25 février 2012 6 25 /02 /février /2012 11:15

Selon l'enquête, le prix Nobel de la médecine Eric R.Kandel, de la Columbia University de New-york, est convaincu que la psychanalyse reste la discipline intellectuelle [et relationnelle] la plus stimulante et la plus élaborée... même si celle-ci est mal tolérée par le courant du comportementalisme, idéologie essentiellement fondée sur des principes de psychologie animale (J. Watson et le béhaviorisme).

  

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La psychanalyse utilise diverses possibilités, à moyen ou long terme, toujours payantes pour le patient ; Et ce reportage teinté de cynisme et de suspicion est néanmoins intéressant dans son contenu. Je vous invite donc à le découvrir (les deuxièmes et troisièmes parties sont à privilégier), cliquez ci-dessous :


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Résumé :

 

Le grand reportage de La tête au Carré est consacré à l'approche expérimentale de la psychanalyse pour comprendre s'il est possible d'évaluer scientifiquement les effets de la cure analytique. Plusieurs questions seront abordées au cours de cette enquête : les recherches en neurosciences peuvent-elles apporter des réponses à ces interrogations et quel est l'avenir de la psychanalyse.

 

Antonio Fischetti a rencontré plusieurs spécialistes et va nous emmener dans un laboratoire de l'Inserm, dans une maternité, à l'Institut Sigmund Freud de Francfort.

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 12:43

N'est-ce pas là purement et simplement de la psychanalyse, sous une forme binaire et rationalisée... Et doit-on faire l'amalgame entre intuition véritable et déduction logique ? Cliquez ci-dessous pour écouter le podcast:

 

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Aujourd’hui, dans le Club Science Publique, nous poursuivons notre exploration des capacités humaines aussi mal connues et mal comprises que spectaculaires et fascinantes. Après la résistance physique, l’hypnose et l’art du jeu avec les mots, voici donc l’intuition. Sans doute l’une des plus extraordinaires facultés du cerveau. La définition du mot intuition par le Larousse est double : Connaissance directe, immédiate de la vérité, sans recours au raisonnement, à l'expérience, d’une part. Sentiment irraisonné, non vérifiable qu'un événement va se produire, que quelque chose existe : Avoir l'intuition d'un danger, d’autre part. Comme souvent, c’est Einstein et son art de la formule qui éclaire le sujet : « Le mental intuitif est un don sacré et le mental rationnel est un serviteur fidèle. Nous avons créé une société qui honore le serviteur et a oublié le don ». 

  

Un autre scientifique, Pierre Joliot, précise le rôle de l’intuition d’une façon qui reste d’actualité : « L’ordinateur ne peut que restituer, sous une forme plus ou moins élaborée, les concepts que le chercheur y a introduit. Il est incapable de faire preuve d’intuition, démarche subtile et encore mal comprise qui seule peut conduire à la découverte », fin de citation. Voici donc un instrument puissant et mystérieux dont nous sommes tous plus ou moins pourvus. Cette faculté nous aide dans la vie quotidienne pour prendre une décision que la logique ne parvient pas à imposer. Et elle devient un atout majeur pour ceux qui sont confrontés à des situations complexes en raison de l’urgence, de la tension et de l’enjeu.

 

Invités:

 

Jean-Claude Ameisen, médecin et chercheur, professeur d’immunologie à l’université Paris VII, Président du comité d'éthique de l'Inserm,

Christophe Caupenne, négociateur au RAID, auteur de plusieurs articles spécialisés et ouvrages, dont le dernier Négociateur au RAID (éditions du Cherche Midi, 2010),

Pierre-Henri Gouyon, professeur  au Muséum National d'Histoire Naturelle, à l'Agro Paris-Tech et à Sciences Po, 

Claire Petitmengin, Professeur à l'Institut Télécom (TEM) et chercheur associé au Centre de Recherche en Epistémologie Appliquée (Ecole Polytechnique/CNRS), auteur de L’expérience intuitive (Harmattan, 2001)

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17 février 2012 5 17 /02 /février /2012 12:09

Toute la vérité sur les pressions idéologiques, politiques et commerciales contre la psychothérapie institutionnelle et la psychanalyse:

 

 

AUTISME : LA PSYCHANALYSE MISE AU BAN
("Le magazine de la Santé" sur France 5, émission du 14/02/2012)

Invité : Professeur Bernard GOLSE, psychanalyste, pédopsychiatre, chef du service de Pédopsychiatrie de l'Hôpital Necker.

 


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28 janvier 2012 6 28 /01 /janvier /2012 08:57

Lorsqu’elle devient maladive, la jalousie est un cauchemar pour celui qui la subit et… pour celui qui la vit. Différentes approches thérapeutiques permettent, sinon de “guérir” ce poison, du moins d’en contrôler les effets négatifs.

 

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Le jaloux maladif est un scénariste hors pair. Prisonnier d’une mauvaise série, il se voit dans la peau de l’antihéros trahi par son conjoint et un tiers, et filme en plan serré les comportements de ses partenaires comme autant d’indices du crime dont il sera la victime. Les autres acteurs ont beau se justifier, donner la preuve de leur innocence, lui n’entend rien, obsédé par ces images de tromperie.

  

Catherine se souvient : « Tous les soirs, j’attendais qu’il ait le dos tourné pour faire ses poches. Un nouveau stylo, une carte de visite, un nom illisible écrit sur une page d’agenda, n’importe quoi : je ne pouvais pas m’empêcher de considérer chaque objet trouvé comme une preuve de trahison. Et, tous les matins, je l’observais avec minutie : le moindre petit changement, le moindre effort particulier pour être séduisant, et j’étais intimement convaincu qu’il allait passer la journée avec une autre. »

   

Une forme de paranoïa

  

« La jalousie relève d’une forme de paranoïa, explique Alain Krotenberg, psychiatre spécialiste de la thérapie comportementale et cognitive (auteur de L’Envie d’aller mieux, avec Luc Patry, Payot, 2001). Or, le paranoïaque n’a, par définition, jamais tort ; s’il est persuadé que sa femme veut le tromper, rien ne pourra l’ébranler. » A moins que sa souffrance, devenue trop forte et difficilement soutenable, ne l’incite à consulter. C’est alors au thérapeute de lui faire prendre conscience du degré pathologique de sa jalousie.

 

« Dans un premier temps, je demande à la personne jalouse de noter régulièrement à quel rythme et avec quelle intensité se manifeste sa souffrance avant, pendant et après ses crises de jalousie », explique Alain Krotenberg. C’est la partie dite cognitive. Le thérapeute propose ensuite un jeu de rôles : « Le patient se met dans la peau de sa “victime”, moi dans la sienne, puis nous inversons. » Cette approche comportementale permet au jaloux de prendre conscience de ce qu’il y a d’excessif dans sa manière d’agir et de raisonner. Les proches peuvent prendre part à la thérapie en participant à ces jeux de rôles.

 

Pour autant, aucun conjoint n’a, seul, les moyens d’aider le jaloux à sortir de son schéma obsessionnel. L’inquiétude de celui-ci demeure, incontrôlable, obsédante et, surtout, croissante : « On commence par lui jurer qu’on l’aime, qu’aucun autre ne peut nous attirer, mais ça ne suffit pas. » Après avoir elle-même suivi une psychothérapie, Patricia, 39 ans, a fini par divorcer de son mari trop jaloux. « Pour éviter les disputes, j’avais fini par rompre avec tous mes amis et par quitter mon travail, jusqu’au jour où je me suis retrouvée chez moi, à ne plus rien oser faire et à déprimer. »

 

« Et même quand la victime du jaloux finit, enfermée, par ne plus voir personne, il arrive que l’autre devienne jaloux même de ses pensées et se dise : “Elle n’a pas l’air heureuse avec moi, elle pense forcément à un autre !” », ajoute Violaine-Patricia Galbert, thérapeute de couple. Pour se débarrasser de ces mauvaises pensées – les spécialistes parlent de "distorsions cognitives" –, le jaloux doit d’abord comprendre ce qui se cache derrière celles-ci. C’est ce que certaines thérapies, et notamment la psychanalyse, s’attachent à révéler en s’intéressant au passé du jaloux. « Le rapport à la mère étant un rapport amoureux que l’enfant ne veut pas partager, la jalousie amoureuse n’est jamais qu’une réminiscence de cette relation vécue dans l’enfance », explique Denise Lachaud, psychanalyste.

    

La dépendance affective

    

Pendant vingt ans, Léo Lederrey, journaliste médical et thérapeute, a été d’une jalousie féroce, jusqu’à ce qu’il décide de se tourner vers des spécialistes. Après avoir suivi plusieurs stages de Gestalt-thérapie, de rebirthing et de bioénergie, il a pu sortir de son schéma obsessionnel : « J’ai pu comprendre d’où venait ma jalousie : j’ai été élevé seul par ma mère… Un jour, mon père a brutalement réapparu pour me “voler” l’affection de celle-ci. » Depuis, chaque homme qui s’approchait de trop près des femmes qu’il aimait prenait inconsciemment ce rôle de "voleur d’amour". « C’est un traumatisme qui fait partie de mon histoire, une cicatrice qui sera toujours présente, ajoute-t-il. Mais parce que la thérapie m’a permis de l’identifier, elle ne me fait plus souffrir. »

 

Selon Violaine-Patricia Galbert, « la jalousie tient d’abord au désir de posséder l’autre ; le jaloux ne veut pas qu’il lui échappe ». Derrière cette volonté d’emprise se cache un état de dépendance affective. « Quand il essayait de se justifier de ses crises de jalousie, mon mari me répétait que jamais il ne pourrait vivre sans moi, que l’idée de se retrouver seul le terrorisait », témoigne Patricia. Le travail du thérapeute consiste alors à sortir le jaloux de cette relation fusionnelle en lui inculquant les principes de l’autonomie : « Il s’agit de lui apprendre à s’épanouir seul, sans l’autre qui lui sert de substitut », poursuit Violaine-Patricia Galbert.

 

Apprendre à avoir confiance en soi

 

Dès lors, un travail sur l’estime de soi s’avère nécessaire : si le jaloux ne se sent pas bien sans l’autre ou se croit sans cesse menacé de le perdre au profit d’un tiers, c’est parce qu’il ne se croit pas à la hauteur. Il se pense indigne de l’affection qu’il reçoit. « Le jaloux va donc devoir travailler sur l’affirmation de sa puissance, précise Violaine-Patricia Galbert. Le but de la thérapie est qu’il puisse se dire finalement : “Je mérite de la garder”, ou encore : “Si elle s’en va, je sais que j’aurai les moyens de me faire aimer d’une autre…” »

 

Apprendre à avoir confiance en soi pour avoir confiance en l’autre est un vrai travail qui peut durer, selon Léo Lederrey, un, deux, voire trois ans. « Au final, on ne guérit pas de la jalousie, mais on apprend juste à la maîtriser. » Cet ancien jaloux et habitué des ruptures vit avec la même femme depuis près de dix ans. « Elle vient de s’inscrire à des cours d’espagnol. Autrefois, mon réflexe aurait été de lui demander avec qui elle avait parlé, si beaucoup d’hommes étaient inscrits dans sa classe. Aujourd’hui, je gère, parce que j’ai compris que le problème ne vient pas d’elle mais de moi. Ce n’est pas toujours facile, mais, en tout cas, ma jalousie ne nous gâche plus la vie. »

    

Différence des sexes

  

Homme, femme : qui est le plus jaloux ?

  
Selon les études, la jalousie est un sentiment qui s’accorde aussi bien au féminin qu’au masculin. Quant à la fréquence et à l’intensité de la jalousie, là encore, hommes et femmes sont à égalité. Les deux sexes se distinguent, en revanche, dans leur manière de réagir : « Les hommes se fâchent, les femmes dépriment », remarque Ayala Malach Pines, thérapeute de couple.

 

Alain Krotenberg, psychiatre, souligne pour sa part que, « chez les femmes, la jalousie révèle un comportement hystérique et dépressif tandis que, chez les hommes, elle a un caractère paranoïaque et obsessionnel, ce qui la rend plus difficilement guérissable ». La psychanalyse considère la jalousie comme un reflet du désir inconscient de tromper l’autre. Parce que ce désir d’infidélité est insupportable, le jaloux s’en défend en l’attribuant à l’autre. Ce mécanisme, dit de projection, est difficile à accepter. Pour le jaloux, d’abord, qui n’admettra pas que ce sont ses propres désirs qu’il projette sur l’autre. Pour le conjoint, ensuite, qui risque de conclure : « C’est donc à moi d’être jaloux, puisque tu désires me tromper. » Les deux doivent alors admettre que ces désirs sont inconscients, donc sans lien avec la réalité.

 

Anne-Laure Gannac pour psychologie.com

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16 janvier 2012 1 16 /01 /janvier /2012 18:10

Essai clinique de comparaison entre l’ancienne tradition alchimique et la Psychanalyse de « l’homme total ».

     
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  -Un hommage à Paulo Coelho, sa vie et ses oeuvres-

        
La route est longue en psychanalyse dite « totale », si le désir est d’aboutir à une transmutation véritable de soi-même ; une longue veille à laquelle on peut consacrer une grande partie de sa vie...

Toute grande recherche de résurgence intérieure pourrait s’inscrire dans une sorte de triple slogan : transmutation, subversion, religiosité (dans le sens de relier), provoquant des ruptures puissamment libératoires, avec nombres de conceptions et d’usages de mœurs, parfois millénaires.

Sous le regard de l’âme en colère :

Heureusement indestructible au fond du psychisme, l’âme (notre centre, noyau ou équilibre) se cache sous un empilement progressif de structures éducatives et sociales qui l’empêchent de se manifester plénièrement. Faut-il répéter que de nombreux « décrets » sociaux, religieux, moraux, le plus souvent abstraits et sans justification affective possible, entrent en collisions permanentes avec les grandes libertés de l’âme ? Et qu’apparaissent la désorganisation et la désinformation intérieure, le chaos affectif et la réduction de l’intelligence ?

Au cours de l’adolescence parfois, se manifeste un violent sursaut : C’est la « subversion négative », infantile parce que sans approfondissement de l’objet de la révolte (on ne peut se révolter correctement qu’envers ce que l’on connaît) ; subversion uniquement destructrice, avec rejet de toute forme d’autorité ou de règle. C’est donc une subversion à l’envers, sans autre lendemain que l’égarement qui n’est qu’une autre forme de chaos.
     
De toute façon, on passe généralement sa vie à se « débâtir », à se construire à l’envers. Et l’âme profonde attend ! Durant combien de temps ?

Un retournement, un basculement, sont alors indispensables, vers la quête d’une conscience supérieure fondée sur une intelligence ouverte au maximum possible de chacun. N’est-ce pas le travail que pratiquaient les alchimistes de jadis et qu’entreprennent encore ceux d’aujourd’hui ? A travers la pratique de la Psychanalyse dite de « l’homme total ».

Autour de l’athanor :

  
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On sait que l’athanor est le fourneau dans lequel l’alchimiste fait chauffer « l’œuf philosophique », sorte de ballon généralement en cristal, hermétiquement clos, symbole de l’œuf du Monde d’où sortira « la pierre philosophale ».

L’alchimiste part d’une matière première « vulgaire » d’où il extraira soufre et mercure, force mâle et femelle, desquelles surgira un jour « l’or philosophique » après qu’un sel ait servi d’élément fixateur.

 
En psychanalyse, on part également d’une matière première ; l’aspect visible d’une personnalité aux contenus disparates, complexés, et forcement « vulgaires » par rapport à ce qu’il deviendra, quand surviendra l’aboutissement de cette même personnalité.

Rappelons le fait bien connu que l’être humain contient un pôle masculin et un pôle féminin, et que ces deux pôles tendent sans cesse à se réunir afin de réaliser l’intégralité de l’image originelle. Dans la vie aura lieu la réunion de l’homme et de la femme, en un homme comme en une femme. L’idéal sera la fusion des pôles individuels : l’animus et l’anima.

En alchimie, ce sera l’expansion du soufre mâle qui s’unira à la puissance de concentration du mercure femelle. Quant à l’analyste, nouvel alchimiste, il sera le « sel » fixateur, en même temps que le gardien du feu allumé dans l’athanor.

Ceux qui interrompent, ou les tentatives avortées :

    
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En alchimie, l’or naîtra de la parfaite union des deux éléments créateurs. L’or étant la perfection métallique, tout autre métal n’est que « naissance » avant terme, un or imparfait.

Transposé en analyse, un arrêt de travail en cours de route ne laissera qu’une « naissance » imparfaite, bien que pouvant tout à fait être capitale dans la rénovation de soi-même… et qui peut malgré tout se parfaire d’elle-même par la suite, grâce à des prises de conscience successives procurant des énergies nouvelles. Tout dépend de ce qu’une personne demande à l’analyse. Mais, dans ces cas d’interruption, « on préfère infiniment se vouer à une psychologie compartimentée, dans laquelle le tiroir de droite ignore ce qu’il peut y avoir dans le tiroir de gauche… » C.G JUNG.
   
Il est certain que cette forme de thérapie s’avérera moins onéreuse et beaucoup plus brève, comme un leader de restauration rapide bien connu !

De toute façon, « la longue veille » est interrompue ; l’or intérieur ne s’est pas révélé. L’état unifié de l’âme n’a pas été recouvré. Faut-il ici citer la conception islamique selon laquelle « Une âme d’enfant est proche de l’état adamique », jusqu’à ce qu’elle se désorganise et refoule ses richesses de subversion positive au contact des messages adultes !

D’autres, cependant, poursuivent leur veille autour « de l’athanor » à la recherche tenace de l’insondable âme humaine. Le but disparaît ici, parce qu’il n’y a plus de but précis. Seul compte la route, avec ses découvertes successives, ses paysages sans cesse renouvelés, ses horizons qui reculent et invitent à prolonger le voyage vers « l’archétype personnel », qui seul est porteur de réussite durable… « Le fameux centre des psychanalystes ».

    
Et tel l’alchimiste qui se transforme, en même temps qu’il poursuit la transmutation de la matière, le psychanalyste, lui aussi, se trouve au cœur même du problème et se voit transformé par le travail qu’il pratique en compagnie de l’autre. Tels sont les lois de l’évolution humaine : humilité et enrichissement mutuel.

Jamais ce travail n’a lieu de façon linéaire, mais courbe, par cercles concentriques vers le noyau, par démarches successives vers le centre du labyrinthe. Car l’autre doit découvrir ce que, inconsciemment, il sait déjà et qui se trouve en lui. Sinon, comment le découvrirait-il ?

Nous voici loin, fort loin même, de ce que certain public fort mal renseigné traduirait par une « fuite devant l’existence, un transfert qui ne se résout jamais, une drogue, voir un auto-érotisme ». Or, il ne s’agit nullement de cela, il est question au contraire de la plus grande liberté intérieure que l’on puisse atteindre grâce à un long trajet romantique : La véritable subversion !

     
La subversion, il faut le répéter, ne peut s’atteindre qu’après un long travail, et après avoir profondément connu et exploré le monde que l’on quitte. Vouloir comprendre la subversion de façon extérieure, prématurée et rationnelle signifierait « ne rien comprendre du tout » !
    
" La subversion positive n’est pas le résultat d’un dégoût ", mais d’une radicale mutation intérieure. Au lieu d’être un miroir aux alouettes, elle est une réalité consciente et une source d’informations absolument nouvelles. Elle représente « l’élitisme final », dont j’ai déjà parlé dans mon précédent article "Psychanalyse, rayonnement et humanisme", d’une âme dont elle faisait potentiellement partie…
  
La subversion est donc le domaine de la passion, de l'exaltation, de la chaleur humaine et de la religiosité active (toujours dans le sens de relier ou unir, et non dans le sens commun).

 

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11 janvier 2012 3 11 /01 /janvier /2012 10:47

Ce texte est un extrait du quatrième chapitre de Mécréance et discrédit de B.Stiegler, t.2, éd. Galillée, publié comme document de travail pour la préparation de la réunion d'Ars Industrialis Souffrance et consommationi.

    

L’INDIVIDU DÉSAFFECTÉ DANS LE PROCESSUS DE DÉSINDIVIDUATION PSYCHIQUE ET COLLECTIVE 

 

 

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"On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. Rimbaud

Qui veut noyer son chien prétend qu’il a la rage."

 

24. L’hypermarché 

 

L’économie politique de la valeur espriti est celle de l’économie libidinale – où la valeur, en général, ne vaut que pour qui peut désirer : elle ne vaut que pour autant qu’elle est inscrite dans le circuit du désir, qui ne désire que ce qui demeure irréductible à la commensurabilité de toutes les valeurs. Autrement dit, la valeur ne vaut que pour autant qu’elle évalue ce qui n’a pas de prix. Elle ne peut donc pas être intégralement calculée : elle comporte toujours un reste, qui induit le mouvement d’une différance (terme de J.Derrida), dans laquelle seulement peut se produire la circulation des valeurs, c’est à dire leur échange : la valeur ne vaut que dans la mesure où elle est inscrite dans le circuit d’individuations et de transindividuations qui ne peuvent individuer que des singularités.

 

-L'humain réduit au mode de vie "hyper"... Un paradigme de la pensée unique-

  

Or, dans l’économie politique hyperindustrielle, la valeur doit être intégralement calculable , c’est à dire qu’elle est condamnée à devenir sans valeur : tel est le nihilisme. Le problème est que c’est alors le consommateur qui non seulement se dévalue (car il est évalué, par exemple par le calcul de sa life time value) mais également qui se dévalorise – ou, plus précisément, qui se désindividue. Dans une telle société, qui liquide le désir, lequel est pourtant son énergie en tant qu’énergie libidinale, la valeur est ce qui s’anéantit et qui anéantit avec elle ceux qui l’évaluant s’évaluent. C’est pourquoi c’est la société en tant que telle qui apparaît finalement à ses membres, eux-mêmes dévalorisés (et mélancoliques), comme étant sans valeur – et c’est aussi pourquoi la société fantasme d’autant plus bruyamment et ostentatoirement des " valeurs " qui ne sont que leurres, discours de compensations et lots de consolation. Tel est le lot d’une société qui ne s’aime plus.

 

La scène de cette dévaluation dévalorisante n’est pas simplement le marché : c’est l’hypermarché, caractéristique de l’époque hyperindustrielle, où les marchandises gérées just in time par le code-barre et les acheteurs dotés de cartes de crédit à débit différé deviennent commensurables. Telle est la Zone d’activité commerciale des hypermarchés de Saint Maximin, non loin de Creil, construite par la société Eiffage – qui vient d’acheter une des sociétés d’autoroutes récemment privatisée par le gouvernement français – , une ZAC où Patricia et Emmanuel Cartier allaient passer les samedis après-midi avec leurs enfants. Jusqu’au jour où ils finirent par décider de tuer ces enfants, pour les conduire, expliqua leur père, vers une " vie meilleure " - une vie après la mort, une vie après cette vie qui n’était plus faite que de désespoir, si désespérante qu’elle poussa ces parents à injecter à leurs enfants des doses mortelles d’insuline.


" On devait tous mourir. " Ils avaient l’intention de mettre … fin à leurs jours pour " partir vers un monde meilleur ". " On a longtemps gardé l’espoir ". [Florence Aubenas, Libération, 17 octobre 2005] C’étaient de grands consommateurs. L’avocate de la partie civile, l’aide sociale à l’enfance, Me Pelouse Laburthe, reprochait pèle mêle à Patricia et Emmanuel Cartier de trop fumer, de laisser boire trop de Coca aux enfants… , de leur offrir trop de jeux vidéo. [Florence Aubenas, Libération, 17 octobre 2005]

Et puis, accablés de dettes – ils étaient détenteurs d’une quinzaine de cartes de crédit – , ils ont décidé, un peu comme les parents du Petit Poucet abandonnèrent leurs enfants dans la forêt, d’injecter l’insuline à leurs petits puis de se suicider : ils espéraient les retrouver ensuite dans ce " monde meilleur ". Seule Alicia, 11 ans, après trois semaines de coma, est morte de l’injection.


Cela signifie-t-il que ces parents n’aimaient pas leurs enfants ? Rien n’est moins sûr. Sauf à dire que tout était fait pour qu’ils ne puissent plus les aimer – s’il est vrai qu’aimer, qui n’est pas synonyme d’acheter, bien que les hypermarchés veuillent faire croire à leurs acheteurs que si j’aime, j’achète, et que je n’aime que dans la mesure où j’achète, et que tout s’achète et se vend, aimer, donc, n’est pas qu’un sentiment : c’est un rapport, une façon d’être et de vivre avec l’être aimé, et pour lui. Aimer est la forme la plus exquise du savoir-vivre.

 

Or, c’est un tel rapport exquis que l’organisation marchande de la vie a détruit dans la famille Cartier : de même que les enfants, comme j’ai essayé de le montrer dans le chapitre précédent, sont progressivement et tendanciellement privés de la possibilité de s’identifier à leurs parents par le détournement vers les objets temporels industriels de leur identification primaire, puis de leurs identifications secondaires, tout comme sont elles-mêmes détournées les identifications secondaires de leurs parents, précisément en vue de leur faire adopter des comportements exclusivement soumis à la consommation (et chaque membre de la famille Cartier avait son propre téléviseur), de même, et réciproquement, les parents, ainsi incités à consommer tant et plus par toute la puissance des télévisions, des radios, des journaux, des campagnes d’affichages publicitaires, des prospectus dans les boîtes aux lettres, des éditoriaux et des discours politiques ne parlant que de " relance de la consommation ", sans parler des banques, se trouvent expulsés de la position où ils pourraient aimer leurs enfants réellement, pratiquement et socialement. Il en résulte le mal-aimer d’un terrifiant mal-être, qui devient peu à peu un désamour généralisé – auquel Claude Lévi-Strauss lui-même n’échappe pas.

 

Notre époque ne s’aime pas. Et un monde qui ne s’aime pas est un monde qui ne croit pas au monde : on ne peut croire qu’en ce que l’on aime. C’est ce qui rend l’atmosphère de ce monde si lourde, étouffante et angoissante. Le monde de l’hypermarché, qui est la réalité effective de l’époque hyperindustrielle, est, en tant que machines à calculer des caisses à code-barre où aimer doit devenir synonyme d’acheter, un monde où l’on n’aime pas. Mr et Mme Cartier pensaient que leurs enfants seraient plus heureux s’ils leur achetaient des consoles de jeux et des téléviseurs. Or, plus ils leur en achetaient, et moins eux et leurs enfants étaient heureux, et plus ils avaient besoin d’acheter encore et toujours plus, et plus ils perdaient le sens même de ce qu’il en est de l’amour filial et familial : plus ils étaient désaffectés par le poison de l’hyperconsommation. Depuis 1989 qu’ils s’étaient mariés et avaient fondé cette famille, on leur avait inculqué, pour leur malheur, qu’une bonne famille, une famille normale, c’est une famille qui consomme, et que là est le bonheur.

 

Les parents Cartier, qui ont été condamnés à dix et quinze ans de prison, sont au moins autant des victimes que bourreaux : ils ont été victimes du désespoir ordinaire du consommateur intoxiqué qui, tout à coup, ici, passe à l’acte, et à cet acte terrifiant qu’est l’infanticide, parce que le rattrape la misère économique qu’engendre aussi la misère symbolique. Peut-être fallait-il les condamner. Mais il ne fait à mes yeux aucun doute que s’il est vrai que l’on devait les condamner, un tel jugement, qui doit précisément analyser et détailler les circonstances atténuantes du crime, ne peut être juste que pour autant qu’il condamne aussi et peut-être surtout l’organisation sociale qui a pu engendrer une telle déchéance. Car une telle organisation est celle d’une société elle-même infanticide – une société où l’enfance est en quelque sorte tuée dans l’œuf.

 

25. Intoxication, désintoxication

 

La consommation est une intoxication : c’est ce qui devient de nos jours évident. Et c’est ce que souligne un article écrit par Edouard Launet durant le procès contre Patricia et Emmanuel Cartier. Ceux-ci vivaient à proximité de Saint Maximin, … la plus grande zone commerciale d’Europe , …à la fois eldorado et terrain vague, abondance et misère sociale. Le marché, rien que le marché, et ces petits shoots d’adrénaline que procure l’achat d’un téléviseur ou d’un canapé. [Edouard Launet, Libération, 17 novembre 2005] … jours avant le drame de Clichy sous bois qui déclencha des émeutes dans toute la France pendant trois semaines, dans l’hypermarché Cora, lieu d’un " grand brassage social " où se mêlent les petites gens de Beauvais, dont les Cartier, et les Parisiens " aisés " qui passent leurs week-end dans des résidences secondaires, autour de Gouvieux et de Chantilly, dans cet hypermarché où 40 000 personnes passent chaque jour par les 48 caisses et leurs machine à code-barre, Jean-Pierre Coppin, chef de la sécurité du magasin … observe : " On sait qu’on est assis sur le couvercle de la marmite ".

 

Car la consommation immédiate de la vie provoque de nos jours souffrance et désespoir, au point qu’un profond malaise règne désormais dans la société de consommation. Comme je l’avais déjà signalé , une enquête commandée par la grande distribution à l’institut IRI fit apparaître la figure de l’" alter-consommateur ", tandis que proliféraient d’autres symptômes de cette crise de la civilisation hyperindustrielle – à travers les mouvements antipub et anticonsommation, à travers la baisse de la vente des produits de marques, etc . On m’a plusieurs fois objecté, depuis, qu’en réalité, il n’y avait pas de baisse avérée de la consommation (bien que l’enquête de l’IRI eut été déclenchée à la suite d’une baisse des ventes des produits de grande consommation), et qu’il n’y avait donc pas de crise non plus : les alter-consommateurs, c’est à dire ceux qui se disent mécontents de consommer, et désireux de vivre autrement, sont en effet souvent parmi les plus grands consommateurs – quasiment des hyperconsommateurs. Le malaise ne serait donc qu’une fausse mauvaise nouvelle.

 

Mais il n’y a aucune contradiction dans le fait qu’un hyperconsommateur dénonce la consommation, pas plus que dans les réponses à l’enquête qu’avait menée Télérama sur les pratiques télévisuelles des Français et les jugements qu’ils portent sur les programmes, et qui faisait apparaître que si 53% d’entre eux considèrent que les programmes de télévision sont détestables, la plupart de ceux-ci regardent cependant ces programmes qu’ils jugent si mal. Il n’y a là aucune contradiction parce qu’il s’agit dans les deux cas de systèmes addictifs, et l’on sait bien qu’un système est addictif précisément dans la mesure où celui qui est pris dans ce système le dénonce et en souffre d’autant plus qu’il ne peut pas en sortir – ce qui est le phénomène bien connu de la dépendance.

 

Le " shoot d’adrénaline " que procure un achat important est produit par le système addictif de la consommation, et il en va du téléspectateur interrogé par Télérama, et qui condamne les programmes que cependant il regarde, comme de l’héroïnomane qui, parvenu au stade où la consommation de la molécule de synthèse ne lui procure plus que des souffrances, parce qu’elle a bloqué sa production naturelle de dopamine, sérotonine, enképhalines et endorphine, ne trouve un apaisement temporaire que dans une consommation supplémentaire de ce qui cause cette souffrance – consommation immédiate de la vie qui ne peut qu’aggraver encore le mal, jusqu’à le transformer en désespoir. C’est pourquoi, tout comme le téléspectateur qui n’aime plus ses programmes de télévision, si l’on demande à un intoxiqué ce qu’il pense de la substance toxique dont il dépend, il en dira le plus grand mal ; mais si on lui demande de quoi il a besoin désormais, il répondra, encore et toujours : de l’héroïne.

Encore et toujours, du moins tant qu’on ne lui a pas donné les moyens de se désintoxiquer.

 

La stupéfaction télévisuelle, qui fut d’abord le haschich du pauvre, et remplaça l’opium du peuple, est devenue une drogue dure depuis qu’ayant détruit le désir, elle vise le pulsionnel – puisque il n’y a plus que les pulsions lorsque a disparu le désir qui les équilibrait en les liant. C’est le moment où l’on passe de la consommation heureuse, celle qui croit au progrès, à la consommation malheureuse où le consommateur sent qu’il régresse et en souffre. À ce stade, la consommation déclenche des automatismes de plus en plus compulsifs et le consommateur devient dépendant du shoot consommatoire. Il souffre alors d’un syndrome de désindividuation qu’il ne parvient plus à compenser qu’en intensifiant ses comportements de consommation, qui deviennent du même coup pathologiques.

 

Il en va ainsi parce que d’autre part, dans la société hyperindustrielle où tout devient services, c’est à dire relations marchandes et objets de marketing, la vie a été intégralement réduite à la consommation, et les effets de désindividuation psychique se répercutent intégralement sur l’individuation collective, étant donné que, dans les processus d’individuation psychique et collective, l’individuation psychique ne se concrétise que comme individuation collective et transindividuation, et que la réciproque est vraie. Quand tout devient service, la transindividuation est intégralement court-circuitée par le marketing et la publicité. La vie publique est alors détruite : l’individuation psychique et collective y est devenue la désindividuation collective. Il n’y a plus de nous, il n’y a plus qu’un on, et le collectif, qu’il soit familial, politique, professionnel, confessionnel, national, rationnel ou même universel n’est plus porteur d’aucun horizon : il apparaît totalement vide de contenu, ce que l’on appelle, chez les philosophes, la kénose, ce qui signifie aussi que l’universel n’est plus que le marché et les technologies qu’il répand sur la planète entière – au point que la République, par exemple, ou ce qui prétend la remplacer, ou l’épauler, ou la réinventer, par exemple l’Europe, ne sont ni aimée, ni désirée.

 

26. La désaffection

 

La société hyperindustrielle est intoxiquée, et la première question politique est celle de sa désintoxication. L’intoxication est produite par des phénomènes de saturation, qui affectent en particulier les fonctions supérieures du système nerveux : la conception (l’entendement), la sensibilité et l’imagination, c’est à dire la vie intellectuelle, esthétique et affective – l’esprit dans toutes ses dimensions. Là est la source de toutes les formes de la misère spirituelle. Appelons cognitive et affective ces formes de saturation typiques de la société hyperindustrielle.

 

Tout comme il y a de la saturation cognitive (on étudie depuis plus de dix ans déjà les effets du cognitive overflow syndrom qui ont pour résultat paradoxal – paradoxal pour une conception platement informationnelle de la cognition – que plus on apporte d’information au sujet cognitif, moins il connaît ), il y a en effet de la saturation affective. Les phénomènes de saturation cognitive et affective engendrent des congestions individuelles et collectives, cérébrales et mentales, cognitives et caractérielles, dont on peut comparer les effets paradoxaux aux congestions urbaines engendrées par les excès de circulation automobile, dont les embouteillages sont l’expérience la plus banale, et où l’automobile, censée faciliter la mobilité, produit au contraire la paralysie et le ralentissement bruyant et polluant, c’est à dire toxique. Comme la saturation cognitive induit une perte de cognition, c’est à dire une perte de connaissance, et un égarement des esprits, une stupidité des consciences de plus en plus inconscientes, la saturation affective engendre une désaffection généralisée.

 

Saturation cognitive et saturation affective sont donc des cas d’un phénomène plus vaste de congestion qui frappe toutes les sociétés hyperindustrielles, de Los Angeles à Tokyo en passant désormais par Shangaï. Lorsque Claude Lévi-Strauss dit s’apprêter à quitter un monde qu’il n’aime plus en donnant l’exemple de l’explosion démographique, il le présente un cas de cette intoxication généralisée :

L'espèce humaine vit sous une sorte de régime d'empoisonnement interne.


Dans tous ces cas de congestion, l’humanité semble confrontée à un phénomène de désassimilation comparable à ce que Freud décrit chez les protistes, en référence aux travaux de Woodruff :

Les infusoires sont conduits à une mort naturelle par leur propre processus vital. … L’infusoire, laissé à lui-même, meurt d’une mort naturelle du fait d’une élimination imparfaite des produits de son propre métabolisme. Il se peut qu’au fond tous les animaux supérieurs meurent aussi d’une même incapacité à éliminer. [Freud, Essais de psychanalyse, Payot, 1981, p. 106]


De plus, et j’y reviendrai au dernier chapitre, la sclérose que peut devenir le surmoi, et comme morale, peut aussi engendrer une telle auto-intoxication . Cependant, l’intoxication produite par la saturation affective (indubitable élément de causalité du crime de Patricia et Emmanuel Cartier) constitue un cas de congestion intrinsèquement plus grave et plus préoccupant que tous les autres : affectant les capacités de réflexion et de décision des individus psychiques et collectifs, mais aussi leurs capacités à aimer leurs proches aussi bien que leurs semblables, leurs capacités à les aimer effectivement, pratiquement et socialement, conduisant nécessairement, du même coup et à terme, à des phénomènes très graves de haine politique et de conflits violents entre groupes sociaux, ethnies, nations et religions, elle rend proprement inconcevable quelque issue que ce soit aux autres cas de congestion qui intoxiquent toutes les dimensions de la vie sur la planète toute entière.

 

La saturation affective est ce qui résulte de l’hypersollicitation de l'attentioni, et en particulier de celle des enfants, qui vise, par l’intermédiaire des objets temporels industriels, à détourner leur libidoi de ses objets d’amour spontanés vers les objets de la consommation exclusivement, provoquant une indifférence à leur parents et à tout ce qui les entoure, et une apathie généralisée, et surchargée de menace – dont les monstrueux héros d’Elephant, le film de Gus Van Sant, sont comme les symboles, ou les diaboles.

 

Au Japon, où je me trouve en ce moment même en train d’écrire ce chapitre, la réalité congestionnée de la désindividuation psychique et collective entraîne passages à l’acte, mimétismes télévisuels et criminels, et absence de vergogne, c’est à dire d’affection (et, à deux jeunes criminels japonais, auxquels on demandait de dire leur repentir pour leurs victimes, respectivement une femme de 64 ans, et de tout jeunes enfants d’une école maternelle, ceux-ci répondirent n’éprouver aucun regret ), tandis que sont apparus les hikikomori et les otaku, qui constituent deux cas typiques de jeunes individus désaffectés, des cas qui ont pris des proportions particulièrement préoccupantes : on considère que les hikikomori sont plus d’un million, dont des centaines de milliers de jeunes enfants totalement déscolarisés, très profondément coupés du monde, vivant dans une sorte d’autisme social, recroquevillés dans leur milieui familial et télévisuel, et absolument hermétiques à un milieu social qui est lui-même en bonne partie ruiné :


Vie de famille bouleversée, M. Okuyama, 56 ans, raconte : "Nous avons été obligés de déménager en mai dernier car il devenait trop dangereux de rester avec lui en raison de la violence de mon fils". Malgré la volonté des parents, la communication est quasi-absente. "J'essaie de le rencontrer une fois par semaine et d'avoir une discussion normale avec lui, mais c'est très difficile. Il ne parle que par insultes et mots inintelligibles", explique son père. "J'ai peur aussi: il est deux fois plus fort que moi". [http://antithesis.club.fr]

La plupart du temps totalement coupés du système scolaire, il arrive qu’ils passent à l’acte, alimentant ainsi l’importante et inquiétante rubrique des faits divers dans les journaux japonais :

En 2000, un garçon de 17 ans qui vivait reclus chez lui depuis 6 mois après avoir été victime des harcèlements et de brimades à l'école (ijime) a détourné un bus avec un couteau de cuisine et a tué une passagère.


On appelle également otaku les jeunes gens qui ne vivent plus que dans un monde clos, virtuel, jeu, bande dessinée (le mot otaku désignant initialement un héros manga), à l’intérieur duquel seulement ils peuvent rencontrer leurs semblables : d’autres otaku, également désaffectés, c’est à dire désindividués aussi bien psychiquement que socialement, parfaitement indifférents au monde autrement dit :


Dans son dernier roman, " Kyosei Chu " - titre que l'on pourrait traduire par " le Quotidien d'un ver " -, Ryu Murakami analyse de quelle manière les adolescents, refusant d'affronter la réalité, se construisent un univers purement fictif inspiré des bandes dessinées ou des dessins animés. Un univers dans lequel ils pénètrent grâce aux gadgets de plus en plus sophistiqués dont les abreuve l'industrie japonaise. Incapables de communiquer avec les autres, ils passent l'essentiel de leur temps devant une console de jeux ou un ordinateur et sortent peu de chez eux. [Bruno Birolli, Le Nouvel Observateur, Hors Série n°41, 15 juin 2000]


Certains otaku pratiquent des cultes d’objets, en particulier d’objets de consommation :

Ils organisent leur existence autour d'une passion qu'ils poussent à l'extrême. Cela peut être un objet ; ainsi cet otaku qui stocke dans sa chambre de vieux ordinateurs achetés par l'Internet, ou cette gamine qui possède plusieurs centaines de sacs Chanel. Certains de ces cultes bizarres posent problème, comme celui qui s'est subitement développé autour de Juyo, le porte-parole de la secte Aum, coupable de l'attentat au gaz sarin qui a fait douze morts dans le métro de Tokyo en mai 1994.


Nous, les urbains (et nous tous, ou presque tous, nous sommes devenus des urbains), nous souffrons de cette congestion psychique et collective, et de la saturation affective qui nous y désaffecte, lentement, mais inéluctablement, de nous-mêmes et des autres, et qui nous désindividue ainsi, psychiquement aussi bien que collectivement, nous éloignant de nos enfants, de nos amis, de nos chers et de nos proches, des nôtres, qui ne cessent de s’éloigner, et de tout ce qui nous est cher, qui nous est donné par la charis, par la grâce (grâce à) du charisme, du grec kharis, et d’un charisme du monde en quelque sorte, dont procède toute caritas, qui nous est ainsi donné y compris et sans doute d’abord (primordialement, d’emblée) comme idées, idéaux et sublimités : nous, nous autres, nous qui nous sentons nous éloigner des nôtres, nous nous sentons irrésistiblement condamnés à vivre et penser comme des porcs.

 

Ceux d’entre nous qui ont la chance de vivre encore dans les centre-ville des métropoles, et non dans leurs bans périurbains, tentent de survivre spirituellement en fréquentant assidûment musée, galeries, théâtres, salles de concert, cinémas d’art, etc. Mais ceux-là souffrent alors d’un autre mal : celui de la consommation culturelle, où il faut absorber toujours plus de marchandises culturelles, comme si une autre forme d’addiction s’installait là aussi, sans que ne puisse plus jamais s’installer le temps lent d’une véritable expérience artistique, le temps de l’amateuri, qui a été remplacé par le consommateur souffrant d’obésité culturelle hébétée.

 

Lorsque nous avons la chance, quand nous l’avons, de pouvoir partir à la campagne – pour autant que nous ne nous retrouvions pas, le samedi après-midi, venant de Gouvieux ou de Chantilly, dans l’hypermarché Cora de Saint Maximin, la plus grande ZAC d’Europe toute proche de la belle abbaye de Royaumont – et que nous y " respirons ", dans la campagne, donc, nous suspendons ces sollicitations affectives innombrables, permanentes et systématiques, qui caractérisent la vie contemporaine où tout devient services, désormais presque totalement soumise au marketing, y compris " culturel ". Nous retournons alors aux sollicitations affectives primaires de la verdure, des fleurs, des animaux, des éléments, de la solitude, de la marche, du silence et du temps lent – lenteur et silence aujourd’hui perdus : le caractère absolument incessant de l'adresse aux sens, et qui a précisément pour but de ne jamais cesser, induit une saturation telle qu’est venu le temps de la désaffection – et de la désaffectation.

 

Cette perte de conscience et d’affect, induite par les saturations cognitive et affective, qui constitue la réalité effrayante de la misère spirituelle, au moment où la planète doit affronter et résoudre tant de difficultés, est ce qui caractérise l’esprit perdu du capitalisme. Il y a aujourd’hui des êtres désaffectés comme il y a usines désaffectées : il y a des friches humaines comme il y a des friches industrielles. Telle est la redoutable question de l'écologie industrielle de l'esprit. Et tel est l’énorme défi qui nous échoit.

 

27. Turbulences

 

Au-delà de la désaffection, qui est la perte d’individuation psychique, la désaffectation est la perte d’individuation sociale, et c’est ce qui, à l’époque hyperindustrielle, menace les enfants turbulents tendant à devenir des individus désaffectés. Or, les enfants turbulents, depuis la réalisation par l’Inserm d’une étude largement inspirée de la classification américaine des pathologies et des méthodes cognitivistes associant psychiatrie, psychologie, épidémiologie, sciences cognitives, génétique, neurobiologie et éthologie, font l’objet d’une qualification nosologique appelée " trouble des conduites " . [Rapport de l'INSERM : "Troubles des conduites chez l'enfant et l'adolescent"]


À ce " trouble des conduites " sont associés systématiquement des troubles de l’attention. Or, l’attention est aussi, comme le soulignait Rikfin, la marchandise la plus recherchée – par exemple par TF1 et son PDG Patrick Le Lay, lequel explique d’ailleurs que l’attention en quoi consiste le " temps de cerveau disponible ", qui constitue l’audiencei quantifiable des télévisions, est parfaitement contrôlable et contrôlée, puisque, grâce aux techniques de l’audimat, c’est  le seul produit au monde où l’on " connaît " ses clients à la seconde, après un délai de 24 heures. Chaque matin, on voit en vraie grandeur le résultat de l’exploitation de la veille. [Les dirigeants face au changement, p. 93]


La désaffection produite par la saturation affective, qui est donc aussi une désaffectation, c’est à dire la perte de place et de reconnaissance sociales résultant de la perte d’individuation qui frappe l’individu désaffecté, et qui se traduit aussi en cela par le processus de désindividuation collective, tient précisément à ce que la captation de l’attention détruit l’attention – c’est à dire également cette qualité d’être attentionné, qui est sociale, et non seulement psychologique, et qui s’appelle, très précisément, la vergogne, sens qu’a particulièrement bien conservé le mot espagnol vergüenza .

 

Il en va ainsi parce que l’attention est ce qui agence et ce qui est agencé par les rétentions et les protentions, tandis que celles-ci sont désormais massivement et incessamment contrôlées par les processus rétentionnels et protentionnels télévisuels, tels que, dès le stade de l’identification primairei chez l’enfant, puis comme identifications secondaires chez l’adulte, ils visent à substituer, aux rétentions secondaires collectives élaborées par le processus de transindividuation en quoi consiste la vie d’un processus d’individuation psychique et collective, des rétentions secondaires collectives entièrement préfabriquées selon les résultats des études de marché et des techniques de marketing prescriptrices des campagnes de publicité aussi bien que des cahiers des charges des designers, des stylistes, des développeurs et des ergonomes réalisant ensemble la socialisation accélérée de l’innovation technologique.

 

C’est pourquoi l’étude qui a inventé cette pathologie du " trouble des conduites " très inspirée par les catégorisations nord-américaines est largement sujette à caution dans la mesure où elle néglige gravement cet état de fait : que l’attention est devenue une marchandise. Or, le " trouble des conduites ", qui qualifie un comportement au cours duquel sont transgressées les règles sociales, est considéré comme un trouble mental qu’accompagnent différents symptômes, et en particulier, donc, le déficit de l’attention et le " trouble oppositionnel avec provocation " :


L’une des pathologies psychiatriques les plus fréquemment associées au trouble des conduites est le trouble déficit de l’attention/hyperactivité, ainsi que le trouble oppositionnel avec provocation.

Les enfants ou adolescents qui y sont sujets souffrent également souvent de dépression et d’anxièté, et ils passent facilement à l’acte suicidaire.


L’enquête prétend avoir dégagé une probabilité empiriquement constatable d’expression du trouble en association avec les cas suivants :

Antécédents familiaux de trouble des conduites, criminalité au sein de la famille, mère très jeune, consommation de substances, etc. …


Dès lors, le groupe d’experts recommande un repérage des familles présentant ces facteurs de risque au cours de la surveillance médicale de la grossesse.


Il suggère également de développer une étude épidémiologique auprès d’un échantillon représentatif des enfants et des adolescents en France… [et de] réaliser également des études ciblées sur des populations à haut risque (milieu carcéral, éducation spécialisée, zones urbaines sensibles).


La véritable question est du côté des effets destructeurs de l’individuation psychique aussi bien que collective provoqués par la saturation affective et les diverses formes de congestions qui intoxiquent la société contemporaine, et en particulier, la télévision, qui ravage les facultés attentionnelles aussi bien des enfants et des adolescents et de leurs parents, ainsi que des adultes en général, et en particulier des hommes politiques – et sans doute aussi des chercheurs de l’Inserm qui regardent la télévision.

L’étude, qui part d’hypothèses cognitivistes conférant aux facteurs génétiques et donc héréditaires un rôle essentiel, n’ignore certes pas qu’il faut évaluer la part de la susceptibilité génétique et la part de la susceptibilité environnementale spécifiques au trouble des conduite.


Et, tout en préconisant de rechercher des " gènes de vulnérabilité ", elle recommande aussi d’ étudier l’influence de l’attitude parentale.


Si l’on n’en est pas à suggérer de stériliser les parents présentant des facteurs de risque, on ne peut cependant pas s’empêcher de penser que plusieurs Etats d’Amérique du Nord, le pays dont la classification des pathologies mentales inspire ici manifestement ce travail de l’Inserm, pratiquèrent avant la guerre ce genre de stérilisation, et que l’horreur nazie révélée fit cesser cependant.

Mais surtout, pourquoi ne pas proposer d’étudier l’influence de la télévision et des innombrables techniques d’incitation à la consommation qui causent précisément le syndrome de saturation affective ? La télévision est bien mentionnée :


Les études récentes confirment que l’exposition à la violence télévisuelle à l’âge de 8 ans est hautement prédictive de comportements agressifs à long terme. Cette relation est maintenue indépendamment du quotient intellectuel et du statut socioéconomique des sujets , mais uniquement comme véhicule de scènes de violence.


Mais l’influence de la télévision n’est justement pas appréhendée pour ce qu’elle est : comme effet d’un objet temporeli industriel qui permet de capter l’attention que l’ennemi du beau appelle " le temps de cerveau disponible ". Quel crédit apporter, dès lors, à une étude psychopathologique qui prétend décrire des phénomènes de perte d’attention, et qui ne prête elle-même aucune attention aux techniques de captation de l’attention ?

 

La question de l’environnement psychosocial est celle du processus d’individuation psychique et collective tel qu’il est surdéterminé par le processus d’individuation technique, surtout à l’époque où la technique est devenue pour une très grande part un système industriel de technologies cognitives et de technologies culturelles, c’est à dire de ce que j’appelle, avec mes amis de l’association Ars Industrialis , les technologies de l’esprit. Dès lors, les dysfonctionnements des processus d’individuation psychiques, collectifs et sociaux doivent plus être traités comme des questions de sociopathologie que de psychopathologie.

 

28. De la psychopathologie à la sociopathologie

 

Qu’il y ait des terrains psychopathologiques plus fragiles, et donc plus sensibles et plus favorables aux sociopathologies, c’est une évidence. Mais s’il semble qu’apparaissent de nouvelles formes de pathologies, comme on le voit par exemple au Japon, ce concept de nouvelles psychopathologies est récusé par de nombreux psychiatres dans la mesure où il s’agit en vérité essentiellement de sociopathologies – c’est à dire de questions d’économie politique.

 

De plus, la fragilité psychopathologique, comme défaut affectant une psyché, est très souvent, sinon toujours, ce qui est à l’origine, et par des processus de compensation à la fois bien connus et intrinsèquement mystérieux, des individuations les plus singulières, et en cela les plus précieuses pour la vie de l’esprit, aussi bien au plan psychique qu’au plan collectif. J’ai déjà montré comment divers cas de handicaps furent à l’origine de génies artistiques, ainsi des doigts paralysés à partir desquels Django Reinhardt inventa la guitare jazz moderne, ou de Joë Bousquet qui devint écrivain en voulant être sa blessure, ou encore des asocialités que l’on qualifia toujours de perversion de Baudelaire, de Rimbaud et de tant de poètes, sans parler des folies de Hölderlin, de Nerval, d’Artaud, de Van Gogh, etc. Et ajoutons ici la surdité de Thomas Edison.

 

Le discours de l’Inserm, ignorant totalement ces questions, repose sur une pensée exclusivement normative et hygiéniste de l’appareil neurologique aussi bien que de la vie en général, et de l’être humain en général, qui ne semble tenir aucun compte, en outre, des analyses de Canguilhem sur le normal et le pathologique, et qui ne voit pas que c’est l’articulation entre système nerveux, système technique et système social qui constitue le fait humain total, c’est à dire réel – ce que permet de comprendre, depuis Leroi-Gourhan, l’analyse de l’hominisation comme technogenèse et sociogenèse. Il est vrai que la psychanalyse a elle-même gravement négligé ces dimensions hors desquelles il n’y aurait pas de psychogenèse, comme j’ai commencé de l’analyser avec le concept d’organologie générale, et je reviendrai sur ce point au chapitre suivant.

 

L’enquête de l’Inserm entrouvre cependant elle-même, quoique bien timidement, des perspectives vers ces sujets, lorsqu’elle souligne que la première question, en terme de genèse de la pathologie, est le langage, ce qui devrait toutefois inclure aussi, et plus généralement, tous les circuits d’échanges symboliques :

Un mauvais développement du langage entrave la mise en œuvre d’une bonne sociabilité, gêne la qualité de la communication et favorise l’expression de réactions défensives de l’enfant.


Le " groupe d’experts " recommande pourtant, en fin de compte, de développer de nouveaux essais cliniques avec des associations de médicaments et de nouvelles molécules.


Mais en vue de quoi ? Vraisemblablement sans pouvoir préconiser l’usage de la Ritaline, puisque cette molécule, qui servit précisément à " soigner " les enfants américains sujets à des " troubles des conduites ", a fait l’objet d’un procès retentissant, il s’agit manifestement, pour l’Inserm, d’une part de mettre en place des mesures de dépistage visant à catégoriser et lister a priori des enfants potentiellement " sujets " à ce trouble, et de proposer la solution d’une camisole chimique, c’est à dire d’une technologie de contrôle pharmaceutique, ouvrant par la même occasion un nouveau marché, et qui permette de ne pas poser le problème de sociopathologie – qui est le seul vrai problème.

 

29. La culpabilisation des parents et des enfants est un écran de fumée qui dissimule les question d’économie politique industrielle et conduit à la camisole chimique.

 

Ce processus de culpabilisation des parents et des enfants permet de les accuser en lieu et place de la société sans vergogne qui les rend fous et les détruit, que l’on n’aime plus et où l’on ne s’aime plus, où règnent mécréance, discrédit, cynisme et bêtise. Les turbulences comportementales, induites par la désindividuation généralisée, ne sont pas provoquées par des causes génétiques, même si elles ont évidemment aussi des bases génétiques – ni plus ni moins qu’une quelconque molécule bénéfique pour un organisme mais qui, lorsque est franchi un certain seuil, devient tout à coup toxique. Car les bases génétiques de l’irritabilité sont aussi celles de la sociabilité, et plus précisément, de ce que Kant appela l’insociable sociabilité :


J’entends ici par antagonisme l’insociable sociabilité des hommes, c’est à dire leur inclination à entrer en société, inclination qui est cependant doublée d’une répulsion générale à le faire, menaçant constamment de désagréger cette société. L’homme à un penchant à s’associer, car dans un tel état il se sent plus qu’homme [c’est moi qui souligne ces derniers mots] par le développement de ses dispositions naturelles. Mais il manifeste aussi une grande propension à se détacher (s’isoler [en japonais : hikikomori]), car il trouve en même temps en lui le caractère d’insociabilité qui le pousse à vouloir tout diriger dans son sens. … Remercions donc la nature pour cette humeur peu conciliante, pour la vanité rivalisant dans l’envie, pour l’appétit insatiable de possession ou même de domination. Sans cela toutes les dispositions naturelles excellentes de l’humanité seraient étouffées dans un éternel sommeil. L’homme veut la concorde, mais la nature sait mieux que lui ce qui est bon pour son espèce : elle veut la discorde.


Cette insociable sociabilité est donc la bonne éris :


Ainsi dans une forêt, les arbres, du fait même que chacun essaie de ravir à l’autre l’air et le soleil, s’efforcent à l’envi de pousser beaux et droits. Toute culture, tout art formant une parure à l’humanité, ainsi que l’ordre social le plus beau, sont les fruits de l’insociabilité, et d’épanouir de ce fait complètement, en s’imposant un tel artifice, les germes de la nature.


L’insociable sociabilité est la façon que Kant a d’articuler le psychique et le collectif, et comme un processus d’individuation qui met la singularité, et l’éris qu’elle suppose comme émulation, c’est à dire comme élévation et transmission, au cœur de sa dynamique. Or, c’est ce que les normalisations et classifications de la nosologie mentale d’inspiration américaine voudraient pouvoir contrôler pour le réduire à un modèle comportemental entièrement normalisable, c’est à dire calculable.

 

L’homme – qui est le nom courant du processus d’individuation psychique et collective – est un être en devenir, c’est à dire par défaut, et ce sont ses défauts qu’il faut, et comme son avenir, c’est à dire : comme ce qui constitue ses chances. Même dans la vie, on le sait, ce sont les défauts de réplication de l’ADN qui permettent l’évolution et la néguentropie caractéristiques du vivant. La normalisation chimiothérapique voudrait éliminer ce défaut qu’il faut : elle voudrait un processus sans défaut. Mais un tel processus serait sans désir – car l’objet du désir est ce qui lui fait défaut. Or, un processus sans désir est un processus irrationnel, qui conduit à la société démotivée des camisoles chimiques et des bracelets électroniques, ou à la politique de la terreur, ou, plus vraisemblablement, aux deux à la fois. Car les êtres sans désir voient leurs pulsions se délier, et la société ne sait plus les contenir que par la répression – outre la régression qui déchaîne ces pulsions.

 

Non seulement on peut faire, avec l’irritabilité génétique, qui est la base moléculaire de l’insociable sociabilité, des choses parfaitement sociables, mais on ne peut faire de choses véritablement sociables, c’est à dire individuantes, inventives et civilisés, que sur de telles bases. Quant à la turbulence pathologique dont souffre en effet la société qui ne s’aime pas et où règne la bêtise, elle est engendrée par un système dont cette thérapeutique des conduites est un élément : ce système est celui du populisme industriel qui a fait de l’attention une marchandise ayant perdu toute valeur, et qui engendre du même coup des comportements en effet socialement non-attentionnés, de la part d’individus désaffectés, de friches humaines dans une situation générale de misère symbolique, spirituelle, psychologique, intellectuelle, économique et politique.

 

Les enfants turbulents ont heureusement pour eux des défauts. Mais la libido de ces enfants énergétiquement constituée par ces défauts mêmes, parce qu’elle est détournée des objets d’amour que sont les parents, et plus généralement, des objets sociaux, c’est à dire des objets d’idéalisation et de sublimation de cet amour, en tant qu’objets de constitution de l’individuation collective, par exemple les objets de savoir, ou les objets du droit, en tant que concrétisations sociales et par défaut de la justice qui n’existe pas, la libido de ces enfants, ainsi détournée, devient alors dangereuse, pulsionnelle, agressive et terriblement souffrante de ne plus n'arriver à aimer ses parents et leur monde, tandis que les parents n'arrivent plus à aimer leurs enfants : ils n’en ont plus les moyens.

 

Ces enfants demandent alors plus de consoles de jeu, plus de télé, plus de coca, plus de vêtements ou d’accessoires scolaires de marque, et les parents, soumis à cette pression à laquelle l’appareil social est désormais soumis lui-même en totalité, sont privés de leurs rôles de parent. C’est dans de telles circonstances que Patricia et Emmanuel Cartier ont pu passer à l’acte, mais en emportant leurs enfants avec eux – et tout comme ceux qui, tels les kamikazes de Londres, se prennent pour des martyrs : en affirmant qu’il y a une vie après la mort, et qu’elle vaut mieux que cette vie de désespoir.

 

J’affirme que de telles circonstances atténuent très fortement la culpabilité des parents Cartier. Et j’ajoute qu’en analysant les conditions dans lesquelles les dispositifs de captation de l’attention et plus généralement d’incitation à la consommation causent des troubles de la conduite, y compris ceux qui ont amené des parents à devenir infanticides, la question n'est pas de trouver des coupables, mais de tenter de penser ce qu’il en est de la justice et l’injustice à l’époque hyperindustrielle, et d’en déduire des propositions politiques nouvelles et porteuses d’un avenir, c’est à dire trouant l’horizon du désespoir.

 

Enfants, adolescents et parents sont gravement déséquilibrés dans leurs relations, c’est à dire dans leur être : le passage du psychique au collectif commence dans cette relation, qui n’est donc pas seconde, mais primordiale, et tramée par le processus d’identification primaire où l’enfant comme ses parents n’est ce qu’il est qu’en relation transductive avec les siens. Or, cette relation est à présent gravement perturbée par l’objet temporel industriel qui capte et détourne l’attention, modifiant en profondeur le jeu des rétentions et des protentions, et surtout, produisant des rétentions secondaires collectives qui court-circuitent le travail de transmission entre les générations, qui est aussi la seule possibilité de dialogue, y compris et même surtout sur le mode de l’opposition et de la provocation. Ces questions constituent le fond problématique de ce que j’ai appelé, dans le chapitre précédent, le complexe d’Antigone, et cela signifie aussi qu’elles renvoient à la question de la justice, du droit et du désir hypersurmoïque de la jeunesse qui peut tourner, si il est maltraité, à des processus de sublimation négative – c’est à dire aussi, dans certains cas, à des fantasmes particulièrement dangereux de martyrologie.

 

Contrôle de l’attention et canalisation des processus d’identification primaire et secondaire montrent qu’il y a un lien évident entre les procès que l'on fait à des enfants que l'on accuse d'être turbulents – car c'est bien un procès qu'on leur fait, et l’on sait qu’aux Etats Unis, ces enfants sont traités comme des malades – , enfants que l’on sacrifie ainsi sur l’autel de la consommation, ce qui est un scandale, une honte et une infamie, et le procès des époux Cartier. Car cette manière de les traiter, qui répond aux intérêts communs de l'industrie pharmaceutique, de la télévision et des hypermarchés, dont un chef de service de sécurité assure cependant savoir être " assis sur le couvercle de la marmite ", est une manière de faire peser sur les petites épaules de ces enfants la décadence d'une société intoxiquée par ses excrétions et produits de désassimilation : une société malade d’une auto-intoxication, qui est une destruction mentale, et la ruine de la " valeur esprit ".

 

L’enquête de l’Inserm qui prétend établir scientifiquement que ces enfants sont pathologiquement turbulents et déficitaires sur le plan attentionnel apparaît alors pour ce qu’elle est : un artifice de plus, qui permet de masquer que ces enfants sont rendus turbulents par une société qui est devenue profondément pathologique, et, en cela, inévitablement pathogène en effet. Les résultats de l’enquête, à cet égard, ne sont sans doute pas faux. Mais les prémisses qui servent à interpréter ces résultats le sont tout à fait. Et la conclusion qui en est tirée, et qui préconise en particulier une chimiothérapie du malaise social, en même temps qu’un dépistage qui est clairement un fichage, est catastrophique. Elle est d’autant plus catastrophique qu’elle ne pourra que conduire à répéter ce qui s’était déjà produit aux Etats-Unis avec la Ritaline.

 

30. Manques d’attentions – ou la toxicomanie comme modèle social

 

Au cours d’un procès intenté à l’industrie du médicament qui mit sur le marché la Ritaline, il fut déjà question de déficit de l’attention et du trouble pathologique qu’il était censé constituer chez les enfants et les adolescents :


" On ne peut pas continuer à bourrer nos enfants de psychotropes tout en leur demandant de dire non à la drogue " [déclare] Andrew Waters qui accuse l’American Psychiatric Association " d’avoir comploté pour pousser la jeunesse américaine à la consommation des pilules calmantes ".


Ce qu’il s’agit de calmer est l’ADD, c’est à dire d’attention deficit disorder, et les pilules calmantes sont du méthylphénidate, c’est à dire de la Ritaline, une " molécule proche des emphétamines ". Sa prescription a une définition si large que n’importe quel gamin distrait ou un peu turbulent peut y entrer. Résultat : le nombre d’ordonnances pour la Ritaline a connu une progression de 600 % entre1989 et 1996.

Coïncidence : la Ritaline est mise sur le marché au moment où les époux Cartier se marient. La définition de sa prescription est si large qu’elle peut évidemment s’appliquer à tous ces enfants qui, en Europe, en Amérique, au Japon et bientôt en Chine, deviennent de plus en plus turbulents, déficitaires sur le plan attentionnel psychologique tout aussi bien que non-attentionnés sur le plan social, abrutis qu’ils sont par la télévision, les jeux vidéos et autres désordres sortis des hypermarchés et de la société hyperindustrielle – c’est à dire du populisme industriel qui empoisonne le monde.


Comment dès lors ne pas s’inquiéter de voir le " groupe d’experts " recommander un suivi des enfants " dépistés ", confié aux infirmiers et infirmières des PME et PMI, ainsi qu’aux instituteurs et institutrices des écoles, aux éducateurs spécialisés, etc. ? Car face à ces " pathologies " qui affectent tout autant les infirmiers et les infirmières, ainsi par exemple de Patricia Cartier, qui était infirmière, que les instituteurs et les institutrices et que les parents des enfants " dépistés " comme souffrant de troubles de la conduite, pathologies parentales qui s’appellent par exemple le crédit à la consommation, la consommation addictive, l’abandon des enfants devant la télévision, etc., comment avoir confiance dans des structures institutionnelle de " suivi des enfants dépistés " pour faire face aux difficultés de ces enfants – sinon pour leur faire consommer de la Ritaline, ou un équivalent plus récent et autorisé ?


Car la Ritaline a été retirée du marché après un procès, donc – mais aussi après avoir fait de très graves dégâts. Que l’on me comprenne bien : on a eu confiance dans la Ritaline – et on a eu tort. Et réfléchissons bien, donc, ici, à ce que dans certains Etats, comme la Virginie, la Caroline du Nord ou le Michigan, de 10 à 15 % d’enfants d’âge scolaire avalent quotidiennement leurs " pilules d’obéissance ", souvent après avoir été signalés par les enseignants, qui invitaient les parents à consulter. Le contrôle chimique des teen-agers a ainsi pris des proportions effrayantes. Un couple d’Albany (Etat de New York) avait décidé d’interrompre provisoirement le traitement de son fils de 7 ans, qui le supportait mal. Les parents ont été dénoncés aux services sociaux pour " négligence " et traînés devant un juge. Lequel a ordonné la reprise des comprimés.


Peut-on faire confiance aux préconisations médicamenteuses et institutionnelles de l’Inserm, ou bien ne faut-il pas combattre le vrai problème, à savoir le désordre écologique de l’esprit à l’époque des technologies culturelles et cognitives monopolisées par le populisme industriel, auquel il faudrait opposer une économie politique et industrielle de l’esprit, novatrice, porteuse d’avenir, inaugurant un nouvel âge de l’individuation psychique et collective, et concrétisant, qui plus est, cette société du savoir ou ce capitalisme de la connaissance que tant de dirigeants, ou de conseillers de dirigeants, ainsi de Denis Kessler, appellent aujourd’hui de leurs vœux – et tout en en appelant à un " réenchantement du monde " ?


Ce que préconise l’Inserm conduit à une articulation fonctionnelle entre psychiatrie et justice pour gérer les ravages catastrophiques que la société de contrôle provoque chez les parents et leurs enfants. Or, de quoi s’agit-il ici ? De la relation entre dikè et aidôs. Au défaut de vergogne de l’appareil symbolique, devenu diabolique, c’est à dire facteur de déliaison sociale, de diaballein, et entretenant systématiquement la régression en quoi consiste le déchaînement pulsionnel, l’enquête préconise d’ajouter un dispositif répressif qui conduit à une pure et simple renonciation à la possibilité d’un surmoi : le corps médical intériorise ici la possibilité et la légalité du fait que la société ne soit plus sociable en rien, et que l’insociabilité ne puisse produire aucune sociabilité, sinon par lobotomisation chimique des singularités en souffrance.


Or, ce contrôle chimique, qui est une généralisation de l’utilisation des systèmes addictifs, préconisés aux plus jeunes enfants en souffrance d’avoir perdu leurs parents, c’est à dire les possibilités d’identification primaire où se forme leur imago, installe de toute évi

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3 décembre 2011 6 03 /12 /décembre /2011 12:14

Questions à la psychanalyste Gisèle Harrus-Révidi:

 

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Beaucoup de parents n’assument plus leur rôle affectif. Et l’enfant, pour compenser sa souffrance, se sacrifie en mûrissant trop vite. La psychanalyste Gisèle Harrus-Révidi consacre un ouvrage, Parents immatures et enfants adultes (Payot, 2004), à ce drame familial.

 

Ce phénomène concerne-t-il beaucoup de gens ?
 

Gisèle Harrus-Révidi : Je crois qu’actuellement, il touche une part non négligeable de la population. Et, curieusement, il n’a jamais été traité par les psychanalystes. Mûrir à son rythme, soutenu par des parents qui apportent un espace psychique pour penser et aimer, fait actuellement figure de luxe. Or, c’est une nécessité.

Le cinéma, la télévision montrent, sous l’angle de la comédie, des parents infantiles pris en charge par leurs enfants. On en rit, mais dans la réalité, c’est tragique : l’enfant est obligé d’endosser le rôle de parents de ses propres parents. Et se sent coupable de ne pas y arriver. Le pire est que cette hypermaturité est le destin le plus enviable quand on a ce type de parents. Seul l’individu qui a pu trouver un soutien, des modèles en dehors de sa famille y accède. La norme serait plutôt la répétition de l’immaturité parentale.

 

Qu’est-ce qu’un parent immature ? Un parent qui se veut “cool” ?
 

Il est très difficile de dresser un tableau clinique complet de l’immaturité – ou de l’hypermaturité. En effet, certains parents – ou enfants – présenteront tels traits caractéristiques et pas tels autres. Néanmoins, des constantes apparaissent. En premier lieu, l’immaturité affective décrite ici est très différente de l’immaturité bien visible du « parent copain ». Les parents dont je parle ont pour particularité première de nier la spécificité de l’enfance : ils sont indifférents à la leur, qu’ils évoquent sans la moindre émotion. Ils ont, très clairement, un problème important avec le temps et les souvenirs. C’est comme s’ils évoluaient dans une temporalité immobile. D’ailleurs, ils ont la particularité de paraître nettement plus jeunes que leur âge. On a l’impression que les événements n’ont nulle prise sur eux.

Ces parents sont également très centrés sur eux-mêmes, au point d’être totalement sourds aux besoins de réassurance, de soutien et d’affection de leur enfant. Ils ne le protègent pas, n’éprouvent aucun sentiment de devoir vis-à-vis de lui. Leur fille rêve de faire de la danse ? Si le professeur habite trop loin à leur goût, ces parents ne vont pas sacrifier leur bien-être, et la fillette devra renoncer à sa passion. De plus, l’adulte immature manque d’esprit pratique. Les gestes de la vie courante sont exécutés en dépit du bon sens : un marteau servira de casse-noisettes, ou bien les assiettes seront entreposées dans la salle de bains. Il est fréquent que les patients ayant eu de tels parents se plaignent d’attitudes à la limite du sadisme. L’un d’eux me confiait que ses parents s’étaient amusés à lui laisser croire qu’il était possible d’épouser son père ou sa mère !

 

Pourquoi les individus immatures fondent-ils des familles ?

 

Pour faire comme tout le monde et, parfois même, dans le secret espoir que, plus tard, leurs enfants s’occuperont d’eux. Ce ne sont pas de "vrais" parents, mais d’éternels enfants.

 

En quoi est-ce problématique d’être hypermature ?
 

Une de mes patientes me racontait qu’elle avait toujours restreint ses envies et ses besoins, parce que ses parents n’étaient jamais disponibles. Elle voulait qu’ils l’aiment, aussi faisait-elle ce qu’ils attendaient : elle essayait de se rendre inexistante, et devenait une petite souris dans son coin. Malgré ça, elle avait tout le temps conscience qu’elle les dérangeait. Elle ne faisait jamais de caprices, parce qu’elle n’avait pas suffisamment confiance en eux pour en faire. Pour elle, faire des caprices, c’était se savoir aimée. L’hypermature doit donc lutter contre ces deux lieux communs : que toute mère est dotée d’un instinct maternel, et que les parents veulent forcément le bonheur de leurs enfants. Il a vécu exactement l’inverse.

De plus, il constate que ses choix, sa vision du monde sont sans rapport avec ceux de son entourage. D’où un sentiment de différence très inconfortable. Vu de l’extérieur, l’ancien enfant hypermature est souvent quelqu’un qui réussit professionnellement, notamment dans les métiers de soin, car, depuis son plus jeune âge, il a pris les autres en charge. Mais derrière la façade, quelle souffrance ! Profondément, l’hypermature ne s’aime pas et ne se trouve pas aimable. Généralement, c’est un grand angoissé, qui se sent en permanence le dos au mur et qui tend à tout intellectualiser pour se protéger. Ses failles affectives peuvent cependant être comblées, dans une certaine mesure, par un travail sur soi.

Comment agir avec des parents qui ont gâché votre vie ?

 

Les haïr, s’acharner violemment sur eux, reviendrait à reprocher à un myope sa myopie. Il faut se protéger, en leur disant par exemple : « Je t’interdis de me parler comme ça, c’est inacceptable. » Impossible de leur en demander plus. Ils ne deviendront jamais de gentils parents.

 

Que faire si l’on se reconnaît dans le portrait de l’immature ?
 

Les immatures ne se reconnaissent pas du tout dans les descriptions qui sont faites d’eux, car ils ont l’impression de faire énormément pour leur entourage.


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Parents immatures et enfants adultes (Payot, 2004) - Gisèle Harrus-Révidi - psychologie.com

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2 décembre 2011 5 02 /12 /décembre /2011 10:52

Serge Tisseron, Psychiatre et Psychanalyste, auteur de Nos secrets de famille, explique les conséquences des secrets et tabous familiaux.

 

secret de famille

  

Les secrets de famille sont la cause de troubles affectifs qui se transmettent de parents à enfants. Ils peuvent faire obstacle, à leur tour, au bon déroulement des acquisitions scolaires.

 

La transmission trouve évidemment son terrain de choix dans la famille et dans l'école. L'importance de l'une et de l'autre rend d'autant plus essentielle leur complémentarité. Or les processus de transmission à l'oeuvre dans la famille et dans l'école peuvent s'étayer, mais ils peuvent aussi s'annuler. Une telle situation peut porter sur un contenu - par exemple en cas de désaccord d'une famille sur certaines valeurs transmises à l'école, comme la laïcité -, mais elle peut aussi porter sur la capacité de l'enfant à bénéficier des transmissions scolaires. Pour que l'enfant puisse bénéficier de la situation de transmission, il faut en effet qu'il accepte que l'adulte soit en situation de lui transmettre et être capable d'intégrer ses expériences nouvelles à l'ensemble de sa personnalité. Or, ces deux processus peuvent être gravement gênés par l'existence de secrets.

 

Les enfants qui grandissent dans des familles où il existe des secrets graves présentent souvent des troubles de leurs apprentissages scolaires. Ils sont, par exemple, rêveurs, dissipés, ou concentrent leur intérêt sur une seule matière aux dépens de toutes les autres.

 

Pour comprendre ce processus, nous devons, il est vrai, rompre avec un certain nombre d'erreurs qui entourent la notion de secret de famille. Tout d'abord, un secret de famille n'est pas seulement quelque chose que l'on ne dit pas, puisque nous ne disons bien entendu pas tout et à tout moment. Il porte à la fois sur un contenu qui est caché et sur un interdit de dire et même de comprendre qu'il puisse y avoir, dans une famille, quelque chose qui fasse l'objet d'un secret. En outre, dans leur grande majorité, les secrets ne sont pas organisés autour d'événements coupables ou honteux comme on le croit souvent. Les fameuses « fautes de nos ancêtres » ne sont qu'une source très minime de secrets de famille. La plupart d'entre eux sont en fait organisés autour de traumatismes vécus par une génération et incomplètement symbolisés par elle. Il peut s'agir de traumatismes privés, comme un deuil, mais aussi collectifs comme une guerre ou une catastrophe naturelle.

 

Ces événements n'ont pas reçu de mise en forme verbale, mais ils ont toujours été partiellement symbolisés sous la forme de gestes et d'attitudes et, parfois aussi, d'images montrées ou racontées en famille. En effet, la symbolisation n'est pas seulement verbale. Elle est aussi sensori-motrice, à travers les gestes, attitudes, mimiques, et elle est également imagée à travers les images construites ou seulement imaginées. Ces symbolisations partielles peuvent, dans le cas d'événements douloureux, se traduire chez les parents par des silences ou des propos énigmatiques, des pleurs ou des colères sans motif apparent, totalement incompréhensibles pour leurs enfants.

 

Ceux-ci vont se trouver, de ce fait, confrontés à de grandes difficultés. Un parent leur manifeste des émotions, des sensations et des états du corps en relation avec une expérience forte, mais sans pouvoir leur confirmer la nature de ce qu'il éprouve et encore moins leur en expliquer la raison. Ses attitudes et ses gestes peuvent notamment entrer en contradiction avec les mots qu'il prononce, mais aussi entre eux, et être même parfois totalement déplacés par rapport à la situation.

 

C'est, par exemple, le cas de la mère qui regarde son enfant en souriant puis cesse brusquement de sourire et s'assombrit. Ou bien, c'est le cas du père qui tient son enfant sur ses genoux en regardant la télévision, et se raidit soudain en écartant l'enfant. Ces changements brutaux d'attitude, de mimique, de comportement ou d'intonation ont toujours une cause précise. Par exemple, la mère a cru soudain voir dans le regard de son enfant, ou même dans la seule forme de son visage, quelque chose qui lui a rappelé le visage de son propre frère à un moment où elle a eu très peur de lui. Le père qui regardait tranquillement la télévision a soudain été bouleversé parce qu'un mot ou une image a réveillé un souvenir terrible de son histoire passée. A travers ces « suintements » du secret - qui peuvent être aussi bien des mots répétés, des lapsus ou des comportements -, l'enfant pressent une souffrance chez son parent.

 

Considérés d'un point de vue extérieur, les secrets de famille consistent donc en événements gardés cachés sur plusieurs générations. Mais, pour les enfants qui grandissent en y étant confrontés, l'important ne réside pas dans l'événement initial qu'il leur est de toute façon le plus souvent impossible à connaître. Il consiste dans leurs questions et leurs doutes à son sujet, et, plus encore, dans les choix qui en découlent.

Face à cette souffrance dissimulée, l'enfant peut en effet réagir de trois manières différentes, qui peuvent chacune porter ombrage à ses apprentissages.

 

D'abord, il peut imaginer qu'il est lui-même le responsable de la souffrance qu'il pressent chez son parent et s'engager dans la voie de la culpabilité. Cette manière de réagir est plutôt caractéristique de la petite enfance. Dans les premières années de la vie, en effet, l'enfant se sent volontiers l'origine et la cause de ce qu'il perçoit chez les adultes qui l'entourent.

 

Perte de confiance envers les autres et soi-même

L'enfant plus grand imagine volontiers que ses parents sont coupables de quelques actes terribles qu'ils voudraient lui cacher. Il n'est pas tant sujet à la culpabilité qu'à la perte de confiance en ses parents. Cette perte de confiance peut s'étendre aux adultes auxquels ces derniers sont appelés à déléguer une partie de leur pouvoir, en particulier les enseignants. Enfin, il est également possible que l'enfant perde confiance en ses propres capacités. C'est le cas lorsqu'il est confronté à des parents qui lui affirment que les choses ne sont pas telles qu'il les a vues ou entendues. L'enfant a alors l'impression de ne plus pouvoir faire confiance en ses propres capacités. Il perd confiance en lui, et il peut finir par douter de la réalité de ce qu'il voit et entend, et même de l'ensemble de ses capacités psychiques. Par ailleurs, les enfants qui grandissent dans une famille à secrets deviennent souvent à leur tour des adultes qui créent de nouvelles situations de secrets. Comme ils ne peuvent pas maîtriser les secrets dont ils sont victimes, ils tentent d'en créer d'autres qu'ils puissent contrôler. Mais leurs enfants risquent bien d'en être perturbés à leur tour. En tous cas, un secret de famille anodin - ou que tout le monde connaît et fait semblant d'ignorer - en cache bien souvent un autre, qui peut être très grave, dans les générations précédentes. Heureusement, tous les traumatismes n'engendrent pas forcément un secret, car il est toujours possible d'évaluer et de surmonter leurs effets.

 

La transmission d'un secret collectif

La plupart des secrets sont liés à un traumatisme non-surmonté, qui peut être individuel, comme un deuil ou une fausse couche, ou collectif : les catastrophes naturelles, les attentats et les guerres sont des sources importantes de secrets dans lesquelles le silence familial est redoublé par le silence social. La transmission peut alors être malade au niveau d'un pays entier, comme le montre le cas de l'Allemagne de l'Ouest après la guerre. Ce pays, à partir de 1950 et encore plus après 1980, s'est en effet si bien engagé dans un effort d'explication du national-socialisme que certains historiens l'ont pris comme modèle de nation authentiquement désireuse de tourner la page d'un passé tragique.

 

Les enfants d'âge scolaire ont bénéficié de films, d'émissions de télévision, d'expositions photographiques et d'interventions scolaires sur les crimes du nazisme. Pourtant, certains historiens nient qu'il y ait eu dans l'Allemagne d'après-guerre une véritable volonté d'expliquer cette période. Comment rendre compte de cet apparente contradiction ?

 

En fait, il n'y a pas eu deux consignes opposées données aux mêmes institutions qui auraient été : « Parlons du national-socialisme » et « Ne parlons pas du national-socialisme ». Si tel avait été le cas, il aurait été possible de dénoncer la duplicité officielle beaucoup plus tôt, et les historiens ne se seraient pas privés de le faire. En réalité, les deux messages différents ont été délivrés à deux instances distinctes. D'un côté, l'Etat a encouragé indirectement ses institutions et notamment l'école, à évoquer les crimes du national-socialisme. D'un autre côté, le même Etat a encouragé le silence familial sur cette période de l'histoire allemande. Un propos couramment tenu par les politiques allemands, toutes tendances confondues, était alors que la gravité de ces événements justifiait que l'on respecte le silence sur eux. Ils ne conseillaient pas aux parents de se taire, mais le résultat était le même. Les parents réticents à parler de ce qu'ils avaient vécu entre 1933 et 1945 se sentaient justifiés de se taire et leurs enfants culpabilisaient de vouloir insister. En pratique, cela signifiait qu'un enfant qui entendait parler longuement de la guerre à l'école, puis qui rentrait chez lui et tentait de parler avec ses parents, se heurtait à leur silence. Il intériorisait vite l'idée que poser des questions était incorrect.

 

Cette politique a produit une génération née après-guerre qui s'est trouvée prise entre les deux feux de la mémoire officielle et du silence familial. Cette situation permet de comprendre le refus manifesté aujourd'hui par certains Allemands d'une « culpabilisation excessive » de leur pays. En fait, quand un Allemand né après la guerre déclare : « Je ne me laisserai pas culpabiliser par des événements auxquels je n'ai pas participé puisque je suis né après la guerre », il faut entendre aussi qu'il dit d'abord : « Je ne vous laisserai pas culpabiliser mes parents. »

 

A partir de cet exemple, on comprend que la question de la mémoire ne se laisse pas ramener seulement aux deux pôles de l'individu et du collectif. Il faut y ajouter celui de la mémoire familiale, et comparer la transmission réalisée par les institutions officielles, comme l'école, à celle qui s'effectue dans les familles.

Dans le cas de l'Allemagne de l'Ouest, un secret collectif non-élaboré a produit des déficits dans les transmissions familiales, et celles-ci ont à leur tour perturbé la transmission du message sur le nazisme délivré par l'école.

 

Les parents contre l'école ?

Ce qui précède peut laisser imaginer que l'école et la famille devraient absolument tenir le même discours et transmettre les mêmes attitudes. Il semble important, cependant, de maintenir certaines séparations entre les deux. Le désir que manifestent aujourd'hui certains parents de contrôler tout ce qui se fait dans l'école peut en effet avoir des conséquences catastrophiques. On se souvient que la question du foulard islamique a été considérée par certains comme une tentative menée par des parents intégristes pour imposer leur loi à leur fille jusque dans l'école laïque.

 

Mais il n'y a pas que les parents intégristes à vouloir imposer leur regard et leur contrôle sur l'école. Certains parents ayant des enfants en crèche, par exemple, demandent l'installation de webcaméras à l'intérieur de ces établissements. La première crèche ainsi équipée se trouve à Issy-les-Moulineaux. Les parents peuvent ainsi avoir accès, via un numéro de code personnel, à un site Internet sur lequel ils surveillent leur bambin à son insu ainsi que le personnel chargé de s'en occuper. Derrière cette affaire de caméras, on trouve le désir inconscient de la part des parents d'empêcher le nécessaire travail de séparation des enfants et aussi de retarder le leur. La période de la crèche est celle qui permet aux uns et aux autres d'en aborder la première étape. Du côté des parents, elle exige qu'ils acceptent de déléguer le pouvoir de rassurer leur enfant à des tiers « maternants », comme ils accepteront plus tard de déléguer le pouvoir de l'éduquer à des tiers « paternants ». Dans les deux cas, il s'agit pour eux d'accepter de perdre une partie de leur toute-puissance, et de considérer l'enfant comme un sujet à part entière.

 

C'est un droit que les lieux de vie collectifs existant actuellement garantissent. Mais il y a un risque que le cordon ombilical virtuel établi via Internet fasse obstacle à l'apprentissage en collectivité loin du regard des parents. Certains parents, et notamment certaines mères, seront ravies d'en faire l'économie. On peut imaginer les propos ambigus qu'un parent ayant vu son enfant la journée, par caméra interposée, pourra lui tenir le soir à son retour de la crèche : « Tu ne m'as pas vu, mais moi je t'ai vu, tu as fait ceci ou cela ! » Ou même : « Si tu le désires, tu peux me faire coucou pendant la journée, où que je sois, je te verrai ! ».

 

Tous les enfants ont aujourd'hui la possibilité d'échapper à leur milieu familial le temps de leur intégration dans une collectivité, qu'il s'agisse d'une crèche, d'une école ou d'un club. Ils y gagnent d'être confrontés à d'autres regards sur eux que ceux de leurs parents, et donc à un autre point de vue sur leurs apprentissages et leurs possibilités. La loi Guizot (1833) a tenté de garantir l'indépendance des écoles par rapport aux autorités locales. Il est peut-être important de réfléchir à leur indépendance par rapport à l'autorité familiale. Les spécialistes de l'enfance savent combien il est important de respecter l'hétérogénéité des apprentissages en fonction des lieux et des interlocuteurs avec lesquels ceux-ci sont mis en jeu : certaines acquisitions sont d'abord faites à la maison et d'autres en collectivité, et il est essentiel de ne pas pousser l'enfant à se développer forcément au même rythme et de la même façon dans ces deux lieux. A travers cette hétérogénéité des apprentissages et la manière dont l'enfant les traduit et les manifeste, c'est la découverte de sa liberté qui est en jeu.

 

Dans les années 1960, le couple école-famille semblait valoir à la mesure de leurs ressemblances ou de leurs différences. Les travaux du sociologue Pierre Bourdieu, en particulier, affirmaient qu'en dépit de sa vocation démocratique, l'école publique travaillait à reproduire les inégalités sociales en place. L'enfant n'était censé bénéficier d'une véritable potentialisation de ses capacités que lorsque les connaissances et les manières de faire véhiculées par l'école étaient identiques à celles de la famille. La synergie des informations et des « habitus » véhiculés par l'école et la famille constituait une sorte de « turbo » qui propulsait l'enfant bien né vers le succès. Au contraire, lorsque le décalage entre la culture familiale et celle de l'école était important, comme c'est souvent le cas dans les familles défavorisées, l'enfant développait un handicap qui se traduisait notamment par l'échec scolaire. Ce système diabolique méritait bien le nom sous lequel P. Bourdieu l'a rendu célèbre, la « reproduction ».

 

L'illusion du déterminisme social

On est bien obligé de constater que les choses ne sont pas si simples. Certains enfants issus de milieux particulièrement défavorisés s'élèvent très haut dans la hiérarchie sociale, et P. Bourdieu en est un exemple. D'autres enfants, issus de milieux aisés, auxquels le « capital culturel » ne manque pas, échouent pourtant lamentablement, à la fois scolairement et socialement, et ceci indépendamment de leurs capacités intellectuelles.

 

En fait, les performances scolaires d'un enfant ne sont pas seulement fonction de son intelligence et de l'aide que lui apporte son milieu familial, ne serait-ce que par imprégnation. Elles dépendent aussi de sa capacité à se donner des représentations personnelles, intégrées à sa personnalité, de ce que l'école vise à lui transmettre. Or certains enfants se heurtent sur ce chemin à un blocage de leurs capacités de symbolisation, parce que certaines de leurs expériences faites en famille sont pour eux interdites de symbolisation. Il peut s'agir d'expériences vécues une seule fois, comme des sévices sexuels ponctuels. Mais ce sont plus souvent des expériences faites un peu chaque jour, comme c'est le cas lorsqu'il existe un secret de famille.

 

Le résultat est le même dans tous les cas. Le blocage des processus de symbolisation autour de cette expérience capitale pour l'enfant porte ombrage à l'ensemble de ses performances d'apprentissage. Autrement dit, même lorsque le capital culturel ne manque pas à de tels enfants, il est difficilement utilisable. Pire encore, parfois, ces enfants issus de milieux privilégiés « jettent le bébé avec l'eau du bain » : ils « vomissent » en quelque sorte leur capital culturel. Celui-ci leur apparaît en effet comme une forme grave d'hypocrisie : c'est à leurs yeux le masque derrière lequel leur famille dissimule des secrets inavouables.

 

On comprend ainsi comment des enfants issus de familles aisées et cultivées en viennent à refuser les facilités que leur milieu leur offre et s'engagent dans une carrière d'échecs scolaires, voire de délinquance ou de toxicomanie. Accepter l'héritage social serait pour eux accepter l'hypocrisie familiale. D'autres « jettent leur gourme » et essayent de tout reprendre à zéro, avec plus ou moins de succès.

 

A l'inverse, il arrive que des enfants issus de milieux particulièrement défavorisés, à la fois sur les plans des capitaux matériel, culturel et relationnel, réussissent brillamment dans leurs études. Quand on connaît de tels enfants, on s'aperçoit toujours que leur milieu familial encourage leur travail psychique de symbolisation. Lorsqu'il s'agit de familles d'immigrés, notamment, les conditions de l'immigration et la période qui l'a précédée font l'objet de récits, et il existe souvent des photographies qui en témoignent. Enfin, de façon générale, aucun événement vécu par l'enfant n'est interdit de parole. Ce travail d'assimilation psychique des expériences du monde familial se prolonge alors naturellement dans un travail d'assimilation psychique des expériences du monde scolaire.

Dans la transmission, ce qui importe, ce n'est pas le contenu, c'est la capacité de pouvoir se construire des représentations personnelles de ses expériences du monde, autrement dit la capacité de symbolisation.

 

Lorsqu'elle est mise en défaut par un secret, privé ou social, l'aptitude des enfants à bénéficier de toutes les formes de transmission, aussi bien familiales que scolaires, peut être gravement perturbée. C'est pourquoi les parents ont avantage à évoquer avec leurs enfants les questions douloureuses qui les travaillent. Il ne s'agit pas de « tout leur expliquer », mais de les rassurer sur le fait qu'ils ne sont pas responsables des souffrances de leurs parents. En outre, en parlant tôt de ces questions, les parents se familiarisent eux-mêmes avec les mots pour les dire. Quand l'enfant devient assez grand pour tout comprendre, les mots viennent facilement sur leurs lèvres, et ils établissent ainsi une communication qui permet à l'enfant de se construire et de bénéficier de tous les nouveaux apprentissages auxquels il peut être confronté, scolaires ou non.

 

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12 novembre 2011 6 12 /11 /novembre /2011 16:06

Que celui dont la langue n’a jamais persiflé jette la première pierre… Nous avons beau savoir qu’il est extrêmement malsain de dire du mal de nos camarades, nous ne pouvons pas nous en empêcher. En famille, au travail, entre amis : que cachent ces perfidies, honteuses mais tellement réjouissantes...

  médisance

« Louis a encore obtenu la mission la plus intéressante. Pas étonnant, avec la drague qu’il fait à la directrice », s’énerve celui qui aimerait être promu. « Quoi ? Cette maigrichonne ? Je suis sûre qu’elle est anorexique », assène son interlocutrice. Ah, le savoureux plaisir de la médisance, petite méchanceté partagée sur le ton de la confidence !

 

Entre amis, collègues ou en famille, cela fait du bien de dire du mal. Des autres, bien sûr. À leur insu et avec des accusations infondées, c’est plus drôle. Un comportement réservé aux pervers manipulateurs ?

 

Plutôt une activité répandue, à en croire Laurent Bègue, psychologue social, auteur de L'agression humaine, puisque « 60 % des conversations d’adultes ont pour objet un absent. Et la plupart émettent un jugement ». Chacun sait que ce n’est pas bien de médire. Et personne n’aime passer pour une langue de vipère. Mais rares sont ceux qui partent quand l’histoire est croustillante… Pourquoi plongeons-nous irrésistiblement dans ce plaisir coupable ?

   

Détester ensemble...

  

Médire crée du lien social. "Comme les primates s’épouillent, l’homme moderne cancane !"


« Détester ensemble forge des liens plus forts que de partager du positif », révèle Laurent Bègue. Deux inconnus se sentiront plus familiers s’ils médisent sur un tiers que s’ils en disent du bien. Ils s’assurent ainsi de partager les mêmes valeurs. « L’absent est le mauvais objet ; par opposition, le calomniateur devient le bon objet, le gentil », souligne Frédéric Fanget, psychiatre. À cela s’ajoute le délicieux frisson de la transgression, puisque la norme sociale implicite veut que l’on soit aimable et positif. Celui qui dit du mal prend donc le risque d’être mal vu. Pourtant, c’est le contraire qui advient : l’air sincère, le médisant montre à son interlocuteur qu’il lui fait confiance. Touché, ce dernier est alors plus disposé à partager, à son tour, ses secrets.

 

Malgré sa mauvaise réputation, la médisance a une fonction positive : transmettre les normes et les valeurs du groupe. En désignant ce qu’il ne faut pas faire et en jetant l’opprobre sur ceux qui transgressent, elle tient le rôle d’un mécanisme de contrôle. Elle met la pression sur ceux qui s’écartent du chemin, comme sur les nouveaux venus, auxquels elle donne des informations nécessaires à leur intégration. « En écoutant les cancans, j’ai appris plein de choses sur ma nouvelle entreprise, raconte Marie, 38 ans. Par exemple, qu’il était considéré comme inhumain de ne pas appeler ses enfants plusieurs fois par jour alors que, dans mon ancienne équipe, tout coup de fil perso était banni ! » C’est, en outre, un atout dans la progression sociale. Nous répétons les mésaventures de nos rivaux, surtout s’ils sont du même sexe que nous et de statut supérieur. Le but caché : utiliser ces informations pour grimper socialement. Pire, nous en jubilons ! C’est la Schadenfreude mesurée par l’imagerie cérébrale, terme allemand pour désigner la joie éprouvée face au malheur d’autrui. « Car, au niveau inconscient, nous survivons à celui que nous voulons éliminer symboliquement », explique la Psychanalyste Virginie Megglé, auteure de La projection, à chacun son film (Eyrolles 2009). D’où ce sourire difficile à cacher lorsque nous apprenons que notre belle-soeur détestée a un coup dur… Même s’il s’accompagne d’un petit pincement de honte et de culpabilité.

         

Se rassurer sur sa normalité


Pourquoi toute cette haine ? « Frustration, colère, jalousie… toutes les raisons qui expliquent les comportements agressifs », détaille Laurent Bègue. Et qui font la nature humaine. « La médisance apparaît dans la toute petite enfance, quand, hors du giron familial, nous nous comparons aux autres », constate Virginie Megglé. Interdits de mordre et de donner des coups de pelle, nous passons à la violence verbale. « Pour rester le préféré de nos parents, nous dévalorisons nos camarades, poursuit- elle. Pour nous rassurer sur notre propre normalité, nous disons du mal de celui qui paraît différent. »

 

« C’est un échec de l’affirmation de soi, affirme Frédéric Fanget. Lorsque l’on ne s’estime pas, on s’évalue par rapport aux autres, on se dénigre. »

 

Nous médisons pour dire nos angoisses, solliciter du réconfort, de l’aide… Pour dire indirectement du bien de nous et de celui qui nous écoute, complice. Nous avons aussi le plaisir d’attiser la curiosité, de monopoliser l’espace de parole, de signaler que nous détenons des informations… Le « T’as vu comme la jupe de ma soeur est courte, c’est indécent ! » susurré à l’oreille de notre conjoint peut cacher un besoin de nous rassurer sur notre propre pouvoir de séduction. D’autant que nous visons celui qui pointe nos défaillances, qui nous dérange là où nous nous sentons fragiles. Nous nous rassurons de nos insuccès, en nous convainquant, par exemple, que « le voisin a magouillé pour avoir son permis de construire ». « Par projection, nous pouvons aussi attribuer à autrui un défaut que nous refusons d’avoir », éclaire Virginie Megglé. « Elle est arriviste », dit ainsi celui qui a des scrupules à réussir. « Car la médisance n’est pas nécessairement malveillante », reprend Frédéric Fanget. Pourquoi dire du nouveau chef de projet qu’il a eu un blâme dans son ancien poste ? Par imitation (j’ai toujours vu mes parents médire, je ne sais pas faire autrement), pour rationaliser une émotion (la peur de la concurrence, par exemple), pour compenser le manque de sens (il aurait fallu recruter en interne) ou récolter des informations sur lui en prêchant le faux…

 

Mais « la médisance est un sport risqué, observe Laurent Bègue : d’habileté sociale, elle peut vite faire mauvais genre… et devenir un motif de mise à l’écart ». Dangereuse, elle l’est aussi, bien sûr, pour celui qui en est la victime. « Il s’agit bien d’une volonté de détruire, même si c’est symbolique », insiste Virginie Megglé.

 

Reconnaître son agressivité

 

Pratiquée en douce, elle ôte à celui qui la subit toute possibilité de se défendre et peut laisser des traces durables de soupçons. Le fameux « il n’y a pas de fumée sans feu » donne de la crédibilité aux informations les plus fausses. Le bouche-à-oreille les aggrave, les amplifie et transforme la médisance en rumeur. « Une fois notre réputation ternie, les autres se chargent de l’entretenir, voire de la noircir », remarque Laurent Bègue. D’autant que nous retiendrions mieux et jugerions plus révélatrices les informations négatives que les positives.

Surtout, « la médisance ne règle aucun problème, ne donne pas de satisfaction durable, prévient Virginie Megglé. Sauf en cure thérapeutique ». Car alors, autorisée, elle reste dans le secret du cabinet. « Reconnaître son agressivité ouvre sur une meilleure connaissance et acceptation de soi, y compris dans ses zones d’ombre. Sortant de la victimisation, le patient met cette énergie au service de sa construction et de son mieux-être. » Sûr de lui, il n’a plus besoin de dénigrer les autres pour se faire valoir. Et, peu à peu, la langue de vipère se fait blanche colombe.

      

Et si j’en suis victime…

 

La médisance est dévastatrice. Parce qu’elle colle, en douce, une étiquette à celui qui en est victime, elle le prive de défense et de liberté, tout geste étant ensuite interprété à l’aune de l’accusation. « C’est ainsi que certains sont licenciés pour une broutille, sans comprendre qu’une campagne de dénigrement a eu lieu derrière leur dos », rappelle Frédéric Fanget, psychiatre. Comment y mettre fin ? « En rétablissant la communication. » Par exemple, Paul a dit du mal de vous en présence de Léa, qui vous en informe. Vous pouvez répondre à Léa que vous allez vérifier l’information auprès de lui. Puis, à Paul : « Il paraît que tu dis cela de moi. Je comprends que tu n’aies pas pu me le dire directement, mais, comme cela me concerne, j’aimerais qu’on en parle. » S’il tente de reporter la faute sur Léa, « cette pipelette », ne vous laissez pas embarquer : « Je ne veux pas médire sur elle, je préfère que l’on parle de ce qui se passe entre nous. » Et s’il nie ? « C’est l’occasion de lui demander ce qu’il pense de votre travail, de rétablir le dialogue », propose Frédéric Fanget...

  

"Peu de chance qu’il recommence si vous avez réagi avec calme et dans un souci d’apaisement, c'est encore la meilleure façon de couper la tête du serpent... avant la plainte pour diffamation, bien sur !".

 

-Cécile Guéret-

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1 novembre 2011 2 01 /11 /novembre /2011 14:51

Ce terme semble se définir lui-même : « Le perfectionnisme est le besoin d'être, ou de sembler parfait ». Mais… de quel genre de perfection ? Et pourquoi ce besoin ?

Sachons que les perfectionnistes sont toujours « obsédés » de perfection. Cette obsession montre le caractère inauthentique et névrotique des personnes qui en souffrent.


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-Alain Delon interprétant l'empereur Jules César-

 

Alors une question :

Le perfectionnisme est-il un besoin permanent, sous forme d’obsession ou de complexe, qui pousse un individu à rechercher la perfection ?

 

On sait que le timide ou l’infériorisé, en qui s’installe cette compensation, est conscient que la perfection lui est impossible ! Car un état imparfait ne permettra jamais de générer des actions parfaites ! Si cette perfection réelle lui est impossible, intérieurement comme extérieurement, par quoi la remplacera t-il ? « Par l’apparence de la perfection », bien entendu.

 

Continuons l’exploration un peu plus loin :

Le perfectionnisme est un besoin permanent, poussant l’infériorisé à rechercher une apparence de perfection ; cette recherche s’accompagnant d’obsession diffuse, ou angoissée…

Voilà donc un homme (ou une femme), qui souffrant d’infériorisation et de timidité, cherche une solution qui lui donnera plus de souffrances encore, « Mais qui sauvera les apparences !».

 

Il tendra donc vers un semblant de perfection, perpétuelle et totale ; et il aura toujours en lui la recherche permanente de tout ce qui peut lui conserver cette apparence. Mais de qui dépend cette consécration de perfection : d’autrui, bien sur ! Donc le perfectionniste fera tout, avec grande énergie et sans repos, pour que les autres « le voient et le reconnaissent parfait ».

 

Il s’agit donc pour lui d’entretenir constamment, sans failles ni cassures, un maintien  et une façade absolument impeccable !

 

Dur travail de chaque jour. Avec, sans cesse, l’opinion d’autrui bourdonnant à ses oreilles et le regard de ses semblables à supporter… n’oublions pas que la sécurité intérieure du névrosé en dépend !

 

Le caractère obsessionnel du perfectionniste saute aux yeux !!   Il sera celui qui n’a aucune imperfection : ni d’objectivité, ni de savoir, ni de calme, ni d’amabilité… qui ne s’irrite jamais… qui est bon et généreux… juste, loyal, intègre, honnête… et j’en passe tellement les possibilités sont infinies. Toutes ses qualités sont à maintenir, au moyen de cette fameuse façade, dans un travail de chaque instant !

 

Envisageons les failles éventuelles :

« Tout échec », de l’une ou de l’autre de ces soi-disant perfections, provoquera chez lui « raidissement et angoisse ». Tout simplement parce que les autres risquent de remarquer que ce qu’il parait être n’est pas ce qu’il est !

 

Le perfectionniste doit donc passer pour supérieur à tous ceux qu’il fréquente, ou du moins égal aux plus grands. Dans ce cas, il s’agit d’une compensation agressive ! Il s’agit d’un défi, mais attention : qui doit se présenter sous la forme la plus louable et la plus aimable devant autrui… donc sans agressivité visible. « Je vous laisse imaginer le climat intérieur bouillonnant derrière le masque calme, aimable et souriant ! ».

 

Voici maintenant un cas de perfectionnisme léger :

Deux personnes se rencontrent, une non spécialisée dans tel domaine converse avec une autre, spécialiste de ce même domaine ; on voit alors le perfectionniste hocher de la tête en souriant à chaques termes ou auteurs lancés par le premier (rien d’ailleurs, ne nous dit si le spécialiste l’est devenu par compensation lui aussi). Le non spécialiste semble affirmer « oui, oui…je connais très bien, cela m’est familier », alors qu’il n’en connait pas le premier mot !

 

Une personne normale réagirait soit par de l’indifférence à son manque de savoir, soit par des questions, ce qui serait plus logique. Mais il arrive parfois que certains perfectionnistes puissent réagir en posant des questions qui ne les intéressent pas, mais qui les feront paraitre plus intelligents et courtois.

 

Voici un autre cas de perfectionnisme lourd :

L’attitude extérieure de « Grand Seigneur ». Parfait, détaché et désinvolte. Même pauvre, il paiera pour les autres… Il refusera d’être remboursé, en disant avec hauteur : « Voyons, ça n’en vaut pas la peine », sous entendu : je suis bien au-dessus de tout cela !

Il fouillera ciel et terre pour aider les autres, paraissant ainsi altruiste et généreux. Et comme ce sera « pour les autres », sa position de force lui apportera un semblant de sécurité, et de surcroit un sentiment d’être toléré et admiré par la société.

 

D’ailleurs, n’a-t-il pas le bras long pour asseoir son autorité ?

Il va de soi qu’en réalité, son infériorisation, toujours présente, le condamne presque toujours à la maladresse et à l’échec. Et comme chacun est habitué à son attitude de grand maitre, il n’envisagerait même plus de solliciter pour lui-même ! Sinon peut-être quelque emploi fastueux, dont la charge lui semblerait bien vite trop lourde…

 

A la base d’un tel comportement, se cache toujours une infériorisation ou une humiliation profonde, qui est souvent la résultante d’une éducation trop laxiste, ou au contraire trop rigide (voir Le problème de l’éducation). Beaucoup d'hommes médiatiques sont dans ce cas...

 

Un paradoxe final :

Le perfectionniste devient donc un être dont le comportement dépend étroitement d’autrui et est imposé par autrui ! Or, le perfectionnisme est une compensation d’infériorité devant les autres: il est donc « un défi » lancés aux autres...

Et nous en arrivons à la déduction suivante :

La timidité envers les autres…qui amène le défi envers les autres…qui amène le refus des autres…qui amène la façade de perfection…qui amène « le besoin des autres ».

 

L’on voit fort bien la contradiction : il repousse les autres dont il a pourtant besoin pour clamer sa perfection ! Il n’aimera certes pas les foules, faites d’opinions et de regards dont il souffre véritablement… mais n’ayez crainte, si cette foule l’acclame, il ne la repoussera plus ; à condition, bien entendu, que celle-ci proclame sa supériorité !

 

Pour finir : il est à noter que l’inhibé perfectionniste rumine dès que l’angoisse apparait. Surtout lorsque qu’il y a une contradiction en l’être et le paraître… Alors seul face à lui-même, il forgera de nouvelles armes dans le but de duper l’opinion publique. Dans la majorité des cas, les perfectionnistes finissent toujours dans la solitude, par peur de se découvrir ; et toute spontanéité meurt en eux, comme un desséchement mental !


Ils sont souvent réfractaires à toute analyse ou thérapie salvatrice, qui leur serait pourtant d’un grand secours. A un stade névrotique, il ne s'agit pas encore de perversion narcissique. A un stade psychotique, nous avons alors affaire à l'authentique manipulateur.


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