17 août 2012 5 17 /08 /août /2012 12:22

Grand acclimateur de la théorie linguistique, Claude Lévi-Strauss a atteint par son œuvre scientifique un rayonnement international. Mais c’est autant le penseur sensible à la nature et l’écrivain talentueux que les Français ont découvert en lisant Tristes tropiques.

 

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<< Depuis qu'il commencé à respirer, et à se nourrir, jusqu'à l'invention des engins atomiques et thermonucléaires, en passant par la découverte du feu - et sauf lorsqu'il se reproduit lui-même -, l'homme n'a rien fait d'autre qu'allégrement dissocier des milliards de structures pour les réduire à un état où elles ne sont plus susceptibles d'intégration.>>  

 

« J’étais à l’époque une sorte de structuraliste naïf. Jakobson m’a révélé l’existence d’un corps de doctrine déjà constitué dans une discipline, la linguistique, que je n’avais jamais pratiquée. Pour moi ce fut une illumination. » C’est ainsi qu’avec le recul Claude Lévi-Strauss décrit sa rencontre, à New York en 1942, avec le linguiste praguois Roman Jakobson. De cette « illumination », il a tiré depuis une œuvre, une méthode, une vision des cultures humaines, en même temps qu’il introduisait le structuralisme en sciences sociales.

 

À l’avant-garde du structuralisme français

 

Né en 1908 dans une famille cultivée, Lévi-Strauss est, en 1934, un jeune agrégé de philosophie assez déçu par son métier et par ses engagements politiques à gauche. L’occasion lui est offerte d’aller enseigner la sociologie à São Paulo, Brésil  : il la saisit. Il y restera presque cinq ans, profitant des vacances pour visiter les villages indiens du Matto Grosso. L’ethnographie est sa nouvelle vocation. En 1940, il est en France libre et, pour fuir les persécutions antisémites, traverse l’Atlantique où, en compagnie d’autres exilés européens, il enseigne à la New School for Social Research, écrit sur les Nambikwaras du Brésil et se spécialise en ethnologie américaine. C’est là, entendant Jakobson, qu’il entreprend d’acclimater la notion de structure à son propre champ d’étude : les mœurs, la culture. Il publie plusieurs textes sur le sujet qui le font connaître aux États-Unis, puis, de 1945 à 1948, il est à New York comme attaché culturel. Son premier ouvrage, Les Structures élémentaires de la parenté, qui paraît en 1949 à Paris est un événement salué.

 

Dans ce gros livre, Lévi-Strauss développe une thèse : tous les systèmes de parenté remplissent une fonction primordiale qui consiste à codifier les règles du mariage entre familles. Certaines sociétés les organisent de façon systématique et contraignante : on parle alors de « systèmes élémentaires ». Lévi-Strauss montre que les formes d’échange qui en résultent suivent un petit nombre de modèles, restreints ou généralisés. En quoi cela fonde-t-il le « structuralisme » ? La notion existait en anthropologie : on parlait de « structure sociale » pour désigner ce que dans les sociétés lettrées on appelle les « institutions » (organisations familiales et politiques).

 

Mais dans l’usage de Lévi-Strauss, une structure est autre chose : une représentation inconsciente (déjà présente dans les théories Freudiennes), comme peuvent l’être dans le cas de la langue les règles de formation des mots et des phrases. D’autre part (il prend cela à Jakobson), la parenté forme un système : pour le comprendre, on doit en considérer l’état présent et non l’histoire. Telles sont les idées qui transforment le structuralisme en réponse d’avant-garde pour toute question qu’on voudra lui soumettre : histoire, culture, psychologie, psychanalyse, littérature, sociologie. « Avant-garde » veut dire « inévitable », mais pas partout apprécié : Lévi-Strauss, deux fois retoqué, attendra neuf ans pour entrer au Collège de France, alors qu’il est l’anthropologue le plus brillant et le plus lu de sa génération, grâce à un récit philosophique, Tristes tropiques (1955), qui dénonce l’extinction des cultures amérindiennes.

 

 

Perplexité et admiration

 

En 1953, Harvard lui envoie un émissaire chargé de l’embaucher : il refuse. Lévi-Strauss tient à faire carrière en France. Quand enfin il entre au Collège de France, il y installe en 1961 un grand laboratoire d’anthropologie sociale, et lance une revue, L’Homme, rapidement la plus en vue dans la spécialité. Elle l’est encore aujourd’hui. Pour Lévi-Strauss vient le temps de consolider son œuvre. Après Anthropologie structurale (1958), La Pensée sauvage (1962) programme l’extension de l’analyse structurale aux savoirs naturalistes, aux rites et aux mythes. Puis Lévi-Strauss se plonge dans la réalisation : mettre en forme et publier les travaux qu’il mène depuis 1950 sur les mythes amérindiens.

 

Ce sera son chef-d’œuvre : plus de 4 000 pages serrées montrant comment, du Nord au Sud du Nouveau Monde, les mythes, ramenés à une série d’oppositions catégorielles, se répondent les uns aux autres, et sont porteurs de sens non explicites. Encensés, rarement lus, ces Mythologiques (1964-1971), sont un aboutissement du projet de Lévi-Strauss : montrer qu’indépendamment de toute fonction, les structures existent et sont des réalités plus abstraites que concrètes, des constructions de l’esprit humain. Dans un texte resté célèbre, le « finale » de L’Homme nu (Mythologiques, t. IV), il conclut crânement que, peut-être, les mythes ne signifient « rien ». De là, sans doute, la perplexité mêlée d’admiration avec laquelle son œuvre est parfois accueillie. Mais son exemple suffit : Jean-Pierre Vernant, Marcel Détienne travailleront la mythologie grecque à sa manière.

   
En 1973, Lévi-Strauss accepte volontiers un siège d’académicien. Son œuvre est à cette date loin d’être achevée : bien d’autres travaux sur les arts, la parenté, les mythes encore viendront s’ajouter et, parfois, répondre à des objections qui lui sont faites. Depuis les années 1960, en effet, les idées de Lévi-Strauss suscitent commentaires et critiques, comme celles d’Edmund Leach en Angleterre, de Marvin Harris aux États-Unis.

 
Au tournant des années 1980, alors que Lévi-Strauss se retire de l’enseignement avec les honneurs, la tendance est, en France, à la critique de son œuvre : taxé d’antihumanisme, le structuralisme est fustigé par les nouveaux philosophes. Il est aussi attaqué pour son manque de rigueur par des critiques cyniques plus scientistes (Dan Sperber, Le Savoir des anthropologues, 1983). Il n’empêche : la marque laissée par Lévi-Strauss sur l’anthropologie et quelques autres régions du savoir universitaire est indélébile. La preuve : on discute encore aujourd’hui des Structures élémentaires de la parenté et de sa « formule canonique » appliquée aux mythes.

   

 

- Une critique des utopies fusionnelles -

  
Constatant la mondialisation de la civilisation occidentale, Claude Lévi-Strauss souligne qu’elle s’est faite sous la contrainte. À ses yeux, la valorisation de l’autre n’est pas un mouvement spontané, c’est plutôt l’ethnocentrisme qui est normal.

 
«Cette adhésion au genre de vie occidental, ou à certains de ses aspects, est loin d’être aussi spontanée que les Occidentaux aimeraient à le croire. (...). La civilisation occidentale a établi ses soldats, ses comptoirs, ses plantations et ses missionnaires dans le monde entier ; elle est intervenue directement ou indirectement dans la vie des populations de couleur ; elle a bouleversé de fond en comble leur mode traditionnel d’existence soit en imposant le sien, soit en instaurant des conditions qui provoquaient l’effondrement des cadres existants sans les remplacer par autre chose. Les peuples subjugués ou désorganisés ne pouvaient qu’accepter les solutions de remplacement qu’on leur offrait ou, s’ils n’y étaient pas disposés, espérer s’en rapprocher suffisamment pour être en mesure de les combattre sur le même terrain. En l’absence de cette inégalité dans le rapport de force, les sociétés ne se livrent pas avec une telle facilité ; leur Weltanschauung se rapproche de celle de ces tribus du Brésil oriental où l’ethnographe Curt Nimuendaju avait su se faire adopter, et dont les indigènes, chaque fois qu’il revenait parmi eux après un séjour dans les centres civilisés, sanglotaient de pitié à la pensée des souffrances qu’il devait avoir subies loin du seul endroit (leur village) où ils jugeaient que la vie valût la peine d’être vécue. » (Anthropologie structurale).

 

 www.scienceshumaines.com

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13 août 2012 1 13 /08 /août /2012 13:00

Portrait de Jacques Derrida, à travers un documentaire américain soigné de 2002, en grande partie en français. Toute son œuvre à consisté à interroger et à « déconstruire » inlassablement les couples d'oppositions telles que parole et écriture dans la linguistique, raison et folie dans la psychanalyse...

 

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Originaire d'une famille juive d'Algérie, il fait ses études secondaires à Louis-le-Grand où il rencontre plusieurs intellectuels comme Pierre Bourdieu, Michel Deguy ou Michel Serres. Il entre en 1952 à l'École Normale Supérieure de la rue d'Ulm et suit les cours de Jean Hyppolite et de Maurice de Gandillac : après sa rencontre avec Louis Althusser, Derrida rédige sa thèse sur 'Le problème de la genèse dans la philosophie de Husserl'. Après qu'il s'est lié d'amitié avec Michel Foucault, il est reçu à l'Agrégation et part enseigner aux Etats-Unis à Harvard : il n'échappe pas à la conscription en Algérie et doit rentrer en France. En 1962, le philosophe s'installe à Nice avant de retrouver la capitale pour dispenser son savoir à Normale où il est nommé maître-assistant en 1964. Ses premiers grands livres sont publiés en 1967, notamment 'De la grammatologie', 'L' Ecriture et la différence' et 'La Voix ou le Phénomène', et réexamine les thèses métaphysiques en éradiquant les présupposées de la parole ou logocentrisme de notre philosophie classique. Le fameux concept de 'déconstruction' se veut en termes heideggeriens une synthèse des ontologies contemporaines dans des oeuvres comme 'La Dissémination' ou 'La Carte Postale'. Il a consacré les années 1990 à une réflexion sur l'universalisme : ses quatre-vingt oeuvres en font le philosophe français le plus étudié à travers le monde.

    

Voici donc un entretien avec cet homme simplement extraordinaire et profondément affectif :

   

 

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13 août 2012 1 13 /08 /août /2012 12:48

"Voici le dernier document d'été de référence sur l'histoire de la psychanalyse : A partir d'une petite vidéo et d'un texte bien fourni, je vous propose la vie et l'oeuvre du pédiatre et psychanalyste Donald Woods Winnicott... qui, comme Françoise Dolto, était très attentif au bon développement des enfants."

 

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"Apprendre c'est supporter l'absence. L'identité d'un enfant se construit sur un manque, sur une frustration, sur une réponse mal adaptée à son désir. Winnicott, en élaborant sa théorie sur l'objet transitionnel nous montre comment l'enfant met en place des stratégies de substitution au manque et développe ainsi sa capacité de penser." .

 

Portrait de ce Pédiatre et Psychanalyste à qui l'on doit, entre autre, l'objet transitionnel...

  

Biographie :

 

Winnicott est issus est d’une fratrie de deux sœurs. Le climat familial dans lequel il grandit fût serein, harmonieux. Il effectuera des études médicales, puis s’intéressera au développement de l’enfant et à la psychanalyse, d’ailleurs il fera son autoanalyse. En 1923, il obtiendra un poste à Londres de pédiatre. A la fin de sa carrière, Winnicott aura examiné environ 70000 personnes, sa grande expérience de clinicien lui servira pour ses recherches. Au cours de son travail à l’hôpital, il s’orientera vers les troubles psychiatriques et son service va alors progressivement se tourner vers la psychiatrie (il appellera son service : " le snack bar en psychiatrie ". Très tôt, il va s’attacher à observer le couple Mère – Enfant, étudier les relations et les perturbations possibles que cela peut provoquer sur la santé. Winnicott aura une vue très réaliste du développent de l’enfant et en dira :

" Un nourrisson ça n’existe pas, car il est toujours en relation avec quelqu’un d’autre ! ".
" On ne peut rien comprendre à la vie psychique de l’enfant si on ne prend pas en compte la relation mère –enfant ". (Winnicott utilise beaucoup le paradoxe).

 

Ces concepts :


La préoccupation maternelle primaire : c'est l'état de la mère pendant la grossesse et quelques semaines après la naissance. La femme ne se souviendra pas de cet état. C'est l'équivalent d'un état de repli, de dissociation, de fugue vis à vis de la réalité et qui peut ressembler à un épisode schizoïde. C'est une sorte d'hyper sensibilité quasi pathologique. Une femme en bonne santé physique et mentale peut à la fois atteindre cet état et l'abandonner quelques semaines après la naissance de l'enfant. La préoccupation maternelle primaire fournit à l'enfant les conditions nécessaires à son développement. Il y a une sorte d'adéquation totale entre la mère et son bébé. Ce dernier n'éprouve aucun danger, aucune menace et peut s'investir lui-même sans problème.

 

Le holding : l'enfant vit des choses bonnes ou mauvaises hors de sa portée et dont il n'est pas responsable. Il rassemble les facteurs externes dans le champ de la toute-puissance. Il donne une signification interne à ce qui est externe. Ce sont les soins maternels qui soutiennent son Moi, encore incapable de maîtriser les expériences, bonnes ou mauvaises. Le "holding", c'est l'environnement stable, ferme et capable de porter psychiquement et physiquement l'enfant. C'est quelque chose de naturel à la mère. Elle comprend spontanément et par empathie ce qu'il faut à l'enfant, ce qui est bon pour lui. C'est ainsi que WINNICOTT peut dire que la plupart des mères sont suffisamment bonnes. La mère elle-même sait qu'elle n'est pas parfaite. Elle est capable d'assumer ses défaillances transitoires. En étant "bonne", elle entretient une "illusion positive" vis à vis de l'enfant qui croit créer lui-même la réalité extérieure. Il finira par prendre conscience de cela petit à petit. Cette illusion positive permet à l'enfant d'émerger de la fusion.

   

 

WINNICOTT distingue 3 étapes:

  

Etape de dépendance absolue: l'enfant n'est pas capable de reconnaître les soins maternels dans ce qu'ils ont de bon ou de mauvais. Il en tire profit ou en souffre et là s'arrête sa participation. Ainsi on observera au niveau du langage la mère qui s'exprime et fait les réponses à sa place. Dans le comportement alimentaire, quand l'enfant a faim, il pleure avec conviction parce qu'il est déstructuré.

 

Etape de dépendance relative: l'enfant est capable de se rendre compte en détail des soins dont il a besoin. Il les relie à des impulsions personnelles. Il les repère, les juge en fonction de ses désirs et de leur adéquation. Il n'est pas encore capable de s'en passer. Ainsi, l'enfant pourra décrypter ce que dit la mère. Quand il a faim, il pleurera pour appeler.

 

Etape d'indépendance: l'enfant peut se passer des soins, en emmagasinant des souvenirs. Il possède une certaine compréhension intellectuelle et une confiance en l'environnement. Il a introjecté les soins antérieurs et peut projeter ses besoins sur autre chose. Il est capable de différer. Ainsi il pourra répondre, prendre en charge le langage. Quand il a faim, il sait attendre un peu, et sait halluciner le biberon pour patienter.

  

L'espace potentiel : pendant les premières semaines, l'enfant vit dans un état de toute puissance magique (il a fabriqué le lait qu'il reçoit). Pour renoncer à cette omnipotence, et reconnaître l'existence de la réalité extérieure distincte, il va fabriquer, concevoir entre l'interne et l'externe une aire intermédiaire qui n'appartient ni à l'un ni à l'autre. C'est l'espace transitionnel, ou potentiel. Une des manifestations de cet espace sera l'Objet transitionnel, dont on peut distinguer plusieurs caractéristiques: c'est un objet matériel (et non un fantasme ou une hallucination), réconfortant pour l'enfant. Il a une consistance. Ce qui est transitionnel, ce n'est pas l'Objet lui-même mais son utilisation. Sa fonction est de représenter le passage entre la mère et l'environnement, de rétablir la continuité menacée par la séparation. C'est la première possession non-Moi de l'Enfant. L'Objet transitionnel ne doit pas être changé par l'extérieur, et doit avoir une permanence. L'enfant a tous les droits sur l'Objet. Il l'aime passionnément, et en même temps le maltraite et le mutile. L'Objet survit à son agressivité. Il sera délaissé quand l'enfant en aura progressivement retiré sa signification affective, l'Objet s'étant alors répandu sur tout le territoire intermédiaire qui sépare la réalité psychique intérieure du monde extérieur. C'est le territoire de la culture et de la communication, du langage et du jeu, de l'art... L'aire transitionnelle est une zone entre le Moi et le non-Moi: l'Objet transitionnel permet le passage dans cette zone. Il est à la fois une projection narcissique et une relation objectale. L'Enfant l'aime comme si c'était quelqu'un d'autre et comme si c'était lui.

 

L'agressivité : il y a d'abord un stade théorique de non- inquiétude, de cruauté. L'enfant a un but et ne se soucie pas des conséquences. Il ne se rend pas compte que ce qu'il détruit, c'est la même chose que ce qu'il estime (clivage du comportement). L'agressivité fait partie de l'amour. L'amour va jusqu'à une attaque imaginaire (du corps de la mère, de l'extérieur, de soi). L'enfant n'est pas responsable de ses actes car il ne sait pas qu'il en est responsable. Ce stade de cruauté doit être vécu pleinement: s'il n'existe pas, ou s'il disparaît trop tôt, s'ensuit une absence de capacité d'aimer, une absence d'aptitude à établir des relations objectales. Il faut en effet que cette non inquiétude soit vécue pleinement pour que le sujet puisse la dépasser. Arrive alors le stade du souci, de l'inquiétude, où l'intégration du Moi est suffisante. L'enfant peut désormais se rendre compte, se soucier des résultats de son agressivité physique ou psychique. Il est capable de se sentir coupable, de ressentir du chagrin. Un enfant en bonne santé peut supporter cette culpabilité, et donc se supporter comme coupable et agressif. Il devient alors capable de découvrir son propre besoin de donner, son propre besoin de construire et de réparer. Une grande partie de l'agressivité donne naissance aux fonctions sociales. La frustration agit comme une échappatoire à la culpabilité et engendre des mécanismes de défense, comme par exemple le clivage où il y a diminution de la culpabilité et renforcement de la haine et de l'agressivité. Cette agressivité est un élément nécessaire au développement. L'Objet interne ne doit pas seulement être gratifiant, il doit aussi être persécutant pour favoriser un potentiel réactionnel.

 

Notion de self : la mère assume un rôle de représentation continue du monde. Elle est suffisamment bonne et entretient l'illusion positive. Elle permet à l'enfant de se forger un vrai self, c'est à dire de passer de la non intégration primaire, archaïque, à l'intégration, au "je". Le vrai self permis par l'environnement, c'est, au stade le plus primitif, le geste spontané, l'idée personnelle. C'est lui qui crée l'espace potentiel, l'Objet transitionnel. Seul le vrai self peut être créateur, et peut être ressenti comme réel. Il est lié à l'idée de processus primaire (condensation, déplacement... processus inconscients) et devient une réalité vivante par la réussite répétée du geste spontané, de la pensée personnelle du nourrisson, ainsi que par l'adaptation de sa mère. L'enfant voit que c'est accepté par l'extérieur. C'est le noyau de ce qu'il est vraiment, des éléments personnels et spontanés, auxquels on adapte les événements extérieurs.

 

Lorsque l'environnement ne s'adapte pas au self, ou lorsque l'enfant ne transforme pas l'environnement suffisamment bon en environnement parfait, il se soumet aux exigences de cet environnement par peur de la désintégration. Il développe un faux self, une personnalité d'emprunt qui pourra être très bien adaptée à la société, très performante mais qui laissera toujours au sujet un sentiment d'inutilité, de vide, de néant, de futilité de l'existence. Le monde devient alors fallacieux, falsifié, il n'existe pas vraiment. Le faux self donne l'impression à la personne de jouer un rôle, de dissimuler, de faire "comme si". Le vrai self n'a alors plus droit à l'existence, et autour de lui se forge un masque qui tente de le protéger. Plutôt que d'intégrer les données extérieures à son self, le sujet en viendra à transformer son self en fonction de l'environnement. Il apprend les choses mais ne les habite pas. La réaction pourra aller jusqu'au repli autistique.

   

Ses principaux ouvrages :

  

De la pédiatrie à la psychanalyse.
Payot éd., Paris, 1969 ( Petite Bibliothèque Payot n°253)

L'enfant et le monde extérieur.
Petite Bibliothèque Payot n°205

L'enfant et sa famille. P.B.P. n°182

La consultation thérapeutique et l'enfant.
Gallimard, coll.Tel, Paris

Processus de maturation chez l'enfant.
Développement affectif et environnement.
Payot éd., Paris, 1970 (PBP n° 245)

Fragments d'une analyse. P.B.P. n°355

La petite "Piggle". Traitement psychanalytique d'une petite fille
Collected papers, London, 1958, Tavistock

The family and individual development.
London, 1965, Tavistock

 

A voir aussi: http://www.educspe.com/

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13 août 2012 1 13 /08 /août /2012 12:29

Avant dernier volet d'été de référence sur l'histoire de la psychanalyse: Voici la biographie complète de Carl Gustav Jung, éminent psychiatre en avance sur son temps ! Ses théories "originales et nombreuses" bouleversent encore le monde de la psychologie analytique...


Penseur influent, il est l'auteur de nombreux ouvrages de psychologie et de psychosociologie en langue allemande traduits en de nombreuses autres langues. Il est le fondateur du courant de la psychologie analytique. Son œuvre a été d'abord liée à la psychanalyse, de Sigmund Freud, dont il fut l’un des premiers collaborateurs, et dont il se sépara par la suite pour des motifs personnels, et en raison de divergences théoriques.

 

Carl Gustav Jung a été un pionnier de la psychologie des profondeurs en soulignant le lien existant entre la structure de la psyché (c'est-à-dire l'« âme », dans le vocabulaire jungien) et ses productions et manifestations culturelles. Il a introduit dans sa méthode des notions de sciences humaines puisées dans des champs de connaissance aussi divers que l'anthropologie, l'alchimie, l'étude des rêves, la mythologie et la religion, ce qui lui a permis d'appréhender la « réalité de l'âme ». Si Jung n'a pas été le premier à étudier les rêves, ses contributions dans ce domaine ont été déterminantes.

 

Auteur prolifique, il mêle réflexions métapsychologiques et pratiques à propos de la cure analytique. Jung a consacré sa vie à la pratique clinique ainsi qu'à l'élaboration des théories psychologiques, mais a aussi exploré d'autres domaines des humanités : depuis l'étude comparative des religions, la philosophie et la sociologie jusqu'à la critique de l'art et de la littérature. On lui doit les concepts d'« archétype », d'« inconscient collectif » et de « synchronicité ».

 

Père fondateur d'une psychologie des cultures, il a rassemblé autour de ses travaux des générations de thérapeutes, d'analystes et d'artistes. En dépit de la polémique concernant ses relations avec le régime nazi (son rôle d'agent secret des Alliés est longtemps resté méconnu), Jung a profondément marqué les sciences humaines au XXe siècle.

  

Documentaire en deux parties :

     



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12 août 2012 7 12 /08 /août /2012 10:37

"Le premier document d'été de référence sur l'histoire de la psychanalyse : à partir d'archives encore peu exploitées, il raconte la destinée d'un homme hors du commun et la naissance de cette science inédite et contestée, à Vienne, à la fin du XIXe siècle et ses développements au XX ème siècle."

 

Les commencements (1885-1914)


Cette première partie présente trois moments essentiels de l'invention de la psychanalyse : le traitement de l'hystérie féminine à la fin du XIXe siècle ; la création à Vienne, autour de Freud, d'un premier cercle de disciples qui veulent comprendre la subjectivité humaine et la libérer de ses entraves en explorant les profondeurs du rêve, de la sexualité et de l'inconscient ; enfin, la fondation d'un mouvement international ayant pour objectif de diffuser à travers le monde la nouvelle doctrine, la nouvelle technique de guérison des maladies psychiques. Au centre du récit, on découvre d'abord l'histoire des médecins qui permirent à Freud de faire ses découvertes (Josef Breuer ou Wilhelm Fliess, par exemple), puis celle des femmes hystériques (Anna O. en particulier).

 
Homme de science et aventurier, Freud s'inspire de Darwin et se compare à Christophe Colomb. C'est alors qu'il s'entoure d'un premier cercle de compagnons, juifs et viennois pour la plupart (les "hommes du mercredi", hantés comme lui par l'idée de la mort et du déclin de la société dans laquelle ils vivent : l'empire des Habsbourg. Viennent ensuite les disciples non viennois, fidèles et infidèles, parmi lesquels Sandor Ferenczi (Budapest), Karl Abraham (Berlin), Ernest Jones (Londres), Carl Gustav Jung (Zurich)...

  

 

La conquête (1914-1960)

 

Cette deuxième partie raconte les transformations de la psychanalyse après la Première Guerre mondiale et la défaite des empires centraux : son expansion hors de Vienne, sa conquête des grands pays démocratiques, puis l'exil vers les États-Unis et la Grande-Bretagne de tous les praticiens de l'Europe continentale, chassés par le nazisme et le fascisme. La situation particulière de la France est abordée à travers le rôle pionnier de Marie Bonaparte et des surréalistes.

 
On assiste en Allemagne à la destruction de la psychanalyse : les livres de Freud sont brûlés et sa doctrine condamnée comme "science juive". Soutenus par Jones, quelques praticiens médiocres acceptent de collaborer avec le régime nazi au nom d'un prétendu "sauvetage" de la psychanalyse.

  
Au coeur du récit, on découvre la vie de Freud, son travail, ses livres, ses souffrances dues à la maladie, le développement de ses concepts et enfin ses relations avec sa famille, et notamment avec sa fille Anna, qui deviendra un chef d'école après avoir été analysée par lui. Les derniers moments de sa vie et son exil à Londres apparaissent dans des images en couleur d'une rare beauté. Autant la première génération freudienne était restée proche des théories du maître, malgré de violents conflits, autant la deuxième génération, formée à Berlin, s'éloignera de la doctrine initiale. C'est le cas notamment de Melanie Klein, rivale d'Anna Freud et principale représentante, dès 1925, de l'école anglaise de psychanalyse. Véritable fondatrice de la psychanalyse des enfants, elle oriente toute la clinique freudienne vers l'étude des origines de la psychose et des relations du nourrisson à la mère.

  
La dernière partie du documentaire évoque le devenir de la psychanalyse après la mort de Freud : les doutes, les illusions, l'impact des traitements pharmacologiques, ainsi que l'élan nouveau donné au freudisme par ceux qui n'ont pas connu le père fondateur (Jacques Lacan ou Donald Woods Winnicott).

  

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12 août 2012 7 12 /08 /août /2012 10:33

Troisième volet d'été de référence sur l'histoire de la psychanalyse: Voici le documentaire ARTE de la vie de Jacques Lacan, le « Fou de la psychanalyse ». Ecrit par Elisabeth Kapnist et Elisabeth Roudinesco.

 

Psychiatre et psychanalyste, héritier de Sigmund Freud, Jacques Lacan fut l'initiateur d'un véritable réveil de la psychanalyse en France et dans le monde. Clinicien de la folie féminine et de la paranoïa, il s'inspira de la philosophie allemande pour bâtir de nouveaux concepts et délivra son enseignement pendant un quart de siècle - de 1953 à 1979 - tout au long de son fameux séminaire où se retrouvaient des cliniciens et des intellectuels.

 

Pour éclairer ce parcours singulier, les auteurs du film ont fait appel à la parole de deux philosophes, Jacques Derrida et Christian Jambet, ainsi qu'au témoignage de trois psychanalystes : un Français, Jean-Bertrand Portalis, une Anglaise, Juliet Mitchell, une Portugaise, Maria Belo.

 

Cliquez sur l'image pour commencer la lecture :

 

Lacan, la psychanalyse réinventée - Durée 59 minutes - ARTE (c)

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28 juillet 2012 6 28 /07 /juillet /2012 07:28

Egérie, romancière, essayiste, psychanalyste… Lou Andreas-Salomé a déchaîné les passions et laissé un sillage qui ne cesse de rayonner. De grands yeux clairs, avides et graves, une belle et lourde chevelure blonde nouée en chignon, un visage de madone intelligente… Ljola von Salomé eût pu se contenter de briller dans les salons que lui promettait sa naissance dans l’aristocratie russe éclairée. Mais quand l’esprit vient aux femmes, il emporte tout.

  

 

"Figure même de l’égérie, Lou Andreas-Salomé sera l’inspiratrice, la muse, l’amie de trois immenses génies du XXe siècle. Loin de se brûler à leurs feux, elle accompagnera leur œuvre et, aujourd’hui encore, sa trace illumine les leurs."

 

La passion de Nietzsche

 
Lou Andreas-Salomé n’a que 21 ans lorsqu’elle rencontre Friedrich Nietzsche. Elle le fascine. Il l’initie à sa philosophie et brûle d’amour pour cette femme-enfant qui se refuse à lui. Dépressif et suicidaire, le philosophe rêve de transmettre à ce jeune esprit en friche l’essence même de sa pensée. L’exaltation ne dure que quelques mois et se brise sur le refus inébranlable et répété de Lou de l’épouser. Mais cette rencontre nourrira longtemps l’œuvre de Nietzsche qui, l’année suivant la « rupture », écrit son Ainsi parlait Zarathoustra.

  

Ces deux-là ne se reverront jamais, mais le génie de l’homme à déchiffrer le tréfonds des êtres constituera sans doute, pour Lou, le terreau de sa pratique future de la psychanalyse. Celui qui écrivait : « Tous nos motifs conscients sont des phénomènes de surface. L’être humain est composé d’une pluralité de forces quasi personnifiées dont tantôt l’une, tantôt l’autre se situe à l’avant-scène et prend l’aspect du moi », aura été le levain d’une intelligence qui ne demandait qu’à s’affranchir. La muse de Rilke Quinze ans après « l’aventure nietzschéenne », Lou rencontre un poète de quatorze ans son cadet, René Maria Rilke (qu’elle rebaptisera Rainer). Elle est alors mariée à Friedrich Carl Andreas, dont elle portera le nom, accolé au sien, pour la postérité. Un mari qui la rassure ? Qui la repose ? Sans doute. Mais un mari avec lequel elle ne couche pas. C’est une vierge de 36 ans qui n’a cessé de croire que l’épanouissement de l’esprit ne passait que par le refus du corps qui se donne avec passion à Rilke. Il la surnomme « mon buisson ardent ».

L’amour dure trois ans, l’amitié lui survivra plus de trente. Elle le guide sur le chemin du dépouillement de l’écriture, comme « une mère et une muse attentive ». Il transforme cet esprit parfait en femme, cette princesse de neige en amoureuse passionnée. « J’ai été ta femme pendant des années parce que tu fus la première réalité où l’homme et le corps sont indiscernables l’un de l’autre », lui écrira-t-elle.

 

La disciple de Freud

  

Après le grand frère et l’amant, le dernier grand homme de Lou ressort de la figure paternelle, ce père qu’elle a perdu alors qu’elle avait 5 ans. Elle fait la connaissance de Sigmund Freud en 1911 et lui écrit peu de temps après : « Ma vie était en attente de la psychanalyse depuis que j’ai quitté l’enfance. » Elle est acceptée dans le premier cercle des pionniers et devient l’amie intime d’Anna Freud. La « compreneuse par excellence », comme l’appelait Freud, ne laisse pas la trace d’une grande théoricienne (sa contribution la plus connue porte sur le narcissisme, en 1921), mais ce n’est pas sa principale préoccupation. Elle se veut davantage « poète » et « artiste de la psychanalyse ». Lorsqu’elle meurt, en 1937, elle est déjà une légende.

Pourtant, un paradoxe persiste : celle que trop souvent on ne connaît que par les hommes dont elle a croisé le chemin vaut encore mieux que cette image d’égérie. Lou Andreas-Salomé est la figure de proue d’une nouvelle classe de femmes. Moderne, européenne, avide de savoir et de liberté, y compris sexuelle, briseuse de carcans et future brûleuse de corsets. La vie de l’égérie par excellence est celle d’une émancipation féminine, d’une bâtisseuse de ponts entre deux siècles.

 

 

"Je ne puis vivre selon un idéal, mais je puis vivre certainement ma propre vie. En agissant ainsi, je ne représente aucun principe mais […] quelque chose qui est tout chaud de vie et plein d’allégresse."


Dates à retenir:

  • 1861 : naissance à Saint-Pétersbourg, en Russie, le 12 février.
  • 1880 : départ pour Zurich pour étudier la philosophie des religions et l’histoire de l’art. Elle est introduite dans les milieux intellectuels.
  • 1882 : rencontre avec Nietzsche à Rome.
  • 1887 : mariage, jamais consommé, avec Friedrich Carl Andreas.
  • 1897 : rencontre avec Rilke à Munich.
  • 1911 : rencontre avec Freud au congrès de psychanalyse de Weimar.
  • 1937 : mort à Göttingen, en Allemagne, le 5 février.

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9 juillet 2012 1 09 /07 /juillet /2012 12:04

Personnage majeur de la sociologie, Pierre Bourdieu a initié une œuvre qui irrigue encore toutes les sciences humaines. Car si la culture et les inégalités sont ses thèmes fondamentaux, il a su étendre sa réflexion dans de multiples directions.

  

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On l’a aimé ou on l’a détesté, mais le sociologue Pierre Bourdieu a rarement laissé indifférent. Il faut dire qu’il y a matière à discussion avec la quarantaine d’ouvrages et sans doute les quelques centaines d’articles qu’il a publiés sur les sujets les plus divers. Disciple ou adversaire, on lui accorde le mérite d’avoir tenté d’intégrer dans sa théorie (articulée autour de trois concepts clés : habitus, champ, capital) une synthèse des apports respectifs de Karl Marx (la société comme théâtre d’une lutte entre groupes sociaux aux intérêts antagonistes), Max Weber (les rapports de domination sont aussi des rapports de sens, et sont perçus comme légitimes) et Émile Durkheim (il y a un lien entre catégories mentales et catégories sociales, la sociologie se construit contre le sens commun). Mais au-delà, c’est avec tout un pan des sciences humaines que Bourdieu a construit sa théorie : Claude Lévi-Strauss et le structuralisme , Maurice Merleau-Ponty et sa philosophie anti-intellectualiste , le linguiste Noam Chomsky, Ludwig Wittgenstein, Erwin Panofsky, Ernst Cassirer…

Pratiques culturelles et origine sociale

 

La dimension la plus connue de son œuvre reste celle où il met en évidence le fonctionnement subtil des inégalités face à la culture. Qu’il s’agisse d’enseignement supérieur (Les Héritiers, 1966 ; La Reproduction, 1970), de fréquentation des musées (L’Amour de l’art, 1969) ou de photographie (Un art moyen, 1965), tout n’est censé être que question de talent ou de goût personnel. Or, l’enquête montre que la réussite scolaire ou l’inclination à adopter les pratiques culturelles les plus légitimes, c’est-à-dire celles universellement reconnues comme bonnes, sont fortement corrélées à l’origine sociale. Les classes supérieures qui possèdent plus de capital économique et de capital culturel (titres scolaires, possession d’objets culturels, érudition…) ont les plus grandes chances de satisfaire ces exigences sociales. Pour les autres, plus ou moins dépourvus de ces atouts, la tâche est évidemment nettement plus ardue ; pourtant, ils seront jugés à la même aune… Une perspective qui aura un grand écho dans une société française alors en pleine révolution culturelle (Mai 1968 n’est pas loin), et dont La Distinction (1979) fournira l’expression la plus achevée.

  
Capitale, cette exploration de la dimension symbolique de la domination n’est pourtant qu’une des nombreuses facettes de l’œuvre de Bourdieu. On semble aujourd’hui redécouvrir le Bourdieu anthropologue, celui qui, frais émoulu de Normale Sup, part étudier les paysans d’une Algérie alors en pleine décolonisation et en transition vers l’économie capitaliste (Le Déracinement, 1964 ; Travail et travailleurs en Algérie, 1963). Puis qui fait son « Tristes tropiques à l’envers » en étudiant le désarroi des paysans béarnais de son village natal confrontés au célibat. Ces enquêtes fourniront la matière à deux livres, Esquisse d’une théorie de la pratique (1972) et Le Sens pratique (1980), qui exposeront une théorie de l’action nettement anti-intellectualiste. Pour Bourdieu, nous agissons le plus souvent de manière ajustée au monde, sans pour autant avoir à réfléchir à notre action. Pourquoi ? Parce que nous avons incorporé les régularités du monde social sous forme de dispositions durables à agir, penser et sentir, autrement dit un habitus, ajustées à ce monde. Les situations de décalage (l’ouvrier se retrouvant dans le « beau monde ») font ressortir la force de cet ajustement entre notre position et nos dispositions.

Un véritable entrepreneur scientifique

 

Mais ce ne sont là que deux aspects d’une œuvre foisonnante, œuvre d’un esprit touche-à-tout qui a livré des analyses empiriques sur la haute couture, sur la religion, sur Martin Heidegger et Gustave Flaubert, sur la science, sur le patronat… Au cours des années 1990, Bourdieu accédera à une visibilité médiatique nouvelle. Tout d’abord avec La Misère du monde, grande enquête collective qu’il dirige sur la souffrance dans la société française, qui deviendra un best-seller. Puis surtout à partir de 1995, où son engagement politique se fait plus franc, au sein du mouvement contre le plan Juppé de réforme des retraites et, ultérieurement, dans la mouvance altermondialiste. Il lance également, avec plusieurs collègues, une collection de livres d’intervention, Raisons d’agir. Il l’inaugure avec Sur la télévision, reprise d’un cours télévisé au collège de France, où il dénonce la menace qu’un journalisme de plus en plus soumis aux lois du marché fait peser sur l’autonomie des champs scientifiques et culturels. L’ouvrage se vend comme des petits pains, alors que les critiques de la posture bourdieusienne se multiplient (populisme, démagogie, sectarisme, mélange des genres entre science et militantisme).

  
Mort en 2002, le sociologue laisse notamment inachevées une tentative d’autoanalyse (Esquisse pour une autoanalyse, 2004), ainsi qu’une étude sur Édouard Manet (non publiée). Véritable entrepreneur scientifique, il a légué à ses successeurs une panoplie d’outils en parfait ordre de marche : un centre de recherches (le Centre de sociologie européenne), une revue (Actes de la recherche en sciences sociales), fondée en 1975, une maison d’édition indépendante (Raisons d’agir), et une collection (« Liber ») chez un grand éditeur (Le Seuil). Aujourd’hui discutée sans parti pris (par exemple Le Travail sociologique de Pierre Bourdieu, dirigé par Bernard Lahire, La Découverte, 1999), l’œuvre de Bourdieu continue d’irriguer largement les débats et la recherche empirique dans la sociologie française et internationale. Qu’il s’agisse des grands domaines de son œuvre (éducation, culture, « biens symboliques ») ou non, il est désormais possible de penser avec et contre Bourdieu.

  

-Petite bibliographie-


• Les Héritiers. Les étudiants et la culture
avec Jean-Claude Passeron, 1964, rééd. Minuit, 1994.
• La Reproduction
avec Jean-Claude Passeron, 1970, rééd. Minuit, 1993.
• Esquisse d’une théorie de la pratique
1972, rééd. Seuil, coll. « Points essais », 2000.
• La Distinction. Critique sociale du jugement
1979, rééd. Minuit, 1996.
• Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire
1992, éd. revue et corrigée, Seuil, coll. « Points essais », 1998.
• La Misère du monde
collectif, Seuil, 1993.
• Sur la télévision
Seuil, coll. « Liber », 1996.

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22 juin 2012 5 22 /06 /juin /2012 06:38

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  "La crypte freudienne n'a pas seulement eu des effets sur les psychanalyses et sur les positions théoriques de Freud. Elle poursuit son action fantomatique sur ces successeurs. Dans les milieux psychanalytiques, de pieux hommages à Freud s'accompagnent comme de son temps d'un manque d'attention scientifique suffisante et de gentillesse vis-à-vis de collègues plus proches dans le temps et dans l'espace. L’œuvre de Sandor Ferenczi a été entourée d'une haine et d'une incompréhension cinquantenaires dont les effets ne sont pas encore éteints. L'argumentation point par point d'un travail est souvent remplacée par de pures déclarations de désaccord comme s'il s'agissait de goûts et de couleurs ou par le passage sous silence. C'est dire qu'il importe de s'intéresser au travail du Fantôme dans la psychanalyse." Claude Nachin, Les fantômes de l'âme, L'Harmattan, 1993, pp. 97-98.

       

 

 

 

On peut aujourd'hui considérer que Sandor Ferenczi, qui était un analyste prestigieux, a aussi été un psychanalyste "exceptionnel". Exceptionnel dans le sens où il tient, pendant tout le temps de son engagement comme praticien et théoricien de l'analyse, une place "d'exception" puis de "marginal", tant auprès de Freud -dont il fut, tour à tour et à la fois, le disciple, le patient, l'ami et le confident-, que au sein même de la communauté psychanalytique, dont il fut l'un des membres les plus actifs et les plus novateurs : il est, de tous ses contemporains, celui qui, le premier, a indiqué les frayages et le chemin de la clinique psychanalytique moderne.

 

Cette place exceptionnelle et prestigieuse qu'il a tenue pendant plus de vingt-cinq ans (1908-1933), se mua les dernières années de sa vie, au gré des dissensions avec Freud, en place d'"exception". Du fait de ses avancées techniques (considérées comme des "pratiques transgressives"), et de certaines des élaborations théoriques qui en découlaient, Sandor Ferenczi devint, alors, une "exception" comme on dit que "c'est l'exception qui confirme la règle". Le "voile pudique", entretenu par ses collègues dans leur ensemble pendant les années qui ont suivi sa disparition, voile fait de silence par rapport à la personne, de retrait par rapport à l'oeuvre et d'oubli partiel par rapport au rôle considérable qu'il avait tenu de son vivant auprès de Freud, vint masquer la difficulté des psychanalystes de l'époque à pouvoir saisir et élaborer certaines de ses "intuitions géniales" (notamment celles qui découlaient de la prise en charge de patients considérés comme des "cas difficiles"), intuitions qui venaient remettre en question certains modes de pensée et certaines convictions métapsychologiques.

 

Il faut attendre l'écart de plusieurs générations d'analystes pour que l'on voit apparaître un "retour à Ferenczi" et un renouveau pour l'intérêt des problèmes qu'il a su, en son temps, soulever. On peut avancer qu'un certain nombre de concepts théoriques et d'idées fortes communément adoptées aujourd'hui sont un héritage direct des avancées de Ferenczi. Sans les recenser toutes, on peut, pour mémoire, citer :

 

Les sources du "trauma" comme pouvant être liées à l'économique (le "trop" ou le "pas assez", l'"excès" ou la "carence"); l'identification à l'agresseur secondaire à un fantasme traumatique de séduction; les transferts "passionnels" comme effets du clivage narcissique (psychotique), lui-même conséquence du traumatisme primaire, ce qui entraîne la création de zones du moi "clivées" et "mortes"; le clivage de la pensée et du corps (du somato-psychique); la paralysie de la pensée et de la spontanéité sous l'effet du trauma; la notion de disqualification de l'affect; la notion de personnalités "comme si", "as if" et le "faux self"; la notion d'effondrement psychique et de dépression "anaclitique", voire anobjectale; l'importance de l'amour ou de la haine primaire; la haine comme moyen de fixation plus puissant que la tendresse; l'importance de l'environnement (la mère et son fonctionnement psychique, ses capacités contenantes, etc.); l'importance des empreintes psychiques maternelles et de la psyché de la mère (le langage de la "tendresse" et de la "passion" maternelle); le rôle du "jeu" dans l'analyse; la nécessité de faire autre chose du contre-transfert qu'un obstacle ou un "transfert en contre" mais d'y voir aussi un effet psychique lié à la rencontre d'un autre psychisme et qui, de ce fait, reflète une des formes, ou un des aspects, du fonctionnement inconscient de ce dernier (identification "primaire" de l'analyste à l'"originaire" du patient); autrement dit de voir dans le contre-transfert un "outil" précieux pour l'analyste et pour la cure, et non un "obstacle".

 

Ce volume des Monographies de la Revue Française de Psychanalyse a donc pour objet, de rappeler la place très importante qui fut celle de Ferenczi dans l'Histoire du mouvement psychanalytique ainsi que de tenter de re-situer, dans l'histoire du développement des concepts, la teneur et l'importance des axes théoriques auxquels le conduisirent, entre autres, ses différentes mises en perspectives théorico-pratiques et ses tentatives de renouveau technique. En introduction à ce volume de la Monographie, il est proposé au lecteur un inédit des chapitres non publiés en français, dans les Oeuvres complètes de Ferenczi, de l'Essai élaboré en commun avec O. Rank sous le titre "Perspectives de la psychanalyse" (1924). A l'époque celui-ci provoqua des réactions très intenses comme en témoigne l'échange épistolaire entre S.Freud et K. Abraham que nous avons pensé utile de republier du fait de leur actualité, soixante-dix années après! La présentation de ce texte par Georges Pragier permet de mettre en évidence l'empreinte de Ferenczi dans cet écrit.

 

Ilse Barande montre qu'au-delà du différent, voire des désaccords, qui ont commencé à se dessiner dès cette époque entre Freud et Ferenczi, c'est surtout leur "affinité élective" qui dominera enfin de compte leur relation. L'apport théorique de Ferenczi est ici envisagé avec la contribution de Henri et de Madeleine Vermorel qui traite du "coup de maître" de Ferenczi : le concept d' Introjection. Raymond Cahn développe la question de l'implication de l'analyste dans le processus psychanalyste : du transfert au contre-transfert.

 

L'aventure technique de S. Ferenczi fait l'objet d'un texte de René Roussillon; en contrepoint Jean Guillaumin oppose une critique à propos de l'analyse transgressive et de l'analyse mutuelle. Thierry Bokanowski, dans un texte original à partir du "Journal Clinique", montre que Ferenczi a été le premier à rendre compte de l'importance, dans le travail transféro-contre- transférentiel, de la métapsychologie du couple trauma-clivage.

 

Simultanément homme de son temps et visionnaire dès sa période pré-psychanalytique, Ferenczi apporte déjà une oeuvre dont le ton nouveau est commenté par un psychanalyste d'origine hongroise, André Haynal. A travers sa propre expérience, Kathleen Kelley-Lainé, elle aussi originaire de Hongrie, évoque ici la langue maternelle de Ferenczi. La présence de Ferenczi dans la littérature psychanalytique a été rigoureusement recensée dans la bibliographie par Claude Girard.

 

Revue: www.carnetpsy.com

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19 mai 2012 6 19 /05 /mai /2012 07:21

France culture s'intéresse à ses deux grandes figures du XXe Siècle et à leurs échanges, face aux tumultes de la guerre...

    EinsteinFreud

 

Sur un plateau, des lettres, et au milieu, ce mot, cette force, ce drame, auxquels elles tentent de trouver réponse : la guerre. Nous sommes en 1932, Einstein écrit à Freud. Les deux penseurs sont travaillés par la question de la violence en général, et le premier demande au second s’il existe selon lui un moyen d’en affranchir les hommes? Vaste programme. C’est pas demain la veille, aurait pu se contenter de répondre le psychiatre, mais la réponse est plus longue, plus ambivalente, et convoque tout ce que l’action humaine a de complexe, de non unitaire, de culturel. Ce n’est pas la première fois que Freud s’interroge en correspondance sur un tel sujet, ce n’est pas la première fois que des penseurs d’aujourd’hui, la relisent. C’est que la question est persistante. Marlène Belilos est psychanalyste et journaliste, elle a dirigé l’ouvrage collectif Freud et la guerre  publié aux éditions Michel De Maule, tandis que François Ansermet, pédopsychiatre et psychanalyste, y a participé. 

 

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France-Culture-copie-1

 

[ Introduction sur l'amour / Commencement à la 18ème minute de l'émission ]

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