16 août 2015 7 16 /08 /août /2015 10:25

Cet ouvrage, écrit par douze étudiants en écoles supérieures, est né d’un constat : "nous, les enfants des baby-boomers, nés depuis 1968, n’avons pas de sentiment d’appartenance générationnelle". Ce livre s’adresse aux baby-boomers qui ne voient pas, ne ressentent pas, ne comprennent pas ce que leurs enfants et petits-enfants vivent réellement. Il s’adresse également à tous ceux et toutes celles d’entre nous qui préfèrent se voiler la face plutôt que d’affronter ce constat qui crève les yeux : nous sommes des malades sociaux, des dé-classés ! Bernard Stiegler, interpellé par cette souffrance, analysera ce texte au regard de ses grandes connaissances philosophiques, psychanalytiques et sociales.

 

-Lettre Ouverte à cette génération qui " refuse de vieillir "-

Pourquoi nous, étudiants, avons lancé ce projet d'ouvrage ?

 

  

Il est communément admis qu’il y a eu le monde d’avant la génération du baby-boom et celui d’après. Curieusement, cet « après » semble toujours d’actualité, comme si les revendications, les luttes, les réalités étaient toujours les mêmes. Sans que personne ne s’en inquiète, le temps semble s’être arrêté sur un éternel présent !

 

Ceux et celles qui viennent après la génération du baby-boom, censés être les bénéficiaires de ce virage sociétal, ont été régulièrement comparés, jugés moins radicaux, moins idéalistes, plus matérialistes. Nous ne protestons pas, ne revendiquons pas, ne luttons pas  contre. Nous avons parfois tenté de dire notre peur face à l’avenir, notre mal-être social, notre difficulté quotidienne à survivre. Ces témoignages sont systématiquement perçus en tant que difficultés personnelles.   

 

Les enfants du baby-boom ont été nommés, définis en tant que génération par leurs parents. Nous, nous n’avons pas été définis, nos parents nous ont appelés les enfants des baby-boomers. Le projet de la Lettre ouverte à cette génération qui refuse de vieillir est né de ce besoin de prendre du recul sur nous-mêmes et de cette nécessité de nous auto-définir comme génération.

 

Etrangement, on se penche rarement sur les conditions sociales et économiques qui affectent les tranches d’âge qui suivent celles du baby-boom… Comme si le ralentissement, puis la régression suite à l’accélération des années soixante étaient moins importants, moins spectaculaires, moins profonds.

 

Lettre ouverte à cette génération qui refuse de vieillir est la prise de parole collective d’une douzaine de personnes de 15 à 40 ans qui ressentent la nécessité de témoigner de ce qu’ils et elles vivent. Au « vous ne vous rendez pas compte de la chance que vous avez », nous avons eu le besoin de répondre « vous avez vécu ceci / nous vivons ça ». Le texte, écrit et réécrit collectivement, s’articule entre le désir de se pencher sur le vécu de cette génération d’après-guerre qui est toujours omniprésente et le besoin de dire la difficulté de notre quotidien, le sentiment d’échec, l’abîme social dans lesquels nous vivons et vivrons nos enfants.

 

Plus le livre prenait corps, plus nous nous sommes rendu à l’évidence qu’il était essentiel de décrire le verrouillage généralisé de la pensée et des idées, le renvoi à outrance aux références mythifiées de la génération du baby-boom. Il est pour nous impératif de sortir de la fascination, de la nostalgie creuse de mai 68 ; d’arrêter de relativiser le vide que nous lèguent nos parents.

 

 

Extraits du livre :

http://www.editionsterrenoire.com/site%20FTP/d_lettre.pdf

 

Voir nos récits et témoignages :

http://www.editionsterrenoire.com/site%20FTP/p_lettretemo2.html

  

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Quand la "Génération Déclassée" s'adresse à la "Génération Lyrique"

 

 

Analyse et critique de Bernard Stiegler dans "Etats de Choc", bêtise et savoirs au 21e siècle :

 

 

-Lettre Ouverte à cette génération qui " refuse de vieillir "-

Les auteurs de la " Lettre ouverte à cette génération qui refuse de vieillir ", qui se présentent eux-mêmes comme constituant la « génération déclassée », et qui s'adressent à la « génération lyrique » à laquelle appartiennent leurs parents. Cette génération déclassée n'est plus tout à fait la « jeune génération ». Elle est plutôt une génération intermédiaire entre la nouvelle génération (celle des fameux « natifs du numérique ») et la génération du « baby boom » et de 1968 - dont je dirai plus tard pourquoi il faut l'appréhender comme celle des « natifs de l'analogique ».

 

C'est autrement dit une génération de jeunes adultes qui s'adresse à leurs parents, qui peuvent être eux-mêmes de jeunes grands-parents. Ces auteurs anonymes, on le voit d'évidence au style, au vocabulaire et au ton de leur lettre ouverte, ne font pas partie des 10 % de la population supposément pathologiques, conflictuels et faisant peur. Ce sont plutôt de jeunes diplômés, qui se présentent - ainsi d'ailleurs qu'une partie de la jeunesse tunisienne au début de l'année 2011, et celle du mouvement Occupy Wall Street - comme des diplômés précaires : "En tant que précaires, diplômés de l'enseignement supérieur dont les aspirations personnelles et professionnelles sont revues quotidiennement à la baisse [...], en tant qu'addicts incurables qui ont été abandonnés depuis l'enfance dans les bras de la société de consommation, [...] nous allons dire ce que personne n'ose dire, [...] ce qui ne se dit pas, hurler ce qui se tait et vous allez écouter, déciller vos yeux, ouvrir vos oreilles" (1) "Nous voulons nous marier, construire un foyer, nous engager dans l'armée, devenir fonctionnaire, atteindre la stabilité que vous avez toujours méprisée ; nous sommes vos nouveaux réactionnaires ".

 

Cette « génération déclassée » - qui voudrait pouvoir accéder à tout ce que la « génération lyrique » a honni (1) et a contribué en cela à liquider (peut-être en rationalisant une situation qui s'installait de fait, et en croyant par là en faire un nouveau droit) -, cette « jeune génération » devenue adulte, qui a parfois des enfants dont la génération lyrique est en général incapable de s'occuper, ne veut pas et ne croit pas faire peur aux générations précédentes, c'est-à-dire à la génération lyrique devenant âgée et qui devenait elle-même adulte vers 1968. Cette génération déclassée n'a pas non plus le sentiment d'être ou d'avoir été un objet d'attention de la part de parents responsables. Tout au contraire, la génération déclassée a le sentiment de ne pas avoir elle-même les moyens de devenir une génération de parents responsables, ayant été abandonnée par ses parents. Et se sentant ainsi abandonnée, cette jeune génération a peur, et non seulement cela : elle est proprement désespérée. "Nous avons peur, [...] nous n'osons même pas en parler entre nous. [...] Vous nous questionnez sur nos plans de carrière quand nous luttons chaque jour contre l'envie de nous jeter sous le métro... [...]. Nous n'avons ni le temps, ni l'argent, ni la force de faire un geste pour la planète."

 

Cette génération se sent déclassée d'abord parce qu'elle se sent sans pères, et par là même privée de la possibilité d'élaborer son désir et précipitée dans la pulsion que suscite et exploite l'usine à faire faire des cauchemars et à désensibiliser qu'est devenue la société du spectacle : "Fight Club : le miroir de notre génération sans pères, conduite à prendre du plaisir en se cognant jusqu'au sang pour ressentir quelque chose [...]. Nous n'avons pas eu à faire le mur pour draguer. La pornographie s'affichait au kiosque à journaux." A défaut de recevoir de la génération qui l'a engendrée et donc précédée le savoir qui permet de surmonter un conflit intergénérationnel en le sublimant , conflit et transmission de savoir sans quoi il n'est pas possible de devenir adulte, et qui n'auront donc pas eu lieu, la génération déclassée incline au pire (et tend ainsi vers ce que j'ai tenté d'analyser ailleurs comme une sublimation négative : "Au point où nous en sommes, nous espérons que ce soit pire [...]. Non, nous ne sommes pas heureux. Après ne pas nous avoir appris à nager, vous nous reprochez de nous noyer [...]. Nous ne sommes pas une génération [...]. Nous vous demandons ce qui vous a pris de nous engendrer et vous nous répondez " je ne sais pas" " .

 

Ces parents qui ne savent pas et qui deviennent à présent des grands-parents incapables d'éprouver de la honte ont mangé leurs enfants tout en leur reprochant leur absence de « conscience politique » : " Nous, vos enfants, nous sommes différents de tout ce qui a existé auparavant : nous ne ressemblons à rien [...]. Vous nous avez consommés [...]. Vous nous dites que vous nous avez ratés, vous n'avez vraiment honte de rien [...]. Nous n'exploserons pas : nous avons implosé [...]. Nous sommes les premiers dans l'Histoire à être plus pauvres que nos parents [...]. Nous sommes usés " Ceux qui signent "au nom de la jeune génération cultivée et déclassée" cette lettre ouverte adressée à leurs vieux parents en âge de devenir grands-parents, ceux-ci, vivant en situation de précarité et ne pouvant devenir adultes en réalité, c'est-à-dire autonomes en acte, à défaut des moyens de l'être comme du savoir de l'être, si l'on peut dire, et selon leurs dires, mettent en cause la psychanalyse sur un mode proche de celui de Christopher Lasch, à savoir comme facteur de dépolitisation ou de désocialisation - Lasch accusait sa propre génération de tout psychologiser et de tout narcissiser, et de régresser en cela : "La notion de collectivité cède le pas à la conscience individuelle, qui est l'objet même de la psychanalyse [...]. La conscience sociale et le malaise collectif sont remplacés par la névrose individuelle (...]. Désormais, toute personne tentant d'expliquer, de formuler ou d'analyser un mal-être personnel selon une grille de lecture sociétale est systématiquement renvoyée à la névrose [...]. Après vingt ans de psychanalyse, vous n'avez toujours pas résolu vos problèmes avec vos parents [...]. Quand allez-vous comprendre que le problème, c'est vous ? "

 

Le psychocentrisme narcissique de cette génération (narcissisme qui cependant n'est sans doute pas également présent dans la population d'employés et d'ouvriers contemporaine de la génération dite lyrique - et on a l'impression que les signataires sont avant tout des enfants de professeurs, d'intellectuels, d'artistes, de psychothérapeutes ou de cadres supérieurs passés par la contestation, bref, la génération de ceux que l'on nomme parfois des « bobos »), ce psychocentrisme aurait rendu l'éducation de la génération déclassée tout simplement impossible et inexistante : "Vous avez été les parents sauvages. Votre éducation : zéro pointé [...]. Nous n'avons pu vivre d'adolescence, à la maison l'adolescent c'était vous." Il faut lire ce petit livre qui dit une terrible souffrance, qui dit souvent vrai, et qui donne beaucoup à penser, bien qu'il me semble reposer sur un grave malentendu en ce qui concerne les chaînes de causalités qu'il dénonce. Car il fait de l'incurie de ces parents, non pas terribles mais invalides, l'origine d'une situation dont ils sont plutôt eux-mêmes des effets. C'est du moins ce que j'ai tenté de montrer dans Mécréance et discrédit. La destruction des dispositifs d'identification et de sublimation sans lesquels il n'y a pas d'investissement social possible n'est pas causée par le narcissisme supposé de cette génération, comme le prétend Lasch. C'est au contraire le système industriel de captation, de canalisation et de déformation du désir, de l'investissement, de la sublimation et donc de la raison qui crée et exploite ce narcissisme. La notion de narcissisme de Lasch est d'ailleurs très rudimentaire : elle relève d'une psychanalyse de bazar.

 

Du coup, les auteurs de la lettre ouverte font exactement ce qu'ils dénoncent : ils accusent la supposée tare psychocentrique et donc psychique elle-même de leurs parents d'être à l'origine de leurs problèmes socio-affectifs - faisant ainsi apparaître au cœur du social la question psychique, et mettant ainsi en évidence l'impertinence de l'opposition entre psychique et social qu'ils répètent eux-mêmes cependant. Ils font du psychisme de leurs parents la cause de leur misère, mais ils sont aveugles comme eux aux processus qui ont créé cet état de fait, et qui ne sont pas simplement psychiques, mais psychosociaux. S'ils ne voient pas ces processus, c'est parce que les universitaires, dont je fais partie, nous qui enseignons et formons ces jeunes diplômés, nous n'avons pas su le leur montrer - et parce que nous n'avons pas encore vu nous-mêmes ces processus , n'ayant pas encore su répondre aux questions que posaient Adorno, Horkheimer et Polanyi, notamment. (fin de l'extrait).

 

" Mais le savoir est bien plus faible que la nécessité" (Eschyle) ". La bêtise est une cicatrice (...).Il arrive qu'il subsiste une imperceptible cicatrice à l'endroit où le désir a été étouffé, une petite zone endurcie dont la surface est insensible. De telles cicatrices constituent des déformations." (Theodor Adorno et Max Horkheimer)

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13 août 2015 4 13 /08 /août /2015 13:00

Véritable flux libidinal qui draine l'energie des désirs, " le Mainstream " est l'aboutissement d'une stratégie marketing fine, initialement mise en place par Edward Bernays en 1920. Sa capacité à posséder et divertir les cerveaux a désormais atteint son apogée ! Jamais, dans l'histoire de l'humanité, n'a été déployer tant de puissance et d'ingénierie pour unifier les goûts et les couleurs des populations ! Le but : maîtriser les désirs et vendre à grande échelle... Imposer une culture de masse dans l'ensemble des domaines humains (philosophie, psychologie, sciences, loisirs, comportements, etc.) qui ne rencontre aucune opposition, car soutenue par les pulsions et les besoins primaires des populations. véritable fléau pour la singularité et l'intelligence, elle soumet les individus à ce que Bernard Stielgler nomme " l'incurie ". Infantilisés et privés d'esprit critique, les contemporains du 21e siècle sont à la merci des industries culturelles... Les rescapés sont aujourd'hui minoritaires et souffrent d'avoir perdu la reconnaissance et les valeurs d'un monde devenu " caduc ". Nombre de dépressions sont aussi liées à ce phénomène !

 

-Comment la culture "Mainstream" a conquis le monde ?-

Voici donc une enquête sur la culture de masse et " l’entertainment global " qui livre un état des lieux complet des nouveaux flux culturels qui unissent Hollywood à Mumbai en passant par Le Caire et Rio, avec une certitude : La mondialisation des contenus est en marche !

 

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« Le mainstream est l’inverse de la contre-culture, de la subculture, des niches ; c’est pour beaucoup le contraire de l’art. » Si la culture de marché a longtemps été un objet d’étude illégitime (en France, en tout cas), le livre de Frédéric Martel, journaliste et universitaire, dessine, enfin, une cartographie des nouvelles guerres culturelles, mal connues, que se livrent pays dominants et pays émergents pour la conquête du « soft power ».

 

Une méthode qui repose sur plusieurs constats : « la mondialisation des contenus est un phénomène insuffisamment analysé » et « les stratégies, le marketing et la diffusion de produits culturels sont souvent plus intéressants que les contenus eux-mêmes, » écrit-il. L’auteur s’est ainsi livré à un travail de terrain de plusieurs années, sillonnant les capitales de l’entertainment comme New York ou Singapour, écoutant du Christian Rock à Nashville et visitant des plateaux de tournages dans le désert ou dans la jungle. Internet oblige, cet ouvrage interactif propose de retrouver l’équivalent de mille pages de notes, ainsi que des documents, sur un site dédié.

  

 

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Au commencement était l’Amérique

 

 

La culture mondialisée puise sa source aux États-Unis, la moitié de ce livre-somme est ainsi consacrée à la naissance du monopole américain de la «  diversité standardisée », à son écosystème et au business du show-business.

 

L’auteur est ainsi allé à la rencontre des acteurs qui façonnent un paysage culturel américain dominé par Hollywood. Avant de s’imposer ailleurs, ce modèle s’est d’abord installé dans l’espace américain, depuis les années 1950 : « le drive-in fut l’une des matrices de la culture de masse américaine d’après-guerre, » explique t-il. Le passage du drive-in, dans la suburb, aux multiplexes dans les shopping-malls des exurbs, ou immenses centres urbains, symbolise bien ce développement de l’industrie du cinéma de masse. Le cinéma est aujourd’hui rentable moins grâce au tickets vendus que par les concessions de pop corn et de coca-cola, devenu son véritable modèle économique.

 

En passant par Disney, où la stratégie culturelle est axée sur le cross-over, l’auteur visite le Nouvel Hollywood où tout le monde est indépendant tout en restant attachés aux grands studios (« l’indépendance est une catégorie esthétique »). De son côté, le lobby de la Motion Pictures Association of America, premier ambassadeur culturel américain, veille aux intérêts d’Hollywood à l’étranger et fait aujourd’hui de la lutte contre le piratage sa priorité mondiale.

 

Mainstream décrit également comment l’Amérique dérive une partie de sa domination culturelle de son influence musicale : « la pop music n’est pas un mouvement historique, ce n’est pas un genre musical, on l’invente et on la réinvente constamment. » Detroit, berceau du Motown, a émergé grâce à une stratégie marketing cross-over : une musique noire faite pour les blancs, donc une musique populaire américaine. Dans ce paysage musical, la chaîne MTV a, ensuite, dans les années 1980, créé le lien manquant entre culture et marketing. Les universités sont un autre lieu d’expérimentation culturel et un « facteur d’explication déterminant de la domination croissante des industries créatives américaines. »

 

Le développement de la mass culture américaine a aussi entraîné dans son sillage un basculement de toute une profession, celle de critique culturel. L’auteur consacre d’ailleurs plusieurs pages éclairantes à l’excellente et atrabilaire critique cinéma du New Yorker, Pauline Kael (et à ses fans, les « paulettes »), star aux États-Unis et inconnue en France.

 

Cette « intellectuelle anti-intellectuelle » a en effet été la première à traiter sérieusement du cinéma populaire, dans un magazine pourtant élitiste. Viendra ensuite l’anglaise expatriée à New York Tina Brown, à l’origine du « celebrity journalism ». Oprah, la reine des médias, contribue également à brouiller la frontière entre High culture et Low culture avec son émission littéraire accessible à tous. Le nouveau critique, devenu par la force des choses trendsetter, médiateur de l’entertainement ou « consumer critic », contemple ainsi la fin de la hiérarchie culturelle.

 

« Le marché mainstream, souvent regardé avec suspicion en Europe comme ennemi de la création artistique, a acquis aux Etats-Unis une sorte d’intégrité parce qu’il est considéré comme le résultat des choix réels du public. »

 

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Un nouvel ordre culturel mondial

 

 

S’éloignant ensuite des États-Unis, Mainstream s’intéresse à la guerre mondiale des contenus qui se traduit par des batailles régionales. Si l’on pense, par réflexe, aux promesses du marché chinois, la Chine avec sa censure et ses quotas n’est en réalité pas le géant escompté, Rupert Murdoch s’y est d’ailleurs cassé les dents. Selon Martel, India is the new China. En effet, « Les Indiens ont besoin des Américains pour faire contrepoids à la Chine et les Américains ont besoin de l’Inde pour réussir en Asie. »

 

Le revival de Bollywood qui a lieu depuis quelques années constitue en fait l’immense majorité du box-office indien qui connaît une très faible pénétration du cinéma américain. Les Américains n’ont d’autre choix désormais que de produire des films indiens en Inde, alors que celle-ci souhaite de son côté conquérir le monde. Mais les contenus locaux, tout en images et en musique qui font le succès de Bollywood ont pour l’instant du mal à se transformer en contenus globaux.

 

Sur la scène musicale, les flux culturels « pop » occupent en Asie une place prédominante, la musique américaine étant finalement moins présente qu’on ne l’imagine. L’enquête décrit ainsi la guerre que se livrent la pop japonaise (J-Pop) et coréenne (K-Pop) pour diffuser en Asie des cover songs et de la musique formatée dans différentes langues.

 

La guerre des contenus a aussi lieu sur le terrain de l’audiovisuel et des séries télévisées. L’exportation très lucrative et en pleine explosion des « dramas » coréens donne le « la » de la culture mondialisée asiatique. Boys over Flowers, immense succès de 2009 en Asie, est une sorte de Gossip Girl coréen sirupeux menée par quatre garçons pervers mais bien coiffés.

 

De l’autre côté du globe, les telenovelas brésiliennes sont celles qui ont le plus de succès : le Brésil étant un nouvel entrant dans le marché des échanges culturels internationaux, il exporte ses séries produites par le géant TV Globo, en Amérique Latine et en Europe centrale.

 

« Le marché international des telenovelas représente aujourd’hui une guerre culturelle entre la plupart des pays d’Amérique Latine et elle est mené par de puissants groupes médias. Le marché de la télévision est très local et les Américains s’en sortent le mieux, » explique Martel.

 

Dans les pays arabes, les « mousalsalets » ou feuilleton du ramadan sont des soap operas moraux qui peinent à se renouveler, alors que les séries syriennes, inspirées du modèle américain, décollent. Le conglomérat de médias panarabe Rotana, détenu par le Rupert Murodch du Moyen-Orient, le prince saoudien Al Waleed, a, de son côté, développé son vaste empire d’entertainement mainstream qui s’étend de Beyrouth au Caire.

 

Le livre se termine sur une note mitigée, en Europe, site d’une « culture anti-mainstream ». Il en ressort que « les Européens ne produisent que rarement de la culture mainstream européenne, » et que, malgré des cultures nationales fécondes, celles-ci ne s’exportent pas. Cette géopolitique actuelle de la culture et des medias n’est en tout cas pas favorable à l’Europe, qui voit sa culture commune s’affaiblir.

  

 

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Nouveau capitalisme culturel et économie hypermatérielle

 

 

Ce travail au long cours mené par Frédéric Martel et ces regards croisés, glanés d’un bout à l’autre du globe, convergent vers une hypothèse : la montée de l’entertainment américain va de pair avec le renforcement des cultures nationales (c’est le cas avec la montée en puissance de pays comme le Brésil, l’Inde ou la Corée). L’enquête, dans sa conclusion, esquisse l’avènement d’un modèle dynamique de «  capitalisme hip » :

 

« un nouveau capitalisme culturel avancé, à la fois concentré et décentralisé (..) les industries créatives n’étant plus des usines comme les studios à l’age d’or d’Hollywood mais des réseaux de productions constitués de centaines de milliers de PME et de start-up. »

 

De Hollywood à Dubaï, la mondialisation ainsi qu’Internet réorganisent tous les échanges : avec le basculement d’une culture de produits à une culture de services, la dématérialisation des contenus et l’économie immatérielle amplifient et renforcent ces mutations géopolitiques. Finalement, conclue le livre, « La grande nouveauté du XXIème siècle est la conjonction de ces deux phénomènes. »

 

Frédéric Martel, Mainstream, Flammarion, mars 2010, 460 p.

  

 

Même en Inde, soyez fun ! pensez " Mainstream "

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> Article initialement publié sur Électron Libre

Source : http://owni.fr/

 

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L’auteur du livre, Frédéric Martel, était reçu par Nicolas Demorand en avril sur France Inter.

Published by Cabinet.psy70-Luxeuil.fr - dans Dossier Actualité-sociologie
4 août 2015 2 04 /08 /août /2015 12:46

Les neurosciences ont incontestablement amélioré les capacités thérapeutiques de nombreux champs médicaux. Elles apportent également un nouveau regard sur le fonctionnement du corps humain. Cependant, la qualité des soins " humains " n'a cessé de diminuer au profit d'une vision " discrétisée " d'un homme en pièces détachées. Afin que deux courants de pensées, l'un qualitatif, l'autre quantitatif, puissent trouver leur équilibre, je reproduis ici un éditorial de Jean-Claude AMEISEN (qui préside le Comité Consultatif National d'Ethique) paru dans la revue Cerveau & Psycho, suivi d'un dialogue "humoristique" entre un médecin et son patient.

 

-Neurosciences : Le pouvoir de désenchanter le monde ?-

 

Neurosciences : des enjeux éthiques

 

 

Aujourd'hui, les neurosciences soulèvent de nombreuses questions d'éthique, telles que l'existence d'un libre arbitre ou les relations entre raison et émotions.

 

L'une des principales découvertes des 150 dernières années est probablement l'idée que l'ensemble de l'Univers a émergé et évolué, en dehors de tout projet, à partir de combinaisons aléatoires et de plus en plus complexes entre des composants élémentaires de la matière. Ainsi s'estompe la notion de frontières absolues entre des entités qui nous semblent a priori appartenir à des catégories bien distinctes : la matière et le vivant ; les cellules et les individus qu'elles construisent ; les animaux et les êtres humains ; le corps et l'esprit... Ces représentations nouvelles, si elles peuvent faire naître un sentiment d'émerveillement, favorisent aussi une forme de désenchantement, l'impression d'être dépossédés de nous-mêmes, de nous percevoir comme objets déterminés par des forces aveugles, et non pas comme véritables sujets et acteurs de notre vie.

 

À chaque avancée de la recherche biologique - qu'il s'agisse de la théorie de l'évolution, de la génétique ou des neurosciences - correspond une interrogation éthique non seulement sur les applications concrètes possibles des découvertes, mais aussi plus fondamentalement sur les conséquences que ces représentations nouvelles peuvent avoir sur nos conduites et nos valeurs. Aujourd'hui, les neurosciences bouleversent l'idée que nous nous faisons de nous-mêmes, transformant en objet d'expérimentation le fonctionnement de notre cerveau et des caractéristiques aussi intimes que nos émotions, notre conscience et la notion même de libre arbitre.

 

Quelle est la nature de ce « moi », en nous, qui dit «je » et se recompose en permanence tout en maintenant le sentiment de notre identité ? Comment émergent notre pensée, notre mémoire et nos rêves ? Les neurosciences ne partagent pas seulement avec d'autres domaines de la biologie l'objectif d'essayer de comprendre ce que nous sommes. De manière plus vertigineuse, elles ont aussi pour ambition d'explorer la nature même des mécanismes mentaux qui nous permettent d'élaborer la démarche de recherche biologique (le questionnement sur ce que nous sommes) et la démarche de réflexion éthique (le questionnement sur ce que nous voulons devenir). Ainsi les neurosciences s'interrogent sur la nature de la réflexion éthique, et la réflexion éthique s'interroge sur les implications des neurosciences.

 

Certaines des questions éthiques liées au développement des neurosciences ne sont probablement pas spécifiques à cette discipline. Il en est ainsi des risques de traumatisme et de stigmatisation provoqués par des tests dépistant ou prédisant une maladie pour laquelle aucun traitement n'est disponible ; des problèmes posés par la vulnérabilité et la dépendance des personnes dont les capacités cognitives ou émotionnelles sont altérées ; des risques de déshumanisation liés à une focalisation sur un organe ou une maladie aux dépens de la prise en charge globale de l'individu.

 

 

La singularité de l'individu

 

 

En neurosciences comme dans d'autres domaines de la recherche biomédicale, un rôle souvent excessif a été accordé au déterminisme génétique dans l'émergence de la singularité de l'individu. Par exemple, chez l'animal, certains comportements à l'âge adulte, tels que l'anxiété (et les particularités de structuration cérébrale qui leur sont associées), ont été attribués à des facteurs génétiques parce qu'ils sont transmis de génération en génération dans des lignées génétiquement identiques. Pourtant, des travaux récents indiquent que ces caractères sont modifiés si le nouveau-né est élevé par une mère de substitution, génétiquement différente. De plus, si ce nouveau-né est une femelle, elle donnera naissance à des petits qui, si elle les élève, auront, à l'âge adulte, un comportement et un cerveau semblables à ceux de leur mère, c'est-à-dire de la lignée d'adoption, et non à ceux de la lignée génétique d'origine. Ainsi se révèle la multiplicité des déterminismes à l'ouvre dans l'émergence des comportements - notion que les débats récents sur le clonage reproductif avaient tendance à occulter.

 

Un autre problème éthique qui dépasse le cadre des neurosciences est la tendance à la normativité et au classement des individus à partir d'échelles d'aptitudes, conduisant à ce que Stephen Jay Gould a appelé la « mal-mesure » de l'homme. Étymologiquement, normal signifie fréquent, et anomal, rare. Anormal ne veut donc pas dire pathologique, mais différent de la moyenne. N'y aurait-il pas pour beaucoup de personnes souffrant de ce que nous appelons un handicap une possibilité de vivre pleinement leur vie si nous envisagions de modifier nos comportements et notre environnement de manière à favoriser l'épanouissement de chaque individu dans sa singularité ?

 

 

Des interrogations sur la nature humaine

 

 

Les explorations de plus en plus fines des mécanismes neuronaux associés à nos représentations mentales et à nos comportements soulèvent des questions plus spécifiques aux neurosciences. Ainsi, certains travaux suggèrent que le sentiment que nous avons de décider librement d'une action (la réalisation d'un mouvement « volontaire » ou la « décision » de changer de stratégie au cours d'un jeu) peut paradoxalement suivre la mise en oeuvre de cette action, et non pas la précéder. En d'autres termes, le sentiment de décider pourrait n'être que l'émergence au niveau de notre conscience d'une décision qui s'est élaborée et a commencé à être mise à exécution à des niveaux de fonctionnement mental dont nous ne sommes pas conscients.

 

D'autres travaux soulignent l'importance du rôle joué par nos émotions et nos conflits émotionnels dans les processus qui font naître en nous de façon non consciente ces choix, y compris certains choix éthiques, donnant une résonance biologique à certains des concepts proposés par Sigmund Freud. Ainsi, nos représentations habituelles du libre arbitre (un moi autonome, en nous, qui pense et décide librement) ne correspondent peut-être pas à la réalité. Mais l'émergence à la conscience de décisions déjà prises ne nous ouvre-t-elle pas a posteriori la possibilité de choisir, rendant rétrospectivement lisibles et donc modifiables ces choix qui se sont initialement élaborés en nous de façon non consciente ?

 

Par ailleurs, d'autres résultats indiquent que des sensations apparemment distinctes comme le désir, la motivation, la sensation de récompense ou de manque, et la dépendance semblent résulter de la mise enjeu des mêmes mécanismes. Une meilleure compréhension de ces mécanismes pourrait-elle nous aider à mieux nous prendre en charge, augmentant ainsi notre degré d'autonomie et de liberté ?

 

Il est d'autres problèmes dont les découvertes en neurosciences peuvent changer les données. L'Organisation mondiale de la santé définit la santé non pas comme l'absence de maladie - le silence des organes - mais comme un état de bien-être. Étant donné le raffinement des modifications des émotions et des sentiments auxquels parvient progressivement la neuropharmacologie, la tentation peut devenir plus grande de modifier un sentiment de souffrance plutôt que de résoudre le problème qui la cause. Un des enjeux du débat sur l'euthanasie pourrait se déplacer de la question de savoir si le médecin doit répondre ou non à une demande de mort, à la question de savoir s'il doit ou non modifier la souffrance existentielle qui cause cette demande, reposant en d'autres termes la question de l'autonomie et de la liberté de choix du patient.

 

Ainsi, les neurosciences revisitent des interrogations ancestrales sur la nature humaine, telles que les relations entre déterminisme et libre arbitre, raison et émotions, nature et culture, individu et société, en les abordant de manière nouvelle et en changeant parfois les termes dans lesquels ces questions sont posées. A nous de débattre de ces nouvelles représentations en gardant à l'esprit que la description la plus précise d'un lien entre une activité cérébrale et une expérience vécue n'épuisera jamais, à elle seule, la réalité de cette expérience vécue. « Rien ne devient jamais réel tant qu'on ne l'a pas ressenti » a écrit le poète anglais du XIX' siècle John Keats. La réflexion éthique éprouve et confronte en permanence ce que nous apprenons sur nous - en tant qu'objet d'expérience - et ce que nous souhaitons vivre - en tant que sujet. À nous de retisser sans cesse ce lien entre les représentations toujours changeantes que construit la recherche et ce que nous souhaitons en faire, c'est-à-dire la manière dont nous voulons inventer notre avenir.

 

Rejetant l'idée d'un dualisme corps/esprit, Baruch Spinoza écrivait au XVlle siècle : « L'esprit et le corps sont une même chose vue sous deux angles différents. »

 

Aujourd'hui, les neurosciences considèrent que les émotions, les sentiments et la conscience correspondent à des états d'activité particuliers du cerveau, et donc du corps. Mais jusqu'à quel point une description détaillée d'un état d'activité du cerveau pourra-t-elle rendre compte de la réalité d'une expérience vécue par une personne.


 

Jean-Claude AMEISEN

préside le Comité d'éthique de l'INSERM.



 

 © Cerveau & Psycho - N° 5 - mai 04 - page 90

 

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« La somme des parties ne constitue pas le tout » (Lao Tseu)

 

 

  • Petite conversation autour de la réification (à ne pas généraliser à l'ensemble des médecins) :

 

 

- Bonjour Docteur, comment va ma femme ?

 

- Hummm... Bonjour, vous voulez dire la patiente en 37 ?

 

- Heuu ... oui

 

- Ecouter..., c'est embarrassant, nous avons analyser la propagation des métastases dans le liquide cérébro-spinal et il semblerait, après IRM et scanner, et aux vues de la quantité examinée dans les prélévements, que le mésencéphale et les fonctions thalamiques soient déjà atteintes... ce qui laissent présager une invasion dans le système limbique prochainement.... Et puis, les marqueurs ne sont pas bons... Vous voyez, c'est inquiétant !

 

- Et alors ?

 

- Alors, il faut vous préparer à une possible altération des fonctions préfrontales et émotionnelles ! Pourquoi pas envisager un arrêt des activités cérébrales... parlez-en à la famille, ça vaudra mieux.

 

- Mais c'est quand même ma femme, vous comprenez ?

 

- Votre femme ? Allons... vous vous remettrez vite. Ce ne sont que des cellules, tout au plus ! Vous symbolisez trop mon cher monsieur, soyez plus objectif ! Vous rencontrerez quelqu'un d'autre, voilà tout.

 

- Ce ne sont pas que des cellules ! je vous parle de ma femme, que j'aime.

 

- Ne vous ennervez pas, mon ami... Après des années de métiers, vous comprenez bien que nous voyons les choses autrement... vous verrez, on s'y habitue... avec le temps. Et puis ce ne sont que des cellules ! Pourquoi tant de bruit pour quelques atomes disparates et quelques bactéries organiques ?

 

- C'est ignoble ! Comment pouvez vous parler de cette façon ?

 

- Bon écoutez monsieur... Vous êtes fatigué... " Gardez espoir, soyez positif ! Bientôt nous pourrons même remplacer les organes endommagés... avec le cerveau d'une autre ! " Allez... partez vous reposer un peu... après vous verrez, ça ira mieux ! Et puis j'ai du travail... Bon courage et bonne continuation.

 

- Heuu... merci docteur.

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1 août 2015 6 01 /08 /août /2015 12:15

Le Petit Prince est sans aucun doute un des plus beaux plaidoyers jamais écrits contre le nihilisme et pour le réenchantement de la vie. C'est un chef-d'œuvre, une consolation, un puits dans le désert du monde, une promesse ... " A partager avec nos enfants, pour leur redonner foi en l'imagination et en un avenir meilleur ".

 

 

petit prince

 

 

"C'est d'abord un rire, cristallin, et une chevelure blonde comme les blés mûrs. Un regard ouvert sur l'invisible".C'est comme une présence épiphanique, un personnage de conte plus réel dans notre imaginaire que les êtres de chair. Il ne grandit jamais et pour toujours, il est à l'abri des ravages du temps. Il habite nos rêves avec son écharpe au vent, sa rose unique au monde, sa minuscule planète, son mouton et ses volcans. Il est l'éternelle jeunesse, la plus belle part de nous-mêmes, la part d'enfance et d'innocence, de pureté, de sincérité, de profondeur aussi. Cette part que parfois, dans le tumulte des jours, le mirage des illusions et la difficulté d'être, nous oublions et auquel Le Petit Prince nous rappelle. C'est pour cela qu'il faut lire et relire ce conte pour enfant, qui est en vérité un récit initiatique et une méditation poétique sur le sens de la vie ...

 

 

" Ils ont tué notre enfance, mais la magie a survécu "

 

 

  

 

... Mélange de tristesse et de joie, d'humour et de gravité, de simplicité et de profondeur, il reflète aussi bien nos rêves d'enfant que nos aspirations d'adulte, pour peu que l'on se donne la peine et le temps de les considérer, et de contempler en nous le petit prince qui sommeille. Comme l'âme, le petit prince et le narrateur sont « tombés du ciel » sur une « Terre de granit », sèche et désertique. Comme l'âme, ils recherchent l'eau et l'amour pour étancher leur soif et apaiser leur cœur. Comme l'âme, ils comprennent qu'en toute beauté, il y a le rayonnement invisible d'une vérité que seul le cœur peut voir, car « on ne voit bien qu'avec le cœur, l'essentiel est invisible pour les yeux ». Ce que nous croyons être le vide est toujours habité d'une promesse inouïe : ce qui fait rayonner le désert, c'est un puits quelque part où coule l'eau de la vie ; ce qui fait scintiller les étoiles, c'est une rose qui vous attend sur l'une d'elle ou un petit prince qui vous fait signe. Ce qui est bon, quand on retrouve Le Petit Prince, c'est qu'à chaque page, on est touché par la grâce de sa présence et de son regard sur le monde, à la fois acéré et doux. Le récit de ses rencontres remet les choses à distance et met en garde contre la rage de posséder et de dominer, de gagner du temps à tout prix, contre l'aveuglement qui nous fait passer à côté de l'essentiel ...

    

 

 

 

... On rit du gros businessman rouge, du vaniteux, du roi sans royaume, on s'y reconnaît aussi un peu, si on est sincère. On se prend à rêver d'apprivoiser ceux que l'on aime, et plus encore de se laisser apprivoiser puisqu'« on ne connaît que les choses que l'on apprivoise » et qu'« on est responsable pour toujours de ce qu'on a apprivoisé ». Le petit prince nous apprend à aimer malgré les complications de l'amour, à contempler malgré la difficulté de voir, à marcher tout doucement vers une fontaine, à transcender aussi le chagrin des départs. Il est vrai qu'il a « l'air de mourir » et pourtant ne meurt pas, son corps tombe sur le sable mais disparaît dans les étoiles. Il est notre part d'éternité. Après sa disparition entre deux dunes, bien après avoir refermé le livre, il reste dans le cœur une trace indélébile de son passage, comme une lumière ou une grâce dont les effets ne cessent de croître.

 

 
Leili Anvar
Docteure en littérature, normalienne et maître de conférence aux Langues O', elle est l'auteure de Rûmî (Entrelacs, 2004).

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27 juillet 2015 1 27 /07 /juillet /2015 15:38

Année 2060 : Un avion traverse une zone de turbulences. À son bord, Jane, 8 ans, a peur. Pour se rassurer, la fillette engage la conversation avec son voisin de cabine, l’archéologue anglais Charles Granda. Il doit donner une conférence sur l’Union européenne qui, dans ce futur proche, a volé en éclats : l’euro n'existe plus, les frontières sont fermées, chacun doit faire son deuil ! Charles Granda raconte à la petite Jane ce que fut ce beau "rêve" européen... et comment la montée des nationalismes, des diktats technocratiques, de l'aveuglement des citoyens et de l'immaturité des élites ont participé à son déclin final.

 

L'europe des élites : la grande décrépitude

 

" Droit dans le mur "

 


Pour le moins original, le film d'Annalisa Piras mêle des images de fiction et d'archives à des entretiens avec des figures de l'Europe d'aujourd'hui. On retrouve notamment le président de la Banque centrale européenne Mario Draghi, l'économiste Thomas Piketty, ou d'autres personnalités politiques controversées comme Élisabeth Guigou, aux côtés de manifestants anonymes. En 2060, les péripéties du vol dans lequel se trouvent Jane et Charles Granda symbolisent les menaces qui planent sur l’UE : comment les ailes du rêve européen se sont-elles brisées, condamnant l’appareil à s’écraser au sol ?

 

Les promesses de justice sociale et de prospérité nées de la construction européenne semblent désormais de lointains mirages, avec ce sentiment amer d'une Europe à deux vitesses séparant les élites de la population. Les pauvres luttent contre les pauvres, les médias s'en réjouissent, les intellectuels et les scientifiques se jettent dans une guerre fratricide pour promouvoir leurs idées... Plus rien n'a de sens et seul prédomine la sensation profonde d'aller droit dans le mur ! Ce film invite à réfléchir – non sans un humour grinçant – et exhorte les citoyens Européens à reprendre le pouvoir en faveur d'une nouvelle cohésion sociale, avant qu’il ne soit trop tard. 

 

 

Article connexe sur l'immaturité citoyenne :

 

http://www.psy-luxeuil.fr/article-l-immaturite-croissante-en-occident-118542166.html

 

 

 (France/Royaume-Uni, 2014, 90mn) ARTE

 

 

 

Pourquoi faut-il toujours en arriver là ?

Pourquoi faut-il toujours en arriver là ?

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27 juillet 2015 1 27 /07 /juillet /2015 13:44

"Les Lumières sont l'émancipation de l'homme de son immaturité dont il est lui-même responsable. L'immaturité est l'incapacité d'employer son entendement sans être guidé par autrui. Cette immaturité lui est imputable non pas si le manque d'entendement mais la résolution et le courage d'y avoir recours sans la conduite d'un autre en est la cause. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! voilà donc la devise des Lumières." Emmanuel Kant.

 

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QU’EST-CE QUE LES LUMIÈRES (Kant - 1784) ?

Réponse à l'irresponsabilité des décideurs contemporains

 

Les lumières sont ce qui fait sortir l’homme de la mino­rité qu’il doit s’imputer à lui-même. La minorité consiste dans l’incapacité où il est de se servir de son intelligence sans être dirigé par autrui. Il doit s’imputer à lui-même cette mino­rité, quand elle n’a pas pour cause le manque d’intelligence, mais l’absence de la résolution et du courage nécessaires pour user de son esprit sans être guidé par un autre. Sapere aude, aie le courage de te servir de ta propre intelligence ! voilà donc la devise des lumières.

 

La paresse et la lâcheté sont les causes qui font qu’une si grande partie des hommes, après avoir été depuis longtemps affranchis par la nature de toute direction étrangère (naturaliter majorennes), restent volontiers mineurs toute leur vie, et qu’il est si facile aux autres de s’ériger en tuteurs. Il est si commode d’être mineur ! J’ai un livre qui a de l’esprit pour moi, un di­recteur qui a de la conscience pour moi, un médecin qui juge pour moi du régime qui me convient, etc. ; pourquoi me donnerais-je de la peine ? Je n’ai pas besoin de penser, pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront pour moi de cette en­nuyeuse occupation. Que la plus grande partie des hommes (et avec eux le beau sexe tout entier) tiennent pour difficile, même pour très-dangereux, le passage de la minorité à la majorité ; c’est à quoi visent avant tout ces tuteurs qui se sont chargés avec tant de bonté de la haute surveillance de leurs semblables. Après les avoir d’abord abêtis en les traitant comme des animaux domestiques, et avoir pris toutes leurs précautions pour  que ces paisibles créatures ne puissent tenter un seul pas hors de la charrette où ils les tiennent enfermés, ils leur montrent ensuite le danger qui les menace, s'ils essayent de marcher seuls. Or ce danger n'est pas sans doute aussi grand qu'ils veulent bien le dire, car, au prix de quelques chutes, on finirait bien par apprendre à marcher ; mais un exemple de ce genre rend timide et dégoûte ordinairement de toute tentative ultérieure...

 

 

La maturité selon le modèle médiatique :

 

La maturité selon les occidentaux - au 21ème siècle (Source: Les inconnus -VEVO)

 

Il est donc difficile pour chaque individu en particulier de travailler à sortir de la minorité qui lui est presque devenue une seconde nature. Il en est même arrivé à l'aimer, et provisoire­ment il est tout à fait incapable de se servir de sa propre intel­ligence, parce qu'on ne lui permet jamais d'en faire l'essai. Les règles et les formules, ces instruments mécaniques de l'usage rationnel, ou plutôt de l'abus de nos facultés naturelles, sont les fers qui nous retiennent dans une éternelle mi­norité. Qui parviendrait à s'en débarrasser, ne franchirait en­core que d'un saut mal assuré les fossés les plus étroits, car il n'est pas accoutumé à d'aussi libres mouvements. Aussi n'arrive-t-il qu'à bien peu d'hommes de s'affranchir de leur minorité par le travail de leur propre esprit, pour marcher ensuite d'un pas sûr.

 

Mais que le public s'éclaire lui-même, c'est ce qui est plutôt possible ; cela même est presque inévitable, pourvu qu'on lui laisse la liberté. Car alors il se trouvera toujours quelques libres penseurs, même parmi les tuteurs officiels de la foule, qui, après avoir secoué eux-mêmes le joug de la minorité, répan­dront autour d'eux cet esprit qui fait estimer au poids de la raison la vocation de chaque homme à penser par lui-même et la valeur personnelle qu'il en retire. Mais il est curieux de voir le public, auquel ses tuteurs avaient d'abord imposé un tel joug, les contraindre ensuite eux-mêmes de continuer à le subir, quand il y est poussé par ceux d'entre eux qui sont incapables de toute lumière. Tant il est dangereux de semer des préjugés ! car ils finissent par retomber sur leurs auteurs ou sur les successeurs de leurs auteurs. Le public ne peut donc arriver que lentement aux lumières. Une révolution peut bien amener la chute du despotisme d'un individu et de l'oppression d'un maître cupide ou ambitieux, mais jamais une véritable réforme dans la façon de penser ; de nouveaux préjugés serviront, tout aussi bien que les anciens, à conduire les masses aveugles.  

 

La diffusion des lumières n'exige autre chose que la liberté, et encore la plus inoffensive de toutes les libertés, celle de faire publiquement usage de sa raison en toutes choses. Mais j'en­tends crier de toutes parts : ne raisonnez pas. L'officier dit : ne raisonnez pas, mais exécutez ; le financier : ne raisonnez pas, mais payez ; le prêtre : ne raisonnez pas, mais croyez. (Il n'y a qu'un seul maître dans le monde qui dise : raisonnez tant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez, mais obéissez.) Là est en général la limite de la liberté. Mais quelle limite est un obstacle pour les lumières ? Quelle limite, loin de les entraver, les favorise ? — Je réponds : l'usage public de sa raison doit toujours être libre, et seul il peut répandre les lu­mières parmi les hommes ; mais l'usage privé peut souvent être très-étroitement limité, sans nuire beaucoup pour cela aux progrés des lumières. J'entends par usage public de sa raison celui qu'en fait quelqu'un, à titre de savant, devant le public entier des lecteurs. J'appelle au contraire usage privé celui qu'il peut faire de sa raison dans un certain poste civil ou une cer­taine fonction qui lui est confiée. Or il y a beaucoup de choses, intéressant la chose publique, qui veulent un certain méca­nisme, ou qui exigent que quelques membres de la société se conduisent d'une manière purement passive, afin de concourir, en entrant pour leur part dans la savante harmonie du gouver­nement, à certaines fins publiques, ou du moins pour ne pas les contrarier. Ici sans doute il n'est pas permis de raisonner, il faut obéir.

 

Mais, en tant qu'ils se considèrent comme membres de toute une société, et même de la société générale des hommes, par conséquent en qualité de savants, s'adressant par des écrits à un public dans le sens propre du mot, ces mêmes hommes, qui font partie de la machine, peuvent raisonner, sans porter atteinte par là aux affaires auxquelles ils sont en partie dévolus, comme membres passifs. Il serait fort déplorable qu'un officier, ayant reçu un ordre de son supérieur, voulût raisonner tout haut, pendant son service, sur la convenance ou l'utilité de cet ordre ; il doit obéir. Mais on ne peut équitablement lui dé­fendre, comme savant, de faire ses remarques sur les fautes commises dans le service de la guerre, et de les soumettre au  jugement de son public. Un citoyen ne peut refuser de payer les impôts dont il est frappé ; on peut même punir comme un scandale (qui pourrait occasionner des résistances générales) un blâme intempestif des droits qui doivent être acquittés par lui. Mais pourtant il ne manque pas à son devoir de citoyen en publiant, à titre de savant, sa façon de penser sur l'inconve­nance ou même l'iniquité de ces impositions. De même un ec­clésiastique est obligé de suivre, en s'adressant aux élèves aux­quels il enseigne le catéchisme, ou à ses paroissiens, le symbole de l'Église qu'il sert ; car il n'a été nommé qu'à cette condition.

 

Mais, comme savant, il a toute liberté, et c'est même sa voca­tion, de communiquer au public toutes les pensées qu'un exa­men sévère et consciencieux lui a suggérées sur les vices de ce symbole, ainsi que ses projets d'amélioration touchant les choses de la religion et de l'Église. Il n'y a rien là d'ailleurs qui puisse être un fardeau pour sa conscience. Car ce qu'il enseigne en vertu de sa charge, comme fonctionnaire de l'Église, il ne le présente pas comme quelque chose sur quoi il ait la libre fa­culté d'enseigner ce qui lui paraît bon, mais comme ce qu'il a la mission d'exposer d'après l'ordre et au nom d'autrui. Il dira : notre Église enseigne ceci ou cela ; voilà les preuves dont elle se sert. Il montrera alors toute l'utilité pratique que ses pa­roissiens peuvent retirer d'institutions auxquelles il ne souscri­rait pas lui-même avec une entière conviction, mais qu'il peut néanmoins s'engager à exposer, parce qu'il n'est pas du tout im­possible qu'il n'y ait là quelque vérité cachée, et que dans tous les cas du moins on n'y trouve rien de contraire à la reli­gion intérieure. Car, s'il croyait y trouver quelque chose de pareil, il ne pourrait remplir ses fonctions en conscience ; il devrait les déposer. L'usage qu'un homme chargé d'enseigner fait de sa raison devant ses paroissiens est donc simplement un usage privé ; car ceux-ci ne forment jamais qu'une assemblée domestique, si grande qu'elle puisse être, et sous ce rapport, comme prêtre, il n'est pas libre et ne peut pas l'être, puisqu'il exécute un ordre étranger. Au contraire, comme savant, s'adressant par des écrits au public proprement dit, c'est-à-dire au monde, ou dans l'usage public de sa raison, l'ecclésiastique jouit d'une liberté illimitée de se servir de sa propre raison et de parler en son propre nom. Car vouloir que les tuteurs du peuple (dans les choses spirituelles) restent eux-mêmes toujours mineurs, c'est une absurdité qui tend à éterniser les absurdités.

 

Mais une société de prêtres, telle qu'une assemblée ecclé­siastique, ou une classe vénérable (comme elle s'appelle elle-même chez les Hollandais), n'aurait-elle donc pas le droit de s'engager par serment à rester fidèle à un certain symbole im­muable, afin d'exercer ainsi sur chacun de ses membres, et, par leur intermédiaire, sur le peuple, une tutelle supérieure qui ne discontinuât point, et qui même fût éternelle ? Je dis que cela est tout à fait impossible. Un pareil contrat, qui aurait pour but d'écarter à jamais de l'espèce humaine toute lumière ultérieure, serait nul et de nul effet, fût-il confirmé par le souverain pou­voir, par les diètes du royaume et par les traités de paix les plus solennels. Un siècle ne peut s'engager, sous la foi du ser­ment, à transmettre au siècle suivant un état de choses qui in­terdise à celui-ci d'étendre ses connaissances (surtout quand elles sont si pressantes), de se débarrasser de ses erreurs, et en général d'avancer dans la voie des lumières. Ce serait un crime contre la nature humaine, dont la destination originelle consiste précisément dans ce progrès ; et par conséquent les générations suivantes auraient parfaitement le droit de rejeter ces sortes de traités comme arbitraires et impies.

 

La pierre de touche de tout ce que l'on peut ériger en loi pour un peuple est dans cette question : ce peuple pourrait-il bien s'imposer à lui-même une pareille loi ? Or, en attendant en quelque sorte une loi meilleure, il pourrait bien adopter pour un temps court et dé­terminé une loi analogue à celle dont nous venons de parler, afin d'établir un certain ordre ; encore faudrait-il que, pendant toute la durée de l'ordre établi, il laissât à chacun des citoyens, particulièrement aux ecclésiastiques, la liberté de faire publi­quement, en qualité de savants, c'est-à-dire dans des écrits, leurs remarques sur les vices des institutions actuelles, jusqu'à ce que ces sortes d'idées eussent fait de tels progrès dans le public que l'on pût, en réunissant les suffrages (quand même ils ne seraient pas unanimes), soumettre à la couronne le projet de prendre sous sa protection, sans gêner en rien tous ceux qui voudraient s'en tenir à l'ancienne constitution religieuse, tous ceux qui s'accorderaient dans l'idée de la réformer. Mais se concerter, ne fût-ce que pour la durée de la vie d'un homme, afin d'établir une constitution religieuse immuable que per­sonne ne puisse mettre publiquement en doute, et enlever par là en quelque sorte un espace de temps au progrès de l'huma­nité dans la voie des améliorations, le rendre stérile et même funeste pour la postérité, c'est ce qui est absolument illégitime.

 

Un homme peut bien différer quelque temps de s'éclairer per­sonnellement sur ce qu'il est obligé de savoir ; mais renoncer aux lumières, soit pour soi-même, soit surtout pour la posté­rité, c'est violer et fouler aux pieds les droits sacrés de l'humanité. Or ce qu'un peuple ne peut pas décider pour lui-même, un monarque le peut encore moins pour le peuple, car son autorité législative repose justement sur ce qu'il réunit dans sa volonté toute la volonté du peuple. Pourvu qu'il veille à ce qu'aucune amélioration véritable ou supposée ne trouble l'ordre civil, il peut d'ailleurs laisser ses sujets libres de faire eux-mêmes ce qu'ils croient nécessaire pour le salut de leur âme. Cela ne le regarde en rien, et la seule chose qui le doive occuper, c'est que les uns ne puissent empêcher violemment les autres de travailler de tout leur pouvoir à déterminer et à répandre leurs idées sur ces matières. Il fait même tort à sa majesté en se mêlant de ces sortes de choses, c'est-à-dire en jugeant dignes de ses augustes regards les écrits où ses sujets cherchent à mettre leurs connaissances en lumière, soit qu'il invoque en cela l'autorité souveraine de son propre esprit, auquel cas il s'expose à cette objection : Cæsar non est supra grammaticos, soit surtout qu'il ravale sa puissance suprême jusqu'à protéger dans son État, contre le reste de ses sujets, le despotisme ecclésiastique de quelques tyrans.

 

Si donc on demande : vivons-nous aujourd'hui dans un siècle éclairé ? je réponds : non, mais bien dans un siècle de lu­mières. Il s'en faut de beaucoup encore que, dans le cours actuel des choses, les hommes, pris en général, soient déjà en état ou même puissent être mis en état de se servir sûre­ment et bien, sans être dirigés par autrui, de leur propre in­telligence dans les choses de religion ; mais qu'ils aient aujour d’hui le champ ouvert devant eux pour travailler librement à cette œuvre, et que les obstacles, qui empêchent la diffusion générale des lumières ou retiennent encore les esprits dans un état de minorité qu’ils doivent s’imputer à eux-mêmes, di­minuent insensiblement, c’est ce dont nous voyons des signes manifestes. Sous ce rapport, ce siècle est le siècle des lu­mières ; c’est le siècle de Frédéric.

 

Un prince qui ne croit pas indigne de lui de dire qu’il re­garde comme un devoir de ne rien prescrire aux hommes dans les choses de religion, mais de leur laisser à cet égard une pleine liberté, et qui par conséquent ne repousse pas le noble mot de tolérance, est lui-même éclairé et mérite d’être loué par le monde et la postérité reconnaissante, comme celui qui le premier, du moins du côté du gouvernement, a af­franchi l’espèce humaine de son état de minorité, et a laissé chacun libre de se servir de sa propre raison dans tout ce qui est affaire de conscience. Sous son règne, de vénérables ecclé­siastiques, sans nuire aux devoirs de leur profession, et, à plus forte raison, tous les autres qui ne sont gênés par au­cun devoir de ce genre, peuvent, en qualité de savants, sou­mettre librement et publiquement à l’examen du monde leurs jugements et leurs vues, bien qu’ils s’écartent sur tel ou tel point du symbole reçu. Cet esprit de liberté se répand aussi hors de chez nous, là même où il a à lutter contre les obstacles extérieurs d’un gouvernement qui entend mal son devoir ; car le nôtre offre une preuve éclatante qu’il n’y a absolument rien à craindre de la liberté pour la paix publique et l’harmonie des citoyens. Les hommes travaillent d’eux-mêmes à sortir peu à peu de la barbarie, pourvu qu’on ne s’applique pas à les y re­tenir.

 

J’ai placé dans les choses de religion le point important des lumières, qui font sortir les hommes de l’état de minorité qu’ils se doivent à eux-mêmes, parce que, quant aux arts et aux sciences, notre souverain n’a aucun intérêt à exercer une tutelle sur ses sujets, et surtout parce que cet état de minorité est non-seulement le plus funeste, mais encore le plus avilis­sant de tous. Mais la façon de penser d’un chef d’État, qui favorise les arts et sciences, va plus loin encore : il voit que, même pour sa législation, il n'y a aucun danger à permettre à ses sujets de faire publiquement usage de leur propre raison et de publier leurs pensées sur les améliorations qu'on y pourrait introduire, même de faire librement la critique des lois déjà promulguées ; nous en avons aussi un éclatant exemple dans le monarque auquel nous rendons hommage, et qui ne s'est laissé devancer en cela par aucun autre.

 

Mais aussi celui-là seul, qui, en même temps qu'il est lui-même éclairé et n'a pas peur de son ombre, a sous la main pour garant de la paix publique une armée nombreuse et par­faitement disciplinée, celui-là peut dire ce que n'oserait pas dire une république: raisonnez tant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez, seulement obéissez. Les choses hu­maines suivent ici un cours étrange et inattendu, comme on le voit souvent d'ailleurs, quand on les envisage en grand, car presque tout y est paradoxal. Un degré supérieur de liberté civile semble favorable à la liberté de l'esprit du peuple, et pourtant lui oppose des bornes infranchissables ; un degré inférieur, au contraire, lui ouvre un libre champ où il peut se développer tout à son aise. Lorsque la nature a développé, sous sa dure enveloppe, le germe sur lequel elle veille si ten­drement, à savoir le penchant et la vocation de l'homme pour la liberté de penser, alors ce penchant réagit insensiblement sur les sentiments du peuple (qu'il rend peu à peu plus capable de la liberté d'agir), et enfin sur les principes mêmes du gou­vernement, lequel trouve son propre avantage à traiter l'homme, qui n'est plus alors une machine, conformément à sa dignité.

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19 juillet 2015 7 19 /07 /juillet /2015 17:38

Inconnu, mystérieux, troublant, voire inquiétant : L’inconscient ne cesse d’attiser notre curiosité. À quoi sert-il ? Comment nous influence-t-il ? Pourquoi son existence est-elle régulièrement mise en cause ? Réponses à quelques questions… et à de nombreuses idées reçues.

 

-L'inconscient, cet autre qui vit en nous !-

Aujourd’hui, l’idée d’un inconscient en nous n’étonne plus personne… Si nous perdons, deux jours de suite, les clefs de la maison, nous pensons : « C’est un acte manqué », sous-entendu un message de l’inconscient. Après un cauchemar, nous interrogeons nos amis : « Selon toi, que signifie mon rêve ? Que je veux inconsciemment rater mon examen ? » Quand un proche enchaîne les ratages amoureux, nous lui suggérons que, peut-être, il refuse inconsciemment de s’engager. Mais savons-nous vraiment de quoi nous parlons quand nous faisons appel à cette entité ?

 

Nous avons tendance à nous l’imaginer en dieu obscur ne cherchant qu’à nous rendre malade ou malheureux. Ou, au contraire, en divinité généreuse dont il suffit de s’attirer les bonnes grâces pour réussir sa vie. Ou encore lui attribuons-nous une volonté, un but, comme s’il était une personne à part entière… Autant d’interprétations, autant d’erreurs.

 

Selon l’expression de Freud, l’inconscient est une « autre scène », dissimulée aux regards, où se joue notre existence. Il est le lieu du refoulement des pulsions, de nos souvenirs, des désirs qui nous angoissent ou nous font honte. Sans en avoir conscience, nous pouvons être animés par une culpabilité qui nous pousse à nous autopunir en ratant notre vie amoureuse ou sociale parce que, par exemple, nous avons intériorisé et interprété certaines injonctions ou désirs parentaux. L’inconscient nous place face à une vérité dérangeante : des émotions, des fantasmes, des idées que nous ignorons peuvent déterminer notre vie davantage que notre volonté. Dans une époque qui fait la part belle au quantifiable et au rationnel, cette notion est très critiquée. Il y a plusieurs années, le philosophe Michel Onfray a consacré des centaines de pages à de violentes attaques contre ce qui ne serait qu’une émanation de la névrose de Freud. L’inconscient est également très critiqué par des néo-thérapeutes qui l’estiment dépassé et de nouvelles techniques psychothérapeutiques anglo-saxonnes prétendent s’en passer. Alors que savons-nous exactement de cette réalité intérieure qui influencerait nos vies ?

 

 

L'inconscient, une vieille histoire ?

 

 

L’intuition d’un savoir intérieur caché n’est pas récente. Au IVe siècle, les rabbins, auteurs du Talmud, l’un des textes majeurs du judaïsme, avaient déjà compris que nos songes nous parlent de nos aspirations secrètes et de nos désirs inavouables. Du côté des philosophes, au XVIIIe siècle, Spinoza déplorait que les causes véritables de nos actions nous soient presque toujours cachées. Leibniz, dans ses Nouveaux Essais sur l’entendement humain (Flammarion 1990), émettait l’idée de « petites perceptions inconscientes » influençant notre pensée. Toutefois, pour la philosophie, qui idéalise la conscience et la rationalité, l’inconscient ne recèle aucun savoir intéressant : c’est le lieu d’un manque, d’une confusion qu’il convient de balayer.

 

Le terme apparaît formellement un siècle plus tard. Selon le philosophe Schelling, l’inconscient est un élan vital qui unit les profondeurs de l’esprit et la nature. Schopenhauer, dans Le Monde comme volonté et comme représentation (Gallimard 2009), imagine des forces inconscientes qui régiraient à la fois les hommes et l’univers. Nietzsche, lui, a l’intuition d’un soi invisible – « maître plus puissant que le moi » – qui est le guide qu’il nous faut écouter, car le conscient est un « état personnel imparfait ». A la fin du siècle, c’est aux médecins de s’en emparer en soignant les malades mentaux par l’hypnose. En 1889, Freud, lors d’un voyage à Nancy, observe son confrère Hippolyte Bernheim qui traite par cette méthode ses patients névrosés. Ces expériences lui permettent de réaliser qu’un autre moi coexiste avec la personnalité consciente. Pour désigner ce dernier, le psychologue Pierre Janet invente le terme de « subconscient » en 1889 dans son ouvrage L’Automatisme psychologique (L'Harmattan 2005). Mais, comme tous les psys de son temps, il pensait que cette part inconsciente était un état pathologique, le signe d’une dissociation psychique, d’une névrose grave. Aucun d’eux, Freud excepté, ne comprend que nous possédons tous un inconscient.

 

 

Une invention freudienne ?

 

 

Freud innove en inventant un inconscient qui parle, se déchiffre et guérit, un inconscient peuplé de désirs sexuels, agressifs, mégalomanes, inavouables, de pulsions de vie et de mort, et qui possède des lois internes. Il nous propose en fait une vision révolutionnaire de l’âme humaine. Toutes les techniques actuelles d’exploration du psychisme ont une dette envers lui, rappelle le neuropsychiatre Boris Cyrulnik dans son livre De chair et d’âme (Odile Jacob, 2008). « Cette notion doit beaucoup à Carl Gustav Carus, professeur de zoologie à l’université de Vienne, qui, en 1850, écrit un livre – non traduit – intitulé Das Unbewusste (« l’inconscient »), dans lequel il soutient que les animaux savent sans savoir qu’ils savent. Quelques années plus tard, Eduard von Hartmann écrit sa Philosophie de l’inconscient (L'Harmattan 2008). Mais sans Freud, ces intuitions seraient restées parcellaires et éparpillées. »

 

 

Ami ou ennemi ?

 

 

L’inconscient ne nous veut ni bien ni mal. Nous en possédons un parce que notre moi refuse de laisser pénétrer dans la sphère consciente tout élément susceptible de nous heurter, de nous faire peur, de nous donner une trop mauvaise image de nous ou de ceux que nous aimons. Imaginons qu’une personne dangereuse veuille entrer chez nous. Nous allons la mettre à la porte – la refouler – et installer des verrous pour être sûr d’être bien protégé. Naturellement, elle ne sera pas d’accord et insistera pour signaler sa présence. C’est ce qui se produit avec les pensées et désirs refoulés dans l’inconscient. Ils ne sont jamais suffisamment réduits au silence pour se faire oublier. Et ils profitent des failles de la conscience – un moment de fatigue, le sommeil… – pour s’exprimer sous la forme de rêves, de lapsus, d’actes manqués. Ils surgissent quand nous nous y attendons le moins. Au lieu d’envoyer un SMS à notre amoureux, nous l’expédions à notre ex que nous ne réussissons pas à effacer de notre mémoire. Nous égarons l’adresse d’un rendez- vous professionnel dont dépend notre avenir matériel, mais qui ne satisfait pas notre créativité. Autant de rappels à l’ordre de nos vrais désirs. La sensation que l’inconscient est un danger, une menace n’est rien d’autre que l’angoisse du moi conscient qui réalise qu’il ne peut pas tout contrôler.

 

 

Inné ou acquis ?

 

 

Pour les psychanalystes qui se réclament de Freud, nous ne naissons pas dotés d’un inconscient. Très tôt, les expériences agréables ou déplaisantes laissent des traces mnésiques (de mémoire) dans le cerveau. Mais l’inconscient n’apparaît qu’avec l’acquisition du langage. Et les premiers désirs refoulés sont liés aux élans incestueux oedipiens auxquels nous devons renoncer pour grandir. C’est la raison pour laquelle il est difficile à certains d’accéder à une vie amoureuse satisfaisante : ils ne parviennent pas à se détacher de leurs premières amours pour maman et papa, tout en croyant être passés à autre chose depuis des décennies. C’est pour cette raison également que nous choisissons généralement, et sans nous en rendre compte, des partenaires qui ressemblent à nos parents. Car, ce qui est refoulé dans l’inconscient y survit éternellement, il « ignore le temps et la contradiction », nous dit Freud. A l’inverse, pour Jung (In Psychologie de l’inconscient - LGF, “Le Livre de poche”, 2010), disciple puis adversaire de Freud, il est présent dès notre naissance. Et à côté de l’inconscient individuel se tient, selon lui, un inconscient collectif qui nous relie à nos ancêtres ou aux héros des grands mythes fondateurs de la civilisation. Dans une optique jungienne, une pomme dans un rêve renvoie au mythe du paradis terrestre. Quand nous rêvons d’un avion en difficulté, nous devons nous souvenir du mythe d’Icare, ce héros grec qui chute pour avoir volé trop près du soleil et n’avoir pas écouté les conseils avisés de son père. Une facon de poser que tous les êtres humains ont tous les mêmes rêves, les mêmes attentes et les mêmes difficultés à atteindre leurs buts.

 

 

Un dialogue amoureux ?

 

 

Les inconscients dialoguent, c’est certain. Sur le divan bien sûr, entre le patient et le thérapeute. Mais pas uniquement. Pour Jung, « ce sont les rapports humains. Vous ne pouvez pas être avec quelqu’un sans être complètement imprégné par cette personne ». En amour, le phénomène vaut plus qu’ailleurs : « La réalité de l’inconscient dépasse la fiction, assure le psychanalyste Jacques-Alain Miller. Vous n’avez pas idée de tout ce qui est fondé, dans la vie humaine, et spécialement dans l’amour, sur des bagatelles, des têtes d’épingle, des “divins détails”. » A sa suite, le psychanalyste Yves Depelsenaire, auteur d’Un musée imaginaire lacanien (Lettre volée, 2009), évoque à propos de la rencontre amoureuse : « Ce qui est décisif, c’est l’écho que nous trouverons dans l’autre de notre propre symptôme, notre propre exil intérieur. Un je ne-sais-quoi qui résonne avec notre inconscient. »

 

 

Un autre imaginaire ?

 

 

L’imaginaire est la voie royale vers l’inconscient. Dans une optique psychanalytique, l’imaginaire n’est ni illusoire ni mensonger, ce mot désigne tout ce qui se manifeste par des images : les songes de la nuit, les rêveries de la journée, les fantasmes et les mythes, ces éléments collectifs dont, selon Jung, nos âmes ont besoin pour se nourrir spirituellement. Et n’oublions pas que, pour les psys, les fictions ont elles aussi une valeur de vérité : les petites histoires que nous nous racontons, les pensées vagabondes qui nous accompagnent tout au long de la journée, les scénarios que nous forgeons véhiculent nos désirs inconscients et des pans enfouis de notre personnalité. Même s’ils nous semblent absurdes, ils ont l’utilité de nous remettre en contact avec le petit enfant que nous avons été. « L’image est une force agissante, il est légitime de la faire agir », écrivait le psychanalyste Charles Beaudoin (In De l’instinct à l’esprit - Imago, 2007). Des techniques telles que l’hypnose, le rêve éveillé, la visualisation ou les tests projectifs s’appuient justement sur son pouvoir créateur.

 

 

Le refuge de notre mauvaise foi ?

 

 

« Je ne crois pas en l’existence de l’inconscient, affirme le philosophe Robert Misrahi. Nous sommes toujours conscients, présents à nous-mêmes. L’inconscient n’est que le nom que nous donnons à nos obscurités, à nos complicités, nos passivités et nos ignorances. » (In Savoir vivre, manuel à l’usage des désespérés, entretiens avec Hélène Fresnel - Encre marine, 2010). Pour de nombreux penseurs, en particulier Jean-Paul Sartre, l’idée d’un inconscient n’est qu’un prétexte pour démissionner en tant qu’humain responsable. C’est le refuge de la mauvaise foi et de la lâcheté : « Je ne savais pas ce que je faisais, ce n’est pas moi, c’est mon inconscient. » En réalité, Freud nous invite à rendre l’inconscient le plus conscient possible. Pour son héritier, le psychanalyste Jacques Lacan, nous sommes responsables de lui. Nous avons à en répondre, ce qui signifie que nous devons connaître et affronter nos pensées et nos fantasmes inavouables, même si cela nous coûte moralement. C’est tout l’objet de la cure analytique.

 

 À lire notamment : La Transcendance de l’ego de Jean-Paul Sartre (Vrin, 2003).

 

 

Une zone dans notre cerveau ?

 

 

« Les avancées des neurosciences, les sciences du cerveau, confirment les intuitions de Freud sur la réalité de l’inconscient, assure Boris Cyrulnik. Et les théories analytiques permettent aux neurobiologistes de mieux saisir ce qu’ils observent. »

 

Loin d’enterrer Freud, de nombreux neurobiologistes tels Jean-Pol Tassin, ou neurologues tels Lionel Naccache, auteur du Nouvel Inconscient (Odile Jacob, 2009) vérifient ses hypothèses depuis plusieurs décennies. Il n’existe pas à proprement parler de siège central de l’inconscient. Mais trois zones cérébrales sont impliquées dans les processus inconscients : les structures limbiques (le royaume des émotions et de la sensibilité affective), les zones associatives du cortex ou` se créent les liens entre les idées, les mots et les choses, et les aires sensorielles.

 

Le développement de la neuropsychologie permet également de mieux comprendre pourquoi nos conflits psychiques se traduisent si fréquemment par des maladies psychosomatiques, des douleurs physiques. En effet, le cerveau traite les mots exactement comme les sensations physiques. Une insulte est ressentie de la même facon qu’une gifle. Cette analogie explique pourquoi, après un choc, au lieu d’être malheureux, angoissé, nous pouvons nous sentir relativement serein… tout en nous mettant curieusement à souffrir de dorsalgies, de migraines ou de douleurs abdominales.

 

 

Un inconscient du corps ?

 

 

Les recherches actuelles le montrent : l’inconscient, ce n’est pas seulement « dans la tête », c’est toute une organisation psychocorporelle. Depuis la fin des années 1980, les neurobiologistes se penchent sur un deuxième inconscient, « cognitif ». Comme le décrit Boris Cyrulnik, il s’agit d’une mémoire purement corporelle, sans souvenirs, sans désirs secrets ni pensées honteuses. C’est grâce à lui que nous accomplissons les gestes du quotidien : nous laver les dents, sortir de chez nous, sauter dans le métro, rentrer, composer le code de la porte d’entrée sans même nous souvenir des chiffres, automatiquement, sans y réfléchir. Cet inconscient « corporel » explique aussi pourquoi sans le vouloir beaucoup d’enfants maltraités deviennent des adultes maltraitants. Ils ont intégré dans leur corps les gestes de la violence. Il peut également rendre compte des fausses allégations : une femme peut, par exemple, porter plainte « aujourd’hui » pour viol et éprouver le fait d’avoir été violée parce qu’elle l’a réellement été « dans le passé ». Son inconscient cognitif ayant conservé la trace du drame, il aura suffi que le sourire d’un homme dans le métro lui rappelle celui de son agresseur pour réactiver le drame. Si nous voulons vraiment comprendre nos émotions, nos vrais désirs, sortir de la spirale infernale de l’échec et nous épanouir, il est urgent d’accepter d’écouter notre inconscient.

 

 

Isabelle Taubes pour http://www.psychologies.com/

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Published by Cabinet.psy70-Luxeuil.fr - dans Dossier Psychanalyse
18 juillet 2015 6 18 /07 /juillet /2015 14:30

Voici le second article qui rend hommage à l'immense talent du psychologue et psychanalyste Pierre Daco. "Les triomphes de la psychanalyse", son deuxième ouvrage, retrace le déroulement des analyses, la découverte du moi et la renaissance des grands symboles dans le cœur des hommes. Ce livre est un bréviaire en ces temps de guerre entre les différents courants psychologiques. Un guide précieux qui dépoussière nos idées reçues et nous permet de redécouvrir la véritable signification du mot "psychanalyse", souvent galvaudé par de fausses croyances (qui phagocytent sa dimension thérapeutique) et par les mauvaises transmissions universitaires de cette discipline profondément humaine. Ce livre, vendu à plusieurs millions d'exemplaires, vient restaurer l'honneur et la fonction libératrice de cette psychothérapie toute particulière !

   

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Sigmund Freud : L'éternel incompris  (1856 - 1939)

 

 

Ce fut comme une bombe tonnant sur le monde. Provoquant étonnements, stupéfactions, colères. Des sarcasmes, aussi !

Pensez donc ! On entrait, en quelque sorte, dans le Surréalisme du Mental, dans un monde déformé, insaisissable, à première vue grotesque. Rien ne semblait plus correspondre à la réalité ; les gens prenaient peur. Leur Moi, ce Moi magnifié, puissant, raisonnable, c'était donc ça et rien que ça ? ...

Comment ! Ce Freud osait flanquer au monde de pareilles gifles ? N'osait-il pas prétendre que le fond de l'homme était un océan immense, inconnu, bourré de cavernes inconscientes ? Et que la partie raisonnable et consciente, face à cet océan intérieur, était très peu de choses ?


Les hommes se tâtèrent en ricanant, à la recherche de cet Inconscient dont ils ignoraient même l'existence ...

Non, les sarcasmes ne manquèrent pas. Et, en plus, ce Freud voulait donner aux rêves une explication rigoureuse ! En disant que le rêve n'était pas un chaos absurde, mais une réalité logique ! ...

  
Ne prétendait-il pas que les luttes intérieures de l'enfant, ses chocs émotifs, continuaient à exister sourdement en l'individu adulte, comme les satellites dont j'ai parlé ? Et que leurs effets pouvaient sortir à la moindre occasion ? L'homme, qui croyait donc se mater, se dominer, se guider, devenait une proie de son inconscient ; et cet inconscient déterminait la plupart de ses actions ... !

En plus, ( c'était le comble ! ), ce Freud voyait la Sexualité partout ... Il ouvrait les portes d'un Domaine Interdit, censuré, caché, dont on ne parlait qu'à voix basse derrière d'épais rideaux. Et voilà que de cette " chose " morale, il voulait faire une réalité scientifique !

Il était donc fatal que l'on hurle. Car les hommes devaient abandonner les pensées familières. Ils devaient s'aventurer dans une mer grasse et houleuse ... Et les hommes furent, dans leurs vanités, aussi offensés que lorsqu'ils apprirent que la Terre n'était pas le centre du monde ...


"Les sarcasmes furent donc leur défense."

Mais Freud continuait, géant indifférent. Et depuis, la Psychanalyse a envahi la psychologie, l'éducation, la littérature, le théâtre, les hôpitaux, les écoles, l'art ...
Les travaux psychanalytiques continuent sans répit, dans toutes les directions, orthodoxes ou non.

Un des rêves de l'homme n'est-il pas de sonder le Mental, jusque dans ses plus infimes galeries ? ...

 

Biographie et informations

Biographie :

Pierre Daco est un psychologue et psychothérapeute français, né en 1936 et mort en 1992.

Disciple de Charles Baudouin et de Carl Gustav Jung, il est membre de l'Institut International de Psychothérapie et de la Fondation Internationale de Psychologie Analytique. Ses ouvrages ont participé à la diffusion et à la médiatisation de la psychologie.

Ses écrits sont à la fois empreints de psychologie analytique, eu égard au fait qu'il resitue les grands symboles (ou archétypes) dans le quotidien de ses patients, et de la psychanalyse freudienne sur la base de laquelle il s'appuie afin d'expliquer les mécanismes inconscients, ou sous-jacents qui sous-tendent toutes nos réactions comportementales, y compris les complexes, inhibitions, la « projection », les « fixations », etc.

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LA TERMINOLOGIE PSYCHANALYTIQUE


... La Psychanalyse de Freud est, avant tout, une méthode particulière d'analyse et de traitements psychologiques, prenant place dans la psychothérapie.

Voici les termes ( barbares mais logiques ! ) que nous rencontrerons en psychanalyse :

- L' inconscient
- le " ça " et le subconscient
- les pulsions
- le Moi
- la censure
- le Moi idéal
- l'idéal du Moi
- le Sur-Moi
- les refoulements
- les complexes
- les rêves
- l'abréaction


Tout d'abord, nous pouvons imaginer un personnage ramant à la surface d'un lac. Comparons-le à l'individu conscient, c'est à dire opérant la synthèse de ses perceptions diverses.
Supposons maintenant que ce rameur n'ait jamais plongé, ou n'ait jamais eu l'occasion de savoir que ce lac possède une profondeur, un fond. Il croira donc que rien n'existe hormis la surface, de même qu'un homme ignorerait qu'il existe autre chose que sa vie consciente.
Quand supposera-t-il que ce fond de lac existe ? Lorsqu'il verra une bulle crever à la surface. Ou mieux encore, lorsqu'une énorme bulle d'air éclatant sous sa barque, le fera basculer ...
A ce moment seulement, le rameur se rendra compte qu'il existe une partie invisible, produisant certains effets ; et que seul un plongeon permet de l'explorer. Cette partie est : L'INCONSCIENT

Un individu inconscient ( inconscient est ici adjectif ) est celui qui ne connaît pas ses faits psychologiques et physiologique. Cet état est temporaire chez l'Homme normal, car la plupart des faits inconscients peuvent devenir conscients au fur et à mesure des besoins.

Exemples :
_ Je suis inconscient des battements de mon coeur ; mais il suffit de canaliser mon attention sur eux, pour qu'ils soient perçus consciemment.
_ Je suis en train d'écrire, et conscient d'écrire. Je ne pense donc pas à mon ami Jacques. Cependant, le souvenir de mon ami se trouve dans ma mémoire. Brusquemment je lève les yeux sur l'horloge, qui me rappelle le rendez-vous que Jacques m'a fixé. A ce moment, Jacques monte dans le champ de ma conscience.

Tout ceci est évidemment clair et très simple.

LES SOUVENIRS

Ils font partie de la zone inconsciente de l'individu. Ils s'y trouvent en masses incalculables ; certains d'entre eux étant" chargés " d'émotions agréables ou désagréables. Nous en verrons la grande importance en psychanalyse.

Beaucoup de souvenirs demeurent enfouis ( "oubliés" ) pendant longtemps ; parfois même durant toute la vie. Malgré cela, ils se trouvent inscrits dans la mémoire : on conçoit donc immédiatement qu'ils puissent produire certains effets, à l'insu du sujet !

Dans certains cas, ( hypnotisme, rêve nocturne, choc émotif, traumatismes crâniens, narco-analyse, narcose chirurgicale, etc etc) des souvenirs oubliés remontent brusquement à la conscience, à la surface.

LES HABITUDES

Elles font également partie de l'Inconscient. A vrai dire, l'habitude est un "tic" normal, et pouvant devenir conscient au moment où il se produit.

Les habitudes comprennent la plupart des actes moteurs, beaucoup d'opinions, des slogans intérieurs, des jugements appris. La Presse, la Radio, la Publicité s'en chargent bien souvent ! Mais si l'effet d'une habitude est souvent conscient, il n'en est pas de même des motifs cachés produisant cette habitude.

Les habitudes offrent un intérêt primordial en psychologie : certains "tic" révèlent un état affectif troublé .

Passons en revue les tics courants :

Froncement des sourcils - écarquillement des yeux - reniflement - nez froncé - lèchement des lèvres - mâchonnements - crachotements - toux - râclement de la gorge - haussement d'épaules - tête poussée hors du col, etc ; tous ces tics s'accomplissent immédiatement, en un éclair. Ce sont des tics simples.

Existent des tics aux ramifications plus compliquées : On rectifie sa cravate - on suce son pouce - on se ronge les ongles - on se manipule le nez, etc

Un tic est souvent le symptôme d'un état affectif momentané. Beaucoup de gens ont des tics "habituels" . L'apparition et l'intensité d'un tic dépendent d'un état émotionnel ; un tic se montre dans la "nervosité " d'un moment difficile, et disparaît avec l'aisance et la détente.

De nombreux tics verbaux existent également (expressions toutes faites, calembours répétés dix fois par jour, etc )
Ils disparaissent également avec la détente.

Nous avons aussi le véritable tic pathologique. Il traduit une situation affective ou physiologique. Son étude révèle souvent un conflit affectif inconscient. Certains facteurs nerveux sont fréquemment en cause également.

Reprenons l'exemple de la surface du lac. Il y a en dessous donc, l'inconscient physiologique et psychologique.
Cet inconscient prend sa source dans de très multiples éléments. Il est semblable à un fond de lac, formé de vase, de boue, d'or, de perles, de terre, et qui prolongerait ses racines vers un fond plus vaste encore : La Terre toute entière, dont il fait partie.

Il en est ainsi de notre Inconscient : il est formé aussi bien de faits psychologiques que de la sécrétion de nos glandes endocrines, et du fonctionnement de nos organes. Il est formé aussi bien de l'hérédité que de la composition du sang.Il prend sa source partout ; la nation dont on fait partie le forme ataviquement à la naissance ; les climats religieux, sociaux, géographiques, le forment également. La santé générale de l'individu décide de sa forme et de son étendue ...
Cet Inconscient-là regroupe aussi les tendances communes aux membres d'un même groupe social ... L'inconscient d'un Chinois est différent, à la naissance, de l'inconscient d'un Français.

Donc, on voit que cet immense Inconscient n'est pas facilement explorable ; il faudrait pouvoir analyser la moindre fibre nerveuse de l'Homme, et connaître les traces profondes qu'ont laissées en lui les dizaines de milliards d'expériences humaines qui l'ont précédé ...

Pour Freud donc, cet Inconscient là ne monte pas toujours à la surface de la conscience. Il fallait donc un Inconscient " intermédiaire", et susceptible de devenir conscient, à l'occasion ... Cet Inconscient " intermédiaire" s'appelle :

LE " ça "

Ce terme, qui semble un peu barbare, est cependant d'une logique rigoureuse. Nous nous sommes tous fait cette réflexion ; cela est plus fort que moi, je ne puis m'en empêcher. ça est plus fort que moi se traduit donc : " il y a en moi quelque chose qui me pousse à accomplir telle action alors que je n'en ai pas le désir conscient". Je prends l'exemple banal d'une personne qui se relève dix fois afin de vérifier la fermeture du gaz. Elle n'a donc pas le désir conscient de le faire ; mais une poussée inconsciente l'y oblige. C'est alors qu'elle dira : "ça" est plus fort que moi.

Le "ça" est appelé également : le Subconscient. Il désigne l'ensemble des tendances orientant certaines de nos activités.
L'Inconscient et le "ça" sont en rapport étroit. C'est normal puisque tous les deux forment le réservoir obscur des instincts, des habitudes, des souvenirs, etc.

Les racines du "ça" ( subconscient ) plongent dans l'Inconscient général. Leur action réciproque est gigantesque. Le "ça " est donc l'ensemble des faits psychologiques qui échappent momentanément à notre conscience. Pour que ces faits psychologiques remontent à la " surface ", certains états particuliers sont nécessaires ( par exemple dans le rêve nocturne, dans l'hynose, la psychanalyse, etc. ) Dans le "ça " se trouvent beaucoup de souvenirs et de sentiments " oubliés ". Or, beaucoup de ces souvenirs et sentiments gardent leur charge émotive. Ils sont comme des " aimants " psychologiques stagnant au fond de nous-mêmes, c'est à dire qu'ils attirent à eux les circonstances qui s'y rapportent.

Comment la présence de " satellites " subconscients peut-elle être décelée ? Quand les symptômes montent à la surface de la conscience. Par exemple :

une personne souffre d'angoisse. Cette angoisse n'est pas la maladie elle-même, mais un symptôme d'une maladie se trouvant dans le "ça" ( = subconscient ). Nous le verrons plus loin.

EN RESUME

a) Le rameur de surface représente l'Homme conscient.
b) Le fond du lac, invisible, représente le "ça" ( subconscient).

 
c) de temps à autres, ce fond libère des bulles ( symptômes ) qui viennent crever à la surface ( conscience) et qui préviennent de ce que" quelque chose " se passe au fond. Si ces bulles sont puissantes, elles risquent de déséquilibrer la barque. C'est alors la névrose, dont nous parlerons.

L'Inconscient et le "ça" agissent par l'intermédiaire de certains centres nerveux, dont nous parlerons également. Nous verrons que l'Inconscient humain peut être d'une force incroyable, et d'une puissance terrifiante. On le constate quand il se libère, sans qu'un contrôle et un frein conscients lui soient opposés ... On le voit déjà dans les complexes, les obsessions, les névroses, le dédoublement de la personnalité, etc ...

Mais il existe des affections mentales où les forces inconscientes se déchaînent tout à fait librement. C'est le cas par exemple de la Manie-Dépressive, qui sera envisagée plus loin. La libération des instincts ne connaît plus, dans ce cas, ni morale, ni censure, ni tabous. Toutes les convenances, établies par les sociétés pendant des millénaires, sont balayés comme des feuilles mortes ... Et ainsi, une question se pose :

LE SUBCONSCIENT EST-IL MORAL OU IMMORAL ?

La question est capitale. Le subconscient n'est ni moral, ni immoral. Il regroupe l'ensemble de nos tendances, de nos désirs, de nos instincts. Se demander : " L'enfant de deux mois est-il moral ou non ? "n'a pas plus de sens, que de se demander l'inverse, puisque cet enfant vit uniquement sur ses instincts profonds. Le subconscient est donc en dehors de la morale. Il l'ignore, tout simplement. Il ignore même son existence. Il ne connaît pas les conventions sociales, familiales, morales, éthiques, sexuelles. Le subconscient tend ( comme chez l'animal et chez le petit enfant ) à satisfaire, le plus rapidement possible, ses besoins organiques et psychologiques, purement égoïstes.
Ces besoins sont appelés : pulsions.

Donc :
a) Le subconscient ( le ça ) est le réservoir général des instincts.
b) Les pulsions sont des tendances venant du subconscient, mais demandant la réalisation de tel besoin particulier.

Exemple : un homme a une attirance sexuelle envers une femme.
a) Le "ça" sera l'instinct sexuel général.
b) La " pulsion "sera la canalisation de cet instinct vers cette femme-là.

LE MOI

Nous avons conscience de ce que notre "Moi" n'est pas le "Moi" des autres. Le "Moi" est donc la personnalité propre à un sujet.

Et si l'on dit : " Moi", je fais ceci, cela implique que nous avons conscience de le faire, personnellement et volontairement. Or le " Moi" se situe dans la couche subconsciente. Pourquoi ?

1° - En premier lieu, l'enfant vit sur son subconscient instinctif, ( son "ça" ) Il n'a pas encore conscience d'être " lui" . Il ne dit pas " je " ; il ne dit pas " moi ". Il parle de lui à la troisième personne.

2°- Que se passe-t-il ensuite ? Les circonstances extérieures commencent à "bombarder " le subconscient de l'enfant.

3°- A la suite de ce " bombardement" de circonstances, l'enfant commence à sentir son "Moi". Il commence à se rendre compte de sa personnalité propre. Il se rend compte que les choses arrivent à "Lui", et pas à un autre. A ce moment il commence à dire "Je" . Le jeune André ne dira plus : - André fait ceci ; c'est pour André, etc.- mais : Je fais ceci; c'est pour moi.

Le "Moi" a fait son apparition. Il est donc une partie du "ça", transformé par les circonstances extérieures. Si on considère le "ça" comme une pâte qui fermente sous l'effet de circonstances extérieures ( la partie supérieure d'un four qui chauffe ), alors le "Moi" est une protubérence qui gonfle à la surface de cette pâte. Notre "Moi" reste donc en rapport très étroits avec nos instinct profonds. Une très grande partie de notre "Moi" reste donc subconsciente, et exige des circonstances particulières pour remonter à la surface de la conscience.

LA CENSURE

Chacun sait que beaucoup de nos pulsions instinctives sont grossières, choquantes, primitives. Il suffit de songer aux instincts d'agressivité, aux sentiments de haine envers tout ce qui s'oppose à nos désirs, à certaines pulsions sexuelles violentes et animales, aux pulsions de brutalité, de vengeance, de possession, etc. ( qui se trouvent donc dans le "ça").


Socialement, il est donc indispensable de stopper toute cette vie de jungle grouillant dans le subconscient. Je répète que, cependant, cette jungle n'a rien qui soit moral ou immoral. Le Loup qui dévore l'agneau n'est ni immoral ni cruel. " Cruel "est la traduction sensible et morale que nous donnons à son acte. Or, le loup fait son métier de loup ; un point c'est tout. Il est en dehors de toutes les considération philosophiques ou morales puisqu'il les ignore ! C'est bien évident.

Le " ça " agit de même ; il accomplit son action, sans se préoccuper du restant ! Or, l'Homme est destiné à la vie sociale. La plupart des pulsions venant du subconscient doivent donc être arrêtées, ou canalisées vers des actions bonnes, et supportables dans une vie en commun. Sur le subconscient de l'être humain vont donc s'abattre des torrents d'interdictions, des montagnes de censures. Tout cela est indispensable, mais nous verrons cependant la nécessité d'un " juste milieu".

Qui va se charger de cette Censure ? ... L'Education.

Voici donc l'education à l'affût, perchée au-dessus des pulsions, les examinant une à une. Tantôt le ciseau de la censure éducative coupera telle pulsion, tantôt elle laissera passer telle autre, ou lui imposera un déguisement acceptable.

La censure vient donc de l'éducation. Elle empêche une pulsion de se réaliser ou la transforme dans un but social et moral.

Par exemple :

Un enfant prend plaisir à considérer certaines parties de son corps. J'insiste : en faisant cela, il est en dehors d'une morale à laquelle il ne songe même pas. Il obéit aux ordre de son "ça " instinctif. Mais les adultes sont là, qui veillent.
Que vont-ils faire ?

a) ou bien ils interdiront purement et simplement l'action de l'enfant, sous menaces de châtiments. L'enfant, évidemment, n'y comprendra rien, mais obéira par un réflexe conditionné à la menace ( exactement comme un animal qui craint le bâton ).

b) ou bien les adultes présenteront à l'enfant des valeurs morales. Ils feront intervenir la modestie, la honte, la pudeur, qui feront du "ça" et du "Moi" instinctifs de l'enfant, un MOI Social, c'est à dire "dressé".

Autre exemple : les enfants prennent plaisir à s'intéresser à leurs fonctions intestinales. L'éducation intervient donc, en développant l'idée du dégoût, de la pudeur, de la honte devant la société, etc.

Ici se passe une chose capitale en psychanalyse

Le "ça" subconscient et instinctif devient un " Moi" social, poli, tourné vers les autres, tenant compte des autres, de leurs désirs, de leurs besoins. Le "Moi" commence à envisager les réactions des autres, au lieu d'être centré sur son propre plaisir égoïste. C'est ce qu'on appelle :

LE " SUR-MOI "

Le terme se définit lui-même ; ce qui est au-dessus du moi " brut".

Mais pour Freud, le Sur-Moi n'est pas, du point de vue moral, supérieur au " Moi ". On peut comprendre pourquoi. Le Sur-Moi s'est formé par une transformation sociale et morale imposée par les autres. Le Sur-Moi est un Moi "inhibé" par l'éducation. C'est un Moi ayant subi un dressage. Il n'a rien de spontané, mais il permet une vie en commun.

Car, ( pour Freud toujours) le Sur-Moi est dû à la pression sociale, qui oblige le Moi à se conformer aux convenances.
Voyons bien ceci : le "Moi " et le " ça" égoïstes sont donc censurés par l'ducation. Chaque partie du Sur-Moi devient une partie du Moi pétrie par les éducateurs ( qui ont ordonné au Moi : " Tu peux faire ceci ; tu ne peux pas faire cela ; ceci est bien ; cela est mal ; ceci est moral ; cela ne l'est pas etc." )

En pétrissant chaque morceau du Moi, l'éducation y a donc intégré des interdictions, ou des permissions. ( Mais bien plus souvent des interdictions !)

Donc : dès que le Sur-Moi agit, il met en branle, automatiquement, toutes les interdictions qui sont collées à lui ...
Que cela signifie-t-il ? Le Moi et le ça ont été censurés par l'éducation. Mais le Sur-Moi possède sa propre censure ... comme une pâte possèderait des raisins introduits par le pâtissier. Donc, si la pâte ( Sur-Moi) monte, les raisins ( censure) bougent en même temps ...

Le Sur-Moi devient la Douane, la gendarmerie autonome et subconsciente de l'individu. On voit donc immédiatement que cette gendarmerie du Sur-Moi puisse être souvent en opposition féroce avec les pulsions du " ça" !

Ce mécanisme est d'ailleurs la base de nombreuses névroses.

Supposons maintenant que le Moi ( plongeant dans les instincts ) lance une pulsion socialement ou moralement mauvaise, que va-t-il se passer ?

Cette pulsion va se heurter au Sur-Moi et à la "gendarmerie" qui en fait partie. Nous sommes à la frontière, et la question traditionnelle va se poser.

_ Le Sur-moi : " N'avez-vous rien à déclarer ? "
_ Le Moi : " J'ai à déclarer une pulsion. "
_ Le Sur-Moi : " Cette pulsion est-elle acceptable moralement? "
_ Le Moi : "Je l'ignore ; je suis en dehors de la Morale. Je viens du "ça ", cet immense territoire où agissent les instincts. "
_ Le Sur-Moi : " Je dois donc examiner cette pulsion ; je la laisserai passer si elle est acceptable ou je la refoulerai vers le territoire d'où elle vient, c'est à dire le subconscient. "

Ainsi se passent les choses, à l'intérieur d'un même individu ; c'est

LE REFOULEMENT

C'est un mécanisme subconscient, par lequel les pulsions interdites par le Sur-Moi, sont rejetées dans le réservoir du " ça".

Le rejet peut s'exprimer soit par le Refoulement donc, soit par la Répression ; ce qui est deux choses différentes.

1°) La Répression

Elle est un phénomène conscient. Le sujet renonce volontairement et consciemment à un désir condamné par ses convictions. ( Le désir est une pulsion devenue consciente )

Exemple : Un désir sexuel d'un frère envers sa soeur : le "ça", réservoir général, envoie une pulsion sexuelle dirigée vers la soeur. Cette pulsion arrive à la conscience du frère sous forme de désir. A ce moment, le frère repousse volontairement ce désir, parce que s'opposant à ses convictions morales, religieuses, éthiques etc. Il a donc réprimé son désir.

2°) Le Refoulement

C'est un phénomène subconscient. Le mécanisme opère sur la pulsion elle-même. La pulsion est refoulée avant même d'arriver à la conscience. ( Nous verrons pourquoi ) Cela signifie donc que nous ne savons jamais, au moment même, si nous refoulons quelque chose. Mais, direz-vous, quand sait-on qu'on a refoulé une pulsion ? On le sait alors quand un symptôme, apparaissant à la surface de la conscience, permet de déceler la présence du refoulement. C'est donc, encore ici, la bulle qui crève à la surface du lac.

Il va de soi que ces symptômes peuvent être infiniment variés : ils vont de certains rêves nocturnes à de terribles idées fixes, en passant par diverses maladies physiques ou psychologiques.

Exemple : Un désir sexuel d'un frère envers sa soeur : le "ça" , réservoir général, envoie une pulsion sexuelle dirigée vers la soeur. Dans le subconscient du frère, cette pulsion instinctive se heurte à la gendarmerie du Sur-Moi, qui la stoppe et la refoule vers son réservoir d'origine. Dans ce cas, le frère ignore que ce refoulement s'est opéré en lui. Mais peut-être un symptôme apparaîtra-t-il durant la nuit, sous forme de rêve.

Dans le cas d'un refoulement, y'a -t-il toujours des symptômes ? ... Tout dépend de la puissance et de la durée du refoulement. Certains petits refoulements passagers resteront sans suite, ou se traduiront par un simple rêve nocturne. D'autres refoulements, plus prolongés, pourront très bien ne donner aucun symptôme très net. Mais de toute façon, on peut immédiatement les détecter, ne serait-ce que dans l'attitude et le comportement de la personne qui a "refoulé".

Et n'oublions pas qu'un refoulement vient de la lutte entre deux forces subconscientes : le " ça " et le " Sur-Moi" ... Lutte parfois féroce, aboutissant aux pires conflits intérieurs. Conflits d'autant plus pénibles que la personne se sent écartelée entre de multiples tendances, sans savoir ce qui se passe en elle.

La première question qui pourrait se poser est celle-ci : pourquoi dans le cas de la Répression, cette pulsion a-t-elle pu passer la douane du Sur-Moi, et non pas dans le cas du Refoulement ?

L'EDUCATION ET LE REFOULEMENT

Si les éducateurs accomplissent convenablement leur office, ce Sur-Moi sera un filtre épurateur, et non une dalle d'acier étouffant tout. Nous connaissons ceux dont on dit populairement : " c'est un refoulé ". Ce sont des personnes qui, justemment, ont une dalle d'acier entre leurs pulsions et leur conscience. Rien ne se passe. Tout est arrêté. Elles sont alors semblables à une automobile dont le filtre à huile serait bouché ... Elles refoulent aussi bien les pulsions banales que les grandes pulsions. Le Refoulement est devenu un unique mécanisme-réflexe. La constipation mentale les atteint. Elles vivotent sur un infime fragment de conscience : toute spontanéité disparaît ... Elles croient vivre, mais elles dorment éveillées. Et elles imposeront à leur tour leurs refoulements à leurs enfants. Elles en prendront le "ça" et malaxeront chacune de ses parties, en les bourrant inconsciemment de leurs propres refoulements. Ce sera la continuation des " Sur-Moi " opaques, bloquant toute pulsion spontanée.

Chez l'homme bien formé, toute pulsion, quelle qu'elles soit passera sans dommage. Elle sera constatée consciemment, acceptée ou refusée volontairement. Chez cet homme, tout se passe au grand jour de son conscient. C'est le " Connais-toi toi-même ! " C'est l'homme a la conscience harmonieuse, large, équilibrée. Qui accepte le bien et le mal, mais sans angoisse maladive. C'est l'être du Juste Milieu, sachant que toute chose possède un sens ; et observant son subconscient avec détachement, sans jamais être écrasé par lui, tout en connaissant sa puissance ...

Revenons au Refoulement:

Supposons qu'une pulsion, venant du "ça" arrive à la douane subconsciente du Sur-Moi.

1°) Cette pulsion peut être admise sans difficulté. Il faut pour cela qu'elle présente un aspect bon-ton, correspondant au code du Sur-Moi. Dans ce cas, la pulsion monte à la conscience telle quelle.

Par exemple : Le " Sur-Moi" laissera passer des pulsions d'affection, d'amitié, de création artistique, de joie devant la nature etc.

2°) Elle peut être admise, à condition de s'habiller autrement. Elle montera vers la conscience, mais sous un déguisement, comme un "clochard" habillé en mondain. La vie courante présente des millions de cas de ce genre.

Par exemple : une jeune femme passe devant un groupe d'hommes. Ils réagissent en " sifflant d'admiration" . Que se passe-t-il réellement ?

a) la base de ce sifflement admiratif est évidemment sexuelle : mâle devant femelle.

b) le subconscient de ces hommes envoie une pulsion sexuelle dirigée vers la femme, ce qui est naturel et instinctif.
Supposons maintenant que ces hommes soient des êtres absolument primitifs, n'ayant jamais entendu parler de morale, de religion, de vie sociale, de respect des autres etc. Supposons qu'ils soient mentalement semblables aux singes des forêts. Quelle serait donc leur réaction ordonnée par leur "ça" ? Ils attaqueraient sexuellement la femme, ou lanceraient des plaisanteries terriblement obcènes ( comme cela se voit dans certains cas de psychose grave, dans lequel l'instinct est libéré sans aucun frein ).

c) or, cette pulsion sexuelle pure est arrêtée par la douane du Sur-Moi.

d) si ces hommes sont moralement sains, il n'y aura aucun refoulement. Mais cette pulsion sexuelle va se filtrer et se déguiser, avant d'arriver à la conscience. La pulsion brutale devient un sifflement admiratif.

e) ces hommes sont donc conscients de siffler et d'avoir une pulsion sexuelle. Mais ils demeureront inconscient du "filtrage" qui s'est produit en eux.

LES PLAISANTERIES

La plupart des plaisanteries proviennent de la même cause. On sait que la sexualité est le domaine interdit par excellence ! C'est donc le domaine sur lequel s'abat le plus grand nombre d'interdictions ... donc de déguisements et de refoulements. Or, si nous considérons cent plaisanteries, nous constatons que quatre-vingt-dix d'entre elles sont à base sexuelle ! Que ces plaisanteries soient spirituelles ou grossières ne change rien à la question. Elles sont donc une déformation de la pulsion sexuelle primitive, filtrées par la censure du Sur-Moi, à l'insu de l'homme.

Ici également, une éducation mal faite fera de la sexualité un terrain de névroses, parce qu'elle fera du "ça" sexuel un terrain absolument honteux. Le Sur-Moi devient alors une véritable plaque de béton, refoulant les pulsions sexuelles, même parfaitement admissibles ... C'est alors la lutte intérieure, incessante, sourde, visqueuse, entre le "ça" et le Sur-Moi, jusqu'au complexe et jusqu'à la névrose.

Or, n'est-il pas préférable de constater consciemment une pulsion sexuelle ( même interdite moralement, comme un désir d'inceste) et de la rejeter volontairement ... plutôt que de la refouler inconsciemment, avec toutes les luttes et tous les ravages que ces refoulements peuvent amener ?

 

Published by Trommenschlager.f-psychanalyste.over-blog.com - dans Dossier Psychanalyse
16 juillet 2015 4 16 /07 /juillet /2015 12:47

Précurseur de la psychologie intégrative et grand humaniste, je rends ici hommage à l'un des plus illustre psychologue européen de son temps. Mort trop jeune en 1992 à l'âge de 56 ans, il laisse derrière lui de nombreux best-sellers qui ont permis une saine compréhension de la psychanalyse et de la psychologie des fondateurs. Depuis son départ, personne à ce jour n'a pu expliquer, avec tant de clarté et de simplicité, pourquoi nous devrions tous connaître les acquis de la psychanalyse et pourquoi nous devrions continuer d'étudier les travaux des fondateurs de la psychologie du XXe siècle. Il a rendu service à de nombreuses familles en quête de réponses et reste toujours d'actualité, malgré la montée des thérapies technicisées. Voici donc le premier des dossiers dédié à feu Pierre Daco.

-Dossier Pierre Daco : Fatigue, déprime et agitation !-

Pierre Daco est un psychologue et psychanalyste belge né en 1936 et décédé à Coxyde (Koksijde), Belgique, en octobre 1992 à l'âge de 56 ans.

 

Disciple de Charles Baudouin et de Carl Gustav Jung, il est membre de l'Institut International de Psychagogie et de Psychothérapie (rebaptisé depuis Institut International de Psychanalyse et de Psychothérapie Charles Baudouin) et de la Fondation Internationale de Psychologie Analytique (qui n'existe plus de nos jours). Ses ouvrages ont participé à la diffusion et à la médiatisation de la psychanalyse.

 

Ses écrits sont à la fois empreints de psychologie analytique, eu égard au fait qu'il restitue les grands symboles (ou archétypes) dans le quotidien de ses patients, et de la psychanalyse freudienne sur la base de laquelle il s'appuie afin d'expliquer les mécanismes inconscients, ou sous-jacents qui sous-tendent toutes nos réactions comportementales, y compris les complexes, inhibitions, la « projection », les « fixations », etc.

 

Pierre Daco prône une approche plurifactorielle de l'être humain, un accompagnement thérapeutique fondé sur des disciplines différentes dont la complémentarité participait incontestablement à l'unification de l'être humain, à sa « complétude ». Par exemple, le « rêve lucide », teinté de symboles puissants, libérateurs, devenait un excellent auxiliaire, un complément remarquable des séances psychanalytiques proprement dites, dont l'issue idéale était de permettre au sujet de faire remonter à la surface de sa conscience la cause cachée de ses symptômes névrotiques. De même, la pratique de la « libre association » pouvait s'avérer d'une très grande utilité, pratique que Pierre Daco avait incluse dans son approche.

 

Son premier livre Les prodigieuses victoires de la psychologie moderne de 1960 connaît un succès sur plus de 50 années de rééditions ininterrompues et constitue le best-seller inégalé des éditions Marabout avec près de 2 millions d'exemplaires vendus et une nouvelle réédition en 2007. En 2010 il reste le numéro 4 des meilleures ventes en ligne des "livres de référence" en psychologie sur amazon.fr.

 

Source: https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Daco

 

                              

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  1. Premier extrait de l'ouvrage : Burn-out, fatigue et dépression

 

" La fatigue est un signal d'alarme, un feu rouge. Devant ce signal, le moteur humain doit freiner, jusqu'à l'arrêt complet. "

Le repos et le sommeil sont des besoins naturels. Ils deviennent plus exigeants au fur et à mesure que l'activité se prolonge. Le sommeil est une période de restauration : les cellules cérébrales se débarassent des déchets toxiques, accumulés au cours de leur activité. Par conséquent, le manque de sommeil produit un véritable empoisonnement. Les cellules cérébrales épuisent leurs réserves, accumulant les déchets toxiques.

Durant le sommeil, elles reconstituent leurs réserves alimentaires, sources de leur énergie.
La fatigue est donc un mécanisme naturel, qui permet à l'être humain de se préparer au sommeil, et d'éviter ainsi l'intoxication de ses cellules cérébrales.

Donc, après avoir dormi, l'homme doit se sentir parfaitement dispos, comme un moteur décrassé. Ses cellules nerveuses doivent avoir récupéré leur vitalité. Tout être humain devrait se lever en état de fraîcheur dispose ; tout être humain devrait se lever en chantant, célébrant joyeusement la renaissance du jour ! ...

Regardons cependant autour de nous, et nous verrons qu'il n'en est rien. La fatigue est une des grandes déficiences actuelles. La journée commence à peine, et la plupart des gens traînent déjà une fatigue, collée à eux comme de la glue.

Quel est le refrain moderne ?

" dès le matin je me sens fatigué ... le matin je suis irritable ... le matin je suis de si méchante humeur, que j'ai envie de chercher querelle pour un rien ...le matin je dois faire des efforts terribles pour démarrer ; puis cela passe, vers onze heures etc. "

Cette fatigue-là n'est pas, évidemment une fatigue normale.

Mais, tout anormale qu'elle soit, elle règne à l'état épidémique. C'est une fatigue devenue mode de vie ; et qu'un repos, même prolongé, ne parvient pas à éliminer.

On sait parfaitement bien que la vie trépidante moderne, empêche souvent ! le rythme naturel de l'homme. Mais il y a plus. On a " moralisé " la fatigue ; et c'est à peine si on n'en a pas fait une déficience volontaire et méprisable.

Un homme peut donc être méprisé parce qu'il est fatigué. Et aussi un homme peut être admiré et récompensé ... parce qu'il est épuisé ! Absurde ? Voyons cela de plus près.

Le mépris de la fatigue

Le climat moderne est donc basé sur l'hyperactivité, la compétition, l'agressivité, la volonté hypertendue. On entend souvent : " Il m'énerve, celui-là, à être aussi calme ! " _ Ou bien : " Ah la la ! ... il prend toujours son temps celui-là ! " _ Ou bien encore : " Il m'énerve ... c'est à croire qu'il n'a pas de nerfs ! "

Voici quelques une de ces maximes actuelles qui font tant de mal :

_Allons, surmonte ta fatigue ; on n'a pas le temps d'être fatigué !

_Fatigué ? ... Mais tu es un homme, oui ou non ? ... alors surmonte-la !

_Fatigué ? ... tu n'as qu'à faire un effort !

_ Moi, fatigué ou pas fatigué, je vais de l'avant !

_ La fatigue ? Connais pas ! ( sous-entendu : " ... et par conséquent je ne comprend rien à ceux qui sont fatigués ; je les méprise ; ils n'ont qu'à faire un effort " )

_Tu te sens fatigué et déprimé ? Passe à l'attaque et fonce !

_ Tu es déprimé ? Pure imagination ! Un peu de volonté, voyons ! etc

Devant cette avalanche d'absurdité, que fait souvent une personne fatigué ?

Elle craint le mépris. Elle craint la honte, et redresse l'échine. Elle continue, passe outre, et se met à l'affût de tout les excitants lui permettant de " surmonter " cette fatigue. Elle accomplit efforts sur efforts. Comme cette personne est fatiguée, l'effort devient donc évidemment une chose pénible. C'est comme si elle devait bander tous ses muscles pour ouvrir une porte ...Et la personne fatiguée s'entête, s'obstine, s'acharne. Et aboutit rapidement à la super-fatigue et donc à l'épuisement.

L'état normal de l'homme est-il permanent ?

Non ; il balance entre deux pôles. Il est comme une vague calme ; il oscille entre le moins et le plus, le négatif et le positif ; entre le " creux " et la " bosse ". L'activité normale se présente comme ceci :

a) Il agit sans hâte . Agir est la nature même de l'homme ; cette action peut être manuelle, musculaire, mentale, verbale etc. ==>

b) Cette action amène une sensation : la fatigue naturelle, qui doit être agréable, parce que naturelle ==>

c)L'action ralentit, puis s'arrête. L'homme se repose dans une détente complète ==>

d) Il récupère, se remet en marche, et agit à nouveau.

L'homme normal, donc, doit passer régulièrement de l'action au repos, et du repos à l'action. Avec, au milieu, le signal respecté c'est à dire considéré par l'homme, de la fatigue.

Observons maintenant l'homme épuisé de tout à l'heure :

a) Il agit mal ( parce que fatigué ) ==>

b) Il arrive à la grande fatigue ==>

c) Il repousse cette grande fatigue, et continue l'action == >

d) Il arrive à la très grande fatigue ==>

e) Il la repousse, et aboutit à l'épuisement.

Les effets immédiats de l'épuisement

L'épuisement produit une double réaction :

a) la dépression ;

b) l'agitation.

Tantôt l'une tantôt l'autre. Il n'y a pas de dépression sans agitation ; il n'y a pas d'agitation sans dépression. C'est d'ailleurs la caractéristique de l'épuisé ; il bascule sans cesse entre ces deux pôles. La vague calme de l'instabilité naturelle est devenue une vague affolée, touchant alternativement les extrêmes.

L'homme épuisé devient une caricature de l'homme normalement fatigué.

a) Le " creux " s'approfondit, et devient dépression.

b) La " bosse " exagère ses effets, et devient agitation.

Et la norme : _ il agit

_ Il devient fatigué

_ il se repose

_ il agit de nouveau ...

devient : _il s'agite

_ il devient épuisé

_ il ne peut plus se reposer

_ il s'agite, puis se déprime ...

Et c'est alors une chaîne infernale qui se déroule sans répit ni fin. Car l'épuisement est comme un poison ; il provoque la stupeur ( dépression ) d'une part, et l'excitation ( agitation ) d'autre part.


Où l'épuisé récolte le mépris ?

Dans la dépression, l'activité est fortement réduite ; le déprimé ralentit ses gestes, dans un but d'économie vitale.

Il se plaint de lassitude et d'insomnie. L'amaigrissement apparaît souvent ; les fonctions digestives sont troublées.

Des tremblements de fatigue peuvent se produire, ainsi qu'un affaiblissement de la vision, des troubles cardiaques, etc.

La dépression produit automatiquement une difficulté à agir, puisqu'il y a incapacité ! à agir. L'énergie n'est plus suffisante, pour assumer avec aisance des tâches normales. Un travail bénin devient, pour le déprimé, une montagne à soulever.

Il est donc normal que le déprimé recule devant les circonstances demandant l'action, puisque son système nerveux ne lui permet pas cette action.

Tout cela est donc mécanisme purement physique.

Mais comment la société va-t-elle interpréter ce recul devant l'action ? Elle prétendra que ce déprimé manque d'énergie. Ce qui est évident. Mais ici, on commet souvent une très grave erreur : on croit que l'être humain est maître de son énergie, et qu'il la produit à volonté. Ce qui est absolument faux. La société dira donc du déprimé qu'il manque d'énergie, parce qu'il manque de " volonté " ... Et, ce qui est mieux encore : on le jugera responsable de ce manque de volonté ! Sans se rendre compte que la volonté normale est une question de santé et d'équilibre.

Au lieu de dire : " ayez de la volonté ", on devrait dire " ayez la santé physique et nerveuse qui produit automatiquement la volonté ".

Car la volonté est tout simplement l'aisance. La volonté consiste à déclarer : " je désire faire ceci, et je le fais sans difficulté, dans une aisance parfaite ". Nous pouvons déjà conclure : dès que, pour accomplir une action, on doit faire appel à la volonté, c'est qu'on manque de volonté réelle ; dès que l'action devient crispée, la véritable volonté ( aisance ) disparaît. Dès que l'on doit se battre avec un problème, c'est le problème qui nous bat. La volonté véritable et saine doit être comme l'élégance : invisible. L'acte de volonté réelle consiste à puiser sans effort dans le réservoir d'énergie.

Or le problème est souvent faussé par l'intervention du mérite. Plus un homme surmonte les difficultés, plus il a de mérite. Mais ne serait-il pas plus simple de dire : plus un homme possède la santé et l'équilibre, mieux il agit ; cela lui permet de diminuer l'effort ; et l'énergie sauvegardée le laisse dispos pour d'autres tâches ? Nous reparlerons de tout cela.

Les efforts du déprimé

Un état déficient empêche le déprimé d'agir correctement. Tout effort, ( presque inutile à une personne normale ) devient terrible pour le déprimé. Aussi évident que si une personne, munie de ses deux jambes entières gravit sans difficulté exagérée une montagne, l'estropié y rencontrera un échec presque insurmontable.

Or, on doit se rendre compte que le déprimé fait sans cesse de grands efforts pour surmonter sa déficience _ parce qu'il souffre, et parce qu'il craint le mépris. Malgré cela, on dira qu'il refuse l'effort ! ... En somme, on le taxe purement et simplement de lâcheté, de faiblesse morale et de couardise. On lui flanque sans cesse de cuisantes gifles ; et le déprimé maudit alors l'incompréhension dont il est entouré. Souhaitant même _ qui ne le comprendrait ? _ que tout son entourage sombre dans la dépression, afin qu'il sache qui si lui, déprimé, n'agit pas, hésite et recule, c'est parce que son état l'oblige à ne point agir, à hésiter et à reculer.

Mais cela est trop simple pour être généralement admis. Et les conséquences de mépris apparaissent : le blâme et la punition.

Le déprimé se trouve alors parmi d'autres hommes qui le jugent et le méprisent ... parce qu'ils considèrent, sans doute, que l'épuisé a " voulu son épuisement " !


L'épuisement et la dépression

" ... Vous êtes au bord de la dépression ... "

Voici ce que des millions de personnes ont entendu. Et le médecin prescrit généralement : la gamme des calmants ou des excitants. Les fortifiants nerveux. Les toniques généraux. Les conseils de repos. Les distractions et les voyages. Et si nécessaire, le retrait du milieu familial et l'isolement, un traitement psychologique, etc .

De plus, les troubles gastriques sont examinés avec soins, les réflexes nerveux également ; le médecin pouvant chercher les signes d'une hypertension artérielle ou d'un diabète. Ou les signes d'une affection nerveuse, ou d'une artério-sclérose cérébrale.

Que signifie le terme dépression ?

Qui dit "dépression" dit "Chute de pression". La dépression est un fléchissement de la tension nerveuse ou psychologique. Dépression est donc un terme tout à fait général. C'est une étiquette qui peut recouvrir toute une série d'états. Ces états porteront à leur tour des noms particuliers : asthénie, neurasthénie, psychasthénie, obsessions, schizophrénie, manie-dépressive, allant donc du bénin au très grave. Nous examinerons ces états dépressifs au moment voulu.Le nombre des symptômes de la dépression est donc élevé. La dépression peut avoir une base purement physique (comme dans la neurasthénie ), avec des phénomènes psychologiques surajoutés.

Physiquement encore, une ménopause déclenche parfois la dépression. Mais il ne faut pas conclure que toute ménopause amène forcément une dépression ! Car le terrain prédisposant est toujours important. La prédisposition sera organique (hypertension, diabète ) ou psychologique. La ménopause sert alors d' "interrupteur ". Elle déclenche une situation qui existait depuis longtemps à l'état latent.

De même la dépression peut avoir une base psychologique, familiale, religieuse ; elle peut apparaître à la suite de tracas prolongés de doutes, d'anxiétés, de craintes etc. qui amènent, par épuisement, un fléchissement de tension.

Les symptômes communs aux états dépressifs

Le déprimé se reconnaît facilement à son attitude. Il semble morne, inerte. Ses réactions motrices sont réduites au minimum. Il est avare de gestes ; la moindre action le fatigue. Très souvent l'insomnie apparaît. L'amaigrissement est plus ou moins important.

Des tremblements de fatigue peuvent se produire : ainsi que : maux de tête, hypotension artérielle, sensation d'immense lassitude, obsession de la fatigue, impossibilité de se concentrer, indécision ou hésitation, tristesse sans raison apparente, des manies, des scrupules, cerveau " creux, vide et froid ", douleurs dans la nuque, troubles de la vue Et le plus souvent :

a) aboulie ( manque de volonté )

b) mélancolie

c) peur de devenir fou pouvant aller parfois jusqu'au refus de la maladie

L'aboulie

On connaît la réflexion d'Amiel : " Aimer, rêver, sentir, apprendre, comprendre, je puis tout ; pourvu qu'on me dispense de vouloir " ...

Pour le déprimé, " vouloir " est probablement la grosse difficulté. Mais cette insuffisance se fait surtout sentir dans le passage de l'idée à l'acte. Il désire faire telle chose ; et ce désir est souvent grand. Mais la réalisation de ce désir reste lettre morte.

Le " vouloir " ne se déclenche pas ; l'inertie l'emporte. Puis apparaît un autre désir. Puis un autre encore.C'est une véritable pluie de désirs.

" ...Je ferai ceci tout à l'heure ... je ferai cela demain ... "

Et cependant, ni tout à l'heure, ni demain, la volonté ne se met en branle pour réaliser l'idée. On assiste à une véritable dispersion de la volonté, qui se fragmente en de nombreux morceaux. Mais chacun de ces morceaux demeurent insuffisant pour réaliser l'action ...

Il se peut que l'aboulie soit légère. Dans ce cas, l'action sera tout de même réalisée par la volonté. Mais l'activité sera lente, pénible, avec efforts épuisants. De plus, l'action manquera de durée, de " souffle ". L'envergure fera défaut, ainsi que la persévérance. L'aboulique léger accomplira donc toute une série de petites actions dispersées, parce qu'il est incapable de l'aisance demandée par une action prolongée.

Dans les formes les plus graves, des actions élémentaires deviendront impossibles. Toute activité est abandonnée.

Que disent ces abouliques ?

_ " ... Je suis incapable de faire les poussières ; je le désire pourtant ; je suis honteuse devant mon mari qui pourtant me comprend ; mais j'en suis incapable ; soulever un torchon est pour moi une action au-dessus de mes forces ... je devrais faire les repas pour mon mari, et je n'y parviens pas ; je me disperse en des centaines de petites idées ; mais quand je dois les rassembler, c'en est trop, et j'abandonne tout ; je suis tellement découragée ... je me sens incapable de faire le moindre ménage ; je laisse tout aller ; me peigner est pour moi une action qui me laisse haletante ; je me sens triste à mourir ... "

_ " ... Je suis toujours indécis et hésitant ; il me faut une heure pour acheter un crayon ; je doute, et je me rends parfaitement compte que je suis maniaque ; mais il m'est impossible de faire autrement ; au bout d'un certain temps, je sens comme une crise de rage contre moi ; je sens aussi un tremblement qui monte ; alors, j'abandonne tout et je m'enfuis sous un prétexte quelconque ; sinon, d'exaspération, je serais capable de gifler ou d'insulter n'importe qui ... "

_ " ... Je vérifie dix fois le robinet du gaz avant de me coucher, puis je me relève pour vérifier encore. Puis je me recouche. Je sais l'avoir fermé ... mais je me relève encore. Cela m'épuise. "

Tout ceci reste dans le domaine de la dépression " normale " ... si l'on peut dire. Mais dans les cas plus grave encore, l'activité est absolument arrêtée. Le déprimé se confine au lit, avec tout un cortège de sentiments psychologiques qui le font souffrir, souvent atrocement. Pourquoi ?

Parce que, dans la dépression, tous les phénomènes sont ressentis consciemment par le malade.

Donc, conscient de cette impossibilité de vouloir, le déprimé se trouve face à son entourage. Qui comprend ... ou ne comprend pas. La deuxième possibilité est, évidemment, la plus fréquente. De là à l'accuser de " paresse ", de " fainéantise", de "mauvaise volonté ", il n'y a qu'un pas. On l'accuse aussi de " manquer de volonté ". Alors que c'est justement la conséquence de sa maladie, et ce de quoi il a sans doute le plus conscience lui-même !

Quel est le traitement de l'aboulie ?

L'aboulie est un symptôme de dépression. Elle n'est pas la dépression elle-même. Disparaisse la dépression, et l'aboulie fera de même. Sachons toute fois une chose, et répétons le mot célèbre : " Il n'y a pas de paresseux ; il n'y a que des malades ." Ce qui est profondément vrai. La fonction humaine est : agir et vouloir. Parce que les muscles commandent l'action ; et que le système nerveux déclenche automatiquement le vouloir. Encore faut-il que l'un et l'autre soient en bon état.

Dès qu'une personne ( qu'il s'agisse d'un enfant ou d'un adulte ) est " paresseux ", la cause doit être recherchée immédiatement. Cette paresse est le symptôme, soit d'une déficience physique ou nerveuse, soit d'une souffrance psychologique pouvant provenir de multiples sources. Re donner la volonté et l'action revient à dire : donner un nouvel équilibre. Nous verrons cela plus loin, dans " Le traitement de la dépression ".

La mélancolie

Elle consiste en une tristesse perpétuelle, profonde, que rien ne semble justifier. Le pessimisme est total, et s'étend à toutes choses.
Comment apparaît le mélancolique ? Tous ces gestes sont las ; ses lèvres tombent aux commissures ; le front est creusé de rides ; la voix est parfois inaudible. Puisons ici dans l'excellente description de J. Sutter, médecin des hôpitaux psychiatriques :

Le discours est en accord avec l'apparence extérieure ; pour le mélancolique, tout est sujet d'affliction ; les événements néfastes sont démesurément grossis, leurs conséquences envisagées sous le jour le plus défavorable ; les faits heureux eux-mêmes sont prétexte à tristesse, et l'ingéniosité morbide du malade s'applique à leur trouver une signification désastreuse. Le malade voyant aussi les effets néfastes avant même que le fait le rendant mélancolique ne se passe. Son pessimisme s'étend à toutes choses, de la façon parfois la plus illogique et la plus imprévue ; il ne désarme jamais.

Le dégoût de vivre est la première réaction du mélancolique. Tout lui devient indifférent, même sa propre souffrance. Chaque matin est une souffrance qui recommence : l'anéantissement est son grand désir. L'aboulie est évidemment totale, ainsi que l'impuissance. Rien ne lui reste, qu'une immense indifférence.

Des phénomènes psychologiques se greffent rapidement : comme lui tout entier est indifférent, le mélancolique se reproche cette indifférence. Telle mère mélancolique dira : " ... je ne parviens plus à aimer mes enfants ; et je les adorais il y a un an ... Mon indifférence m'obsède ; je voudrais pouvoir souffrir, en avoir du chagrin ; je n'ai même pas cela ... "

Le mélancolique est souvent obsédé par des idées d'indignité. Il éprouve de terribles sentiments d'auto-accusation, de remords, de culpabilité. Le mélancolique s'accuse sans cesse des pires choses. Sa souffrance morale est intense, parfois atroce. Il semble atteint d'un tourment fixe, monotone. Son activité mentale se canalise sur ces idées de culpabilité et de remords, et le conduisent parfois à une rumination telle qu'il arrive à l'immobilité complète, et au refus des aliments.

Des perturbations organiques existent dans la mélancolie : manque d'appétit, constipation extrême, mauvaise circulation. Dans certains cas les plus graves, l'alimentation doit se faire artificiellement. Comme le mélancolique est accablé de remords, il cherche parfois à se punir ; il cherche parfois des sanctions pouvant aller jusqu'au suicide.
Une autre forme de mélancolie, très particulière, apparaît parfois chez les jeunes filles. Il s'agit de :

L'anorexie mentale

L'anorexie est la perte de l'appétit. Or, certaines jeunes filles, entre quinze et vingt ans ( donc peu après la puberté ) diminuent volontairement leur alimentation, sans donner de raisons valables. Le refus de se nourrir est bien ancré ; elles abusent des laxatifs, ou rejettent les aliments en vomissant en cachette. Progressivement la sous-alimentation apparaît, avec amaigrissement considérable. Dans certains cas, la mort en est la conséquence( voulue, semble-t-il, par la malade ). Il semble bien que cette maladie soit liée à une réaction affective. On la constate parfois chez les nourrissons ( à l'occasion du sevrage, d'un changement de nourrice ). On la dépiste aussi chez certaines femmes mariées, à la suite de conflits conjugaux. La femme se réfugie alors dans la maladie ( ou se venge par la maladie ) en refusant se s'alimenter ou en refusant les aliments qu'elle a absorbés. Chez certains enfants ( vers quatre ou cinq ans ) le refus de se nourrir suit la naissance d'un petit frère ou d'une petite soeur. Il y a donc ici une peur d'être frustré ; l'enfant déclenche une maladie pour garder l'attention de ses parents.

Chez les jeunes filles ? Dans certains cas, on constate un violent sentiment de honte naissant avec la puberté. Des scrupules religieux ou sexuels s'installent. Avec, comme conséquence, la recherche d'une auto-punition sous forme de châtiment corporel.

Dans d'autres cas, la puberté de l'adolescente peut servir d'interrupteur, déclenchant des situations qui existaient à l'état latent ( comme le fait également la ménopause, vue plus haut ).

Parfois également, cette anorexie représente un " chantage " destiné à conserver l'amour intégral des parents. C'est un cas d'infantilisme. Ou bien ce refus d'aliments ( et la maladie qui en dérive ) peut concrétiser une vengeance contre les parents.

En plus d'un examen médical sévère, le milieu familial sera examiné en premier lieu, et à fond. De terribles drames affectifs y sont parfois découverts. Dans ce cas, l'isolement sera prescrit, et un traitement psychologique immédiatement entrepris.

Pour conclure, la mélancolie ralentit l'activité physique et mentale. Elle pousse à l'inaction complète ( comme dans l'aboulie ). Le mutisme est fréquent. Le malade demeure prostré, le regard vague, ruminant son désespoir.

Dans les cas les plus graves, un suicide est à redouter, ou le refus pur et simple des aliments.

Nous avons placé la mélancolie parmi les symptômes de la dépression par épuisement. Mais de nombreuses autres manifestations engendrant la dépression sont possibles. Comme par exemple des manifestations neurovégétatives, ovariennes, thyroïdiennes, etc .

La cause de la dépression est alors purement physique ; les répercussions mentales apparaissent ensuite.
Et si la mélancolie est un effet de la dépression, les conclusions sont les mêmes que celles de l'aboulie ; et c'est alors la dépression elle-même qui doit être traitée, c'est à dire les causes.

La peur de devenir fou

On la rencontre souvent chez les déprimés. Cette peur est parfois une véritable obsession. Une obsession lancinante, féroce, impitoyable. Même prononcer les mots " fou ", " folie ", " asile ", est pour ces déprimés un effort et une chose insurmontable. Il n'ose lire aucun article se rapportant à l'aliénation mentale ; il n'ose voir aucun film la représentant.

On sait que le déprimé ressent un " vide " du cerveau ; qu'il est incapable de " ramasser ses idées ". Ses pensées sont souvent brumeuses. Il est donc logique qu'il ait l'obsession de la fatigue cérébrale, et qu'il croie que cette fatigue le conduirait, le conduit, à la folie.

Que disent beaucoup de déprimés ?

"... ce creux dans ma tête, surtout le matin, avec toutes mes idées qui partent, me donne la certitude que je deviendrai fou ... " ;
"... ma fatigue, le froid de mon cerveau, mes maux de tête m'angoissent au-delà de toute expression ; comment voulez-vous que je garde ma raison, avec ces angoisses perpétuelles ? " ;
"... pour ma dépression, le médecin m'a conseillé un traitement psychiatrique. C'est bien la preuve que je suis à moitié fou ... "

Avant tout, sachons que ces craintes ne correspondent jamais à une réalité possible. Chez le déprimé, la peur de la folie est tout à fait absurde. Mais n'oublions pas que, chez eux, le moindre mot est capté et amplifié. Ils sont très réceptifs à une suggestion ... à condition qu'elle soit maléfique ! Dites à un déprimé qu'il risque la folie ; il vous croira immédiatement ! Dites lui qu'il n'a pas la plus petite chance de devenir fou, il ne vous croira pas ! Le déprimé est fortement aidé, en cela, par ses préoccupations excessives au sujet de sa santé ( hypocondrie ). Le déprimé est obsédé par le fonctionnement de ses organes, de ses idées, de ses pensées. Son épuisement le porte à s'observer sans cesse ; et la moindre déficience est interprétée dans un mauvais sens. Pourquoi ? Parce que la réaction spontanée fait défaut. Elle fait défaut tout simplement parce qu'elle est déficiente. L'idée morbide n'a aucun ennemi. Mais elle a un ami tout-puissant : la dépression elle-même. Et ainsi, cette idée morbide se cultive toute seule, comme un charbon en serre chaude. Elle se développe comme une tumeur morale. Elle est comme un microbe s'épanouissant dans un organisme sans défense.

Or, par quoi le déprimé est-il particulièrement hanté ? Par les impressions qu'il " ressent dans la tête ". Par ses " vides ", ses migraines, ses pertes de mémoire, son incapacité à se concentrer,son impossibilité de continuer une action entreprise. Par ses manies, qui exagèrent l'hésitation et le doute normaux. Par ses ruminations mentales, qui ne cessent pas.

De là à croire qu'il va basculer brusquement dans la folie, il n'y a qu'un pas ... Surtout que malgré cette hantise, ou cette certitude, jamais cette dépression ne risque de basculer dans la folie redoutée.

Les causes de la dépression

Dépression est donc un terme tout à fait général. Parmi les nombreux états dépressifs, existent des symptômes communs. Chaque cas sera donc un cas particulier, dont l'examen devra être fait avec une minutie d'horloger. On conçoit bien que des centaines de causes différentes puissent faire fléchir la tension nerveuse ! Cependant, l'une des causes principales reste l'épuisement nerveux et mental. Dans ce cas, rechercher la cause de la dépression revient à trouver les causes de cet épuisement. Quelles sont les causes de l'épuisement ? La Palice répondrait : " L'épuisement a pour cause des actions qui épuisent . " Et La Palice dirait vrai, comme toujours.On doit alors se demander : quelles sont les actions qui épuisent ? ET pourquoi épuisent-elles ? On songe donc, immédiatement, au surmenage.

Qu'est-ce que le surmenage ?

Ce mot me fait apparaître l'image d'un malheureux étudiant. Il est deux heures du matin. Dans la fumée bleue de multiples cigarettes, une tasse de café fort à portée de main, l'étudiant " bloque " devant son travail. Cela dure depuis un mois. L'étudiant est épuisé. Va-t-il automatiquement aboutir à la dépression ? Pourquoi tel étudiant y aboutira-t-il, et tel autre non ?

Supposons en effet, qu'à cette préparation d'examens,se mêlent des sentiments " moraux ". Supposons que, pour cet étudiant, les examens finaux représentent une dernière ressource. Qu'il travaille dans l'angoisse de ne pas réussir, que cette angoisse devienne de la peur. Peur de son père, par exemple ; peur de manquer toute sa carrière ; peur du mépris, etc. Il est certain qu'au surmenage de l'étude, s'ajoutent des éléments émotifs qui renforceront l'épuisement. On voit donc que la possibilité de surmenage varie selon les individus.

Il y a surmenage quand la dépense d'énergie dépasse les possibilités. Abuser d'un organe ( le cerveau, par exemple ), c'est diminuer sa puissance. Exactement comme avec une voiture. Se surmener c'est gaspiller un capital. La sensation de fatigue est le signal le plus précieux qui soit.Dépasser cette sensation, c'est risquer de tomber dans l'épuisement. Un épuisement encore récupérable, soit ! Mais un épuisement quand même. Si cet épuisement est prolongé, ou répété de multiples fois, on va en ligne droite vers la dépression.Il y a surmenage dès que les grands réparateurs naturels ( repas, sommeil ) sont insuffisants. Le surmenage dépend donc des forces disponibles, cela est évident.

Se surmener = dépenser plus que ses revenus. N'oublions pas, une fois de plus, que la fatigue est un signal destiné à empêcher l'intoxication des cellules nerveuses. Le surmenage doit donc être envisagé sous forme préventive. Chaque être humain doit connaître sa puissance propre. Et cela peut être assez difficile à savoir.

Il ne faut pas croire qu'une dépression se déclenche toujours immédiatement après l'action épuisante. C'est même un cas assez rare. Tout médecin, tout psychologue constatent fréquemment que la dépression suit de loin une série d'actions épuisantes, s'étageant parfois sur de nombreuses années.

Un cas courant avec épuisement direct

X ..., employé modèle, se voit brusquement nommé chef de bureau. Désirant être considéré dans son nouvel emploi, X ... travaille avec acharnement pendant deux mois. Il veille tard dans la nuit, dépasse sans cesse sa fatigue. Au bout de ces deux mois, il présente tous les phénomènes du " claquage ". X ... s'effondre, épuisé, avec les symptômes d'une dépression nerveuse. Surmenage mental ? Bien sûr ... Mais il travaillait tout autant dans son emploi précédent ! Alors ?

Tout d'abord, le premier emploi de X ... était formé d'une somme d'habitudes. Bien que son travail fut intensif, les adaptations à de nouvelles situations étaient rares. X ... travaillait dans une sorte d'automatisme qui lui évitait toute fatigue mentale.

Au contraire, dans son nouvel emploi, X ... doit s'adapter rapidement à de nouvelles responsabilités, qui se présentent sans cesse, et qui demandent une forte somme de travail mental. Conséquence ? Épuisement et dépression .

On croit avoir tout dit ... et cependant il n'en est rien.

X ... fut élevé dans une famille aisée. Il fut sans cesse " sur-protégé " et " couvé " par des parents qui l' " adoraient ". Tout était fait, pensé et décidé à sa place. X ... déboucha dans la vie avec une difficulté de vouloir ( aboulie) ... et de multiples complexes psychologiques, ( que nous envisagerons plus loin ) ... L'emploi de chef de bureau lui est présenté. Il l'accepte, il se surmène ; c'est entendu. Mais, avant de commencer, X ...avait déjà sombré, ( sans le savoir ), dans l'angoisse, le doute, le scrupule et l'échec. Il y a eu surmenage intellectuel, oui ! Mais il y a eu, surtout, surmenage émotif. Toute action comportant une responsabilité était sous-tendue par ses complexes psychologiques, qui, automatiquement, empêchait l'adaptation immédiate et la liquidation de l'action. L'action ( qui pour un être normal aurait été terminée ), continuait à tourner dans le mental de X ..., déclenchant scrupules, doutes, angoisses, manies, insomnies. Mais, en même temps, d'autres responsabilités se présentaient à lui ! Amenant, elles aussi, tout un cortège psychologique épuisant. Et ainsi de suite ...

On ne peut même pas dire ici que X ... se soit surmené. Mais plutôt que sa nouvelle situation fut l'interrupteur, le commutateur. Ses complexes profonds rendirent terriblement difficiles des actions de responsabilité qui auraient été envisagées et entreprises normalement par un autre. Il y a eu, ici, dépression à base psychologique éducative.

 
Un autre cas :

 
Y ..., jeune médecin sombre dans la " dépression nerveuse " au bout de six mois. Diagnostic : surmenage d'études et de travail médical. Bien sûr, bien sûr ... Mais si nous savions que toute ordonnance magistrale déclenchait chez Y ... une série de scrupules et de doutes, nous comprendrons déja mieux. Si nous savions que Y ..., après une ordonnance délicate, consultait ses livres pendant des heures, et attendait avec angoisse le résultat de son ordonnance ( imaginant toujours le pire ), nous comprendrons mieux.

 
Quelle est donc ici, la cause de la dépression ? Le travail ? Non. Les études ? Non. Les ordonnances ? Non plus. Les scrupules ? Les angoisses ? A moitié. Car il fallait connaître le pourquoi des srupules angoissés. Il fallait savoir pourquoi l'action " écrire une ordonnance ", continuait à tourner, angoissante, dans le cerveau de Y ...
Il serait trop long de faire une analyse détaillée du cas de Y ... Mais cela montre une chose : toute dépression doit être examinée sous toutes ses coutures. Les causes en remontent souvent loin ; mais ce sont ces causes qu'il faut trouver.

 
Le surmenage physique n'entre pratiquement jamais seul en ligne de compte. Le plus souvent, il s'accompagne de surmenage mental ( l'étudiant, par exemple ). Nous verrons d'ailleurs un peu plus loin, combien est dangereuse une concentration prolongée. Et combien il est indispensable de couper la concentration par des distractions. Il ne s'agit pas d'un " conseil " ; ceci est tout simplement une exigence pur et simple du cerveau.

 
Beaucoup plus dangereux sont les surmenages émotifs, les idées fixes, les obsessions, le cerveau qui tourne sur une même pensée, les ruminations mentales. On dira souvent : " Laissez de côté les sentiments tristes, les mélancolies, les idées noires. Réagissez à l'abattement, au découragement, à la prostration. " Je trouve cela très gentil, mais tous ces phénomènes sont déjà des effets d'un état déficient ! Ce n'est certes pas pour son plaisir qu'une personne rumine des idées noires ou des obsessions.

 
Il faut donc, en premier lieu, trouver le réservoir dans lequel se sont formées ces idées. C'est la tâche de la psychologie. Mais il faut le faire : car ces idées morbides deviennent à leur tour des causes, grossissant de plus en plus, et poussant la personne vers l'épuisement nerveux. Ces idées obsédantes risquent alors de devenir des idées fixes, canalisant à leur profit toute l'énergie du sujet.

 
Les actions épuisantes

 
Il est toujours un peu vain de " cataloguer " les comportements humains. Mais une chose est certaine : tout effort humain se fait en vue de l'adaptation à une situation, quelle qu'elle soit. Qu'il s'agisse d'ouvrir une porte ou de se marier !
Il existe donc une hiérarchie dans les difficultés d'adaptation. Et par conséquent dans la quantité d'énergie dépensée.

 
Le sujet ne ressent pas toujours ses actions épuisantes. Beaucoup d'entre elles demeurent subconscientes. ( Nous verrons cela au chapitre " Psychanalyse " ) Mais subconscientes ou non, elles n'en font pas moins leur travail de destruction. Nous pouvons dire que le milieu familial est une des sources les plus fécondes d'épuisement et de dépression ( lesquels se déclenchant alors souvent à retardement ). Le très grave problème de l'éducation est ici en jeu.Certains adolescents portent en eux un nombre inouï d'adaptations intérieures manquées ; chacune de ces inadaptations portant une charge émotive. De plus, la vie en famille est un problème d'adaptation réciproque continuelle. Divers caractères sont en présence ; ils exigent une adaptation souple et compréhensive. D'inévitables heurts se produisent. Tout est bien lorsque ces heurts se " liquident " immédiatement : soit par l'équilibre de la personne, soit par une explication, soit par une colère. Tout est donc bien si la " décharge " se fait. Mais bien souvent cette décharge n'a pas lieu ; c'est ce qui arrive fréquemment chez les enfants vis-à-vis de leurs parents. La décharge ( colère, reproche ), n'a pas lieu, parce que le code moral, qui régit les devoirs des enfants, l'interdit. C'est alors la rumination mentale, chargée d'émotions, qui peut devenir un gros noyau de fatigue. ( Nous verrons d'ailleurs cela, dans ' Les personnes fatigantes " ) Qu'on songe alors au nombre d'années pendant lesquelles des inadaptations peuvent se prolonger et se nourrir ...

 
On peut constater aussi que la religion mal comprise, elle aussi, est fréquemment un terrain d'épuisement et de dépression. Tout dépend de l'éducateur religieux, et des prédispositions du sujet. De nombreux adolescents portent en eux la peur et l'angoisse religieuses. De la terreur, même.

 
Fréquemment, de fausses notions d'un Dieu cruel, vengeur et impitoyable, se mélangent à la sexualité troublée des adolescents ...On pourrait en dire des ravages produits par la masturbation. Non par la masturbation elle-même, mais par les émotions et les remords qu'elle produit, face à une éducation religieuse mal comprise, et ravalée au rang d'un impitoyable code moral.

 
La puberté physique

 
Je cite Janet : Chez beaucoup de sujets, les première manifestations se présentent entre douze et quatorze ans, à l'époque de la puberté physique qui a déjà affaibli considérablement leur force de résistance. C'est en même temps l'époque où l'attention des enfants est attirée sur les exercices religieux de la première communion. C'est à ce moment que commencent les manies de répéter les prières, les manies de perfection, les terreurs de l'enfer et ( chez les plus précoces ) les obsessions sacrilèges. Ces troubles peuvent restés limités aux actes religieux et persister indéfiniment.

 
Donc, toute adaptation importante peut être une action épuisante ... de même que toute action banale. Mme X. a une crise de dépression chaque fois qu'elle rentre de voyage. Action banale. La préparation d'un petit voyage dure déjà quinze jours ; avec hésitations, doutes, lenteurs, impossibilité de faire une valise sans la défaire immédiatement " parce qu'on peut toujours oublier quelque chose " ; en voyage se produit l'anxiété ; elle craint de tomber malade loin de chez elle, elle craint de perdre son argent, elle craint que sa maison ne brûle, elle craint l'accident. Elle me dit : " ... pendant les trajets en chemin de fer, je suis toujours dans l'attente angoissée d'un choc catastrophique ; le sifflet de la locomotive me fait pâlir ; je ne peux pas m'empêcher de demander à mes voisins de voyage la vitesse où le train roule ... " Elle met des heures à choisir un hôtel, à faire ses compte, à hésiter, à ruminer, de plus en plus épuisée.
Et Mme X. revient de voyage avec un " claquage " complet, bonne à se mettre au lit. C'est alors l'aboulie, la mélancolie et la rumination mentale de ses insuffisances.

 
Un simple voyage est donc pour elle un important surmenage. Parce qu'elle n'est pas capable de s'adapter aux nombreuse circonstances exigées par ce voyage. La psychologie devra donc, dans ce cas, rechercher les causes premières ayant produit cette déficience.

 
Le cas de Jacqueline D.

 
Jacqueline est une ravissante jeune fille de vingt-trois ans. Elle est victime, depuis l'enfance, d'une très forte déviation de la colonne vertébrale. Elle présente tous les symptômes de la dépression nerveuse. De plus, la vue de tout représentant de l'autorité ( prêtre, agent de police, gendarme, et même employé derrière un guichet ), fait apparaître des tremblements nerveux ou des sensations d'évanouissement, qui la font s'enfuir. Elle n'ose pas regarder en face ; elle passe pour hypocrite. Elle est tendue, agressive, et d'une culture fantastique dont elle se vante sans cesse. Il ne fallait pas être grand clerc pour en deviner la raison :

 
_ Mais votre culture est fantastique, mademoiselle ... Pourquoi ?
_ ( agressive ) ... Eh bien ... devinez, monsieur !
_ C'est fait.
_ Ah ?
_ Ce que vous appelez votre infirmité vous a donné, dès la petite enfance, un terrible sentiment d'infériorité, n'est-ce pas ?
_ Oui, monsieur. ( Agressive ) Maintenant, continuez mon histoire !
_ (doucement) : ... bon ... je vais donc repasser mon bachot ...
_ (soudain humble) : Oh ... ne croyez pas cela, monsieur, je vous en prie ! Mais j'ai tellement ruminé ma vie ... et j'ai tellement souffert !
_ Bien sûr. Nous en étions donc au sentiment d'infériorité, n'est-ce pas ?
_ Oui, monsieur.
_ Vous avez énormément souffert de sentiments de frustration, d'humiliation ; d'être rejeté de tout et par tous, n'est-ce pas ? Vous vous révoltiez contre votre sort, et cela de jour comme de nuit ...
_ Oui, monsieur ; à m'en tuer, parfois .
_ Mais ... ce sentiment d'infériorité vous a fait perdre toute sécurité. Vous vous sentiez affreusement solitaire. Il fallait donc à tout prix que vous la retrouviez, cette sécurité ... Où ? Chez vos parents ?
_ Oh non ! Mes parents, au fond, me détestaient. J'ai entendu ( j'avais dix ans) mes parents se disputer. Mon père parlait de moi en disant " Ta fille ..." J'étais un objet d'occasion dont on cherche le propriétaire ... Et puis j'ai entendu ma mère : " J'ai honte de sortir avec elle. J'ai honte de voir l'apitoiement des gens. Si au moins elle était un génie, einh ? ça ferait balance ! "
_ Et c'est à ce moment-là que tout a commencé.
_ Oui, monsieur.
_ Alors, Jacqueline, vous avez serré les mâchoires. Vous n'avez pas dit un mot de tout cela à vos parents. Et vous avez commencé à étudier à fond, toute seule, en cachette et avec rage. Vous deviez devenir un monstre sacré de la connaissance intellectuelle. Et aussi, dîtes-moi ? ... comme vous n'étiez pas forte physiquement, vous désiriez vous venger de vos parents par votre épuisement ?
_ Oui ... en y songeant maintenant ... j'avais cette idée en moi... Mais je l'ai sans cesse rejetée ... je me disais souvent : " si je meurs, on l'aura voulu ... " Monsieur, c'est encore plus compliqué que je ne le croyais ! ...
_ Mais non, mais non, Jacqueline, vous allez voir ...
_ Merci, monsieur.
_Allons-y. On descend dans la cave. Vous me suivez ?
_ (sourire) Passionnément.
_ Vous vous êtes donc mise au travail, en cachette, le soir, le matin, sans cesse. Chaque chose apprise à fond devenait votre supériorité. Comme un judoka, vous vous sentiez de plus en plus capable de " caler " n'importe qui ...et de le rendre ridicule. Chacun son tour, vous disiez-vous à vous-même ... C'était votre arme secrète.
_ Oui, monsieur. Mais j'ai été épuisé en deux ans.
_ Eh bien ... vous avez mis le temps ! A ce régime ... Vous avez donc repoussé la fatigue pour deux raisons :
1) vous vouliez à tout prix être une grande intellectuelle ;
2) vous désiriez inconsciemment, pour punir vos parents, vous faire mourir de fatigue. D'accord ?
_ D'accord, monsieur. Dites ... c'est toujours aussi compliqué, votre profession ?
_ Souvent beaucoup plus, Jacqueline ! Continuons. Donc, vous avaliez la connaissance à la louche. Vous étiez épuisée. Le tout dans un silence complet. Puis vous avez lâché vos connaissances comme des bombes. Je suppose que vous avez posé des " colles " à vos professeurs, et que vous avez raflé absolument tous les prix ...
_ (sourire ; elle baisse la tête ) ... Sauf le prix de gymnastique ...
_ Cela viendra, Jacqueline. Et vos professeurs, vos amies, vos parents, vous ont contemplée avec stupéfaction. Du coup, on n'a plus parlé de votre infirmité, pas vrai ?
_ Oh non ! ...
_ Mais je suppose que vous n'avez rien dit encore ... vous avez pris un air désinvolte, comme si c'était tout naturel et sans effort ? Votre vraie supériorité était à ce prix ?
_ Oui, monsieur, et j'ai continué ainsi très longtemps ...
_ Et personne ne vous a prise à part ? Personne n'a trouvé cela ... anormal ? ...
_ Oh non ! Ils étaient bien trop fiers pour m'arrêter ! Pensez ! Je devenais une encyclopédie ! La gloire de mes parents et de l'établissement !
_ Hum ! ... C'est du joli ...
_ Oui, monsieur.
_ Ensuite, dans votre épuisement, la puberté est venue.
_ Oui. Et des amies m'ont mise au courant.
_ Au courant de quoi ?
_ Mais ... de tout.
_ Alors ?
_ Alors, monsieur, beaucoup de choses ont commencé ... J'entrais dans un nouveau domaine. Pendant toute mon enfance, j'avais été repoussée par tout le monde. pensez ! Une demie-bossue ! J'avais souvent des haines intérieures épouvantables. J'aurais tout cassé ... ma tête en tournait, et je devais m'asseoir ... Puis je suis devenue très " calée" ; ( un cri de révolte )mais je restais tout de même une bossue, une Sale bossue ! Et je devenais une jeune fille, fréquentant les garçons ! Tous m'ont repoussée aussi .. sauf deux ou trois, qui me protégeaient ... Et je ressentais leur protection comme une insulte supplémentaire. j'étais très désagréable avec eux, parce qu'ils ne songeaient jamais à ...

 
_ Ils ne songeaient pas à votre rôle de femme. D'autant plus que, je suppose, vous leur lanciez vos connaissances comme des sceaux d'eau glacée ?
_ Je voulais abattre leur supériorité de mâles.
_ Et ça n'a pas duré.
_ Non, monsieur. Ils m'ont abandonnée , et je me suis retrouvée seule.
_ Quand avez-vous commencé la masturbation ?
_ ( Jacqueline rougit violemment. Elle crispe les mains ; se lève à moitié. Mais son "intellectualisme" se doit de considérer froidement le problème sexuel. Elle se rassied, et continue ) ... Vers quinze ans.
_ Remords ?
_ Pas tout de suite. Plutôt de la haine. Je me vengeais toute seule, parce que je m'épuisais davantage. Mais j'étais dans une école catholique ; un jour, un prédicateur étranger a fait un sermon. Il a parlé de la chair. J'avais quinze ans, vous savez ... Je l'entends encore tonner. Tout cela semblait sans pitié ... Et jamais je n'ai osé avouer ce que je faisais. Ceci aurait été des confessions et des communions sacrilèges.
_ Votre confesseur aurait pourtant compris, Jacqueline !

 
_ Oui, monsieur. Mais j'avais quinze ans ... Et après chaque communion sacrilège, j'avais l'impression ( c'était atroce ) que tout allait m'anéantir. Je croyais être foudroyée à chaque pas. Je me sentais pourrir à l'intérieur. C'était tellement fort que je croyais porter sur moi une odeur nauséabonde, et alors je m'inondais de parfum pour qu'on ne s'en aperçoive pas ... La vue d'un prêtre me faisait trembler ... Je croyais avoir les plus sales maladies possibles, je consultais pendant des heures tous les ouvrages de médecine ...Dans la rue, il me semblait que (j'étais comme folle) les agents de police me suivaient du regard ... Cela a duré cinq ans ; cinq ans, monsieur ! Et je supportais cela toute seule, dans la vie courante, mes parents ne savaient rien, ne se doutaient de rien. J'avais souvent des évanouissements, des vertiges, des pertes de mémoires. Je n'ai jamais osé dire quoique ce soit à personne sauf aujourd'hui ... et c'est beaucoup moins difficile que je ne le croyais ... C'est alors, au bout de cinq ans,que j'ai rencontré un ami d'enfance qui avait quitté le pays à l'époque ... Il a été tellement gentil, tellement naturel, que ... j'en ai été bouleversée ...une gentillesse, vous comprenez ? ...Je ne lui ai pas parlé de tout ceci, mais de ma dépression ... il m'a forcée gentiment à venir vous voir ... et voilà ... me voici ... monsieur ; je ne sens plus mon corps, tellement je suis fatiguée... mais je me sens moins monstrueuse en ayant dit tout cela ... et surtout, je sens que vous ne me jugez pas ...

Jacqueline, maintenant, est mariée et heureuse. Conte de fée ? Pas du tout. Mais l'histoire de chaque jour humain. Trois sciences sont intervenues dans sa guérison :

La médecine en premier lieu, pour rétablir l'état général nerveux de Jacqueline. En même temps un traitement psychologique en profondeur extrayait les complexes, comme des dents cariées.Il s'agissait d'éliminer dix années d'angoisses, de refoulements, de haines, de crispations ... Il s'agissait de redresser une sexualité faussée. D'apprendre la détente, l'économie des forces. Ensuite, un médecin réussit à réduire la scoliose. Tout cela fut fait avec la collaboration enthousiaste de la jeune fille ; tout cela fut fait, et réussi ! Bonne vie, Jacqueline ! ...

L'épuisement et l'agitation

Nous avons dis donc, que l'épuisement provoque
a) la dépression
b) l'agitation

Dans l'agitation apparaissent deux grands symptômes :
a) les réactions aux circonstances sont désordonnées, et nettement exagérées ( réactions musculaires, torrents de paroles, etc)
b) l'agité donne l'impression d'être le jouet de ses impulsions, sans posséder le frein nécessaire pour que se fasse l'adaptation équilibrée

Le comportement de l'agité devient une série de décharges brusques, qu'il ne parvient pas à contrôler. La " maîtrise de soi" disparaît.

Disparaît également l'aisance harmonieuse que donne une vitalité normale. Les gestes sont rapides et saccadés ; la parole devient un torrent. Des tics apparaissent (tics de gestes, tics de langage) ; des mimiques brusquées, des spasmes avec douleurs, des crampes etc. Tout cela, selon le degré d'agitation évidemment.

Je signale ceci : ces réactions agitées sont très souvent confondues avec un "trop plein" d'énergie .. Or il s'agit exactement du contraire.

Attention ici ! On croit souvent que la "maîtrise de soi" consiste à serrer les mâchoires pour "se mater". Cela est totalement faux. Si se maîtriser demande un effort, c'est qu'il n'y a pas maîtrise de soi. La maîtrise de soi disparaît dès que l'effort apparaît. La vrai maîtrise est égale à l'aisance. Elle doit apparaître sous l'effet d'une énergie harmonieusement répartie.

Dans ce sens elle est comme la volonté : si l'individu doit faire appel à la volonté ou à la maîtrise de soi ... c'est qu'il en manque. Sinon, pourquoi devrait-il l'appeler ?

Sans entrer dans des détails purement neurologiques, il est nécessaire de connaître un très important mécanisme de la formidable horlogerie nerveuse. Car, nous allons voir que, de ce mécanisme, peuvent être tirées des conclusions qui englobent l'équilibre, la santé, la façon quotidienne de vivre ou l'éducation.

On croit généralement que, lorsque l'on pense à quelque chose, la totalité du cerveau travaille. Or, c'est faux. On croit que, si on se concentre sur un problème, tout le cerveau travaille intensément. C'est encore plus faux.

Dans la concentration, seule une petite partie du cerveau est en activité ; tout le restant est bloqué, et dort. Nous allons voir pourquoi. Nous connaissons tous l'homme qui se "concentre" sur une lecture ou sur une étude ; il n'entend rien en dehors d'elles. Les paroles, les radios, les conversations ne semblent même pas exister. On connaît aussi le cas du piéton "distrait" (c'est à dire concentré sur un problème) et qui ne verra pas une voiture le frôler à toute vitesse. Si nous allons plus loin, nous tombons dans le cas de l'idée fixe ;la personne ne remarque rien hormis son idée. Pourquoi ?

Un magnifique mécanisme

Dès que le système nerveux reçoit un "message", il déclenche automatiquement deux grandes réactions :

 
a) Il canalise le message vers les centres nerveux directement intéressés par ce message. C'est le phénomène de dynamogénie : (de dunamis = force et gennân = engendrer). Cette canalisation permet l'excitation des centres nerveux intéressés. A son tour, cette excitation nerveuse permet la puissance exigée par l'action du moment.
b) En même temps, le système nerveux bloque les centres nerveux qui n'ont rien à voir avec l'action du moment. Il provoque ainsi un arrêt de toutes les formes de comportement qui ne sont pas intéressés par l'action. C'est le phénomène d'inhibition : ( de inhibere = retenir ). Cette inhibition est donc un blocage, donc un sommeil. Les parties du
cerveau ne participant pas à l'action du moment dorment donc.

Exemple : supposons que nous assistions à une conférence.
a) le conférenciers est un point qui émet des messages ( visuels, auditifs, etc);
b) le système nerveux draine ces messages vers les centres nerveux intéressés ;
c) ces centres nerveux sont excités ; l'excitant arrive aux centres sous forme d'impulsions électriques. L'homme fait alors attention, ou se concentre ;
d) en même temps, les parties du cerveaux qui ne sont pas intéressés par les messages du moment, dorment. Le restant de l'écorce cérébrale cesse donc de fonctionner ( inhibition).

Retenons donc la règle suivante : l'excitation de certains centres nerveux est accompagnée automatiquement du blocage des autres. Dans le cerveau : plus la zone d'excitation est réduite, plus les zones bloquées sont étendues

Voyons un peu les conditions de lucidité maximum du cerveau ; et par conséquent, de blocage ( sommeil ) minimum.

La rêverie

Dans la rêverie, le cerveau n'est sollicité par aucun sujet particulier. C'est un état d'abandon ; le sujet est spectateur des sensations qui se déroulent dans son cerveau. Le rêveur n'a son attention attirée par aucun poin précis. Les " messages" sont donc très nombreux. Donc, le cerveau est ouvert, éveillé au maximum ; le blocage est minimum. La rêverie est parfois un refuge pour les faibles ; cependant il existe une forme supérieure de rêverie, c'est :

La méditation

La méditation est nerveusement semblable à la rêverie. On confond souvent "méditation" et " concentration". Or, rien n'est plus faux. La véritable méditation ne consiste pas à penser ( avec effort) à quelque chose de précis. Au contraire, la méditation laisse "flotter" le cerveau autour d'un thème général. L'homme en méditation est passif ; son cerveau reçoit le maximum de sensations. C'est donc une rêverie " en profondeur". Étant donné le " flottement" du cerveau et le nombre de centres nerveux en action, les idées se déroulent facilement. L'esprit se recueille en une sorte de " fermentation" généralisée, et sans le moindre effort. L'esprit s'étend avec aisance à toutes choses. La réceptivité et la lucidité sont magnifiques.

La méditation est probablement le degré le plus élevé de la pensée humaine. Pensée lucide, très élargie, très étendue, pleine d'aisance. La réceptivité est au maximum ; tandis que le blocage est minime.

L'attention

Faire attention signifie : faire attention à quelque chose. Ici, l'esprit se fixe déjà sur quelque chose, sur un ou des points précis. (Une conférence, par exemple.) L'attention est une sorte de concentration faible. Puisque l'attention se dirige vers un point précis, les messages sont canalisés vers certains centres nerveux. Le blocage des autres se fait donc immédiatement.IL existe évidemment divers degrés d'attention ; ils vont de l'attention dispersée ( écolier distrait) à l'attention fixe ( conférence écoutée avec intérêt). Si nous allons plus loin, nous tombons dans la concentration.

La concentration

La concentration consiste à fixer sa pensée avec effort sur un point unique. ( Un problème difficile par exemple). La zone du cerveau en activité est alors très réduite ; ce qui est normal, puisque l'attention est fixée en un seul point ( donc un seul message). Par conséquent, les zones bloquées sont très étendues. C'est au cours d'une forte concentration que la plus grande partie du cerveau dort. Cela nous explique pourquoi l'homme qui se concentre ne remarque rien autour de lui.Il ne remarque rien parce que les zones bloquées de son cerveau sont incapables de recevoir d'autres messages, ( bruits, radio, paroles). Si nous poussons la concentration jusqu'à la pathologie, nous arrivons à l'idée fixe.

L'idée fixe

L'idée fixe ( de même que l'obsession, les ruminations mentales etc ) sont des concentrations involontaires et maladives. Elles restent perpétuellement fixées sur le même sujet. D'où une très forte excitation de quelques centres du cerveau, qui travaillent jusqu'à l'épuisement.L'idée fixe représente un seul message, toujours le même :donc, une très petite partie du cerveau est en activité exagérée ; tout le restant dort. On sait d'ailleurs que le sujet atteint d'idées fixes est incapable de remarquer quoique ce soit en dehors d'elles. Nous en reparlerons.

à suivre ...

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3 juillet 2015 5 03 /07 /juillet /2015 17:58

Dans ce second volet consacré à la puissance disruptive, Eric Scherer - directeur chez France Télévisions - signe ici une magnifique recension des prospectives de Bernard Stiegler et du groupe de réflexion Ars-Industrialis, concernant la débâcle de l'Europe et des sociétés modernes, rongées par le fléau de la disruption... Détérioration de nos modes de vies, dégradation sociale, vague d'automatisation des emplois, "déni généralisé ", radicalisation, liquéfaction des droits fondamentaux et perte de contrôle du système... Vous saurez tout sur les fléaux provoqués par le contournement systématique de toutes les "règles et conventions", primordiales à nos démocraties.

 

Le radeau de la méduse, symbole de la débâcle occidentale, par Théodore Géricault - 1819

Le radeau de la méduse, symbole de la débâcle occidentale, par Théodore Géricault - 1819

  Si « Laudato Si’ » du pape François porte sur l’environnement, c’est aussi la première fois qu’une lettre encyclique parle du numérique et d’Internet (47,102). Avec inquiétude. Notamment sur l’impuissance et la soumission actuelles des politiques.

 

Une inquiétude partagée par le philosophe Bernard Stiegler, membre du Conseil National du Numérique, ardent défenseur des humanités numériques, qui – loin d’être lui-même un enfant de chœur a lancé, cette semaine au Collège des Bernardins, un cri d’alarme face à une Europe tétanisée, qui, en s’abstenant d’analyser la disruption, « joue en ce moment sa survie ».

 

En résumé, nos dirigeants, sous hypnose collective, ne sont pas à la hauteur des enjeux.

 

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L’homme soumis, inéduqué :

 

« L’humanité est entrée dans une ère nouvelle où le pouvoir technologique nous met à la croisée des chemins », écrit François. « … Mais nous ne pouvons pas ignorer que l’énergie nucléaire, la biotechnologie, l’informatique, la connaissance de notre propre ADN et d’autres capacités que nous avons acquises, nous donnent un terrible pouvoir. Mieux, elles donnent à ceux qui ont la connaissance, et surtout le pouvoir économique d’en faire usage, une emprise impressionnante sur l’ensemble de l’humanité et sur le monde entier ».

 

Pour Stiegler, qui planchait dans notre séminaire de recherche « Journalisme et bien commun à l’heure des algorithmes », « toute la ressource intellectuelle française et européenne devrait aujourd’hui impérativement se mobiliser (sur cette disruption). Car il y a urgence, extrême urgence, c’est une question de survie de l’Europe ».

 

« Nous sommes en train de vivre une phase disruptive de l’humanité. Et un des très gros problèmes de l’Europe et de la France, c’est de ne pas comprendre. C’est ne pas comprendre ce que cela signifie, quels en sont les enjeux, et de ne pas avoir de discours sur la disruption. Parce que la disruption ce n’est pas une fatalité que Dieu nous enverrait par exemple « maintenant c’est comme ça, le numérique est là, vous allez devoir vous aligner… ». Non pas du tout, il n’y a pas de déterminisme technologique. Il n’y en a jamais eu et il n’y en aura jamais ».


 

Dans une « critique du nouveau paradigme et des formes de pouvoir qui dérivent de la technologie », le pape, plus précis, dénonce «la soumission de la politique à la technologie et aux finances ».
 
(…) « Le fait est que « l’homme moderne n’a pas reçu l’éducation nécessaire pour faire un bon usage de son pouvoir »,[84] parce que l’immense progrès technologique n’a pas été accompagné d’un développement de l’être humain en responsabilité, en valeurs, en conscience. Chaque époque tend à développer peu d’auto-conscience de ses propres limites. C’est pourquoi, il est possible qu’aujourd’hui l’humanité ne se rende pas compte de la gravité des défis qui se présentent, et « que la possibilité devienne sans cesse plus grande pour l’homme de mal utiliser sa puissance » quand « existent non pas des normes de liberté, mais de prétendues nécessités : l’utilité et la sécurité ».
 
Pour le chef de l’Eglise catholique, le danger vient notamment de « l’alliance entre l’économie et la technologie (qui) finit par laisser de côté ce qui ne fait pas partie de leurs intérêts immédiats ». 

 


L’homme sidéré :

 


A la soumission, Bernard Stiegler, préfère parler pour l’instant d’état de choc, de stupéfaction :

 

« … La pratique de la disruption est militaire : c’est une pratique de tétanisation, de paralysie de l’adversaire face à une stupéfaction, une création de stupéfaction. Aujourd’hui nous sommes absolument stupéfait, du clodo du coin à François Hollande, jusqu’à Madame Merkel, en passant par le patron d’Axel Springer, Monsieur Döpfner, qui a écrit cette phrase incroyable « nous avons peur de Google ». C’est inconcevable de la part d’un PDG de dire qu’il a peur de quoi que ce soit. Qu’est ce que ça veut dire ? Ca veut dire disruption. (…) C’est une stratégie du choc.»

 

 
Les Américains ont, eux, une vision claire de la disruption :

 

 

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Directeur de l’Institut de Recherche et d’Innovation (IRI) au Centre Pompidou, prof à Berlin, Zürich et aux USA, Stiegler, qui anime aussi le groupe international de réflexion Ars Industrialis, estime que l’Amérique, les géants du web, aidés du complexe militaro-industriel US ont eux une vraie vision et un discours sur cette disrutpion, appuyés sur des fonds publics.

 

« Les gens de Facebook, les gens de Google, les gens d’Amazon, surtout Amazon -- parce que Amazon c’est quand même une réflexion extrêmement systématique sur cette question-- , mais beaucoup d’autres, eux, ont une vision de la disruption, ont un discours sur la disruption. Leur discours n’est pas forcément leur visée, ils savent très bien distinguer ce que l’on doit dire au peuple, au vulgum pecus, et ce que l’on doit garder parce que l’on a une politique de la disruption. L’armée américaine aussi a une politique de la disruption ».

(…)
« Je pense qu’il faut une politique nationale et européenne sur ces sujets. Tant qu’il n’y en aura pas, on passera son temps à courir après la disruption en étant fasciné, fatigué de courir d’ailleurs, épuisé, et on disparaîtra, parce que c’est ce qui est en train de se passer ».
 
« Je suis stupéfait lorsque je vais aux Etats-Unis où j’enseigne, je peux faire des cours sur le numérique, la théologie etc… mais ici je ne peux pas. En France, il y a un très gros problème de sous-estimation de ce dont il s’agit avec le numérique. Le numérique c’est ce que j’appelais une disruption tout à l’heure, en fait c’est ce que Michel Foucault appelait un changement d’épistème (NDLR : ensemble des connaissances scientifiques, du savoir d’une époque) 
 
Et je dirais que ce changement d’épistème, c’est un méta-changement d’épistème, parce que ce n’est pas seulement un changement d’épistème comme il s’est produit par exemple à la Renaissance. C’est beaucoup plus que ça encore, c’est beaucoup plus profond que ça. Certains disent que c’est peut-être l’origine même de l’écriture en tant que telle qui est en jeu, je pense que c’est même encore plus profond que ça. C’est de l’ampleur du passage du paléolithique supérieur, du mésolithique au néolithique. Grosso modo, le début de la sédentarisation. C’est de cette ampleur là ce qui est en train de se passer et si nous ne le voyons pas, nous ne verrons rien. Les gens qui réfléchissent à ces questions, aux Etats-Unis notamment, au Canada aussi, eux le voient ».

 

La dernière édition du magazine trimestriel de Prospective Usbek & Rica dénonce d’ailleurs, cet été, dans une longue enquête « l’absence de culture numérique de la classe politique française (…) qui est en train de passer dangereusement à côté de la révolution numérique ».

 


Enorme menace sur les industries culturelles européennes :


 

Stiegler y voit d’abord une énorme menace sur les industries culturelles européennes :

 

« Nous allons vers un effondrement généralisé de toutes les industries éditoriales Françaises et Européennes ».
« J’aurais pu rajouter la disparition des Presses Universitaires de France, l’effondrement programmé de Gallimard avec Flammarion qu’il a racheté et qui s’est endetté qui ne pourra pas payer etc.
En tout cas le tableau est absolument sinistre. C’est une catastrophe. Et ce n’est pas simplement en France, en Allemagne aussi. En Italie aussi. En Allemagne par exemple il y a des grands éditeurs, de très grands éditeurs, formidables, qui se font racheter par des fonds de pension et qui sont en train de complètement détruire leurs lignes éditoriales, totalement, pour se soumettre à la logique Amazon ».
 
Et Stiegler, membre de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), accuse les Européens, pourtant inventeurs du web, d’avoir laisser les Américains s’emparer très vite de cette plateforme il y a seulement quelques années :


 

«Souvenez-vous, cent sites web, cent mille sites web, un million de sites web, dix millions de sites web, cinquante millions de sites web, ça progressait comme ça en l’espace de semaines. Et on a eu de nouveau ce truc là avec Facebook. Et ça n’a pas été analysé du tout ce qui est absolument incroyable. Assister à un phénomène pareil qui est un phénomène stupéfiant, disruptif, sans l’analyser quand on est responsable d’Etat, c’est une grave faute. Ca a été analysé, oui mais sous la pression du storytelling des cabinets de conseil anglo-saxons ».
(…) A Bruxelles, « Les anglo-saxons venaient porter la bonne parole américaine qui vous expliquait comment marchait le web, alors que c’est nous qui l’avions crée quand même. C’est incroyable ça. Stupéfiante démission de la responsabilité publique dans cette affaire. Mais pas simplement publique, aussi privée. Les initiatives privées ont été lamentables dans cette affaire ».
Il stigmatise ensuite l’abandon progressif du caractère d’expression individuelle, contributive et démocratique du web, dans « l’extraordinaire dynamique de ce que l’on appelait le web 2, qui depuis a été tué, massacré, par le social engineering, par les big data, par les mesures de doubles numériques de Amazon, par l’automatisation généralisée qui éliminent les singularités ».

 

Repenser le web au niveau européen :


 

Stiegler veut donc non seulement « repenser l’architecture du web », mais aussi « relancer une politique européenne du web ». « Parce qu’il n’y a pas de politiques numériques en Europe ».
Sans l’armée américaine pendant des années en Californie sur ces sujets, il n’y aurait jamais eu Google, ajoute-t-il. Par conséquent, on vous dit « aux Etats Unis il n’y a pas d’aides publiques » c’est archi-faux. L’Etat américain avait mis mille milliards de dollars dans le multimédia en vingt ans, par l’intermédiaire de l’armée. C’est beaucoup ».
« Et ça, c'est ce que les Européens n'ont pas compris, parce que les Européens sont toujours dans le modèle de la Royal Academy, Newton ».
« Il faut aussi repenser le web, et ça c'est un élément de discussion qui suppose un investissement à long terme par l’Europe sur une vingtaine d'années et ça veut dire qu'il faut lancer une politique d'investissement public ... »
(…) « Il faut bien comprendre que si on veut que la compétence, celle des professionnels, se développe, il faut qu’elle se développe partout. (…) Il faut développer les digital studies. Nous pensons qu’il faut bien comprendre que la disruption telle qu’elle se produit avec le digital, elle commence par transformer radicalement ce que c’est que l’enseignement et la pratique de l’histoire par exemple, ce que c’est que l’astrophysique ou la nano-physique, ce que c’est que la biologie, les mathématiques… bref c’est une révolution épistémique et épistémologique ».

 

La menace encore plus vaste de l’automatisation sur l’emploi :


 

Cette ignorance des politiques est encore plus dangereuse face au nouveau changement en cours : la nouvelle automatisation logicielle qui va se substituer à des millions d’emplois.


 

« Ce que nous soutenons, c’est que nous entrons dans une période très intéressante, extrêmement importante et extraordinairement dangereuse de disruption massive et généralisée qui est en train de faire exploser le modèle de redistribution et donc toute la solvabilité des Etats, des entreprises, des banques etc… parce que si on croit en tout cas Oxford, le MIT, Bill Gates et un certain nombre d’autres, et bien la voie de la redistribution par le salaire est finie, elle va régresser donc la macroéconomie devient insolvable ».
« Elle est déjà depuis déjà un certains temps mais on la dissimule avec du spéculatif, du capital spéculatif qui a une fonction de dissimulation de l’insolvabilité, ça a jusqu'à maintenant plus au moins bien ou mal marché ... et maintenant ça ne peux plus marcher car l’insolvabilité à absorber va être absolument colossale ». 


 

Détérioration de la vie, dégradation sociale :


 
Dans le partie « Détérioration de la qualité de la vie humaine et dégradation sociale », le pape François, craint lui que « les dynamiques des moyens de communication sociale et du monde digital, qui, en devenant omniprésentes, ne favorisent pas le développement d’une capacité de vivre avec sagesse, de penser en profondeur, d’aimer avec générosité. Les grands sages du passé, dans ce contexte, auraient couru le risque de voir s’éteindre leur sagesse au milieu du bruit de l’information qui devient divertissement. Cela exige de nous un effort pour que ces moyens de communication se traduisent par un nouveau développement culturel de l’humanité, et non par une détérioration de sa richesse la plus profonde ».
 
« La vraie sagesse, fruit de la réflexion, du dialogue et de la rencontre généreuse entre les personnes, ne s’obtient pas par une pure accumulation de données qui finissent par saturer et obnubiler, comme une espèce de pollution mentale ».
 

Le système va partir en vrille :


 

Avec Ars Industrialis, Stiegler entend lui « réfléchir à de nouveaux critères de redistribution ».


 

Se basant sur une étude de 2012 de 22 universitaires américains surtout de Berkeley : écologistes, climatologues qui disent : "Attention nous sommes arrivés à une période de shift, c'est à dire au moment où le système va partir en vrille et on ne saura pas le contrôler. Ce n'est pas pour vous tenir un discours apocalyptique, mais d'un point de vue macro-économique le problème est que nous produisons beaucoup d'entropie et pas assez de néguentropie. Il faut passer de la politique de l'emploi à une politique du travail ». « Une politique de l'emploi qui rémunère des employés entropiques qui exécutent des tâches, à des gens qui travaillent et  qui sont capable de dire "non ca va pas je modifie la tache".
 
« Demain il faut rémunérer les gens qui désautomatisent, mais pour les rémunérer, il faut les former. Qu'est ce que c'est qu'un journaliste demain ? C'est quelqu'un qui est capable d’utiliser des automates pour produire la désautomatisation. »


 

« Le problème c'est de repenser fondamentalement la fonction éditoriale : pour la repenser, .. et c'est tout à fait possible, parce que c'est une politique d'investissement dans la nouvelle formation, dans la nouvelle recherche,  si nous voulons créer une économie fondée sur la valorisation de la néguentropie, et ça suppose une extension progressive du régime des intermittents du spectacle qui consiste à dire :vous produisez vos capacités hors emploi ».


 

« Pour que ce soit possible, il faut réinventer totalement la fonction éditoriale, il faut modifier le fonctionnement des universités, des écoles ect....  il faut donc que les éditeurs, la presse, les éditeurs de logiciels, les acteurs télcos modifient très profondément leur business modèles, qu'il soient financés par une puissance public, parce que à court terme ceci n'est pas solvable.
 
C'est ce que l'US Army a fait entre 1950 et 1999, moment où Google a lancé son activité. C'est parce que l'armé américaine quasi pendant 50 ans a permis ce genre de chose, que Google est né ....  Google n'est pas né comme ça, et je pense que l'Europe doit prendre la mesure de ces questions.... ».
 

Mélancolique insatisfaction :


 

Le pape, enfin, a des doutes sur les vertus des écrans et des communications par Internet.


 

« Cela permet de sélectionner ou d’éliminer les relations selon notre libre arbitre, et il naît ainsi un nouveau type d’émotions artificielles, qui ont plus à voir avec des dispositifs et des écrans qu’avec les personnes et la nature. Les moyens actuels nous permettent de communiquer et de partager des connaissances et des sentiments.
 
Cependant, ils nous empêchent aussi parfois d’entrer en contact direct avec la détresse, l’inquiétude, la joie de l’autre et avec la complexité de son expérience personnelle. C’est pourquoi nous ne devrions pas nous étonner qu’avec l’offre écrasante de ces produits se développe une profonde et mélancolique insatisfaction dans les relations interpersonnelles, ou un isolement dommageable. ».
 
Sources :
 

par Eric Scherer, Directeur de la Prospective, France Télévisions

Pour Méta-Média – FranceTV.Info

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