1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 10:59
À l’hôpital ou en entreprise, dans les maisons de retraite, les médiathèques ou à l’école avec des enfants, la philosophie devient sociale et conquiert de nouveaux territoires !
 
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Lundi 8 heures, centre professionnel et de pédagogie appliquée de Vitry-sur-Seine. Bernard Benattar, comme chaque mois, anime un atelier de philosophie avec des travailleurs sociaux, qui sont pour la grande majorité des assistantes sociales. Des femmes de tous âges sont assises autour de tables disposées en un grand carré. La plupart sont des habituées qui fréquentent avec assiduité cet atelier mensuel proposé au titre de la formation à ceux qui le souhaitent. Le thème du jour : « De quoi je me mêle ? L’intimité ». Au début, des questions très concrètes viennent au premier plan. Faut-il se mettre à la place de l’usager que l’on a face à soi ? Quelle distance ? Quelle empathie ? Deux participantes semblent en désaccord. Au fur et à mesure de la discussion, il apparaît que ce désaccord est le reflet des contradictions, des tensions au cœur de leur métier. « Comprendre tout en gardant la distance », « entrer dans l’intimité de l’autre pour qu’il se la réapproprie », instaurer un rapport de confiance tout en étant un « rouage dans une institution de contrôle »… Les participantes prennent au sérieux l’idée qu’il s’agit d’un atelier philosophique : il exige de ne pas s’en tenir à la description de leur quotidien mais de prendre du recul et d’aborder le problème dans toute sa généralité. B. Benattar, avec souplesse, calme le rythme quand les participantes passent trop vite sur un point qu’il juge important. Il reprend certains termes, interroge, rebondit, citant parfois un philosophe ou s’appuyant sur un exemple tiré de la presse.

 

Après le déjeuner, pour relancer la réflexion, il propose qu’un entretien avec Pierre Pachet sur l’intériorité, tiré de la revue Rue Descartes(1), soit lu à tour de rôle à haute voix dans son intégralité. Texte long, difficile.Si certaines remarquent qu’elles ont parfois perdu le fil, elles parviennent pourtant à faire raisonner ce texte avec leur expérience : leur « intrusion » dans l’existence d’autrui, les limites de leur aide… Mais aussi la manière dont elles « reconstruisent l’intimité de l’usager par la parole », dont elles dévoilent la « cohérence derrière la confusion », la manière dont elles essaient de « restaurer l’estime de soi »… La discussion est serrée, mais l’heure tourne et l’atelier prend fin. Tel Ulysse, les participantes qui ont fait un long voyage, parfois bien éloigné de leur quotidien professionnel, sont revenues à bon port, avec dans leurs cales des analyses éclairantes. « On est tout le temps dans le “faire”. On n’a pas le temps de se poser. Ici, on peut prendre le temps, on réfléchit sur ce qu’on fait, c’est important aussi pour retrouver du sens à son travail », explique l’une des participantes. Cela fait une dizaine d’années que B. Benattar anime des ateliers de philosophie du travail. Des interventions d’une durée variable (quelques heures, plusieurs jours…) auprès de professionnels de tous horizons : de chefs de chantier dans les travaux publics aux travailleurs sociaux, de dirigeants de PME au personnel de crèche…

 

Après ses études de philosophie, il a suivi une formation de psychosociologue du travail qui l’a amené à arpenter le monde professionnel. Peu à peu, il a décidé de mettre en avant la philosophie jusqu’à en faire le cœur de son activité. « Les questions ne sont pas posées uniquement à partir de l’expérience de chacun. Si le vécu des participants peut être invoqué, c’est pour nourrir une réflexion qui se veut générale et non égocentrée », explique-t-il. C’est là pour lui la spécificité de l’approche philosophique. Si les cafés philo sont bien connus, on ignore souvent la multiplicité des pratiques de la philosophie. Elles se déploient dans la cité avec un succès grandissant : en entreprise, auprès d’enfants dans des écoles, dans des consultations philosophiques individuelles, à l’hôpital, en prison, dans les maisons de la culture, les médiathèques, les universités populaires, les foyers de jeunes travailleurs et même les maisons de retraite (encadré ci-dessous). La philosophie essaime et conquiert de nouveaux territoires. Ces nouvelles pratiques philosophiques (NPP) suscitent de l’enthousiasme mais aussi de fortes résistances, notamment chez certains professeurs de philosophie de classe terminale ou parmi les universitaires. Ne renonce-t-on pas aux exigences qui sont au cœur de l’exercice philosophique ? Ou pour le dire de manière plus radicale encore, ces nouvelles pratiques n’auraient-elles de philosophiques que le nom ?

 

Le café philo,un lieu de liberté

 

Les cafés philo qui ont fleuri depuis leur création en 1992 par Marc Sautet sont au cœur de ces interrogations. Ils donnent parfois lieu à un simple étalage d’opinions où manque l’écoute mutuelle. Il faut dire qu’ils accueillent souvent un public nombreux et hétérogène. Le rôle de l’animateur est central pour faire respecter les règles de la discussion. Il ne s’agit pas seulement de distribuer la parole, mais d’amener un groupe à avancer dans sa réflexion, à problématiser, à conceptualiser, à argumenter… Bref, à sortir de la simple « doxa ». Certains font alors le choix pour « cadrer » la réflexion d’ouvrir le café philo par une intervention préalable, une miniconférence. L’expression « café philo » prend aujourd’hui une acception très large : elle peut désigner des discussions philosophiques dans un café, mais aussi dans d’autres lieux comme la prison ou l’hôpital. Le café philo apparaît comme un lieu de liberté et d’échanges, bien éloigné de la philosophie académique.

 

Pour Michel Tozzi, professeur émérite en sciences de l’éducation à l’université Montpellier-III, «  c’est l’un des grands intérêts de ces nouvelles pratiques philosophiques que de revisiter la question des frontières entre philosophie et non-philosophie. À partir de quand commence-t-on à philosopher ? Y a-t-il des critères pour définir si l’on n’est pas encore dans la philosophie ? Avec ces nouvelles pratiques, qui s’adressent à un public beaucoup plus large, on rôde aux frontières. » Longtemps professeur de philosophie en terminale dans des lycées techniques, M. Tozzi a assisté à la démocratisation du lycée à partir des années 1980. Comment enseigner à ces nouveaux lycéens et sortir de l’élitisme de l’enseignement philosophique ? Il a soutenu sa thèse en 1992 sous la direction de Philippe Meirieu pour élaborer d’autres outils pour philosopher. Puis il a découvert à la fin des années 1990 la philosophie avec les enfants. Il met alors sur pied sa propre méthode (encadré ci-dessous), en appliquant ce qu’il avait élaboré jusqu’alors pour le lycée. Il est aujourd’hui l’une des figures de proue en France de cette pratique connue sous le nom de « discussion à visée philosophique » (DVP). Sous son impulsion se met en place un intense travail d’analyse sur la philosophie avec les enfants : au sein de la revue internationale de didactique de la philosophie, Diotime, ou dans des travaux de recherche (à ce jour il a dirigé huit thèses sur la question). En outre, M. Tozzi forme des professeurs des écoles intéressés par la philosophie avec les enfants et anime un café philo depuis treize ans ainsi que des ateliers de philosophie pour adultes à l’université populaire de Narbonne qu’il a cofondée en 2004. Avec toujours une visée politique : celle de faire accéder le plus grand nombre à une « citoyenneté réflexive ».

 

La philosophie avec les enfants

 

Si Montaigne dans les Essais notait qu’il faudrait commencer la philosophie « à la nourrice », nombreux sont ceux à juger que les enfants ne peuvent pas philosopher à proprement parler. Deux arguments sont souvent avancés. Le premier est épistémologique : il faut un savoir préalable pour philosopher. Et c’est pourquoi l’enseignement de la philosophie n’aurait lieu qu’en terminale (ce qui constitue déjà une spécificité française) comme un couronnement qui ferait retour sur les savoirs enseignés. M. Tozzi rétorque que les enfants ne sont pas dépourvus d’opinions et d’expériences qui peuvent servir de base à leur réflexion. Le second argument est d’ordre psychologique : les enfants n’auraient les capacités cognitives suffisantes. Jean Piaget n’estimait-il pas que la pensée logico-formelle n’apparaissait que vers 11-12 ans ? Une thèse que bat en faux M. Tozzi en s’appuyant sur des travaux plus récents de psychologie cognitive mais aussi par l’analyse de corpus de discussions réelles avec les enfants.

 

Il existe pourtant un travers bien réel : enchanter l’enfance et y voir l’âge d’une spontanéité philosophique. Ce que refuse Edwige Chirouter, ancienne professeure de philosophie en terminale, actuellement enseignante à l’université de Nantes et à l’IUFM des Pays-de-Loire, qui organise des ateliers philosophiques avec les enfants dans des écoles depuis une dizaine d’années : « Je ne pense pas du tout que l’enfant est naturellement philosophe. Ce qu’il y a de spontané chez les enfants, c’est l’étonnement devant le monde et leur capacité à poser des questions avec beaucoup d’intensité. Mais les capacités réflexives, elles, doivent s’acquérir. C’est justement parce que les enfants ne sont pas naturellement philosophes qu’il faut commencer très tôt cet apprentissage. » Née aux Etats-Unis dès les années 1970 sous l’impulsion de Matthew Lipman (encadré ci-dessous), la philosophie avec les enfants a essaimé à travers le monde : en Australie, au Québec, en Norvège, en Allemagne, en Autriche, en Belgique, en Espagne…, et ne cesse de gagner du terrain

 

La philosophie en entreprise

 

Moins développée en France, la philosophie en entreprise constitue un autre champ de ces nouvelles pratiques. Eugénie Vegleris, agrégée de philosophie, a enseigné en terminale avant de quitter l’Éducation nationale et de se mettre à son compte. Elle anime des formations sous la forme d’ateliers, elle fait des consultations individuelles et aussi des conférences. Pour éviter les dérives, il faut selon elle avoir une stricte déontologie. Elle refuse pour sa part d’intervenir quand la philosophie est sollicitée comme divertissement ou lorsqu’elle est prise comme un outil de légitimation. « Deux fois, explique-t-elle, on m’a demandé de réfléchir sur les valeurs de l’entreprise sans être prêt à la remise en cause qui en ferait de véritables leviers d’action. Les valeurs sont souvent un piège. » À ceux qui lui reprochent de galvauder la philosophie, de l’instrumentaliser, voire de la prostituer, elle répond que le consultant doit garder des exigences pleinement philosophiques, en mettant en avant le souci de la clarté, de la rigueur et de la confrontation.

 

Elle ne va pas parler de « leadership  » (terme si souvent utilisé dans l’entreprise), mais l’éclairer par l’analyse de concepts tels que l’autorité ou le charisme. Les responsables d’une banque souhaitent aborder les problèmes liés au fait que le client devient de plus en plus « virtuel » avec l’informatique et Internet. Elle propose un séminaire sur l’abstraction où elle convoque des références philosophiques très classiques pour déplacer le questionnement. D’autres philosophes en entreprise ont une stratégie différente : ils choisissent de s’adapter d’emblée au langage de l’entreprise, parlant de « management », de « motivation », d’« esprit d’équipe », ou « relation client », etc. Et, bien souvent, pour des raisons économiques, la philosophie en entreprise s’adresse d’abord aux managers et aux cadres à responsabilité. Une démocratisation de la philosophie qui a en ce cas ses limites. La philosophie en entreprise reste toutefois encore marginale en France. Parmi ses principaux acteurs, on trouve outre E. Vegleris, Crescendo, le département de formation en entreprise de l’Institut de philosophie comparée (IPC), l’institut européen de philosophie pratique de B. Benattar… De nouvelles structures telle Philos, créée par de jeunes philosophes, s’engagent aussi sur cette voie. Les organismes plus généralistes de formation professionnelle comme Cegos commencent également à proposer des modules de philosophie. Des débuts timides mais bien réels.

 

La consultation philosophique

 

La plupart des nouvelles pratiques sont collectives et privilégient l’oral. Mais il en existe d’autres, individuelles, en particulier la consultation philosophique, que lançait déjà en France M. Sautet dans les années 1990 parallèlement aux cafés philo. Si elle connaît quelques développements dans l’Hexagone (E. Vegleris ou Oscar Brenifier la proposent), elle reste une pratique assez marginale. La consultation philosophique naît en 1981 en Allemagne avec Gerd Achenbach qui entend rendre la philosophie plus accessible au public. Prônant la maïeutique socratique, il veut offrir une alternative à la psychothérapie à des personnes qui éprouvent des difficultés existentielles sans pour autant être atteintes de pathologie. Le rôle du philosophe est selon lui d’aider à démêler les idées et les pensées de son client sans lui imposer de norme. La consultation philosophique s’est développée aussi au Royaume-Uni, en Italie où il existe des mastères de consultation philosophique, ou aux États-Unis avec en particulier Lou Marinoff (l’auteur de Plus de Platon, moins de Prozac !, Michel Laffont, 2002)… La consultation philosophique peut aussi bien avoir un usage professionnel que personnel et s’apparente parfois à du coaching, avec d’autres méthodes.

 

Café philo, consultation philosophique, philosophie avec les enfants ou en entreprise, etc., les nouvelles pratiques philosophiques sont très hétérogènes. Est-il pertinent de les regrouper ? C’est en tout cas la conviction de l’association Philolab, qui s’emploie avec soin à les cartographier et à les promouvoir. Créé en 2006 sous l’impulsion de Jean-Claude Bianchi et Claire de Chessé, Philolab entend « favoriser le renouvellement et le développement de l’enseignement et de la pratique de la philosophie ». Il coorganise notamment un colloque annuel à l’Unesco consacré aux nouvelles pratiques philosophiques dans leur diversité et qui permet aux acteurs des différents champs de faire connaître leur expérience et d’échanger. Les différents champs n’y sont pas cloisonnés. Pour preuve, O. Brenifier, l’une des figures de proue des nouvelles pratiques philosophiques, avec une même méthode inspirée de la maïeutique socratique, propose des consultations philosophiques, des ateliers philosophiques avec des enfants ou des adolescents, mais aussi avec des adultes, en milieu professionnel ou non.

 

« Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire », écrivait Denis Diderot, tel pourrait être le mot d’ordre de toutes ces nouvelles pratiques, souvent militantes. Bénévoles ou non, individuelles ou collectives, pratiquées par des autodidactes ou des philosophes de formation, elles s’appuient toutes sur la conviction qu’il y a une autre manière de faire de la philosophie que celle qui prévaut au lycée et à l’université où dominent le cours magistral du maître, la lecture des textes philosophiques et l’exercice de la dissertation.

 

NOTE :

Article de Catherine Halpern - www.scienceshumaines.com

(1) Entretien avec Pierre Pachet, Rue Descartes, n° 43, 2004.


Pour en savoir plus :

- Excellent site de philosophie en ligne, par Bernard Stiegler: www.pharmakon.fr

• « La philosophie, une école de la liberté. Enseignement de la philosophie et apprentissage du philosopher : état des lieux et regards pour l’avenir » Unesco, 2007. Disponible sur http://unesdoc.unesco.org/images/0015/001536/153601F.pdf
• Revue Diotime
Revue internationale de didactique de la philosophie, disponible exclusivement en ligne : www.crdp-montpellier.fr/ressources/agora/accueil.aspx

• Site de l’association Philolab www.philolab.fr
• Site de Michel Tozzi www.philotozzi.com
• Site d’Oscar Brenifier www.brenifier.com
• Site de l’Association des groupes de soutien au soutien http://agsas.free.fr
• Blog d’Edwige Chirouter : http://edwigechirouter.over-blog.com/
• Site de Bernard Benattar : http://www.penser-ensemble.com/: le site de Bernard Benattar et de l’Institut européen de philosophie pratique avec comme mot d’ordre : « redécouvrir le rapport au travail par la philosophie.
• Site d’Eugénie Vegleris : http://www.eugenie-vegleris.com/

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1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 06:08

La chaîne Baby First (de 6 mois à 3 ans) incarne une consommation précoce des médias aux dangers irréversibles.

 

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On a beaucoup parlé de Baby First, une chaîne destinée aux bébés. Cette chaîne se déploie au moment où le prix Nobel récompense Albert Gore, qui dénonce dans l’Assaut de la raison l’extension du pouvoir des médias audiovisuels contre la république des lettres. De fait, de nombreuses études font apparaître que la consommation précoce des médias altère irréversiblement la synaptogenèse du cerveau juvénile.

 

En 2004, Zimmerman et Christakis, rappelant que le jeune enfant développe ses synapses en fonction de son environnement, inféraient que la télévision pourrait provoquer de tels troubles attentionnels au cours du développement de l’appareil psychique : «Le cerveau […] continue à se développer rapidement au cours des premières années de la vie et… il existe durant cette période une plasticité [cérébrale] considérable. […] Nous faisons l’hypothèse que l’exposition très précoce à la télévision pendant la période critique du développement synaptique pourrait avoir de profonds effets sur le développement du cerveau.»

 

La multiplication des dispositifs de captation de l’attention juvénile engendre une immense incurie. L’exploitation des psychotechnologies électroniques constitue un psychopouvoir – plus efficace que le biopouvoir décrit par Foucault – que ne régule aucun pouvoir politique, bien qu’il soit une cause de régression de l’intelligence et de multiplication des frustrations.

 

Ce que les parents et les éducateurs formaient naguère patiemment, dès le plus jeune âge, en se passant le relais d’année en année sur la base de ce que la civilisation avait accumulé de plus précieux, les industries audiovisuelles le défont systématiquement avec les techniques les plus brutales. Pour être rendu disponible au marketing, le cerveau est précocement privé de conscience : la création des circuits synaptiques, en quoi consiste la formation de cette capacité attentionnelle qu’est la conscience, est bloquée par la canalisation de l’attention vers les objets des industries de programmes.

 

C’est ce que Katherine Hayles analyse comme un changement cognitif au niveau attentionnel, qu’elle décrit comme une mutation générationnelle :«Les enfants dont la croissance se produit dans des environnements dominés par les médias ont des cerveaux câblés et connectés différemment des humains qui n’atteignirent pas dans de telles conditions la maturité.»

 

C’est la maturité telle que la concevait Kant, c’est-à-dire comme majorité, seule base possible de la responsabilité, qui est ruinée par la captation industrielle de l’attention juvénile : Baby First annonce le temps des générations synaptogénétiquement handicapées, c’est-à-dire structurellement irresponsables.

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31 mai 2013 5 31 /05 /mai /2013 10:37

Le système pyramidal et magistral hérité des monarchies est-il en voie d'extinction ? Comment revoir le rapport à la hiérarchie dans l'éducation comme dans les postes-clés, pour relancer l'innovation et le désir d'apprendre en Europe. Un chronique de Brice Couturier.

 

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-La "prestigieuse" Ecole polytechnique-

 

Par quel mystère - digne de celui de la Sainte Trinité-, un exécutif hyper-puissant s’incarne-t-il, chez nous, en deux personnes distinctes, dont l’une, le président de la République, est le successeur de nos anciens rois et, l’autre, le premier ministre, dirige le gouvernement dans la tradition républicaine ? 

 

Les Allemands s’inquiètent de leur Sonderweg, cet écart d’avec la norme européenne qui les a mis entre les mains d’Hitler. Les Français, eux, sont fiers de leur exceptionnalité. Pourtant, à vous lire, Peter Gumbel, il n’y a vraiment pas de quoi...

 

Selon vous : << Notre système est étatiste, il est élitiste, et c’est pourquoi il se trouve en porte-à-faux avec le reste du monde en ce début du XXI° siècle.>>

 

Etatisme : la France est l’un des rares pays au monde où la nation a été constituée par l’Etat et non l’inverse. Notre Etat est tout-puissant parce que la plupart des ménages et des entreprises en dépendent directement ou indirectement. Il l’est surtout parce que la caste minuscule de ses grands commis a pris le contrôle de tous les postes de pouvoir de la société. Quand 3 500 étudiants sortent, chaque année d’Oxbridge, et 24 000 intègrent les universités américaines de l’Ivy League, l’ENA distille une « super-élite » de 80 personnes et l’X ne produit que 400 ingénieurs, parmi lesquelles 15 énarques et 60 polytechniciens accèderont à la véritable aristocratie d’Etat – les grands corps. Mais on les retrouve partout : ils dirigent les banques, les grandes entreprises, les partis politiques, les administrations, les cabinets ministériels…

 

Quand l’économie moderne, fondée sur la connaissance et l’innovation, réclame d’énormes masses de diplômés, notre système scolaire et universitaire, à nous, est entièrement tourné vers la sélection d’une micro-élite, qui refuse toute évaluation des conséquences de ses décisions et ne paie jamais pour ses erreurs. Ezra Suleiman l’avait dit : « La France reste une des rares sociétés où l’appartenance à l’élite, une fois acquise, devient permanente. Cela garantit d’en être membre à vie et s’accompagne de nombreux avantages (réseaux de pouvoir, accès à des emplois réservés, merveilleuses sinécures, risque de chômage inexistant » (Schizophrénies françaises, p. 109)

 

Le système éducatif, pure machine à sélectionner, est d’une folle précocité : elle commence à trier dès la fin du collège. Et elle n’accorde pas de deuxième chance aux maturités tardives. Elle façonne, pour la vie, des personnalités stressées, entretenant un rapport trouble avec l’autorité – à la fois haïe, redoutée, jalousée et admirée, en tous cas jamais remise en cause ; elle contribue à bloquer l’innovation, dans un pays où toute initiative partant de la base est considérée comme une remise en cause de l’autorité des chefs et où le secret d’une belle carrière, c’est de ne pas faire de vagues.

 

Etonnez-vous que les créateurs de start-ups, qui auraient pu être les Google et les Amazon européens, évitent soigneusement une France où des fonctionnaires, bien protégés contre le chômage, s’acharnent à dissuader des chômeurs de se lancer dans l’auto-entrepreneuriat.

 

Le problème est que ce système que vous décrivez fort bien, dans la mesure où vous y avez travaillé, tout en gardant le point de vue comparatiste et critique de l’étranger, ce système a admirablement fonctionné durant les trente glorieuses. La société française d’alors ressemblait à une pyramide. Elle était dotée d’une élite minuscule, mais compétente et intègre, dont les décisions étaient mises en application, de manière hiérarchique, par une armature de hauts fonctionnaires, cadres, contremaîtres et petits chefs. Tout marchait d’un même pas. La base ne prenait pas d’initiatives et obéissait dans le cadre de l’organisation scientifique du travail.

 

Ce système avait déjà atteint ses limites en 1968. Aujourd’hui, il apparaît condamné. Mais personne ne sait trop bien par quoi le remplacer… le débat reste ouvert !

 

 

Le massacre des territoires : L'inconscience de l'exécutif !

 

- Bilan économique de l'ODAS, par Gregory Blachier -

 

PARIS (Reuters) - La réforme territoriale pourrait aggraver la situation des départements déjà confrontés à une hausse du coût des politiques sociales parce qu'elle va ébranler un réseau efficace, estime mardi l'Observatoire national de l'action sociale (Odas).

 

Selon l'Odas, organe indépendant financé par l'Etat, des associations et d'autres organismes, les départements doivent assumer de plus en plus seuls le coût des politiques sociales, notamment le Revenu de solidarité active (RSA).

 

Or, à l'heure où les compétences des départements sont amenées à être transférées aux régions ou aux agglomérations selon les voeux du gouvernement, l'Odas estime que la réforme territoriale fait peser un danger à la fois sur les finances et sur l'organisation de l'aide sociale.

 

"La suppression des départements a été avancée comme une hypothèse utile sans qu'on ait pris la précaution de s'interroger sur leur bilan et ce qu'ils faisaient réellement", estime Jean-Louis Sanchez, délégué général de l'Odas.

 

"Ils ont assumé ces trente dernières années avec une rare efficacité leurs responsabilités, ils maîtrisent ces activités de réinsertion, de protection de l'enfance", poursuit-il.

 

"S'ils sont en danger, ce n'est pas parce qu'ils sont irresponsables mais parce que l'Etat a décidé de leur faire financer en 2004 une allocation (le RSA-NDLR) qui n'est pas de leur compétence. C'est cette décision de l'Etat qui est en train de précipiter les départements vers la catastrophe."

 

Dans une étude sur le financement de l'action sociale en 2013 publiée mardi, l'Odas juge que la dépense nette d'action sociale des départements a "peu augmenté" sur les trois dernières années, à 3,5% en moyenne par an, compte tenu de besoins croissants.

 

Il impute cette hausse mesurée à "une maîtrise croissante de certaines dépenses". "En 2013, cet effort se vérifie à nouveau avec une dépense nette d'action sociale des départements qui n'augmentent que de 3,6%" par rapport à 2012, à 33,6 milliards d'euros, souligne le document.

 

CHARGE NETTE EN HAUSSE DE 55,2%

 

Surtout, il relève une augmentation plus forte de la charge supportée par les départements, en raison d'un financement moindre de l'Etat. Ainsi en 2013, cette charge a augmenté de 4,6%, soit un point de plus que la dépense totale.

 

L'exemple le plus fort est celui du Revenu de solidarité active (RSA), dont le coût total pour les départements a augmenté de 9,8% en 2013, mais dont la charge pour la seule collectivité s'est accrue de 55,2%.

 

Cela s'explique à la fois par l'augmentation du nombre de bénéficiaires (+7,2% en 2013 selon la Caisse nationale d'allocations familiales) et une baisse des dotations de l'Etat.

 

Une fois soustraite cette dotation, les départements ont dû apporter sur leurs propres fonds quelque 2,3 milliards d'euros contre 1,5 milliard en 2012.

 

"Depuis plusieurs années, le taux de compensation financière des départements au titre de cette prestation ne cesse de baisser", écrit l'Odas. Alors que l'Etat supportait 92,2% du coût du RSA en 2004, il en finance 71,3% aujourd'hui.

 

Jean-Louis Sanchez rappelle que "la plupart des postes de dépense ne progressent pas, ce qui veut dire qu'il y a une bonne maîtrise. La seule chose qui progresse, c'est le RSA".

 

PERTE DE 30 ANNÉES DE TRAVAIL

 

A la précarité des finances départementales s'ajoute, selon le délégué général de l'Odas, le risque de faire éclater par la réforme un tissu social et administratif de proximité, donc d'ajouter un problème opérationnel à celui des comptes.

 

"Le bilan de l'année 2013 permet de bien voir aujourd'hui que, même si l'on supprime les départements, les problèmes de financement des compétences resteront les mêmes", dit-il.

 

"Et je ne sais pas si on ne va pas perdre le bénéfice de tout ce qui a été construit ces trente dernières années. Il faut aller en Creuse, dans l'Allier ou même en Seine-et-Marne pour voir l'efficacité de l'action départementale."

 

A l'appui de son propos, il souligne que les inégalités entre départements en terme d'action sociale "se sont réduites de 30% à 40%", y compris dans des domaines comme la prise en charge des personnes handicapées ou en perte d'autonomie.

 

"Les départements sont aujourd'hui de magnifiques acteurs sur la perte d'autonomie, par exemple. Personne ne pense aux dégâts que ça va entraîner sur les systèmes de solidarité, le lien social, le besoin éducatif", déplore-t-il.

 

"La réforme va entraîner aussi de grands traumatismes dans les populations concernées. Il vaudrait mieux procéder territoire par territoire, car on oublie que les territoires ruraux, c'est la majorité de la population."

 

(Edité par Yves Clarisse - pour http://tempsreel.nouvelobs.com/)

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27 mai 2013 1 27 /05 /mai /2013 11:41

-LES NOUVELLES TECHNOLOGIES ET LE CERVEAU-

 
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Dans le cadre des Etats Régionaux de la Psychiatrie, l’association PSY 3000 vous propose de poursuivre la réflexion sur les perspectives d’avenir des pratiques en psychiatrie. Cette année, les réflexions s’orienteront vers les nouvelles technologies.

 

Sociopathologies et psychothérapeutiques dans le contexte de la numérisation généralisée, par Bernard Stiegler. Conférence prononcée à Lille le 14 mai 2013 aux Etats Généraux de la Psychiatrie. Un colloque sur le développement cérébral depuis l'apparition de la mémo-technique il y a plus de 30000 ans.

 

Dewplayey - 83:04 minutes (95.07 Mo)

 

Note pour la conférence: Un bémol toutefois sur l'utilisation de Facebook, où les détenteurs d'un compte peuvent, à défaut de suppression, utiliser leurs données pour le partage "d'informations utiles à l'intérêt commun". Il est conseillé de divulguer le moins possible toutes données personnelles, souvent vendues à des annonceurs privés ou archivées pour le fichage client.

 

Cours également disponible sur www.arsindustrialis.org

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27 mai 2013 1 27 /05 /mai /2013 11:09

Messagers de notre inconscient, nos "cauchemars" mettent en scène nos craintes et notre mal-être intérieur. Ils nous perturbent, nous terrifient, mais peuvent aussi nous permettre de mieux nous connaître. À condition de prendre le temps de les écouter.

 

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Perturbation nocturne

 

En principe, grâce à leur faculté de produire des situations aussi absurdes qu’incompréhensibles, les rêves savent écarter les images qui risquent de perturber notre sommeil. Mais ils ne réussissent pas toujours leur coup. Une idée angoissante ou une vision terrifiante parvient à s’imposer, et c’est le cauchemar. Mais c’est aussi parce que nous sommes angoissés au moment de nous coucher que, certaines nuits, nous cauchemardons. Nos mauvais rêves sont les révélateurs d’un mal-être intérieur, d’un désir inassouvi qui insiste…

 

C’est justement un rêve perturbant de Freud, intitulé « L’injection faite à Irma », qui lui a révélé cette fonction des songes : ce sont des messagers. Dans la nuit du 23 au 24 juillet 1895, le professeur organise, en rêve, une réception. Parmi les convives, des collègues médecins et une jeune femme, Irma, une amie et patiente. Elle ose exprimer des doutes à l’égard de la psychanalyse, or Freud déteste que quelqu’un lui résiste. La voilà qui ouvre la bouche pour lui montrer une horrible tache blanche en se plaignant de n’être pas guérie. Angoissé et culpabilisé (Irma représente en fait une partie de son moi qui doute de ses capacités), Freud essaie de se dédouaner en accusant sa patiente d’être responsable de son état.

 

Puis incrimine un collègue médecin qui l’aurait mal soigné. Non, ce ne peut pas être de sa faute à lui ! Ce rêve lui rappelle la mission qu’il s’est donnée : devenir le découvreur des mystères de l’âme humaine, ce qui, plus profondément, le renvoie à ses ambitions de petit garçon, surpasser son père et être le préféré de sa mère.

  

La conscience fait le cauchemar

  

En analysant son rêve, Freud n’utilise pas le terme de « cauchemar ». En effet, mieux nous savons affronter les émotions véhiculées par nos songes pénibles, moins ils nous paraissent terrifiants. « C’est la conscience, pas l’inconscient, qui les qualifie de cauchemardesques », assure le psychanalyste Norbert Chatillon. Exemple : peu de temps après le 11 septembre 2001, un de ses patients « rêve d’un supersonique Concorde en plein vol, en position de décollage, à quarante-cinq degrés, ses réacteurs à pleine puissance crachant des flammes. Il survole des buildings mais, au lieu de s’élever, le Concorde recule, semble tiré vers l’arrière et se diriger vers les immeubles ».

 

Si, dans la réalité, un crash s’est produit, rien de tel dans le rêve : « Il n’est pas trop tard, le Concorde peut récupérer sa puissance », précise le psychanalyste. Pourtant, le rêveur reste angoissé : cet avion, une représentation de lui-même, le renvoie à ses difficultés à s’extraire d’un milieu familial qui le tire vers l’arrière et vers le bas (ici, les immeubles), et à ses amours, loin d’être stimulantes, alors que cet homme est actif, créatif, puissant. Norbert Chatillon : « Son inconscient le prévient : “Tu utilises ton énergie contre toi, et il t’appartient de changer de cap ou non, le responsable de ton destin, c’est toi.” C’est ce surcroît de conscience qui crée de l’angoisse et le réveille brutalement. »

 

À chacun son code

 

Chaque rêveur possède sa propre clé des songes : chaque rêveur est le seul à pouvoir déchiffrer ses productions nocturnes. Pourtant, Freud et Jung ont repéré des symboles et des rêves « typiques », communs à l’humanité. Les longs couloirs, les labyrinthes signalent que nous sommes dans une situation inextricable, incapables de décider. Les objets longs ou tranchants – avions, parapluies, couteaux… – seraient des représentations sexuelles masculines. Mais là encore, attention : à chacun son rêve. Solen et Emmanuelle, 29 et 36 ans, rêvent de façon répétitive qu’elles sont poursuivies par des hommes inconnus armés de poignards ou de scies. La première, élevée par une mère célibataire et féministe militante, exprime sa peur panique des hommes ; la seconde, issue d’un milieu très puritain, se sent coupable de les désirer autant.

 

Perdre ses dents, le grand classique

 

Au hit-parade des cauchemars les plus connus, ceux de perte de dents et de cheveux figurent en bonne place. Vicky lance un SOS sur un de ces forums où les internautes se racontent. Depuis trois mois, elle rêve que ses dents tombent, elle les sent se casser dans sa bouche ; elle se regarde dans le miroir et se voit édentée. Elle se réveille alors, très agitée. Un autre internaute, Aldebaran, lui répond : « Chute des dents, perte de la vitalité, ça peut aussi vouloir dire que tu es découragée, que tu en as assez de te battre. » Vicky acquiesce : « C ’est vrai, en ce moment, je suis au chômage et je n’ai même plus envie de retrouver du travail, je suis lasse de tout. »

 

Faire appel à Internet permet de ne pas rester seul avec ses cauchemars, mais attention aux interprétations caricaturales. « Dans ce type de rêves, je repère souvent un retournement de l’agressivité contre soi, un sentiment d’abandon », commente la psychanalyste Virginie Megglé, auteure de La Projection, à chacun son film… (Eyrolles, 2009).

  

Des bribes d’enfance qui resurgissent

 

Très fréquents également, les rêves de nudité : « Je me retrouve dans la rue sans culotte, raconte Anne, 32 ans. Je me sens en danger, prisonnière des regards, je ne peux ni me rhabiller ni me cacher. » Ces rêves mettraient en scène des fantasmes exhibitionnistes, des vestiges de l’époque d’avant l’apprentissage de la pudeur, où les enfants s’amusent à se promener nus. Ce qui est aujourd’hui un cauchemar fut autrefois un plaisir…

 

Nous sommes aussi nombreux à rêver de la mort de personnes chères. Sauf exception, il ne s’agit pas de souhaits actuels, mais de désirs enfantins qui remontent à l’époque où nous aurions adoré être débarrassé d’un parent rival ou d’un petit frère encombrant. « Le rêve est un morceau de la vie d’âme infantile », écrit Freud. Quant aux rêves où nous avons la sensation de voler puis de tomber, ils sont, dans l’inconscient collectif, des commémorations du mythe d’Icare. Alors qu’Icare et son père Dédale s’enfuient par la voie des airs pour échapper à Minos, roi de Crète, le fils n’écoute pas les conseils paternels (« Ne vole ni trop haut ni trop bas »). Il s’approche trop du soleil, la cire qui maintient ses ailes fond et il s’écrase. « Il se conduit en “petit con” », affirme Norbert Chatillon, qui souligne qu’Icare fut incapable de prendre son envol car Dédale ne cessait de penser à sa place. « Nous parlons de la chute d’Icare, or la difficulté qui se pose à tout individu, c’est l’envol : apprendre à voler de ses propres ailes », poursuit le psychanalyste. Autrement dit, s’autonomiser.

 

Selon Virginie Megglé, les cauchemars seraient d’ailleurs « la mise en scène de ces épreuves initiatiques que nous devons affronter de la naissance à notre dernier jour ». Ils ressuscitent nos craintes les plus originelles et nous parlent de la nécessité d’apprendre à exister par nous-même. Ils traduisent nos réticences à nous lancer dans l’univers du désir et de l’action. Et quand, terrorisé, nous sortons d’un cauchemar, c’est toujours l’enfant que nous étions qui se réveille dans le corps de l’adulte que nous sommes devenu.

 

Des occasions de grandir

 

Le tout-petit peut éprouver des terreurs nocturnes si un épisode de la journée l’a fortement impressionné, mais les premiers vrais cauchemars n’apparaissent que vers 5 ou 6 ans : à l’âge du complexe d’OEdipe. Les désirs incestueux de l’enfant le travaillent la nuit, tandis que, dans la journée, diverses phobies apparaissent. Les mauvais rêves signalent que le moi conscient a saisi que certains désirs doivent impérativement être éliminés, car contraires à la morale. Or ils ne manquent pas de resurgir à la faveur du sommeil, quand la conscience est affaiblie. Transgressifs, et donc effrayants, ils ont pourtant leur utilité. Car pour se construire psychiquement et grandir, nous devons nous confronter à eux !

 

Isabelle taubes www.psychologies.com

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26 mai 2013 7 26 /05 /mai /2013 11:49

Lecture numérique: recension détaillée par Alain Giffard

 

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Paru en 2009 dans la revue Atlantic Monthly, l’article de Nicholas Carr, « Is Google making us stupid ?  1 », connut un vif succès, significatif du nouvel esprit de dissensus qui caractérise les affaires numériques. C’est probablement dans les pays de langue allemande que le débat est le plus vif, notamment autour de l’ouvrage de Susanne Gaschke sur « l’abrutissement numérique  2 ». Bien au-delà des critiques habituels du numérique, le débat a vu s’engager les activistes les plus connus de l’internet, comme Geert Lovink, avec le colloque « Society of query  3 », ou Ippolita  4. Au sein de la communauté scientifique, le symposium 2010 de la fondation Nobel, « Going Digital  5 », a été largement centré sur ce débat.


Un an plus tard, Nicholas Carr publiait, sous le titre The Shallows : What the Internet is Doing to Our Brains  6, l’enquête et la démonstration qui sous-tendent l’article d’Atlantic Monthly. La première partie du titre est peu explicite pour le public français. The Shallows signifie les eaux peu profondes, les bas-fonds ; l’image renvoie à la superficialité et à la dangerosité. Si le mot est fréquemment employé pour évoquer une certaine tournure d’esprit, précisément superficielle, il ne sert pas – à la différence de nos « bas-fonds » – dans le registre social.

La question de la lecture

L’entrée de Nicholas Carr – selon moi, le principal mérite de l’ouvrage –est la question de la lecture. Cette approche rompt avec la vision habituelle, centrée sur la « recherche » et « l’accès à l’information », pour s’attacher à la lecture elle-même, c’est-à-dire la première activité culturelle numérique. Il s’interroge donc sur le devenir de la lecture, à partir de l’examen de la forme la plus courante de lecture numérique, la lecture du web.


D’emblée, l’auteur associe lecture et réflexion, à partir de son expérience personnelle. Loin de constater qu’il lirait de moins en moins – au contraire, il ne cesse de lire du courrier électronique, des pages de moteur de recherche, des blogs, des sites d’information – il a le sentiment qu’au cours de cette lecture, « son cerveau est en train de changer ». « Je ne réfléchis plus de la même manière qu’avant. Et c’est lorsque je suis en train de lire que je ressens le plus profondément ce changement  7. » Il en arrive aussitôt à la constatation principale: « La lecture approfondie qui s’effectuait naturellement est devenue un combat. » Au fond, The Shallows n’est rien d’autre qu’une enquête sur les transformations que subit cette association lecture-réflexion sous l’effet du numérique.

L’analyse de Carr, qui s’appuie sur les travaux déjà nombreux de psychologues et de cogniticiens, repose sur la notion de surcharge cognitive.


Par surcharge cognitive, on entend l’afflux, dans la réalisation d’une tâche donnée, d’un trop grand nombre d’informations qui ne peuvent pas ne pas être prises en compte, bien qu’elles ne concernent pas exclusivement et centralement la tâche en cours. Typiquement, ces informations se manifestent comme des questions ouvrant sur de possibles opérations, auxquelles il faut nécessairement répondre, ne serait-ce que négativement pour écarter l’opération. Bref, leur présence handicape la réalisation de la tâche concernée.


Or, le médium numérique présente toutes sortes de caractéristiques qui suscitent une telle surcharge cognitive: la mauvaise visibilité du texte sur l’écran, la faible qualité de la typographie et de la mise en page(s), la nécessité d’interpréter les liens hypertextuels, la difficulté à intégrer les différentes opérations de lecture.


The Shallows met l’accent sur deux grandes causes de surcharge cognitive. La nécessité de résoudre des problèmes extérieurs à la lecture du texte est bien illustrée par les liens hypertextuels, qui doivent obligatoirement être évalués a priori par le lecteur, quelle que soit sa décision de les activer ou non. On saisit d’ailleurs ici la différence fondamentale avec l’hypertexte classique, qui peut poser des difficultés de visibilité d’ordre typographique, mais qui, ayant été produit par le lecteur, ne peut susciter les mêmes problèmes de lisibilité. La deuxième cause de surcharge cognitive est la division de l’attention, caractéristique quant à elle du multimédia, du multitâche et de la très grande fréquence des interruptions.

La surcharge cognitive

Si l’on accorde la place nécessaire non seulement au bon succès de la lecture soutenue – c’est-à-dire à la solidité du fil de lecture – mais aussi à la qualité de la combinaison lecture-réflexion, comprenant par exemple la possibilité de quitter aussi fréquemment et longuement qu’il est nécessaire la ligne, la page, le texte, il faut reconnaître que la comparaison entre le numérique et le livre tourne nettement à l’avantage de ce dernier.


Car le livre tel que nous le connaissons – le codex imprimé –, s’il se révèle extrêmement performant comme support de la lecture continue, sait aussi se faire discret au moment où le lecteur détourne son regard pour réfléchir, comme il peut facilement être retrouvé, plus tard, pour une reprise de la lecture. Le livre est un médium stable. Ce n’est pas sans raison que la lecture soutenue et approfondie, la lecture d’étude, la lecture associée à la mémoire et à la méditation, la lecture comme technique de soi, ont pu se mettre en place autour et à partir du codex manuscrit puis imprimé.


La conception que propose Carr de la surcharge cognitive est subtile, presque intrigante. Il ne se contente pas de poser que le zapping numérique – qui n’est pas l’hypertexte authentique mais son contraire –, nuisant à la concentration du lecteur, transforme en combat la lecture approfondie. Il met en scène une sorte de zapping intérieur, une projection vers les bifurcations médiatiques à venir, en somme une certaine concentration orientée médium qui concurrence et évince la concentration orientée texte. On sait de l’hyper-attention qu’elle n’est pas une attention surdéveloppée, mais au contraire une forme d’attention qui nécessite d’être en permanence relancée, stimulée par l’extérieur. L’hyper-attention de Carr n’est pas une sortie de la lecture pour aller ailleurs ; elle est un abandon au flux des relances médiatiques, au détriment de la lecture soutenue du texte et de ses propres relances (argumentation, récit, style, etc.). L’analyse de Carr est ingénieuse, car elle conjoint la crise de la lecture approfondie classique et l’apparition d’un savoir-faire médiatique empirique, le deuxième se développant au détriment de la première. Il cite les vers de T.S. Eliot dans « Les quatre quatuors  8 », « Sur les visages tendus harassés par le temps/Distraits de la distraction par la distraction », et nous suggère ainsi que la distraction n'est pas une simple dé-concentration, mais plutôt la subordination, parfois affairée et volontaire, à une autre forme de concentration, extérieure aux nécessités de la lecture.


Une autre originalité de Carr est d’avoir soustrait la réflexion sur l’attention au seul cas des générations de « natifs du numérique ». Si la critique de la lecture numérique doit être menée d’abord du point de vue des enfants et des jeunes, qui connaissent pour la première fois une expérience de lecture non transmise par l’école, différente et concurrente de la lecture classique, l’intégration de la pratique de lecture numérique à la vie intellectuelle de tous, y compris des publics les plus lettrés, est évidemment une question capitale. La réponse de Carr est radicale: le passage d’un type de lecture à un autre n’est pas anodin ; l’une semble exclure l’autre. L’essentiel de sa démonstration repose sur la théorie de la plasticité du cerveau: les deux lectures correspondent à deux modèles différents de circuit neuronal, il y a donc concurrence entre deux types d’habitude. En se livrant sans retenue à la lecture numérique, Carr aura perdu la « force de l’habitude » de la lecture classique.


Il faut rappeler ici que l’association lecture–réflexion est tout sauf naturelle ; c’est, au contraire, une construction historique et culturelle. Imaginée d’abord par Augustin, comme association de la lectio et de la meditatio, elle a été systématisée au XIIesiècle par Hugues de Saint-Victor. Elle chemine, comme technique de soi et objet de transmission, dans la lecture divine et la lecture spirituelle ; elle s’intègre à la méthode de lecture littéraire mise au point par Batteux au XVIIIesiècle, jusqu’à devenir, couplée à l’écriture, la discipline initiale de l’école publique. L’introduction que donne Proust au livre de Ruskin Sésame et les Lys  9 relève directement de cette tradition. La lecture par elle-même, nous dit Proust, n’ouvre pas sur la vie de l’esprit ; elle n’est qu’une activité de préparation à la méditation. Or, cette capacité d’associer lecture et réflexion, l’une préparant l’autre, suppose que la lecture soit pratiquée comme un exercice intellectuel, voire, comme le dit Peter Sloterdijk  10, comme un entraînement. C’est par la répétition, l’exercice régulier, que cette forme de lecture, comme toute activité mentale, peut tirer parti de la plasticité du cerveau. La théorie de la plasticité, parce qu’elle souligne le caractère profondément différent, sur le plan cognitif, des deux lectures, indique bien le risque encouru à délaisser l’exercice de lecture classique, soutenue et approfondie, à partir du livre imprimé. C’est d’ailleurs le sens de l’expérience personnelle de Carr. En revanche, on ne voit pas qu’elle démontrerait l’impossibilité de concevoir et de combiner deux types d’exercice, et donc de pratiquer, mais consciemment et sans s’abandonner à un comportement de consommateur, les deux lectures.

Une vision déterministe de la technique

Évoquons enfin une autre orientation de Carr et ce qu’il faut bien appeler sa vision déterministe de la technique. L’auteur semble prisonnier de l’hypothèse fameuse de McLuhan selon laquelle le médium définit le message. D’une part, il n’envisage pas la possibilité que le lecteur, par un régime d’exercices appropriés, puisse conquérir son autonomie par rapport au dispositif technique, voire le détourner. Le formatage de la lecture par l’internet est la logique qui s’impose à l’exclusion de toute autre. D’autre part, il semble écarter l’hypothèse que le médium numérique – l’internet, le web – puisse être autre chose que ce qu’il est, et donc présenter une autre technologie, un autre environnement de lecture. À cet égard, le remplacement de Google par internet, dans le passage de l’article au livre, me semble introduire une certaine confusion. Nicholas Carr rappelle clairement la relation étroite entre la spécialisation industrielle de Google dans la « science de la mesure » d’audience, concrètement dans la mesure du lectorat, et son modèle d’affaire « bi-faces » consistant à revendre au marketing la connaissance acquise du lectorat et de ses pratiques. Pour autant que la technique détermine la pratique culturelle, elle est d’abord elle-même déterminée par l’industrie. La conséquence logique devrait être qu’une autre orientation industrielle pourrait permettre une autre technologie de lecture numérique.


Pour rendre compte de cette situation, j’ai proposé la notion de « lectures industrielles  11 ». Les industries de lecture se situent au croisement des industries de l’information, des industries culturelles et du marketing. Elles produisent des moyens de lecture (matériels, logiciels, textes numérisés), des « actes de lecture automatisés » comme le résultat des requêtes, et surtout elles commercialisent les lectures et les lecteurs. Elles sont la forme la plus aboutie de l’économie de l’accès et de l’économie de l’attention. Elles ont entraîné une série de modifications considérables dans les pratiques de lecture: la robotisation de la lecture et sa confusion inextricable avec la lecture humaine ; une lecture qui n’est jamais totalement privée mais se déroule dans un espace public commercial ; des opérations de lecture qui doivent être mesurées, et comptabilisées comme autant de « hits », cependant que les lecteurs, par exemple pour alimenter les fonctionnalités de « conseil de lecture », sont automatiquement profilés. La lecture numérique concrétise une sorte de devenir industriel de la lecture. Ce n’est pas l’internet par lui-même, mais bien cette orientation industrielle qui cantonne la lecture à une activité de communication, et nuit à l’association de la lecture et de la réflexion. La technologie de lecture numérique pourrait être autre chose que ce qu’elle est, comme son histoire le démontre. Les premières tentatives, de Vannevar Bush à Ted Nelson, organisées autour de la notion originelle d’hypertexte, ne correspondaient pas à ce que sont devenues les lectures industrielles. Dans les premières années du web – souvenons-nous, par exemple, de ces journaux de lecture du web (« web-logs ») avant qu’ils se transforment en blogs –, les difficultés, réelles, de lecture tenaient à la conception encore artisanale du design de la technologie de lecture numérique (le « read-write » de Tim Berners-Lee). Elles n’étaient pas encore devenues une composante nécessaire de l’industrialisation de la lecture. La situation actuelle, d’ailleurs, est encore loin d’être uniforme.


En supposant un formatage intégral de la lecture par une technique elle-même absolument déterminée, le point de vue de Nicholas Carr est passablement déprimant, et d’ailleurs déprimé, puisque l’auteur nous avoue qu’après une période de diète, il est retombé dans son addiction au numérique en dépit des risques qu’il avait lui-même identifiés.


Peut-être est-il possible d’envisager une perspective plus souriante. Partant des différences et de l’important écart actuel entre les deux lectures, elle intégrerait, aussi bien sur le plan individuel que dans le cadre de l’enseignement, la nécessité radicale de conserver la lecture classique du livre imprimé comme lecture de référence. Elle tenterait d’éviter la polarisation sociale des publics entre les deux types de lecture  12. Mais elle saurait aussi, sous la forme d’un régime d’exercices combinés, alterner à bon escient les deux lectures. Elle relancerait enfin la recherche sur la technologie de lecture numérique dont les versions actuelles sont insatisfaisantes. On verrait là un contre-projet industriel par rapport au modèle de lecture de communication porté •actuellement par les industries de lecture.

Septembre2011


1. http://www.theatlantic.com/magazine/archive/2008/07/is-google-making-us-stupid/6868  (retour)

Susanne Gaschke, Klick. Strategien gegen die digitale Verdummung, Fribourg, Herder, 2009. 2. (retour)

Conférence « Society of the Query », Institute of Network Cultures, novembre2009 ; rapport en ligne:3.  http://networkcultures.org/wpmu/query/2011/01  (retour)

Ippolita, Le côté obscur de Google, Payot4.  & Rivages, 2011. (retour)

Karl Grandin (ed.), Going5.  Digital. Evolutionary and Revolutionary Aspects of Digitization, Nobel Symposia, Center for History of Science, The Royal Swedish Academy of Sciences, 2011. (retour) 

Nicholas Carr, The Shallows : What the Internet is Doing to Our Brains, Norton, 2010. 6. (retour)

Les traductions sont de l’auteur de l’article. 7. (retour)

Thomas Stearns Eliot, Poésie, trad. de Pierre Leyris, Éd. du Seuil, 1969. 8. (retour)

John Ruskin, Sésame et les Lys, traduction, préface et notes de Marcel Proust, Payot9.  & Rivages, 2011. (retour)

Peter Sloterdijk, Tu dois changer ta vie, Libella Maren Sell, 2011. 10. (retour)

Alain Giffard, « Des lectures11.  industrielles », in: Bernard Stiegler, Alain Giffard et Christian Fauré, Pour en finir avec la mécroissance, Flammarion, 2009. (retour)

Alain Giffard, « Lecture numérique et culture écrite », initialement paru sur le site skhole.fr:12.  http://alaingiffard.blogs.com, 2010. (retour)

Notice bibliographique :

Giffard, Alain, « Critique de la lecture numérique », BBF, 2011, n° 5, p. 71-73
[en ligne] <http://bbf.enssib.fr/> Consulté le 21 novembre 2011

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24 mai 2013 5 24 /05 /mai /2013 11:15

Grandir ou vieillir ? Rester éternellement jeune ou plonger dans la vieillesse comme dans une nouvelle liberté ? Telles sont les questions qui se poseront de plus en plus à nous, annoncent les philosophes Eric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot. Leur analyse et leurs réflexions dans un entretien rythmé par les temps de la vie.

 

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Pour Eric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot, deux philosophes qui enseignent à la Sorbonne, deux scénarios dominent aujourd’hui dans notre façon de penser notre rapport au temps. Le premier, optimiste, parle d’une « disparition des âges », où ce qui importe pour chacun est d’être soi-même, quel que soit le nombre d’années inscrites à son compteur.

 

Le second, plus pessimiste, annonce une « lutte des âges », où jeunes et vieux seraient appelés à s’affronter les uns contre les autres, un peu comme dans un système de castes. Mais, selon leur analyse, le véritable enjeu est au-delà de ces deux scénarios, dans une prise de conscience de l’importante crise de l’âge adulte que nous traversons. Pour les deux philosophes, c’est l’idée même de maturité qui est mise à mal aujourd’hui, celle-ci n’étant plus perçue comme un état stable, mais comme un processus indéfini.

 

Face à tant de confusion, les auteurs proposent à chacun, mais aussi aux institutions politiques, de penser différemment les âges de la vie. Redéfinir l’enfance, lutter contre le diktat du « rester jeune », assumer la maturité et, enfin, vivre la vieillesse, tels sont les espaces de liberté qu’ils nous invitent à explorer. Et dans cet ordre, évidemment.

  

Redéfinir l'enfance

 

Journalistes : Pourquoi vous semble-t-il nécessaire de repenser le premier âge ?
Pierre-Henri Tavoillot : Considérons ce simple indice : les parents souhaitent souvent que leur enfant soit, comme on dit, « en avance sur son âge », mais ils admettent difficilement qu’il grandisse et s’éloigne. Comme si nous voulions que nos enfants soient précoces de plus en plus tôt et adultes de plus en plus tard. De fait, l’éducation contemporaine hésite constamment entre deux visions de l’enfance : d’un côté, l’enfant est vu comme un être à part dans un monde à part, celui de l’innocence, du rêve, du jeu ; d’un autre côté, il est considéré d’emblée comme une grande personne, douée d’esprit critique et d’une pleine autonomie. Dans les deux cas, l’enfant n’a pas à grandir puisqu’il est soit irrémédiablement enfant, soit déjà adulte.

 

Comment définissez-vous l’enfance ?
Eric Deschavanne : On est partis de cette interrogation : « Qu’est-ce que le contraire d’un enfant ? » Nous avons découvert que ce n’est pas un adulte, ni un jeune, mais c’est celui qui ne voudrait pas grandir. Comme Peter Pan, qui préfère voler plutôt qu’exister. Tout le contraire d’un enfant, qui ne désire rien tant que grandir. Ce qu’il faut protéger, c’est cette volonté de grandir, pas l’enfant lui-même. Or, toute la législation actuelle – très protectrice – est comme un carcan qui empêche l’enfant d’accéder à la responsabilisation. C’est également tout le problème de cet enfant que l’on appelle désormais « enfant du désir » : on l’a tellement voulu… Mais est-on sûr de vouloir un adolescent ou un adulte ? Du coup, la question « Pourquoi et comment grandir ? » se repose à l’adolescence.

  

Le diktat du « rester jeune »

 

Vous décrivez le culte de la jeunesse qui a envahi notre société et qui se répercute en cascade jusqu’à la vieillesse… Pourquoi un tel engouement ?
P.-H.T. : La jeunesse est l’âge symbole de la modernité. C’est l’âge du possible, de la disponibilité, où l’on n’est pas sclérosé dans un rôle. L’âge où toutes les portes semblent encore ouvertes et qui correspond exactement à la nouvelle définition de l’homme émergeant à partir de l’humanisme renaissant de Sartre. Celle de l’homme vu comme perfectible, non enfermé dans une catégorie, et dont la liberté est de tout pouvoir faire dans les limites de sa finitude. La jeunesse se met donc à incarner l’idéal de l’être humain. Et l’idée qui domine, que l’on trouve dans tous les mouvements révolutionnaires modernes, c’est que la jeunesse va régénérer le monde.

 

Parce qu’elle serait comme pure, non entachée…
E.D. : Oui. A l’aune de l’idéal de disponibilité, l’entrée dans la vie adulte peut être vécue comme une déchéance. L’adulte apparaît en effet comme un « salaud » au sens sartrien. D’abord parce qu’il consent au sacrifice de sa liberté en s’enfermant dans ses rôles professionnels et familiaux. Ensuite parce qu’à travers lui se perpétue l’image d’une existence sclérosée, prisonnière des contraintes sociales qui empêchent l’individu d’être lui-même. Cela dit, nous vivons un désenchantement du jeunisme. L’entrée dans la vie adulte ne va plus de soi : les jeunes ont intériorisé le fait que devenir adulte n’est pas facile. Si l’adolescence se fait interminable, c’est moins parce que l’on voudrait rester jeune toute sa vie qu’en raison de la difficulté d’être à la hauteur de l’idéal adulte, devenu si exigeant qu’il implique beaucoup de travail !

 

Parleriez-vous d’une « crise » ?
E.D. : L’idéal de la maturité adulte n’a pas disparu, mais le doute s’installe quant à la capacité de le réaliser. L’entrée dans l’âge adulte est plus tardive, la vie adulte plus incertaine – en raison de l’instabilité conjugale et du chômage –, tandis que l’ambition de réalisation personnelle est plus forte que jamais. Il en résulte un cocktail détonnant, qui fait que l’inquiétude, sinon la crise, est permanente. Chacun, quel que soit son âge, peut éprouver le sentiment d’être éloigné de la maturité : « Je manque de culture, de caractère, j’ai encore tant de choses à réaliser, etc. » La crise de l’âge adulte ne tient donc pas à sa disparition, mais à la difficulté d’être adulte.

 

Etre marié, avoir un travail, être indépendant financièrement, cela ne définit-il pas l’âge adulte ?
P.-H.T. : La nouveauté, c’est que l’on peut entrer dans l’âge adulte sans devenir adulte. En 1898, le politique Léon Bourgeois disait : « Un adulte, c’est un père de famille, un soldat, un citoyen » – ce qui excluait d’ailleurs les femmes ! Ces rôles se sont effacés. La maturité se conçoit non plus comme un accomplissement mais comme un épanouissement permanent. C’est un horizon. Or, la nature même d’un horizon fait que l’on ne l’atteint jamais…

 

Vous citez l’exemple de Zinédine Zidane qui, à 35 ans, a atteint cet idéal de maturité et de vie qu’il s’était fixé adolescent…
P.-H.T. : Quand Zinédine Zidane a pris sa retraite, Michel Platini a dit qu’il allait s’apercevoir qu’arrêter de jouer, c’est commencer à devenir adulte. La formule est intéressante : les sportifs sont des adolescents attardés qui deviennent des retraités précoces. Ils font l’impasse sur l’âge adulte. C’est peut-être pour cela qu’on les admire. Freud disait que l’on devient adulte quand on sait aimer et travailler, et j’ajouterais : quand on sait faire les deux à la fois. C’est difficile, car l’adulte est, le plus souvent, « un être qui n’a pas le temps ». Notre époque ne renonce pas pour autant à l’idéal de la maturité. Simplement, le critère est devenu très intériorisé. Demandez autour de vous : « Quand êtes-vous devenu adulte ? » Chacun aura une petite histoire : premier enfant, premier salaire, premier acte volontaire qui donne l’impression de creuser son sillon… Il n’y a plus de rite fixe, mais une étape propre à chacun dans un destin individuel.

 

Pour vous, il y a donc l’enfance, l’adolescence et la « maturescence », phase de plus en plus longue où l’on va devenir adulte ?
E.D. : Nous empruntons cette formule de « maturescence » à la sociologue Claudine Attias-Donfut (auteure de Générations et Ages de la vie - Puf, “Que sais-je ?”, 1991), pour tracer le portrait de l’idéal adulte d’aujourd’hui. Trois traits le définissent. L’expérience, d’abord, qui ne consiste pas à savoir tout sur tout, mais à passer un cap, à partir duquel on devient capable de faire face à ce que l’on n’a jamais expérimenté. Ensuite, la responsabilité. Elle ne s’acquiert pas seulement quand on devient responsable « de ses actes », mais lorsque l’on devient, comme dit Emmanuel Levinas, responsable « pour les autres ». Cela vaut pour les enfants, les collègues, les élèves : être capable de donner sans retour. Aristote le disait déjà : « Je suis responsable de mes actes comme de mes enfants. » C’est donc une forme de parentalité, même si on n’a pas d’enfants… Enfin, l’authenticité, qui est comme la synthèse de ces dimensions qui font système : l’expérience – rapport au monde –, la responsabilité – rapport aux autres –, l’authenticité – rapport à soi. Au final, c’est une sorte de réconciliation suprême qui est visée. Une tâche bien exigeante, réservée jadis aux sages, et qui devient notre lot commun.

   

Vivre la vieillesse

 

Vous dites qu’il y a un moment où l’on a la sensation d’une sorte de stabilisation. C’est alors que l’on entre dans la vieillesse ?
P.-H.T. : L’entrée dans la vieillesse n’est pas la sortie de la maturité, mais son approfondissement et son élargissement. On dit souvent que vieillir n’a plus de sens dans notre monde de la performance. Ce n’est pas exact. Regardons quelques-unes des personnes les plus admirées des Français : Zinédine Zidane, David Douillet… des retraités ! Des gens qui vivent « le reste de leur vie », « hors compétition ». Ce statut-là est très important dans notre univers consumériste, il est la condition du lien et de la confiance. Selon nous, un des modèles efficaces de cet âge, c’est celui des sociétés traditionnelles. Chez elles, c’est en vieillissant que l’on devient un grand homme, dans la mesure où on se rapproche de la source du sens qui est le passé.

 

Le psychanalyste J.-B. Pontalis affirme que la santé psychique, c’est de pouvoir faire des allers-retours intérieurs vers l’enfant, l’ado, l’adulte que l’on a été…
E.D. : Cela rejoint la phrase de Victor Hugo : « L’un des privilèges de la vieillesse, c’est d’avoir, outre son âge, tous les âges. » L’âge de la retraite devient paradoxalement l’âge des possibles : on voyage, on retourne à l’université, on a la possibilité de vivre une deuxième vie. Mais elle a aussi un terme. Arrive alors la seconde vieillesse, celle qui fait que tout se ralentit et se restreint. L’individu court alors le risque de n’en être plus un, dénué d’autonomie et de perfectibilité. Raison de plus pour que l’entourage continue de le considérer comme tel. Nous avons tous l’espoir de mourir en pleine forme, mais nous avons aussi le devoir d’anticiper la dépendance, la nôtre comme celle de nos proches. La vieillesse n’est pas une maladie, et on aurait tort de penser qu’il suffirait de la soigner. Il faut l’accompagner, et c’est là une tâche ardue pour une société. La redéfinition d’une politique des âges de la vie est essentielle. La manière de vivre ces étapes a profondément changé : ce ne sont plus des rôles, mais bien souvent des crises existentielles qui demandent à être accompagnées d’une manière inédite.

 

La maturité vue par les penseurs

 

Jean-Jacques Rousseau

 

Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)

Il est considéré comme l’« inventeur de l’enfance », qu’il ne voit pas comme une préparation à la vie, mais comme un âge d’homme à part entière. L’enfant est « un être agissant et pensant », qui doit être mis à sa place et dont la faiblesse est légitime. Le philosophe distingue trois phases : une première purement sensitive, où l’enfant vit mais n’a pas conscience de vivre ; la deuxième débute avec l’apparition du langage, qui marque l’ouverture à l’altérité et donc à la conscience de soi ; la troisième, enfin, est celle de la sortie de cet âge de faiblesse, équivalent de la préadolescence.
Ouvrage de référence : Emile ou De l’éducation (1762, Larousse, “Petits Classiques”, 1999).

 

Jean-Paul Sartre

 

Jean-Paul Sartre (1905-1980)

Sartre valorise « l’âge des possibles » et fait apparaître la maturité adulte comme une petite mort. La jeunesse est le moment où l’on subvertit les conventions héritées de l’enfance. Sartre exhorte donc les jeunes à la révolte : « Ne rougissez pas de vouloir la lune, il nous la faut. » Plus subtilement, il met aussi en garde contre « la comédie de la jeunesse » : l’homme vraiment libre ne peut se satisfaire des habits taillés sur mesure pour chacun des âges de la vie.
Ouvrage de référence : L’Etre et le Néant (1943, Gallimard, “Tel”, 1976).

  

Hegel

 

Georg Wilhem Friedrich Hegel (1770-1831)

Pour lui, l’homme atteint le stade de la maturité lorsqu’il a renoncé à ses rêves et décidé d’accepter le réel. Assumer la réalité est un pas capital vers la sagesse et la condition nécessaire pour être heureux. Le passage à l’âge adulte est ainsi un seuil décisif, dans la mesure où il représente le moment où s’ébauche la réconciliation avec le monde. Cette dernière passe par un deuil douloureux de ce qu’il appelle la « vision morale du monde ».

Ouvrage de référence : Phénoménologie de l’esprit (1807, Gallimard, “Folio essais”, 2002).

  

Montaigne

 

Michel Eyquem de Montaigne (1533-1592)

Chez lui, la vieillesse est l’âge des loisirs, de la liberté, de la cessation de ce qu’il appelle l’« embesognement ». Le vieillard, pour qui l’avenir se rétrécit, connaît la valeur du temps présent et l’alternance des biens et des maux. Ainsi, « la vieillesse est l’âge où nous vivons l’intégralité de notre condition d’homme, et non seulement une partie tronquée de cette condition » : en somme, une période où on peut « jouir loyalement de son être ».

Ouvrage de référence : Les Essais (1595, Larousse, “Petits Classiques”, 2002).

 

De Violaine Gelly Marion Lafond et Pascale Senk

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24 mai 2013 5 24 /05 /mai /2013 09:50

Les démarches de prospective semblent se multiplier actuellement et partagent l'idée que l'avenir ne se prévoit pas mais se construit... Il était temps que cette idée de base et poutant fondamentale remonte à la surface !

 

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La variété et la fécondité de ces initiatives montrent qu'il n'existe pas « une seule et bonne manière de faire de la prospective » (Hugues de Jouvenel, prospectiviste). Depuis son émergence en France après la seconde guerre mondiale, la demande de prospective, bien que fluctuante, s'est toujours renouvelée. Revenons brièvement sur les fondements de la prospective, son histoire et ses raisons d'être.
 

  • La prospective selon le philosophe Gaston Berger

 

C'est le philosophe Gaston Berger qui va définir la prospective « à la française ». A la fin des années 1950, il décrit la prospective comme une attitude avant d'être une méthode ou une discipline. Il s'appuie pour cela sur cinq caractères fondamentaux : la prospective consiste à « voir loin » (se tourner vers l’avenir en regardant au loin et en intégrant les dynamiques du changement), à « voir large » (en associant des compétences et des responsabilités différentes), à « analyser en profondeur » (rechercher les facteurs déterminants, significatifs), à « prendre des risques » (il fait distinguer les personnes en charge de l’étude prospective de celles en charge de la mise en œuvre de la prospective) et à « penser à l’homme » (la prospective s’attache au fait humain).
 
Cette définition reste d'actualité, mais après la mort de Gaston Berger en 1960, la prospective s'est détournée un temps de ces principes pour aller sur le terrain des outils, des méthodes et des approches qualitatives. Elle a même connu une traversée du désert après le premier choc pétrolier. Depuis les années 1990, la prospective opère un retour aux sources et se tourne vers des approches plus qualitatives. Philippe Durance (Professeur au Conservatoire national des Arts et Métiers) énonce l'enjeu à faire passer les questions de finalités avant celle des méthodes : « Sa méthode (celle de Gaston Berger) combine à la fois une réflexion sur les finalités et la recherche de moyens adéquats pour les atteindre. Et il y a bien là un sens à respecter : il s’agit d’agir en partant des finalités, pas des seuls moyens disponibles, ce qui reviendrait à une forme de déterminisme.

 

La prospective est donc d’abord, fondamentalement, une attitude. Le problème est qu’aujourd’hui, elle est souvent réduite aux méthodes, que la pratique qui en est faite s’attache davantage aux moyens qu’aux finalités. Au point qu’elle est susceptible de répondre à n’importe quelle question, indépendamment des valeurs sous-jacentes. (...) Ne pas oublier les méthodes, loin de là, mais rappeler que c'est un accessoire, que cela vient en second. Avant tout il y a une posture, une tournure, un esprit, qu'il faut retrouver  ».

  

  • Un rapport aux temps : passé, présent et futur

   

Pour Gaston Berger, « notre civilisation s'arrache avec peine à la fascination du passé. De l'avenir, elle ne fait que rêver et, lorsqu'elle élabore des projets qui ne sont plus de simples rêves, elle les dessine sur une toile où c'est encore le passé qui se projette. Elle est rétrospective, avec entêtement. Il lui faut devenir « prospective »  » (« L'attitude prospective », 1959). Sans pour autant ignorer le passé, le philosophe en appelle aux capacités d'invention de l'humanité.

 

Il s'agit bien de réfléchir sur le passé pour éclairer les choix du présent et se préparer à l'action. « Se tourner vers l'avenir, au lieu de regarder le passé, n'est donc pas simplement changer de spectacle, c'est passer du « voir » au « faire ». Le passé appartient au domaine du sentiment. Il est fait de toutes les images dont nous regrettons la disparition et de toutes celles dont nous sommes heureux d'être délivrés. L'avenir est affaire de volonté. Prendre l'attitude prospective, c'est se préparer à faire » (Gaston Berger, « Méthodes et résultats », Prospective, cahier n°6, 1960). Mais pour Gaston Berger, la connaissance de l’histoire permet la théorisation et la modélisation sur lesquels s’appuient les scénarios de prospective est évidemment indispensable.

 

A l'évidence, le prospectiviste sait se faire un peu historien, par exemple quand il collecte des faits, analyse des tendances passées et actuelles pour comprendre le présent et imaginer des futurs vraisemblables. Au final, en s'efforçant d'envisager l'avenir, la prospective s'appuie bien sur les trois temps : passé, présent et futur.

 

  • Une demande de prospective fluctuante mais toujours renouvelée

 

Après la seconde guerre mondiale, en pleine reconstruction du pays, l'Etat est confronté à des choix concernant des domaines aussi variés que les transports, l'énergie, l'urbanisme, l'agriculture, l'industrie... Le besoin de lieux de réflexion se fait sentir. Dans ce contexte, « la prospective émane à la fois de l’Etat planificateur, et d’initiatives de précurseurs, dont les plus fameux sont Gaston Berger, Bertrand de Jouvenel et Jean Fourastié qui créent des organismes de prospective, adaptent des outils, institutionnalisent la prospective, la professionnalisent » (Cédric Polère, p22)

 

Créée en 1963, la DATAR (Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale) va contribuer à faire évoluer la vision et les méthodes de la prospective. On ne cherche pas à prédire le futur mais à partager des visions de l'avenir, des choix souhaitables et des orientations pour le présent. C'est aussi une prospective qui cherche à intégrer les questions sociales.

 
Entre 1975 et la fin des années 1980, la France est marquée par une perte de légitimité de la prospective. Plusieurs raisons peuvent être avancées : le recul de la planification étatique, la montée des incertitudes, la prégnance du court terme et de la gestion de l'urgence, le pessimisme ambiant à l'approche de l'an 2000... La prospective n'avait pas non plus anticipé des événements majeurs comme les chocs pétroliers ou l'effondrement du bloc de l'Est.

 

Toutefois, durant les mêmes années 1970 et 1980, la prospective va s'élargir aux préoccupations de nature socio-économique : les politiques économiques, les stratégies d'entreprise, les modes de vie, l'emploi, les technologies et la société, etc. Les entreprises publiques (EDF, SNCF, RATP, etc.) et privées (L'Oréal, Peugeot, Danone, etc.) deviennent à la fois productrices et consommatrices d'études prospectives. Nombreuses utilisent les scénarios pour examiner les conditions d'apparition et les conséquences d'hypothèses et de ruptures.


Dans les années 1980, se développe un courant de « prospective territoriale ». Ce mouvement propre à la France montre à la fois une appropriation de la prospective aux différentes échelles territoriales et la transformation de la prospective. Celle-ci est de plus en plus utilisée comme un outil de gouvernance locale, un moyen de comprendre le territoire, d'agir sur lui, etc. Ce renouveau s'incarne dans les Régions d'abord, puis dans les agglomérations. Cette multiplication des terrains de la prospective s'accompagne d'un intérêt renouvelé pour le champ sociétal.

 

  • L’art de décaler les représentations et les questionnements

 

L'anticipation est une composante forte de la prospective mais son histoire en révèle d'autres. La prospective consiste aussi à produire ou mobiliser des connaissances pour l'action. Mais cela n'est possible que parce qu'elle apporte une compréhension renouvelée des « objets » (un phénomène, une politique publique, un projet...) grâce à sa faculté de connecter ces objets aux évolutions du monde (évolutions des conceptions et des pratiques, évolutions sociétales, culturelles, techniques, réglementaires, politiques, économiques...) et donc de décaler les conceptions, représentations, questionnements liés à ces objets.


Ce « pas de côté », cette manière d'amener des solutions et des façons d'agir non pensées au départ, est certainement l'un des principaux apports de la prospective. « La prospective consiste d'abord à poser les bonnes questions, elle est à situer davantage du côté du questionnement que de l'apport de solutions. Elle vise ensuite à accompagner les processus d'apprentissage et de changement des acteurs en situation de responsabilité. (…) Elle permet de s'affranchir de la pensée binaire, de décaler les regards, d'ouvrir le champ des possibles, de trouver, face à la complexité, des voies de sorties... » précise Edith Heurgon.


Ainsi, prospective et projet politique présentent des traits de caractère communs : comprendre le monde et agir sur lui en toute connaissance de cause. En ce sens, la prospective participe au travail du politique.

 

http://www.grandlyon.com/

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24 mai 2013 5 24 /05 /mai /2013 09:46

Excellent débat sur l'avenir de l'esthétisme, au sein de la société consumériste.

 

France-Culture

-Cliquez sur le logo pour écouter le podcast-

 

Brice Couturier: Il y a des penseurs apocalyptiques. Ce sont ceux qui vous décrivent l’abîme dans lequel est en train de sombrer le monde, sous les coups de – cochez le coupable – 1) la dissociation du lien social sous l’effet de la montée des égoïsmes individuels et/ou de celle des « communautarismes qui préparent la libanisation de nos vieilles nations », 2) l’hédonisme individualiste, l’irresponsabilité et l’absence d’esprit de sérieux, issus de Mai 68, 3), l’extension de la sphère du marché à des biens collectifs et jusqu’à la sphère affective, 4) la démographie galopante des pays du Sud, l’étalement urbain, les déséquilibres écologiques, l’effet de serre, le réchauffement climatique, la chute de météorites, 5) la confusion des sexes qui mine le principe même de réalité et, partant, les fondements anthropologiques de toute société civilisée, etc., etc…

 

Je laisse aux auditeurs le soin de compléter cette liste, en fonction des devises du jour, rapidement remplacées.

 

Bref, il existe plusieurs familles de penseurs qui prospèrent sur la promesse de terrifiants désastres. Ils ont repris à leur compte la fonction du prophète qui, selon Max Weber, offre une « image du monde »,  dans lequel nos souffrances actuelles prennent sens. ; et sont présentées comme des épreuves nécessaires sur la voie d’un Salut – au prix d’une conversion idéologique.

 

Et puis, de l’autre côté, il y a les penseurs comme Gilles Lipovetsky qui provoquent leurs concitoyens par une forme d’optimisme un peu cynique, une adhésion enthousiaste à l’esprit du temps, une célébration amusée de ce qu’il peut comporter de pire.

 

Dès votre premier livre, j’avais perçu un son nouveau et je crois bien avoir recueilli votre première interview pour France Culture. L’ère du vide, nous disiez-vous, vaut mieux que les religions sécularisées. L’individu hyper-moderne est un sceptique désabusé, tant mieux, il sera moins prompt à se laisser endoctriner par les pseudo-messies qui promettaient à ses ancêtres le Paradis sur terre au prix de quelques millions de morts…

 

Et vous n’avez cessé de récidiver, Gilles Lipovetsky, vous réjouissant de l’évanouissement des morales héritées, célébrant le luxe, l’éphémère, la jouissance, la mode et surtout l’individu émancipé de toutes contraintes… Votre dernier livre est consacré à un éloge de l’esthétique du capitalisme actuel : non content d’avoir inventé le design, afin de rendre plus désirables les objets de qu’il propose à notre avidité, il aurait inventé des arts nouveaux, hybrides, mêlant le spectacle de masse et les marchés de niche, les prestiges de la marque et ceux de l’art, la grande surface et le musée, l’art et la mode. Surtout, au cours des trente dernières années, ce « capitalisme artiste » se serait répandu de manière planétaire, grâce aux multinationales de la culture et du divertissement et ses productions auraient proliféré, nous proposant une offre démultipliée, d’une richesse inégalée dans l’histoire humaine.

 

Il y a bien des penseurs qu’on pourrait vous opposer. A commencer par tous ceux qui, depuis l’Ecole de Francfort, estiment que notre modernité, autrefois émancipatrice, s’est fourvoyée dans une impasse, qu’elle s’est trahie en route ; qu’elle a dégénéré en une « post-modernité », un « capitalisme liquide » qui noie toute forme sur son passage.

 

Prenons deux essais dont les thèses contredisent radicalement les vôtres, par hasard, tous deux publiés par les éditions du Cerf, d’obédience chrétienne. Dans « Le capitalisme esthétique. Essai sur l’industrialisation du goût », Olivier Assouly tente de reconstituer l’histoire de « la mobilisation industrielle du goût des consommateurs » qu’est devenue le marketing contemporain. Et il relève que la sphère de l’intime a été progressivement forcée, que le goût a été métamorphosé par des vendeurs d’objets inutiles, mais constamment redisigné, afin de les rendre désirables.

 

Dans « L’ère du consommateur », Laurent Fourquet voit dans la figure du Consommateur le digne héritier du Travailleur d’Ernst Jünger – l’incarnation de l’esprit du temps. Le Consommateur « perçoit l’univers comme une immense galerie marchande » et l’autre, comme un objet susceptible ou non de lui procurer de la jouissance. C’est la négation du Citoyen, qui se percevait comme partie d’un tout et pensait à ses devoirs envers sa patrie avant d’exiger, de l’Etat, de nouveaux droits.  « Chaque chose susceptible de lui procurer une jouissance est monnayable… commercialisable ». Or, qui a constamment besoin de jouir se condamne à la déception ; aussi le consommateur est un frustré ; il lui faut des doses de plus en plus fortes de nouveautés, des jouissances de plus en plus violentes. C’est pourquoi la figure du drogué constitue une sorte d’aboutissement. Est-ce là le modèle que vous proposeriez à l’édification des jeunes générations ?

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23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 09:47
Loin de constituer un obstacle à l'autonomie, l'attachement de l'enfant à ses parents et à ses proches en est au contraire la condition. Cette base sécurisante joue un grand rôle dans le devenir de l'enfant qui apprend ainsi à partager ses émotions.
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Fondamentalement, nous sommes des êtres sociaux et se lier, s'attacher aux autres paraît faire partie de notre nature. Mais ces liens ne retiennent-ils pas l'individu, l'empêchant de s'ouvrir au monde et d'affirmer son individualité ? La théorie de l'attachement va illustrer, au travers d'une approche à la fois clinique et scientifique, cette subtilité de nos comportements qui va permettre à l'individu d'utiliser les autres pour prendre son propre envol, s'aider du connu pour s'ouvrir à l'inconnu, s'appuyer sur le passé pour embrasser l'avenir.

 

On peut situer en 1958 l'acte de naissance de la théorie de l'attachement. Cette année en effet paraissaient deux articles (1) qui ont fortement influencé la psychologie du développement et nos connaissances sur les relations dans la famille : « The Nature of Love » du psychologue américain Harry F. Harlow (relatant l'observation de singes en situation de privation sociale), et « The Nature of the Child's Tie to his Mother » du psychanalyste anglais John Bowlby (1907-1990).

 

On peut parler d'une convergence historique puisque ces deux articles sont l'oeuvre d'auteurs travaillant dans des domaines résolument différents, mais dont les conclusions se rejoignent : la proximité physique du parent correspond à un besoin inné, primaire du jeune et elle est essentielle à son développement mental et à l'éclosion de sa sociabilité. J. Bowlby va alors opérer la jonction entre ces deux disciplines, qui avaient tout pour s'ignorer - la psychanalyse et l'éthologie -, et celle-ci va se révéler d'une fécondité peu ordinaire.

 

Fasciné à la fois par Charles Darwin et par les travaux de l'éthologue et prix Nobel Konrad Lorenz, J. Bowlby (2) suggère que l'attachement aux parents sert deux fonctions adaptatives : protection et socialisation. Ainsi, s'il a pu faire l'expérience d'une certaine sécurité dans la relation avec ses parents (comme la certitude que la relation va persister au-delà de la séparation), l'enfant se sentira plus libre de partir découvrir le monde physique et social, explorer et établir de nouvelles relations. Mary Ainsworth (1913-1999), psychologue américaine et élève de J. Bowlby, a décrit le fonctionnement de cette « base de sécurité » fournie par les parents à l'aide d'une situation d'observation : la « situation étrange ».

 

Différents styles d'attachement

 

Ce dispositif se déroule en laboratoire et consiste en une série de séparations et de retrouvailles entre un enfant (âgé de 1 an environ) et l'un de ses parents. L'observateur peut ainsi se rendre compte de la façon dont les comportements d'attachement sont « activés », grâce à de brèves séparations du parent et par la présence d'une personne non familière dans la pièce d'observation. On peut s'attendre à ce que l'activation des comportements d'attachement amène l'enfant à chercher la proximité physique ou une autre forme de contact avec le parent puis, une fois réconforté par la présence de celui-ci, qu'il retourne explorer la pièce et les jouets qui y ont été disposés.

 

Ce style d'attachement « sécurisé » s'observe normalement dans environ deux tiers des cas. Toutefois, dès sa première étude, réalisée dans les années 60 à Baltimore, M. Ainsworth (3) a très finement décelé et décrit l'existence de styles d'attachement « anxieux », qui refléteraient la difficulté de l'enfant à utiliser le parent comme une « base sécurisante », soit que ce petit manifeste une sorte d'indépendance précoce, qui mettrait en réalité en évidence une difficulté à utiliser le parent comme source de réconfort (on parle d'un attachement « anxieux-évitant »), soit qu'il montre une forte ambivalence, par exemple en s'accrochant au parent pour s'en défaire immédiatement, dans un mouvement de colère (attachement « anxieux-résistant »).

 

Lorsque ce type d'observation est réalisé avec le père, on trouve les mêmes catégories de comportements, et dans des proportions proches de ce que l'on observe avec la mère. Toutefois, si l'on compare chez les mêmes enfants, leur type d'attachement au père et celui à la mère, on ne trouve pratiquement pas de correspondance entre ceux-ci. Mary Main, psychologue à Berkeley, a aussi relevé avec ses collègues (4) dans les années 80 que dans la situation étrange certains enfants montrent une brève désorientation, parfois évidente mais aussi parfois assez discrète : ils laissent nettement transparaître des indices de stress, voire des signes de peur de la figure d'attachement. M. Main et ses confrères ont alors proposé une quatrième catégorie d'attachement, désignée comme « désorganisée ou désorientée », qui souvent n'apparaît qu'avec un seul des deux parents, et qui concernerait environ 15 % des cas.

 

Ce type de comportement apparaîtrait lorsque l'enfant perçoit des signes de menace, d'insécurité ou de peur chez son parent ; ses stratégies visant à obtenir un réconfort auprès de celui-ci sont alors condamnées à l'échec.

 

Un grand nombre d'études réalisées par les élèves de M. Ainsworth montrent que la qualité des premiers attachements influence les relations que l'enfant va établir ultérieurement avec d'autres personnes, comme par exemple ses maîtres ou ses camarades d'école. Au cours de ses premières expériences sociales, l'enfant se construirait en effet une sorte de modèle de ce que l'on peut attendre des autres, modèle qui sera réutilisé lors des échanges avec de nouveaux partenaires.

 

Implications sur le devenir de l'enfant

 

La première étude sur cette question est celle dite du Minnesota, menée par Byron Egeland et Alan Sroufe (5) en 1974. Quarante enfants provenant d'une population défavorisée avaient été observés avec leur mère dans la situation étrange à l'âge de 12 mois ; ils avaient ensuite été suivis jusqu'à l'âge de 5 ans par une vingtaine d'observateurs dans une école maternelle mise sur pied pour la circonstance. Ceux des enfants qui avaient bénéficié avec leur mère d'un type d'attachement sécurisé apparaissaient comme les plus populaires dans le groupe scolaire ; ils se montraient empathiques, apaisants, sachant faire face aux difficultés et demander de l'aide lorsque c'était nécessaire ; leur estime de soi était bonne, et leurs maîtres d'école se montraient chaleureux à leur égard. Par contre, les enfants qui avaient avec leur mère un type d'attachement anxieux-évitant tendaient à se moquer de la détresse des autres ; ils semblaient mal tolérer l'expression de tels affects, et eux-mêmes évitaient d'exprimer des demandes de réconfort à l'égard des autres. Ils se montraient agressifs, recherchant l'attention mais n'obtenant que de l'hostilité. Leurs maîtres se montraient peu affectueux à leur égard. Ceux qui avaient un type d'attachement anxieux-ambivalent semblaient davantage préoccupés par eux-mêmes que par les autres, avec lesquels toutefois les frontières restaient floues ; ils pouvaient ainsi demander eux-mêmes un réconfort lorsque l'un de leurs camarades pleurait. Ils étaient souvent victimes des autres et leurs maîtres avaient avec eux un comportement infantilisant.

 

Ainsi l'enfant anxieux, qui aurait le plus besoin d'attention, se comporte d'une telle manière qu'il tend à être rejeté ou négligé par ce nouveau partenaire adulte, le maître d'école. En fait, l'enfant répète avec celui-ci le schéma de comportements sociaux expérimenté avec sa mère (c'est en général le seul qu'il connaisse). Les réponses des nouveaux partenaires viennent alors confirmer et renforcer les attentes de l'enfant.

 

Qui est responsable de la qualité de l'attachement ?

 

Les observations des chercheurs montrent que si certains parents ont des échanges avec leur bébé sur une vaste gamme d'affects lors des soins et des jeux, d'autres par contre tendent à négliger ou à repousser les demandes de l'enfant, ou encore à lui répondre de façon inadéquate ou imprévisible - en particulier lorsque celui-ci exprime des émotions telles que la peur, la détresse, ou encore la colère.

 

De nombreuses études « longitudinales », réalisées tout d'abord par M. Ainsworth puis par ses successeurs, ont montré que la sécurité de l'attachement envers un parent particulier (père ou mère) dépendait de la qualité des échanges avec ce parent durant les premiers mois de la vie. Le parent de l'enfant avec un attachement « sécurisé » répond généralement de façon adéquate aux demandes de réconfort, ce qui va permettre à l'enfant d'activer puis de désactiver ses comportements d'attachement.

 

Lorsque, pour quelque raison, le parent ne supporte pas les émotions négatives du bébé (peur, tristesse, colère...), et les ignore, les repousse, les transforme, l'accès de l'enfant à ses propres émotions, à son propre monde interne - invalidé par l'adulte - se trouve menacé. En d'autres termes, l'enfant risque de ne pas parvenir à identifier correctement ses propres émotions, à représenter mentalement ses expériences émotionnelles - comme du reste celles des autres -, à les reconnaître et de là à exprimer des demandes de réconfort lorsqu'il se sent triste, menacé ou troublé (comme par exemple lors de la situation étrange).

 

Michael Lamb (6), qui dirige un laboratoire à l'Institut national de la santé aux Etats-Unis, défend l'idée que l'homme est, biologiquement, aussi bien prédisposé que la femme pour réagir et répondre à un bébé. Il relève également que dans le courant du second semestre de vie, le bébé ne recherche pas davantage la proximité de sa mère que celle de son père, lorsqu'on observe les partenaires mère-bébé ou père-bébé séparément (cependant, si les parents sont tous deux présents, le bébé recherche généralement davantage la proximité de la mère). Nous avons vu qu'il y avait très peu de correspondance entre la qualité de l'attachement à la mère et au père. Il s'ensuit que, dans une famille donnée, il y a de fortes chances que l'attachement aux deux parents diffère du point de vue de sa qualité. Si, pour quelque raison, la relation avec l'un des parents est défaillante du point de vue de sa qualité, la présence d'une relation positive avec l'autre partenaire pourra donc jouer une fonction compensatoire.

 

Tout vient-il donc des parents ?

 

Cette théorie ne va-t-elle pas contribuer à culpabiliser les parents, désignés comme les uniques responsables du devenir de leur enfant ? Les féministes américaines ne se sont pas privées d'attaquer sur ce plan une théorie que l'on peut voir comme contribuant à « enchaîner » la mère (fréquemment figure principale d'attachement) à ses enfants.

 

Le bébé arrive-t-il au monde comme une « table rase », la réussite de son éducation devant être attribuée aux parents ou l'enfant arrive-t-il avec un caractère prédéterminé ? C'est le vieux débat de l'inné et de l'acquis, renouvelé dans une opposition entre « attachement » et « tempérament », deux théories mises en compétition peut-être davantage par le public que par les scientifiques. Les travaux sur le tempérament auront un écho important chez beaucoup de parents, qui vont enfin pouvoir se sentir soulagés, puisque tout n'arrive pas « à cause d'eux ». Les scientifiques pour leur part restent généralement nuancés. La plupart d'entre eux s'accordent aujourd'hui à penser que le bébé vient au monde avec des caractéristiques propres, qui se trouveront ensuite renforcées ou atténuées au cours des interactions avec l'entourage. Ainsi par exemple un enfant irritable pourra donner à sa mère un sentiment d'incompétence et stimuler chez elle des réactions de rejet, qui ne feront qu'empirer les difficultés.

 

Si tout ne vient pas des parents, ceux-ci apparaissent néanmoins comme des partenaires essentiels au cours des premières années. Qu'en est-il lorsque les deux parents doivent travailler à l'extérieur et que l'enfant est confié à la crèche ou à l'assistante maternelle ? La réalité de la majorité des enfants occidentaux est bien celle d'une socialisation partagée entre divers milieux et l'on s'éloigne considérablement de l'image d'une relation exclusive avec la mère, sous-tendue par la théorie de l'attachement.

 

Dans notre équipe de Lausanne (7), nous avons filmé tous les trois mois (entre les âges de 3 et de 24 mois) une cinquantaine d'enfants dans diverses situations où ils étaient en relation soit avec leur mère, à la maison, soit avec leur éducatrice privilégiée ou leur assistante maternelle, sur leur lieu d'accueil. Nous avons noté l'intensité avec laquelle l'enfant cherchait à établir un contact avec l'adulte, soit par la proximité physique (ramper, appeler, pleurer jusqu'à ce que le contact soit établi), soit par le sourire ou les vocalises. Nous avons été surpris de constater que les initiatives en direction de la mère et de la personne d'accueil sont pratiquement équivalentes. Ceci illustre l'importance du lieu d'accueil, qui constitue bien un lieu de socialisation de l'enfant, où celui-ci manifeste des comportements d'attachement. Nous avons également trouvé que l'attachement à l'accueillante ne s'oppose pas à l'attachement à la mère. Bien au contraire, les enfants ayant une bonne relation avec les personnes d'accueil sont ceux qui ont une relation positive avec leurs parents. Preuve qu'il n'y a pas de compétition relationnelle entre les parents et les éducatrices ou les assistantes maternelles.

 

Une série d'études conduites aux Etats-Unis, dans les faubourgs défavorisés de grandes villes, ont permis de constater que la crèche constituait un avantage pour des enfants souvent délaissés et peu stimulés par leurs familles. Ainsi la fréquentation d'un lieu d'accueil peut s'avérer positive lorsque les conditions familiales ne sont pas optimales. Malgré l'importance d'un attachement de qualité avec les parents, mise en évidence par de nombreuses études, l'enfant dans la société moderne n'est plus limité à un unique creuset d'expériences relationnelles ; ainsi, lorsque l'un des milieux est défaillant du point de vue relationnel, l'autre peut prendre le relais, pour autant qu'il soit d'une certaine qualité. Ce constat rassurant nous incite à être vigilants quant à la garantie d'un certain niveau de qualité des lieux d'accueil pour les jeunes enfants.

 

Et que se passe-t-il plus tard ?

 

Les expériences d'attachement ne s'arrêtent évidemment pas avec l'enfance. M. Main (8) a été l'une des premières à décrire les caractéristiques de l'attachement chez l'adulte. Elle ne s'est pas intéressée aux comportements d'attachement de ceux-ci, comme c'était le cas pour l'enfant, mais à leurs représentations d'attachement, en se concentrant sur les productions narratives autobiographiques des adultes, lors d'un entretien clinique (l'« entretien d'attachement adulte »). De nombreuses études réalisées à la suite de ses travaux laissent supposer que, durant l'enfance, l'expérience d'une solidité suffisante de la relation, même lorsque des affects négatifs sont exprimés, garantirait à l'enfant (et plus tard à l'adolescent puis à l'adulte) une certaine capacité à connaître et à évoquer ses états mentaux et les inscrire dans une histoire cohérente de sa propre vie.

 

Ainsi, chez l'adolescent ou l'adulte, l'accès au monde intérieur, le monde des émotions, constituerait - comme chez le bébé - un facteur de sécurité, de « résilience », dans la mesure où il ouvre la possibilité de recherche de réconfort. Lors d'une étude conduite par notre équipe à Lausanne, nous avons interrogé plus de deux cents jeunes, dont une partie était des toxico-dépendants. Ces derniers rapportaient souvent une histoire d'abus et de mauvais traitements fréquemment associée à une attitude d'« exclusion défensive » - pour reprendre une expression de J. Bowlby, qui évoque précisément la difficulté à reconnaître ses propres émotions.

Cette attitude se trouvait à son tour liée à une revendication d'indépendance, une « autonomie compulsive » qui n'est pas sans rappeler le jeune enfant avec un attachement anxieux-évitant, manifestant une indépendance forcée.

 

Nous avons trouvé que cette exclusion défensive des émotions, à la suite des mauvais traitements dans l'enfance, constitue un facteur de risque de toxicomanie. Réciproquement, lorsqu'un certain accès aux émotions a pu être préservé en dépit de l'expérience de violence durant l'enfance, le risque de développer des comportements toxico-dépendants semblait réduit.

 

La caractéristique d'une relation positive est donc le partage des émotions grâce auquel l'enfant - ou l'adulte - acquerra cette certitude qu'il a bien un monde intérieur, que ce qu'il ressent est « partageable » avec les autres individus, donc qu'il a une subjectivité, et les autres également. L'accès au monde des émotions permettra à l'individu d'insérer émotions et affects dans un flux de pensée, dans une narration autobiographique, qui pourra donner sens aux événements, aux séparations, aux traumatismes, et qui peut-être l'aidera à se protéger contre les effets dévastateurs de ceux-ci. L'individu, explorateur de son propre monde interne, va pouvoir peu à peu auto-organiser sa pensée, gagner en autonomie émotionnelle.

A l'image de l'astronaute qui explore les régions les plus inhospitalières de l'univers mais dont la survie dépend du maintien d'un lien avec sa base, la théorie de l'attachement met ainsi en évidence qu'être autonome, être soi, ne signifie pas être sans liens.

 

BLAISE PIERRE HUMBERT pour www.scienceshumaines.com
       

NOTES

1.

H.F. Harlow, « The nature of love », American Psychologist, vol. XIII, 1958 ; J. Bowlby, « The nature of the child's tie to his mother », International Journal of Psychoanalysis, vol. XXXIX, 1958.


2.

J. Bowlby, Attachement et perte, rééd. Puf, 3 vol., 2002.


3.

M.D. Ainsworth et al., Patterns of Attachment: A psychological study of the strange situation, Hillsdale/Lawrence Erlbaum, 1978.


4.

M. Main et J. Solomon, « Discovery of an insecure disorganized/disoriented attachment pattern: Procedures, findings and implications for the classification of behavior », in T.B. Brazelton et M.W. Yogman (dir.), Affective Development in Infancy, Norwood/Ablex, 1986.


5.

L.A. Sroufe, « The coherence of individual development. Early care, attachment, and subsequent developmental issues », American Psychologist, vol. XXXIV, n° 10, octobre 1979.


6.

M.E. Lamb, « The development of mother-infant and father-infant attachments in the second year of life », Developmental Psychology, vol. XIII, 1977.


7.

B. Pierrehumbert, Le Premier Lien. Théorie de l'attachement, Odile Jacob, 2003.


8.

M. Main, N. Kaplan et J. Cassidy, « Security in infancy, childhood and adulthood: A move to the level of representation », in I. Bretherton et E. Waters (dir.), « Growing points of attachment. Theory and research », Monographs of the Society for Research in Child Development, vol. L, n° 1-2, 1985.

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