur les travaux de Claude Shannon, affirma que ce que fait l’esprit humain pouvait être effectué par une machine.

 

Peu de temps après, H.H. Aiken élabora une théorie qui permettait de construire un circuit électronique réalisant une fonction logique. Suivi le développement de la cybernétique puis de l'informatique. Le calcul logique fait grâce à des variables (0 et 1) et des opérateurs (non, et, ou, ou exclusif, non-ou, non-et)  est tel que les formes syntaxiques peuvent être reproduites par des formes signalétiques électroniques. Des opérations peuvent être réalisées par des circuits, ce qui veut dire qu’aux opérations sur les variables logiques, correspondent point par point des fonctionnements électriques.

 

L’idée vint qu’un calcul logique du même type pourrait être effectué par l’activité nerveuse. C’est la « Nouvelle synthèse » proclamée dans les années 40 par Stephen Pinker et Henry Plotkin. Pour eux, le calcul est enracinée dans le substrat biologique du cerveau humain et qui plus est de manière innée. Alan Nexell et Herbert Simon, lancent le dogme selon lequel l’intelligence, ou l’esprit, est un calcul symbolique de type informatique. Suit « l’information processing paradigme » annonçant que tous les aspects cognitifs (perception, apprentissage, intelligence, langage) sont des opérations de traitement de l’information (signal) similaires à celles que l’on peut implémenter dans un ordinateur. Il s’agissait de chercher « comment les phénomènes mentaux peuvent être matériellement réalisés », écrit Dan Sperber.
 

En 1943, Warren Mc Culloch et Walter Pitt publient un article « Un calcul logique immanent dans l’activité nerveuse ». Ils indiquent la possibilité d’un calcul logique  dans le système nerveux en le comparant avec un réseau électronique calculateur. Il s’agit d’un point de vue formel et hypothétique, car les schémas proposés simplifient considérablement les neurones et rien n’indiquent pas que de tels réseaux existent vraiment dans le cerveau. Ils sont seulement au vu des connaissances de l'époque possibles. Franck Rosenblatt propose en 1962 une machine composée de deux couches de neurones simplifiés, liées entre elles par des connexions au hasard, et qui peuvent être modifiées pour apprendre. 

 

La pensée, l’esprit, l’intelligence, seraient un traitement syntaxique, un calcul traitant des représentations symboliques, qui correspondent elles-mêmes à des traces, des marques matérielles. On retrouve en 1989, le même projet exprimé par John Haugeland. « La pensée est une manipulation de symboles » et « la science cognitive repose sur l’hypothèse … que tout intelligence, humaine ou non, est concrètement une manipulation de symboles quasi linguistiques » (Haugeland J., L’esprit dans la machine, Paris, Odile Jacob, 1989). Haugeland affirme que les questions qui tracassent les philosophes depuis plusieurs millénaires ont trouvé une réponse. L’esprit est un système formel car « la pensée et le calcul sont identiques ». « La pensée (l’intellect) est essentiellement une manipulation de symboles (c’est-à-dire d’idées) ». C’est le postulat calculateur fondateur du computationniste.

 

Au computationnisme, a fait suite le connexionnisme, contestant qu’il y ait un programme symbolique. Dans ce cas le cerveau est le seul et unique niveau à considérer. On n'a même plus besoin de symbole, ni de représentations. La cognition ne serait pas une propriété abstraite qui pourrait être reproduite grâce à des manipulations de symboles, mais proviendrait de l'interaction des composants biologiques du cerveau. L'approche dynamique récuse la séparation entre la cognition et son incarnation. Elle considère la cognition comme inhérente au niveau  biologique, ce qui est nommé « embodied cognition », ou encore « enaction ». (Varela F., Invitation aux Sciences Cognitives, Paris, Seuil, 1988 et L'Inscription Corporelle de l'Esprit, Seuil, Paris, 1993). Le schéma paradigmatique est celui du stimuli-réponses, supposant  que si la connectique est suffisamment complexe, elle aura réponse à tout. 

 

Une des applications de cette manière de voir en robotique est celle de Rodney Brooks, directeur du Laboratoire d'intelligence artificielle du Massachusetts Institute of Technology qui tente de faire des robots autonomes sans représentation du monde. En gros il applique l’idée d’une boucle réflexe élargie à la perception-action pour construire une machine qui, au départ, ne sait rien de son environnement, mais qui est dotée des boucles sensori-motrices efficaces. Elle testera sa boucle de réaction/action, jusqu'à la rendre efficace et pouvoir se débrouiller dans n'importe quel environnement. 

 

C’est une manière de considérer en continu le cerveau, le corps, le monde, et de situer l'organisme dans un rapport adaptatif au monde. Que cela soit une conception juste concernant les organismes inférieurs est assez probable. Que l’on puisse tenter une analogie entre les robots et les cafards paraît jouable. Par contre, il paraît abusif de le faire pour les mammifères et surtout l’homme concernant les capacités supérieures. Que sur cette base puisse émerger des significations, des catégories universelles de type classes d'objets, ou le langage est sans fondement. Piaget a montré depuis longtemps que l'acquisition de la capacité d'abstraction est inséparable de la mise en œuvre des schèmes sensori-moteur, mais qu’elle ne peut s’y réduire. Il y a un procédé de raisonnement fallacieux à l’œuvre, consistant à passer de schèmes de catégorisation pratiques à des catégories conceptuelles comme si c’était pareil. Ou encore supposer derrière des attitudes des significations. Si un cafard ou un robot fuit une situation cela ne veut pas dire qu’il la juge indésirable, cela veut seulement dire que s’est bouclé un circuit d’évitement. Il n’y a là aucune signification, aucune pensée. 

 

Pour Varela, en tant que système neuronal, le fonctionnement du cerveau revient à la recherche de stabilité sensori-motrice. Chez l'animal le système neuronal, fait une boucle perception-action. Sur le plan évolutif, ce serait sur cette base que des choses plus abstraites ont commencé à se greffer. « Comment se produit ce saut ? Pourquoi des propriétés abstraites symboliques émergeraient-elles chez le robot COG que développe Brooks ? La réponse n'est pas encore claire » (Interview dans la revue La Recherche) admet Varela. Ceci est à rapprocher de l’aveu de Jean Pierre Changeux à Paul Ricœur « L’implémentation de ce que l’on entend par signification pose problème » (Dialogue entre J.P. Changeux et P. Ricoeur).

 

De notre point de vue, le computationnisme est erroné. Les circuits neuronaux du cerveau ne fonctionnent pas comme ceux des ordinateurs (ils sont bien plus complexes) et il paraît impossible qu’ils puissent être le support d’inscription (d’implémentation) d’un programme symbolique déterminant les actions humaines. Quant à l'élimination complète des représentations, de la signification, elle est contraire à l'évidence. La réduction-simplification a lieu de tous les côtés sans motivation valable. Ces réductions simplificatrices sont erronées et n'ont aucune justification scientifique. 

 

Le mythe réductionniste

 

Ces doctrines psychologiques participent d’un mythe scientifique tout à fait particulier. Par mythe scientifique nous entendons un récit unificateur donnant lieu à une croyance partagée par un groupe social de scientifiques à une époque donnée. Ce récit mythique décrit globalement l’homme et le monde. Nous laissons volontairement de côté la question de la validité du contenu qui n’intervient pas.

 

Le mythe au sein duquel se déploie le réductionnisme suppose un monde matériel dans lequel se meut un homme biomécanique réagissant à des stimuli par des réponses déterminées par son câblage nerveux, et, au mieux, par l’intermédiaire d’une cognition, elle-même mécanisée sous forme syntaxique. C’est une vision de l’homme qui laisse de côté la culture, l’histoire et la pensée. Ce mythe nous donne à voir un homme simplifié, réduit à son soubassement biocomportemental se mouvant dans un environnement naturel. Le réductionnisme débouche sur une anthropologie naturaliste qui a le grave inconvénient de gommer la spécificité humaine et d'en retarder l'étude scientifique.

 

Pour imager notre propos, on peut utiliser l’exemple de la statue, qui permet habituellement d’illustrer l'opposition entre forme et matière. Les réductionnistes s'intéressent à la matière (marbre, bois, métal), prétendant que c'est d'elle que viennent tous les effets produits par la statue. Pour cela, ils sont obligés de ramener ces effets à son "comportement" (le poids, le volume, la dureté, la résistance, etc.). Les non-réductionnistes considèrent, certes, la matière, mais aussi s'intéressent à la forme de la statue (à ce qu’elle représente), et aux effets de cette forme. Ces derniers ont lieu chez ceux qui regardent la statue, ce qui renvoie à l'univers mental, social et culturel de l‘artiste et des spectateurs. Ces effets sont riches et très nombreux : sensations, idées, émotions, discours, etc.

 

Le réductionnisme commet deux erreurs :

1/ Prétendre que tous les faits à considérer sont de type poids, dureté, et que les autres n'existent pas ou ne sont pas à considérer (sont mineurs). 

2/ Prétendre que tous les faits viennent de la matière et que la forme n'y est pour rien. On voit apparaître le biais du raisonnement : la seconde affirmation est vraie, au prix d’avoir éliminé les fait gênants.

 

Cette manière de précéder vient de loin, elle s’autorise de la distinction entre les qualités premières et qualités secondes, opposition sur laquelle s’est bâti toute la science classique. Il nous faut donc nous opposer à cette épistémologie et montrer d’une part qu’il n’y a pas de fait mineur que l’on puisse négliger et d’autre part que la forme de la statue à une qualité d’être équivalent qui à celui de la matière et qui ne peut être méprisée. Si l'on sort de la comparaison pour revenir à notre propos initial, la forme de la statue correspond au niveau d'organisation spécifique dont nous voulons montrer l’existence.

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6 mars 2014 4 06 /03 /mars /2014 13:15

Évoquer la vie adulte, c’est parler d’une situation qui nous semble très familière parce que nous l’expérimentons nous-mêmes, ou parce qu’il nous est donné de vivre en contemporanéité avec des personnes qui se disent adultes.

 

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Évoquer la vie adulte, c’est par ailleurs prendre le parti de situer l’existence en lien avec les classes d’âge, leurs relations, leur devenir ; l’adulte gagne en effet à être intégré dans une perspective évolutive, c’est-à-dire dans un ensemble qui n’a pas dans notre langue de dénomination mais que les Anglo-Saxons appellent life-span (1) ; cette perspective évolutive est double :


– d’abord personnelle au regard de l’enfant que chaque adulte a été et de l’aîné qu’il est censé devenir ;

– ensuite sociale vis-à-vis des jeunes avec lesquels l’adulte vit présentement, et des personnes âgées qu’il côtoie.


Par-delà la familiarité des apparences à propos d’une situation existentielle qui nous est familière, quels sont les enjeux qui se profilent derrière les évidences de la situation d’adulte ?

I. – Sensibilités déployées autour des âges de la vie

Chaque époque a sa façon de privilégier un âge de la vie ; si la Renaissance, en continuité avec l’époque médiévale s’est surtout intéressée à l’enfant, par exemple en peinture à travers le putto, le siècle des Lumières, quant à lui a cherché à valoriser le chérubin, dans sa littérature notamment, comme peut en témoigner Beaumarchais ; plus près de nous, courant xixe siècle et première moitié du xxe siècle, nous assistons grâce à la montée en puissance de la scolarisation à la valorisation des jeunes, pré- puis post-adolescents. 

 

L’allongement continuel de l’espérance de vie, l’apparition dans les années 1970 d’une civilisation des loisirs vont faire se déplacer le centre d’attention des jeunes vers les personnes âgées, personnes dites du troisième âge ; la dénomination de cette nouvelle séquence de vie apparaîtra d’ailleurs vite comme trop imprécise ; aussi va-t-on lui accoler une appellation complémentaire pour désigner toutes ces personnes très avancées en âge au bord de la dépendance ou dépendantes de par leur état de santé, les personnes du quatrième âge. Entre le premier âge, les troisième et quatrième âges, qu’en est-il donc du deuxième âge ?

II. – L’émergence de préoccupations convergentes en direction de la vie adulte

 Notre culture postmoderne, qui se situe en aval de la grande ère de l’industrialisation, semble justement à travers différents signes porter aujourd’hui son attention sur ce second âge, l’âge adulte qui est en principe le plus long de l’existence puisqu’il dure une quarantaine d’années (2). Un tel âge a été laissé jusqu’ici au second plan, car l’adulte fut toujours considéré comme l’âge de l’évidence, celui de la norme, du modèle de référence ; il constituait l’aune à laquelle les autres âges de la vie étaient ramenés et appréciés ; déjà en 1963 G. Lapassade en s’interrogeant sur la norme adulte nous invitait à déconstruire cet âge-étalon qui cessait de plus en plus à ses yeux d’être évident : pour reprendre les propos de Lapassade, l’adulte-étalon nous est vite apparu, face aux différents changements sociaux qui n’ont cessé de nous assaillir, comme un concept trop conforme alors au modèle institué dominant de l’adulte blanc, occidental, mâle et de classe moyenne, être rationnel et performant. En ce sens la notion d’adulte peut être considérée, P. Dominice (1990) le souligne opportunément, comme un analyseur de la dimension idéologique de la représentation de soi. 

 
Avec l’émergence des “ nouveaux adultes ” qu’il croyait voir venir et qu’il définissait à travers une pensée de l’inachèvement et de l’autonomie, G. Lapassade entendait substituer une logique plurielle à une logique singulière. Il anticipait une période, celle de la postmodernité, de la fin des évidences et de la montée des préoccupations autour des adultes. Or cette culture postmoderne amène avec elle dans le passage d’une société de production à une société de communication une incertitude radicale sur nos modes de vie, un brouillage des âges, une contestation des repères et cadres de référence à partir desquels les adultes pouvaient auparavant penser leur existence ; nous sommes désormais pris dans un tourbillon de changements qui laissent l’adulte seul face à lui-même. 

 

 Dans cette culture postmoderne, l’adulte se trouve désormais aux prises avec la Société Pygmalion (Tap, 1988) qui par les conflits, les crises, les oppositions, les replis, les identifications, les marginalisations requiert d’avoir à relever le défi d’une interconstruction à réinventer de la personne et des institutions. Certes par l’intermédiaire d’une théorisation des pratiques de formation permanente notamment, les pays germaniques et anglo-saxons s’étaient préoccupés depuis la fin du xixe siècle déjà d’une compréhension de cet âge de la vie qu’est l’étape adulte ; mais ces pays l’ont fait principalement sous l’angle des seuls apprentissages. C’est depuis une vingtaine d’années seulement que les universités d’Amérique du Nord notamment multiplient les études sur l’adulte et sa psychologie à travers la mise en perspective des life-span, life-course, life-cycle, les logiques de development et de aging.

 

La France, quant à elle, pendant longtemps tout accaparée par une psychologie de l’enfant et de l’adolescent, ne s’est pas vraiment intéressée à la vie adulte en tant que telle ; c’est une préoccupation qu’elle semble découvrir en période généralisée de crise, lorsque l’adulte est vraiment malmené et doit recourir à un centre de bilan, à un diagnostic de ses capacités, à une formation, à une remobilisation ou une réorientation approfondie.

 

III. – Un champ sémantique nouveau

 

Au-delà de la formation permanente, le questionnement autour d’une psychosociologie de la vie adulte reste donc récent ; ainsi les psychologues, en se libérant progressivement des tendances culturelles ambiantes, vont-ils par-delà l’enfance, l’adolescence et la vieillesse faire désormais porter leur regard aussi sur cet âge intermédiaire entre l’adolescence et la retraite ; un tel âge n’est plus aujourd’hui celui de la rivière étale sur laquelle l’individu pouvait faire voguer ses idéaux d’autonomie et de responsabilité ; c’est un âge qui est devenu problématique à plus d’un titre ; pour s’en convaincre observons entre autres les efforts de notre langue : cette dernière, pour montrer l’intérêt tout nouveau qu’elle portait à cette catégorie d’âge perçue comme problématique, a forgé récemment dans le champ sémantique de la vie adulte plusieurs concepts inédits considérés comme plus appropriés pour cerner une réalité devenue capricieuse : ceux notamment d’andragogie, de maturescence, d’adultescence, d’adultité, d’adultat, de carriérologie pour ne pas parler de la maturité vocationnelle. 

 

  Un tel champ sémantique destiné sans doute à se diversifier encore constitue un réel enrichissement au regard du seul concept d’adulte ; certes ce dernier apparaît bien générique et trop globalisant s’il veut désigner à travers les différentes époques et les cultures, l’individu parvenu à la majorité de son âge. L’aborder, c’est donc se soucier de spécifier les constantes et les variations qui le traversent. Car un tel concept a été l’objet de trop peu de théorisations. 
 Ce sera l’objet du présent travail que de tenter à l’heure où la vie adulte retrouve une actualité centrale d’esquisser des repères de compréhension pour cerner ce temps malmené de l’existence qui sépare l’âge d’une insertion précaire de celui d’une sortie critique. Il nous faudra souligner ce paradoxe d’une fragilité de l’adulte dans une société comme la nôtre, qui pourtant se prétend elle-même adulte par rapport à ses devancières.

IV. – Des mutations psychologiques et culturelles à prendre en compte

Menacés hier par les risques d’exploitation et d’aliénation d’une société soucieuse de capitaliser, les adultes au travail gardaient malgré tout une place sociale, si inconfortable fût-elle ; aujourd’hui, au-delà de l’exploitation et de l’aliénation toujours en vigueur, la principale préoccupation de l’adulte est justement liée à cette place qui lui échappe, qui est à sauvegarder, qui peut lui être ravie à tout moment, faisant de lui un exclu potentiel ; les mécanismes de marginalisation et d’exclusion constituent en effet une épreuve redoutable et visent bon an mal an toutes les catégories d’adultes de notre société. Ces mécanismes nous placent face à une désinstitutionnalisation du cours de la vie qui en quelques décennies lamine statuts, repères et rôles. Pour être affronté, un tel défi implique des capacités de réactivité psychologiques appropriées ; il risque de générer des effets déstabilisants caractéristiques. 


 D’où cette nécessité nouvelle qui s’impose à nous, au seuil du IIIe millénaire de notre ère, de comprendre cette catégorie d’âge qui se trouve aux leviers de commande de nos sociétés. Nous pressentons donc l’intérêt de faire porter notre attention sur l’étude d’une psychologie de la vie adulte face aux mutations sociales et culturelles du statut de l’adulte ; ce dernier est confronté à une crise de l’insertion, à une exigence de mobilité mais aussi à une absence de plus en plus notoire de repères et à un allongement de l’existence qui pourra paraître insupportable au regard de fidélités et continuités à assumer. Toutes ces mutations confinent souvent les individus à des nouvelles situations d’infantilisation et de dépendance, de marginalisation, voire d’exclusion ; ces situations s’avèrent d’ailleurs paradoxales dans la mesure où dans le même temps elles exacerbent les volontarismes pour soi-disant conjurer la montée des précarités.

V. – Une lecture plurielle d’un concept extensif

Étudier l’adulte comme catégorie d’âge spécifique apparaît donc opportun avec cette réserve qu’une telle catégorie qui intègre en son sein de nombreuses classes d’âge ne saurait être considérée comme monolithique ; elle se montre relativement, voire trop extensive ; devant une telle extension les propos qui suivent pourront apparaître beaucoup trop généraux ; ils devront se soucier d’être déclinés au pluriel comme nous invite à le faire P. Dominice lorsqu’il parle des adultes et de leurs psychologies. Quoi qu’il en soit, ces propos seront tributaires de la situation culturelle inédite qu’est la nôtre : une telle situation confronte l’adulte à des enjeux tout à fait spécifiques qui en arrivent même à changer la signification de ce que traditionnellement on pouvait entendre jusqu’ici par “ adulte ”. 

 

C’est donc pour le moins une triple approche qui est tentée dans le développement qui suit ; une approche psychologique de la vie adulte ne peut se comprendre en effet que si elle s’ouvre à des apports voisins pour justement éviter de proposer une lecture par trop réductionniste d’une réalité faite de complexité. Aussi cette lecture psychologique permettant de mieux situer l’avancée en âge de l’individu (3), son aging pour reprendre un concept anglo-saxon approprié, aura-t-elle à s’appuyer sur deux lectures complémentaires, l’une sociologique campant l’adulte dans son utilité sociale, l’autre ethnologique précisant la nouvelle donne culturelle à laquelle se trouvent confrontés les adultes aujourd’hui immergés dans une civilisation de plus en plus communicationnelle ; à ces trois lectures, psychologique, sociologique, ethnologique, il faudra sans doute en rajouter une quatrième liée aux sciences de l’éducation s’interrogeant sur les capacités d’apprentissage et de changement dont se trouve porteur l’individu qui avance en âge.

 

NOTES

 

 1- Une traduction approximative risquée de life-span serait : l’étendue des âges de la vie pris dans leur ensemble ou, mieux, le cours de la vie.  

2- R. Bedard, dans Recherches en psychologie de l’adulte, Revue des sciences de l’éducation, VII, 3, 1985, p. 393-415, définit conventionnellement l’âge adulte entre la période d’intégration aux environs de 25 ans et la période de la mise à la retraite aux alentours de 65 ans.  

3- Sacrifiant aux usages sémantiques contemporains, nous employons ici le terme “ individu ” là où on s’attendrait à trouver celui de “ personne ”, ce qui en soi est significatif d’une belle régression du statut actuel d’adulte.

 

http://www.cairn.info/ - "Psychologie de la vie adulte" par Jean-pierre Boutinet.

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21 novembre 2013 4 21 /11 /novembre /2013 12:40
Les conditions de la séparation mère-bébé lors de l'accouchement orientent les psychologues, psychanalystes et pédopsychiatres dans leurs thérapies d'enfants. 
 
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C'est en cherchant à comprendre pourquoi Yaël, 3 ans et demi, se réveillait régulièrement la nuit en criant «Je ne suis pas fatigué!» que Myriam Ott Rabiet, psychologue clinicienne à Maisons-Alfort, a eu l'intuition de demander aux parents du petit garçon comment s'était déroulée sa naissance. Encore bouleversée par ce qui s'était passé, la maman raconta que son enfant, quelques minutes après la délivrance, avait dû être ranimé et placé sous assistance respiratoire un court instant. «Rien de vraiment grave, mais j'ai ressenti à ce moment-là une peur panique insurmontable», précisait la mère. Et, la con­sultation se poursuivant, elle avouait qu'elle-même s'était levée plusieurs fois chaque nuit le premier mois pour vérifier si Yaël respirait toujours. «Nous en avons déduit que ce petit garçon ne se réveillait pas “pour rien” mais qu'il cherchait ainsi à rassurer sa mère pendant ces longues nuits», poursuit Myriam Ott Rabiet. Une déduction qui orienta la prise en charge de l'enfant.

 

Problèmes d'endormissement, troubles alimentaires, terreurs inexpliquées sont quelques-uns des symptômes qui incitent ainsi la plupart des professionnels de la périnatalité et de la petite enfance à se faire préciser les conditions de l'accouchement pour y trouver une formidable source d'interprétation. «Mais même trente ans après, ce peut être une piste à explorer, estime Lise Bartoli, psychologue clinicienne et hypnothérapeute. Des adultes qui souffrent de syndrome d'abandon et surtout d'un grand manque de confiance en eux-mêmes ont intérêt à revisiter ces premières heures de leur vie et les conditions dans lesquelles ils ont été accueillis.»

«Accueillis.» Le mot est lâché. S'il est un terme essentiel pour comprendre ce qui peut différencier la mise au monde du petit humain de celle réservée aux autres mammifères, c'est bien celui-ci. Un accueil qui ne doit pas se limiter à la compétence technique et médicale, mais qui prend en compte la dimension psychique de l'événement à la fois pour la mère, le père et l'enfant.

 

Les psychanalystes, notamment, et Françoise Dolto en particulier, ont insisté sur l'importance de considérer le tout juste né comme un véritable sujet. Ainsi, elle recommandait aux soignants d'être particulièrement attentifs aux paroles prononcées pendant l'accouchement, car ces conversations donneraient la «bande-son» primordiale que l'enfant garderait inconsciemment en mémoire toute sa vie «Les paroles qui ont été dites s'écrivent comme des destins», écrivait-elle dans Naître… et ensuite? (Éd. Stock 1982). Les «attention, c'est un nerveux celui-là!» et autres jugements intempestifs peuvent aussi marquer la mère à tout jamais car elle se trouve pendant le travail dans un état de réceptivité augmentée.

 

Odyssée virtuelle

 

«Ce qui est déterminant, c'est que soit préservé et maintenu le fil de cet accordage si particulier entre la mère et son enfant, explique Myriam Ott Rabiet. Parfois, s'il y a naissance prématurée, séparation brutale avec l'enfant, dirigé sous couveuse par exemple, ce lien structurant risque d'être endommagé. Il faudra trouver d'autres moyens ensuite pour retisser et favoriser l'attachement : moments de corps-à-corps, d'échanges de regards, bains de paroles des parents à destination du nouveau-né sont ainsi favorisés dans les services de grands prématurés.» Et la psychologue en est persuadée: «On a toujours l'occasion de restaurer une relation qui a été perturbée.»

 

Dans le cas de Yaël, il s'est agi d'intervenir à plusieurs niveaux : des jeux ont servi de médiateurs à Myriam Ott Rabiet pour aider l'enfant à libérer ces émotions ; des séances de dialogue avec ses parents ont permis à ceux-ci d'exprimer ce qu'ils avaient enduré à la naissance de leur fils; celles-ci ont été accompagnées de consignes éducatives car «leur implication en ce sens est alors déterminante», affirme la psychologue.

Lise Bartoli, elle, travaille à un niveau plus symbolique, ainsi qu'elle l'explique dans son livre L'Art d'apaiser son enfant (Éd. Payot). Le recours à l'hypnose pendant les séances avec ses patients lui permet de défaire ces représentations «engrammées» depuis leur naissance. «Je peux proposer au patient, et quel que soit son âge, de se visualiser dans une grotte, un endroit chaud et convivial. Peu à peu, je l'accompagne avec ma voix dans ce voyage. Il doit se représenter en marche vers la lumière, sortant de cette grotte.» Parfois, au cours de cette odyssée virtuelle, Lise Bartoli encourage le patient à rencontrer son père ou sa mère et à entamer un dialogue avec eux. Une manière de régler les non-dits ou les sentiments refoulés depuis les premières heures de leur existence? «Comme nous travaillons à un niveau très profond, celui de l'inconscient, ces séances ont un réel impact dans la vie de ceux qui s'y sont prêtés. C'est comme s'ils avaient pu rejouer leur naissance», assure la thérapeute.

 

«La venue au monde est un cocktail éminemment complexe»

 

INTERVIEW - Myriam Szejer est pédopsychiatre et psychanalyste consultant en néonatalogie à l'hôpital Antoine-Béclère de Clamart. Elle a dirigé, avec le Pr René Frydman, la publication de l'ouvrage collectif La Naissance (Éd. Albin Michel). 

 

Pourquoi la psychanalyse s'est-elle particulièrement intéressée à la naissance ?

 

 Parce que c'est un moment évidemment fondateur : c'est là que se redistribuent toutes les cartes de la filiation et l'organisation de la famille. Surtout, on a très tôt pensé que la séparation initiale de la mère et de l'enfant laissait des traces sur le psychisme de l'individu qui vient au monde. C'est notamment toute la constitution du narcissisme primordial, et donc de la confiance en soi, qui en découle. Mais avec les progrès technologiques, on sait désormais qu'avant même la naissance, de nombreux déterminants sont déjà en place.

 

Par exemple ?

 

On est revenu sur une certaine vision idéale de la fameuse fusion mère-enfant pendant les mois de grossesse. Aujourd'hui, on observe plutôt la collaboration très sophistiquée de deux organismes indépendants l'un de l'autre. Ainsi, les bébés, qui ont déjà leur personnalité in utero - ils réagissent tous différemment aux stimulations -, perçoivent et mémorisent, chacun à leur manière, le stress de leur mère, et celle-ci va parvenir plus ou moins bien à protéger l'enfant. On peut ainsi avoir des grossesses très difficiles qui débouchent sur la naissance d'un bébé en pleine forme et vice versa, des accouchements pathologiques alors que les neuf mois précédents étaient idylliques. La naissance est donc un cocktail éminemment complexe, car composé à la fois de ce qui vient de la mère, du bébé, et ce qui est déterminé par l'environnement. D'ailleurs, on ne sait toujours pas qui déclenche le signal de l'accouchement.

 

Que sait-on de ce qu'éprouve le bébé pendant le travail ?

 

Pendant longtemps, on a considéré la naissance comme un traumatisme dévastateur, mais en réalité, s'il n'y a pas de pathologie particulière, le bébé est massé par les contractions qui le poussent vers le bas. Il se met dans un état de semi-sommeil, une forme d'hypnose qui va l'aider à traverser tout le processus sans souffrir jusqu'aux toutes dernières contractions, moment où il a été observé qu'il se réveille. Même le fameux «cri» dont on pensait qu'il était signe de douleur lorsque l'air arrive aux poumons peut très bien ne pas avoir lieu. Par contre, le bébé a besoin de retrouver à l'air libre certains éléments anténataux : bruits du cœur de la mère, odeur du liquide amniotique sur le téton maternel, voix familière de ses parents… Ces perceptions mémorisées sont fondamentales pour lui et agissent comme de véritables repères identitaires. C'est pour cela qu'aujourd'hui, l'un des premiers gestes de l'équipe est d'installer le bébé sur le ventre de sa mère pour une «mise au sein précoce».

 

Quelle est votre mission de psychanalyste sur le lieu de l'accouchement ?

 

Je suis appelée soit par l'équipe, soit par les parents lorsqu'il y a une situation difficile à gérer: une césarienne est programmée pour une mère en grande difficulté psychique, ou l'un des jumeaux attendus décède in utero… De manière générale, quand la mère n'est pas disponible psychiquement pour accueillir son enfant, mon rôle est d'expliquer au nouveau-né ce qui se passe et notamment le fait qu'il n'est pas responsable de la détresse de ses parents. L'équipe médicale étant elle-même stressée dans de tels moments, et souvent silencieuse, c'est au psychanalyste de permettre à la parole de circuler.

 

Par Pascale Senk - http://sante.lefigaro.fr/

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Published by Cabinet.psy70-Luxeuil.fr - dans Dossier Psychologie
3 octobre 2013 4 03 /10 /octobre /2013 13:36

Avec la sexualité, l’argent est sans doute l’un des sujets les plus épineux dans la vie d’un couple. Ou l’on en parle trop et il alimente brouilles et conflits permanents. Ou l’on n’en parle pas parce qu’il est tabou !

 

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Au nom de vieilles croyances – « quand on aime on ne compte pas » –, on préfère taire nos ressentiments plutôt que de paraître mesquin. Pudeur oblige ! « Peu de couples arrivent à être parfaitement au clair avec le sujet », souligne Marie-Adèle Claisse, psychothérapeute et auteur de “Dites oui à l’argent”. « L’argent, comme la sexualité, a des fonctions affectives et symboliques qui vont bien au-delà de la satisfaction des besoins immédiats », explique le psychiatre Willy Pasini, dans “A quoi sert le couple ?”. Aussi, la manière dont il est géré en dit-il long sur la nature de la relation entre deux conjoints. « Quand l’argent pose problème dans le couple, il ne vient généralement que concrétiser ou amplifier un conflit préexistant », confirme Bernadette Blin, psychothérapeute.

 

Le manque de reconnaissance des mères au foyer

 

Le pouvoir octroyé par l’argent conduit à tenir le travail salarié pour une activité nettement plus noble que les diverses tâches liées au travail domestique. Nombre de femmes au foyer pâtissent de ce manque de reconnaissance. Et d’autant plus si elles ont pour compagnon un homme doutant de sa masculinité. Pour lui, sa fiche de paye constitue la principale source de valorisation et d’estime de soi. En pareil cas, des conflits ne pourront que surgir, fondés sur une croyance implicite : « Je gagne plus que toi, donc je vaux plus que toi. » Marc, contrôleur de gestion, gagne 3800 € bruts par mois. Sa femme, Annie, s’occupe de leurs deux enfants (quatre et deux ans). « Nous avons un compte commun dans lequel je pioche pour toutes les dépenses, explique-t-elle. Pour mes achats personnels, je prends le minimum car je me sens redevable envers Marc qui me fait souvent sentir que j’ai la belle vie : “Pendant que je “rame” dans mon boulot, dit-il, tu te promènes au parc avec les petits.” » Conforté dans la certitude qu’il fait tout, le salarié du couple peut en venir à penser qu’il se sacrifie pour une ingrate qui se prélasse pendant qu’il trime. « Les hommes ne réalisent pas que s’occuper d’une maison, c’est un travail à part entière, analyse Marie-Adèle Claisse. Pour eux, c’est normal puisqu’ils l’ont vu faire depuis des générations. » Comment la femme peut-elle sortir de ce malaise ? Tout d’abord, son choix de se consacrer à sa famille doit être pleinement assumé par les deux conjoints. « Si je travaille, tu pourras dire adieu aux petits plats mijotés pour le dîner, aux chemises repassées au pied levé ; et les enfants devront oublier les longs câlins après la sieste… » Ensuite l’épouse doit chiffrer sa contribution matérielle. Mais la plupart du temps, inhibée par les discours culpabilisants de son compagnon, reflets de l’opinion commune, elle n’ose pas. « Bien souvent, au nom de l’amour, de l’intimité et de la générosité, tout ce qui concerne les finances reste flou, constate Jacques Salomé dans “Jamais seuls ensemble”. Cependant, de part et d’autre, de vagues sentiments d’exploitation ou de dépouillement entretiennent des malaises et des ressentiments souterrains. » Pourtant, entre les économies de frais de garde, de ménage et l’indemnité de congé parental, Annie apporte une contribution de quelque 1100€ par mois.

 

Si la femme a le plus gros salaire

 

Traditionnellement, les femmes étaient dépendantes de leur mari. Mais, aujourd’hui, on assiste de plus en plus souvent à une inversion des rôles. Cette nouvelle donne pousse de nombreuses femmes à prendre leur revanche sur le « pouvoir » mâle. D’où l’émergence d’une revendication phallique féminine, remarquée actuellement par les psys. « L’homme c’est moi », déclarent-elles. Un fantasme qui demeure souvent inconscient mais qui insidieusement conduit à une dévirilisation du partenaire, une sorte de « castration ». Murielle gagne 3050 € nets par mois et Jean, moitié moins. Chacun dispose d’un compte personnel. Quant au budget familial – ils ont trois enfants –, il est géré sur un compte commun. « J’assure les restos, les cinés, les voyages. Autrement dit, Jean dépend de moi pour les extras et il le vit mal, raconte Murielle. Un exemple récent : nous voulons changer notre canapé. Celui qui plaît à Jean coûte 3800 €. Je lui ai dit que je le trouvais trop cher et que nous n’en avions pas les moyens. On a discuté longtemps jusqu’au moment où j’ai craqué : “De toute façon, tu n’as rien à dire, c’est moi qui paye !” » « Quand l’homme gagne, durablement, nettement moins que la femme, le risque est grand de voir ce dernier prendre une place d’enfant ou d’objet, observe Marie-Adèle Claisse. Cette infériorisation se produira notamment si l’homme a lui-même tendance à se dévaloriser, s’il a du mal à s’affirmer.» Murielle aurait pu proposer : « Avec ce que je gagne, je ne peux pas payer ce canapé. Si tu y tiens vraiment, peut-être pourrais-tu faire un emprunt pour que l’on partage les frais. » Ainsi, plutôt que de lui clouer le bec, elle le renvoyait à ses responsabilités et le mettait face à un choix. Il retrouvait une marge de manœuvre. « L’argent a le pouvoir qu’on lui donne, résume Marie-Adèle Claisse. Aux femmes aussi de se questionner sur ce qu’elles recherchent dans leur relation de couple. Ont-elles réellement envie d’un homme face à elles ? »

 

La difficile épreuve du chômage

 

Il y a des événements qui mettent le couple à rude épreuve. Le chômage en est un. Car l’inactivité forcée modifie l’image que l’on a de soi et de l’autre. « L’énergie du chômeur est investie dans sa blessure narcissique, souligne Jacques Salomé. Il se replie sur lui-même, perd son appétit sexuel, se désintéresse de tout. » Ce qui ne manque pas de raviver chez le conjoint insatisfactions et sentiment d’insécurité. « Très vite, il va reprocher à l’autre de ne plus gagner assez d’argent, observe Marie-Adèle Claisse. Non pas ouvertement, mais sous forme de petits reproches : “Tu pourrais t’occuper des étagères, quand même !” ; “Tu n’as pas fait les courses ?”... L’aigreur s’installe et les humiliations quotidiennes mettent l’autre en situation d’infériorité. » Sans oublier les inévitables restrictions induites par le chômage. Imaginez un couple dans lequel les distractions onéreuses ou les cadeaux coûteux servaient à masquer – ou du moins, à rendre tolérable – un manque de communication ou une mésentente fondamentale. Ce couple-là aura probablement davantage de difficultés qu’un autre à assumer les frustrations matérielles.

 

Comptes personnels ou compte commun ?

 

Le pouvoir n’est pas toujours l’apanage de celui qui gagne l’argent. Dans bien des couples, l’un approvisionne le portefeuille, mais l’autre tient les comptes… « En contrôlant les dépenses de son conjoint, l’homme – ou la femme – assouvit son besoin de maîtrise », explique Bernadette Blin. Pierre est passionné de musique. Il s’achète régulièrement des disques et au cours des deux dernières années, il s’est offert une chaîne hi-fi performante et deux guitares. Sandrine, sa femme, ne supporte pas de le voir « claquer » ainsi tout son argent (personnel). Elle le trouve égoïste et aimerait qu’il économise « pour les enfants plus tard ». Mais lui ne désire nullement sacrifier sa passion. Jusqu’où l’argent de l’autre est-il le mien ? Jusqu’où ai-je le droit de m’immiscer dans la gestion de son portefeuille ? La question se pose dès le mariage lors du choix du régime matrimonial. Seule une minorité de couples (environ 10 %) choisit la « séparation de biens » : en cas de divorce, chacun récupère sa mise pour les biens acquis ensemble après le mariage. Une importante majorité choisit la «communauté de biens réduite aux acquêts » : ce qui a été acquis après le mariage appartient de façon égale aux deux époux. « Opter pour le premier régime signifie que l’on pense possible une séparation, observe Marie-Adèle Claisse. Ce qui peut faire croire à l’un que l’autre se méfie de lui, générant une certaine angoisse. » Quand on se marie, on est plutôt dans l’idéalisation de la relation, le rêve, la fusion. Les comptes et la gestion s’accommodent mal avec cette idée de l’amour. « On s’imagine qu’il règle tout, mais n’est-ce pas l’amour qu’il s’agit de protéger par des garde-fous ? », souligne Gérard Béthune, psychothérapeute. Opter pour la séparation de biens, c’est aussi s’envisager soi-même comme une entité à part entière. De même, dans la vie quotidienne, la majorité des couples opte pour le compte commun. Mais partager tout, c’est aussi partager les dettes et se donner mutuellement le pouvoir de contrôler les dépenses de l’autre. L’idéal, estiment les psys, est que chacun participe au budget commun au prorata de ses revenus et gère ses propres économies sur un compte à part. « Il s’agit là d’un bien personnel, écrit encore Jacques Salomé. Cet argent n’est dû à personne. Il appartient réellement à celui qui peut en disposer sans culpabilité, sans état d’âme… pour se faire plaisir ou faire plaisir à qui bon lui semble. »

 

L’un est dépensier, l’autre pas

 

Conserver un compte personnel ne suffit pas toujours à garantir le respect de l’autonomie et de la liberté de l’autre. « Notre relation à l’argent se construit dans l’enfance en fonction des croyances et des messages que nous ont transmis nos parents, explique Marie-Odile Steinmann, psychothérapeute. Certains ont été élevés dans la peur de manquer, d’autres dans l’abondance. Si les deux conjoints ont ainsi une perception du monde différente, l’incompréhension surgit. » Sandrine a beau savoir que son mari achète ses disques et ses partitions avec son argent personnel, elle ne peut s’empêcher de lui en tenir rigueur. « Sandrine attend de son mari qu’il la sécurise, observe Bernadette Blin. Sa demande se porte sur l’argent mais son besoin est d’apaiser son insécurité intérieure. » Face à un partenaire irresponsable qui vide la tirelire du foyer, on est en droit de râler. Mais s’il ne fait que dépenser son propre argent, il est préférable de s’interroger : pourquoi cela m’angoisse-t-il de voir mon conjoint s’offrir des cadeaux ? Est-ce que je m’accorde ce droit-là ? Pourquoi l’argent me brûle-t-il les doigts ? « Par un effet miroir, l’attitude de notre partenaire nous aide à prendre conscience de nos angoisses profondes, estime Marie-Odile Steinmann. Quand il (elle) dépense, il (elle) vient réveiller ma peur de manquer. Quand il (elle) épargne, il (elle) me rappelle mes parents qui mettaient tout leur argent de côté “en cas de coup dur”. Une remise en question qui nous amènera sans doute à adopter un nouveau comportement face à l’argent. » L’essentiel pour un couple est de s’engager sur des bases saines : des valeurs communes, le sens des responsabilités, la compréhension et le respect réciproques. « On ne peut former un couple à l’inverse de ce que l’on est », souligne enfin Marie-Adèle Claisse. Autrement dit, si vous êtes plutôt du genre « près de vos sous », inutile de vous acoquiner avec un flambeur !

 

Divorce : peines de cœur et peines d’argent

 

Une séparation difficile se traduit toujours par des conflits autour de l’argent : partage des biens, montant de la pension alimentaire et de la prestation compensatoire (destinée à rééquilibrer la baisse du niveau de vie de l’un des conjoints s’il ne travaillait pas avant le divorce). « Toute séparation implique un deuil psychologique, note Willy Pasini. Ceux qui n’en sont pas capables se servent parfois de l’argent pour prolonger artificiellement un rapport qui n’existe plus. » Mais avant de passer devant le juge, il est possible d’éviter le conflit en consultant un médiateur familial. « Un cas est fréquent : celui de la femme blessée et décidée à demander une prestation compensatoire très élevée, explique Brigitte Teitler, médiatrice à l’Aadef (1). En amenant le mari à entendre et à reconnaître la souffrance de son épouse, nous permettons à celle-ci de se sentir mieux comprise et, généralement, son exigence financière diminue. Autre cas de figure : l’homme quitté, qui refuse de payer une pension alimentaire. Nous lui expliquons qu’il s’agit là d’un acte de responsabilité vis-à-vis de ses enfants, ce qui l’incite à reprendre sa place de père. C’est en donnant du sens aux actes que nous aidons les couples à prendre conscience de ce qui se joue et à trouver des solutions équitables pour les deux conjoints. »

 

Le prix du désir

 

Toute chose est-elle à vendre, y compris le désir, l’amour, l’identité de chacun ? C’est cette question que Lætitia Masson met en scène dans son second long métrage, “A vendre”.En quête d’elle-même, France Robert (Sandrine Kiberlain) cherche dans l’argent la clef de ses incertitudes sur les autres, sur ses sentiments et son histoire. Dès sa première rencontre amoureuse, elle exige de son partenaire qu’il la paye en garantie de son amour. Dans cette attitude, France ne voit ni commerce d’un corps, ni marchandage sordide. L’argent réclamé vient plutôt fonder son désir, la rassure sur la vérité de son identité et l’accompagne dans la conquête d’elle-même. L’argent s’apparente ici à une prothèse masquant la fuite, l’effondrement et la perte de repères d’une jeune femme. En même temps qu’il est le promoteur d’un lien, la promesse d’une liberté possible.

 

À lire

 

“Pour une harmonie du couple au quotidien”de Marie-Odile Steinmann. Argent, communication,sexualité, éducation... Les clés très concrètes pour aider chaque conjoint à trouver sa place dans le couple. (Alain Brêthes, 1994).

 

Cécile Dollé - www.psychologies.com

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