10 novembre 2013 7 10 /11 /novembre /2013 13:49

Emilie Piouffre, via l'association "L'appel des appels", lance un appel aux jeunes dans une société sans avenir... pour un monde plus humain.  Puisse cet appel s'étendre à tous les acteurs sociaux des régions de France.

 

 

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Comment fait-on pour commencer dans la vie ?

 

Cette interrogation est commune à de nombreux jeunes. Nous rencontrons de nombreuses difficultés pour entrer dans cette société. Nous affrontons un marché du travail, une société qui s'est tellement dégradée ces trente dernières années que nous, jeunes générations nées durant cette période sommes plutôt pessimistes et manquons d'espoir. En effet, la société est de plus en plus dure, impitoyable, cynique, compétitive et moins portée par le collectif, la fraternité et l'engagement politique. D'ailleurs, nous sommes accablés par le manque d’ambition de nos politiques, par cette vision à court terme. Nos gouvernants proposent des recettes, des bricolages, plutôt qu’une vision du monde à long terme. Subséquemment quelle vision du monde, quelle vision économique ont-ils ? Toutes les institutions sont en crise, toutes : justice, famille, partie politique. De plus, 23% d’entre nous, jeunes français, vivent en dessous du seuil de pauvreté. Nous sommes face à une culture de l’inespoir, de la désespérance, de spectateurs et de pessimistes. Bien que l'espérance de nos jeunes années laisse place au désespoir, que le sentiment ressenti soit emprunt d'injustice, d'impuissance ; il ne nous faut pas céder aux sirènes du pessimisme et du cynisme.

 

Nous sommes désillusionnés

 

Très bien ! Il faut sortir de l’illusoire pour entrer dans l’action car aucun engagement sérieux pour changer les choses, pour faire reculer l’injustice, pour améliorer la société ne peut se construire sans désillusion préalable, il faut savoir de quoi les hommes sont capables, ce que la richesse et le pouvoir peuvent produire d’indifférence et d’égoïsme, ce que le néolibéralisme signifie en terme d’exclusion pour pouvoir planifier une action utile en tenant compte des réalités.

 

Le monde qu’on nous lègue ne nous convient pas

 

C’est à nous d’expliquer ce que l’on attend. C’est à nous jeune génération de réaliser collectivement dans quel monde nous souhaitons vivre dans dix ans ou quinze ans et qu’on invite les politiques à s’en inspirer, à donner réalité à cette vision. Nous ne voulons plus rentrer dans le moule actuel qui se fissure de toute part : moralement, socialement, économiquement, écologiquement. Il faut donc nous engager : temps, idées, militantisme, subversion et toutes ces formes qui restent encore à inventer, à créer, à construire. Pour animer, changer notre société, il n’y a pas besoin de milliards, il y a juste besoin de nous. Il nous reste à chacun un pouvoir d’appréciation beaucoup plus large que celui qu’on pense. Il ne faut pas penser qu’on a délégué notre pouvoir complet à autrui. Le but de la société aujourd’hui est de nous faire croire que nos marges de manoeuvre sont étroites et que nous avons confié nos pouvoirs à plus fort que nous alors que ce qui est le plus fort c’est ce que l’on a à l’intérieur de nous !

 

L’appel des appels qui œuvre pour inventer le monde de demain

 

L’appel des appels est le lieu idéal pour retrouver l'espoir, la meilleure façon de dire non, de ne pas se résigner, de penser la société, le monde, l'avenir de façon positive. Pour que la démocratie existe, il faut que chaque électeur ait le sentiment qu’il contribue à construire l’avenir en tant que citoyen. Il nous faut penser l’avenir de façon positive, espérer de manière déraisonnable. Notre société civile se doit d’être dynamique, inventive, créatrice. Il est urgent et nécessaire de penser le monde différemment, de créer le monde de demain. Nous sommes capables de prendre le temps et de desserrer les trames du temps et de l'immédiateté. On ne doit jamais renoncer à l’effort de la pensée et de la réflexion. Nous devons cesser d’avoir honte et sans attendre nous devons livrer bataille. Alors rejoignez-nous et construisons ensemble le monde de demain.

 

Par Emilie Piouffre - Doctorante en psychopathologie. Sous la direction de Roland Gori - Psychanalyste et co-fondateur de L'appel des appels - http://www.appeldesappels.org/

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Published by Trommenschlager Psy-Luxeuil.fr - dans Dossier Solidarité-précarité
6 novembre 2013 3 06 /11 /novembre /2013 12:04

Perte du sens des réalités, intolérance à la contradiction, actions à l'emporte-pièce, obsession de sa propre image et abus de pouvoir : tels sont quelques-uns des symptômes d'une maladie mentale récemment répertoriée qui se développerait durant l'exercice du pouvoir.... "C'est le syndrome d'hubris".

 

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Dans ses Discours sur la condition des grands, Pascal jugeait utile d’éduquer les futurs puissants en leur rappelant que leur détention du pouvoir tenait avant tout du hasard : « Surtout ne vous méconnaissez pas vous-même en croyant que votre être a quelque chose de plus élevé que celui des autres […] Car tous les emportements, toute la violence, et toute la vanité des Grands vient de ce qu’ils ne connaissent point ce qu’ils sont. » Le pouvoir exerce une fascination indéniable, autant sur ceux qui le subissent que sur ceux qui l’exercent. Assurément, l’exercice du pouvoir n’est pas une activité comme une autre et n’échoit pas au premier venu, mais les « Grands » se souviennent-ils suffisamment de leur condition de simple mortel ? Un livre et un article récents plaident pour l’instauration d’une nouvelle entité médicale qui concernerait les personnalités politiques dirigeantes : elles seraient « intoxiquées » par un étrange agent pathogène – le pouvoir – les conduisant à manifester un narcissisme pathologique.

 

Dans son livre In Sickness and in Power (Dans la maladie et le pouvoir) paru en 2008, David Owen examine le rôle de la maladie dans les prises de décision des chefs d’État durant les 100 dernières années. L’exercice n’est pas nouveau. On se souvient du livre de Pierre Accoce et Pierre Rentchnick, Ces Malades qui nous gouvernent, paru en 1978, qui avait relancé le débat classique sur le secret médical chez les hommes de pouvoir, et ce bien avant la révélation du cancer de François Mitterrand. Selon D. Owen, les chefs d’État tiennent entre leurs mains le destin des peuples et, de ce fait, leurs décisions doivent se fonder sur un sens du jugement solide et réaliste. Mais il va plus loin, et propose tout à fait sérieusement au lecteur et à la communauté scientifique de considérer l’idée d’une nouvelle entité clinique dont seraient victimes certains dirigeants précisément du fait qu’ils détiennent le pouvoir. L’idée provocante est également développée dans un article qu’il a cosigné avec Jonathan Davidson, psychiatre au Centre médical de l’Université Duke, à Durham aux États-Unis, récemment publié dans la revue de neurologie Brain. Cette maladie est nommée en anglais hubris syndrome.

 

Hubris, ou le syndrome de la démesure

 

Le concept d’hubris est tiré non seulement de la psychanalyse, mais également de la philosophie grecque – on le retrouve chez Platon et Aristote – On retrouve aussi ce concept au théâtre, où il permet de raconter de grandes épopées, où le succès monte à la tête du héros, qui prétend se hisser au rang des dieux ; il est alors impitoyablement remis à sa place par Némésis, la déesse de la vengeance. L’hybris grec renvoie à la démesure et à ses conséquences funestes. Malheureusement, il n’existe pas en français d’équivalent satisfaisant au mot anglais hubris. Une approximation serait « orgueil démesuré ». Mais le champ sémantique du terme anglais est beaucoup plus large : il associe narcissisme, arrogance, prétention, égotisme, voire manipulation, mensonge et mépris. Le terme renvoie également à un sentiment d’invulnérabilité, d’invincibilité et de toute-puissance, en y associant un certain pathétique. Comme le narcissisme, l’hubris désigne aussi un manque d’intérêt pour tout ce qui ne concerne pas le sujet personnellement, une absence générale de curiosité. La caractéristique principale de l’hubris est qu’il est visible de tous, sauf du principal intéressé et de ses fidèles. Adapté à la politique, on voit immédiatement se profiler quelques candidats au syndrome d’hubris, mais D. Owen se focalise surtout sur l’analyse des chefs d’État britanniques et américains.

 

D. Owen est les 14 symptômes de ce qu’il nomme "syndrome d’hubris"

 

Pour être atteint du syndrome, il faut présenter au minimum trois symptômes:


1 – Inclination narcissique à voir le monde comme une arène où exercer son pouvoir et rechercher la gloire.

• 2 – Prédisposition à engager des actions susceptibles de présenter l’individu sous un jour favorable, c’est-à-dire pour embellir son image.

• 3  -Attrait démesuré pour l’image et l’apparence.

• 4 – Façon messianique d’évoquer les affaires courantes et tendance à l’exaltation.

• 5 – Identification avec la nation ou l’organisation, au point que l’individu pense que son point de vue et ses intérêts sont identiques à ceux de la nation ou de l’organisation.

• 6 – Tendance à parler de soi à la troisième personne ou à utiliser le « nous» royal.

• 7 – Confiance excessive en son propre jugement et mépris pour les critiques et les conseils d’autrui.

• 8 – Impression d’omnipotence sur ce que l’individu est personnellement capable d’accomplir.

• 9 – Croyance qu’au lieu d’être responsable devant ses collègues ou l’opinion publique, le seul tribunal auquel il devra répondre sera celui de l’histoire.

• 10 – Croyance inébranlable que le jugement de ce tribunal lui sera favorable.

• 11 – Perte de contact avec la réalité, souvent associée à un isolement progressif.

• 12 – Agitation, imprudence et impulsivité.

• 13  - Tendance à accorder de l’importance à leur« vision », à leur choix, ce qui leur évite de prendre en considération les aspects pratiques ou d’évaluer les coûts et les conséquences.

• 14 – Incompétence « hubristique », lorsque les choses tournent mal parce qu’une confiance en soi excessive a conduit le leader à négliger les rouages habituels de la politique et du droit.

 
Par Sebastian Dieguez est neuropsychologue au Laboratoire de neurosciences cognitives du Brain Mind Institute de l’École polytechnique fédérale de Lausanne, en Suisse.

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2 novembre 2013 6 02 /11 /novembre /2013 13:53

Le pharmakos (en grec ancien : φαρμακός, celui qu'on immole en expiation des fautes d'un autre) désigne la victime expiatoire dans un rite de purification largement utilisé dans les sociétés primitives et dans la Grèce antique. Le mot a fini par prendre en grec, à l'époque classique, la signification de malfaiteur. Afin de combattre une calamité ou de chasser une force mauvaise potentiellement menaçante, une personne, parfois revêtue de vêtements sacrés, ou un animal était choisi et traîné hors de la cité, où il était parfois mis à mort. Cette victime sacrificielle, innocente en elle-même, était censée, comme le bouc émissaire hébreu, se charger de tous les maux de la cité. Son expulsion devait permettre de purger la cité du mal qui la touchait, d'où l'ambiguïté du terme grec qui, au neutre (φάρμακον, pharmakon), pouvait signifier aussi bien « remède », « drogue », « philtre », que « poison » ou « venin ».

  

 

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2 novembre 2013 6 02 /11 /novembre /2013 12:50

Être partout, tout le temps, et ne rien manquer. Voilà ce dont rêvent les gens atteint du syndrome Fomo - «fear of missing out» -, qui a fait son apparition dans Urban dictionnary en 2011.

 

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Selon ce dictionnaire alimenté par des internautes du monde entier, les personnes souffrant du fomo craignent de passer à côté de quelque chose d'important s'ils manquent un événement ou une fête. «C'est aussi la peur de rater quelque chose de mieux que ce que nous sommes en train de faire», renchérit World of psychology.

 

«Le phénomène existait avant», croit Patrick Dion, auteur et rédacteur en chef de l'émission Cliquez, diffusée à TV5. «On a simplement trouvé une expression pour le nommer. Le syndrome a été exacerbé avec Internet, qui donne l'impression que tout est accessible.» Pourquoi ne pas aller rejoindre ses copains dont la photo vient d'apparaître sur son journal (timeline) Facebook, alors que la fête à laquelle ils prennent part n'est pas encore terminée?...

 

Le psychothérapeute Jean-Charles Nayebi, qui traduit fomo par «anxiété des ratages», a défini ainsi le phénomène dans Le Figaro - Madame: «C'est une envie irrépressible de se connecter à des réseaux pour savoir ce qui s'y passe, pour ne pas rater un événement ou laisser échapper une information intéressante.» La crainte d'être "has-been" semble dépasser toute mesure, poussant les victimes à la négligence de soi.

 

C'est précisément sa passion pour l'information qui a entraîné Guylaine L'Heureux dans un tourbillon duquel elle a eu du mal à sortir. «Je rêvais de bâtir mon prochain boulot», raconte la quarantenaire qui a travaillé pendant trois ans comme recherchiste pour la SRC, puis pour le site Open File. «Alors j'ai commencé à tenter de tout consommer ce qui avait un lien avec la techno, la radio, la musique et l'impact des outils numériques, tout en tissant des liens et en alimentant mes réseaux. J'ai fini par m'épuiser. Je pense avoir atteint un équilibre maintenant, mais je dois rester vigilante pour ne pas rechuter.»

Le dérapage s'est produit au moment de l'achat d'un téléphone intelligent. «Je dors mal et le cellulaire est un bon ami pour les insomniaques. Il est si facile de l'allumer en se disant : «tant qu'à rester éveillée, aussi bien... (ajouter ici n'importe quelle raison plus ou moins bidon)».»

 

Quand elle a pris conscience de l'ampleur du problème, le sevrage s'est imposé. «Je consulte encore mon Nexus en cas d'insomnie, mais c'est moins compulsif. J'ai surtout compris que je ne pouvais plus jouer le rôle de "pusher de liens" et espérer être au top en tout temps car le coût - épuisement physique et mental - est trop élevé.»

 

Jusqu'où peut-on aller pour rester connecté ?

 
Un sondage de relaxnews montre que les Américains préfèreraient passer une nuit en prison ou courir un marathon plutôt que devoir abandonner les réseaux sociaux, par peur de rater un événement. Cette étude sponsorisée par MyLife, qui propose un interface permettant de gérer plusieurs réseaux sociaux et boîtes mails en même temps, a montré que plus de la moitié des utilisateurs de réseaux sociaux interrogés (62%) restaient connectés par peur de manquer une information ou une mise à jour de statut.


Ce sondage, mené auprès de 2.000 Américains, montre que les internautes entre 18 et 34 ans se connectent aux réseaux sociaux au saut du lit, pour voir ce qu'ils ont manqué pendant la nuit. Près de 40% des sondés (54% des 18-34 ans) reconnaissent préférer se passer d'air conditionné ou même d'être coincé pendant quatre heures dans un bouchon plutôt que de sacrifier leur compte Twitter. Voici un échantillon d'autre sacrifices consentis par les internautes plutôt que de devoir abandonner les réseaux sociaux:

 

• Lire Guerre et Paix de Tolstoï
• Remplir son avis d'imposition
• Dormir une heure de moins par nuit pendant un an
• Courir un marathon
• Passer une nuit en prison
• Ne plus avoir de chauffage

 

"Les consommateurs sont bombardés d'un si grand nombre d'information en ligne, allant de mises à jour de statuts, de photos, de tweets et de check-ins, que notre peur de rater quelque chose a changé notre vie sur internet", a expliqué Jeff Tinsley, PDG de MyLife. "Le fait que de nombreuses personnes préfèreraient courir un marathon ou passer une nuit en prison plutôt que d'abandonner leur compte Facebook ou Twitter en est la preuve".

 

Marie-Julie Gagnon (p1) - http://quebec.huffingtonpost.ca/

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31 octobre 2013 4 31 /10 /octobre /2013 11:05

John Bowlby (1907-1990) est un psychiatre et psychanalyste anglais, célèbre pour ses travaux sur l'attachement, la relation mère-enfant. Pour lui, les besoins fondamentaux du nouveau-né se situent au niveau des contacts physiques. Le bébé a un besoin inné du sein, du contact somatique et psychique avec l'être humain.

 

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La famille Bowlby appartenait à la classe aisée à Londres. Quatrième de six enfants, John a été élevé par une bonne d'enfants à la mode britannique de sa classe sociale. Il voyait sa mère seulement une heure chaque jour après le « teatime » (collation de 16 heures), sauf pendant l'été où elle était plus disponible. Comme beaucoup d'autres mères, elle considérait que l’attention et l'affection parentales étaient néfastes pour les enfants. Bowlby a eu la chance d’avoir la même bonne d'enfants dans toute son enfance et il avait presque quatre ans quand elle quitta la famille. Plus tard, il devait décrire cette séparation comme aussi tragique que la perte d'une mère. À l'âge de sept ans, Il fut envoyé dans un internat. Il a considéré cette période comme une terrible épreuve.

Ces expériences dans l’enfance l’ont conduit à avoir une sensibilité particulière pour la douleur des enfants durant toute sa vie.

 

Il intègre la Tavistock Clinic en 1946 et, grâce à son expérience pendant la guerre, l’organisation mondiale de la santé le nomme responsable d’une étude sur les besoins des enfants orphelins ; de cette étude va naître un rapport qui va provoquer l’intérêt et la critique des psychiatres et des psychanalystes (1949).

 

À partir des travaux des éthologues Konrad Lorenz et du couple Harlow, Bowlby va dégager cinq compétences qu'il considère comme innées et qui permettent à l'enfant de s'attacher à sa mère :

  • la capacité de succion (téter)
  • la capacité à s'accrocher
  • la capacité à pleurer
  • la capacité à sourire
  • la capacité à suivre du regard.

 

La théorie de John Bowlby 

 

À la fin des années 1940, les nurseries londoniennes accueillent de nombreux bébés séparés de leurs parents en raison du conflit mondial. L’intérêt porté au développement émotionnel de l’enfant se développe. À la Tavistock Clinic de Londres, le pédiatre et psychanalyste John Bowlby (1907-1990) dirige un séminaire sur « l’observation du développement émotionnel du nourrisson ».

J. Bowlby élabore alors sa théorie. Pour lui, « l’attachement » fait partie des besoins primaires : de même qu’il doit s’alimenter pour grandir, le bébé doit aussi, pour se développer et explorer le monde, pouvoir trouver sécurité et réconfort par un lien privilégié avec l’adulte.

J. Bowlby s’appuie aussi sur ses observations de jeunes enfants et de familles, tout en utilisant les apports de l’éthologie et de la psychologie cognitive. Il avance que les bébés développent des stratégies adaptatives différentes selon la manière dont on en prend soin. Un attachement sécure (le mot vient de l’anglais) engendre une meilleure régulation émotionnelle, et minimise par la suite les troubles de comportement chez l’enfant et l’adolescent.

La théorie de l’attachement est devenue centrale dans le développement de la pédopsychiatrie et a connu de nombreux prolongements. Pourtant, elle a rencontré bien des critiques. Dans les années 1970 notamment, on lui a reproché de donner un rôle central à la mère, et de cantonner ainsi la femme dans un schéma très conformiste. En fait, J. Bowlby ne pointait pas le rôle spécifique de la mère, mais dans la société de l’après-guerre, c’était elle qui s’occupait principalement de l’enfant. Les travaux ultérieurs ont montré que le père ou toute autre personne pouvait prendre soin du bébé et le sécuriser.

 

http://fr.wikipedia.org/

Martine Fournier - www.scienceshumaines.com

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28 octobre 2013 1 28 /10 /octobre /2013 10:18

"Je ne sais plus, je n’assume plus, je craque." On accuse les parents de démission, c’est de désarroi qu’il s’agit. Par Danièle Luc.

 

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De l'autoritarisme au laxisme

 

Je suis ici chez moi ! " Quand Mélanie, 15 ans, occupe le salon avec ses amis, sa mère est sommée d’aller jouer ailleurs. Pourtant, il fut un temps où, dans ce même lieu, un petit garçon silencieux, devenu le grand-père de l’adolescente, se tenait au garde-à-vous, avant que sa fille n’y apprenne à danser le rock, et peut-être même à fumer un joint avec ses parents-copains.

Ainsi, sur trois générations, l’éducation des enfants a bien changé. D’un régime autoritaire, où les injonctions étaient claires – " tais-toi ! ", " obéis ! " – et les sanctions fréquentes – taloches, martinet ou bonnet d’âne –, nous sommes passés au règne de " l’enfant roi ", reconnu, parfois jusqu’au laxisme, comme un individu et un consommateur à part entière. Un processus accéléré par les mutations, incertitudes, inégalités de la société actuelle, dans laquelle l’autorité des parents s’est fortement diluée. Et si les jeunes parents d’aujourd’hui, " Dolto-informés ", s’appliquent à la réintroduire, tentant de jongler entre fermeté et dialogue, l’exercice reste complexe et les résultats inquiétants.

En quatre ans, le nombre de délits commis par des mineurs a augmenté de 41%, et doublé en vingt-cinq ans. Un phénomène qui ne concerne plus seulement les banlieues défavorisées : en mai dernier, un adolescent de Neuilly a tué un jeune garçon " dont la tête ne lui revenait pas ".

Que réserve l’avenir à ces 12 % d’adolescents de 10 à 20 ans qui zappent leurs cours au lycée régulièrement, ou à ces 15 % âgés de 11 ans qui boivent de l’alcool une fois par semaine ?
Gauche et droite confondus, les pouvoirs s’inquiètent. Démission des parents, accusent en chœur sondages, éducateurs, magistrats et politiques. " Elle m’insulte, il me frappe ; elle refuse d’aller en classe, il ne fait pas ses devoirs… Je ne sais plus, je n’assume plus, je craque ", répondent les pères et les mères.

 

Des parents anxieux de bien faire

 

" Les parents ne sont pas démissionnaires, ils sont épuisés, analyse la responsable de l’unité parisienne. Ils se sentent extrêmement culpabilisés, car ils agissent et réagissent en fonction d’une image : celle de l’enfant idéal, du parent idéal, de la famille idéale. Or un enfant, c’est toujours un imprévu. Quand il naît, qui peut savoir ce que sera son parcours ? "

Des parents anxieux, car désireux de bien faire, d’offrir à leurs enfants le maximum d’affection, d’épanouissement, de perspectives d’avenir, au sein d’une famille harmonieuse… et qui se retrouvent face à des " sauvageons " rebelles et ingérables. Alors, fatigués, ils " achètent " la paix, évitant les conflits par la séduction, la négociation, la capitulation. " Ça m’est égal, fais ce que tu veux. "

Soumis à l’escalade des besoins de ces " chers petits ", société de consommation oblige – " Encore une paire de baskets ! " –, les parents en oublient ou abandonnent leurs droits. Celui, par exemple, de se faire respecter, ou de freiner les exigences de leurs enfants. Une attitude qui leur coûte cher, expliquent les spécialistes, car l’enfant n’en augmente que davantage sa pression.

 

L’interdit a mauvaise presse

 

"A 5 ans, il pleure toutes les nuits et exige de dormir dans notre lit. Que faire?" Dans les groupes de parole organisés par l’Ecole des parents, les parents se plaignent d’avoir tout entendu sur ce sujet récurrent : " Il faut le garder avec vous, le recoucher, voir un psy, réguler son sommeil avec un sédatif, dialoguer… " Non seulement l’interdit a mauvaise presse – " ne pas le heurter, respecter sa personnalité dès la gestation sous peine de le traumatiser ", mais il se complique de conseils contradictoires. " L’incroyable multiplication des savoirs sur l’enfant affole les parents, constate la responsable de l’Ecole. Du coup, l’autorité devient de moins en moins naturelle, la punition honteuse, l’interdit frustrant. Si la psychanalyse a contribué à rendre l’éducation moins répressive, les parents n’ont souvent retenu que le côté permissif du discours. D’où un comportement qui vire souvent à la démission et laisse l’enfant à sa solitude. Trop d’enfants s’auto-éduquent. "

Même son de cloche de la part des thérapeutes familiaux : " Permissivité ! Cette manne est tombée sur un terrain meuble, déjà labouré par la culpabilité que ressent un nombre croissant de couples vivant le tohu-bohu de la séparation, de la monoparentalité, de la recomposition familiale. " La faute de la psychanalyse, ou de l’immaturité des parents exprimée par leur peur de dire non, de s’affirmer trop fortement et de ne pas être aimés de leur progéniture ? " Les parents attendent souvent de leurs enfants que ce soient eux qui les sécurisent ", déplore-t-on à l’Ecole des parents.

Une inversion des rôles que ce grand-père pédiatre attribue à la réduction de la cellule familiale : " De mon temps, il y avait quatre à six enfants dans les familles. Moi, j’étais le dernier de cinq. Il n’était pas question de s’opposer à l’autorité suprême de mon père, de ma mère ou de mes frères et sœurs qui s’exerçait sur moi, sous peine de me retrouver tout seul. Aujourd’hui, avec un ou deux enfants par famille, les parents hésitent à se les mettre à dos. Ce sont eux qui ont peur d’être rejetés. "

 

L’omniprésence des mères

 

" A 17 ans, Laure fait un régime draconien et elle est devenue complètement parano. Quand je lui propose de déjeuner, elle m’accuse de vouloir la rendre obèse, et quand je lui dis que j’ai vu un joli jean, elle m’accuse de vouloir l’habiller à ma façon. Invivable ! "

Paroles d’une mère qui reconnaît volontiers ses " torts " devant l’animatrice de l’Ecole : " Quand on est seule, on “surnourrit” son enfant. En divorçant, je me disais : “Elle ne sait pas encore marcher, et il n’y a plus que moi pour la pousser dans la vie.” Elle l’a senti et en a profité. " Coiffées d’une double culpabilité – celle de travailler et de ne pas offrir un père à leur enfant –, ces femmes n’ont plus le courage d’exercer leur autorité et consultent davantage que les couples. "Trouvez-moi un internat, un éducateur, je suis prête à payer pour ça !" s’écrient-elles. Une situation qui peut réellement dégénérer quand le couple mère-enfant est trop " collé" : "Plus la mère est sur le dos de l’enfant, plus elle investit sur lui, et plus il y a de problèmes, car l’enfant met alors en place des mécanismes d’opposition très forts : refus de manger, de dormir, refus des horaires, de l’école…, note l’animatrice. Une façon de tenir à distance ce parent trop envahissant. Et c’est aussi dans ce contexte que les pré-adolescents se “mettent” en échec scolaire et décrochent, alors que tout allait bien."

 

Le déclin des pères

 

" Je manque d’autorité, je ne sais pas m’y prendre ", confie ce père d’un petit dur de 6 ans qui terrorise école et famille. Si Alain Bruel, magistrat, auteur du rapport sur l’autorité parentale remis au gouvernement, parle joliment de " l’évanouissement des pères ", et Evelyne Sullerot, sociologue, de leur " crépuscule ", le psychanalyste Patrick Delaroche est plus pragmatique : " Hasardez-vous à demander à un enfant qui commande à la maison. Il ou elle vous répondra invariablement “les parents”, sans distinguer le père de la mère. Cette non-distinction va de pair avec le déclin de l’image paternelle en Occident. Le plus souvent, le père fonctionne aujourd’hui comme une deuxième mère. " Martine Aubry, de son côté, proclame avec force que " l’homme doit reprendre sa place dans la famille… Trop d’enfants n’ont pas de repère masculin positif, trop de pères délèguent et laissent faire les mères ". Mis sur la touche ou au second plan, les pères baisseraient les bras. Pourtant, ils sont demandeurs de conseils, affirme-t-on à l’Ecole des parents : " Les femmes ont gagné une position forte et les hommes en souffrent. Ils sont bombardés de messages négatifs. Il faut travailler sur la revalorisation de leur rôle. " Exit, le papa-poule ?

  

Des valeurs en crise

 

Décomposé, un père vient consulter un psy : son fils, 12 ans, a tenté de violer sa sœur, 8 ans. La petite s’est débattue, a crié, et tout s’est très vite arrêté. " C’est défendu ! " a bien protesté le père. Mais ce qui l’inquiète, c’est qu’il n’a pas su répondre quand son fils lui a demandé pourquoi. De même cette femme, qui reste sans voix devant sa fille : " Quand Julie me dit que l’école ne sert qu’à fabriquer des chômeurs tels que moi, qu’est-ce que je peux rétorquer ? " Crise des valeurs, manque de repères, d’éthique, faillite des engagements, vide spirituel, s’exclame-t-on partout. " Il suffit d’allumer sa télévision pour voir des hommes d’affaires malhonnêtes, des politiques pourris, des stars qui gagnent des fortunes en chantonnant ou qui se remarient pour la huitième fois. Quand je lui parle de la valeur de l’effort, du respect de l’autre, mon fils ricane ", confie cette mère dépassée. Comment instituer une morale que la société semble battre en brèche ?

Par ailleurs, pourquoi réfléchir, pourquoi souffrir et se donner le mal de structurer sa progéniture, puisque d’autres – enseignants, policiers, magistrats, etc. – sont payés pour ça ? " Quand j’assiste à une réunion de professeurs, j’ai toujours droit au même couplet : la classe de ma fille serait la plus nulle qu’ils aient connue. Ce n’est encourageant ni pour elle ni pour moi ", accuse une maman. " Si je n’ai plus le droit de corriger mon garçon, vous n’avez qu’à vous en occuper vous-mêmes ! " assène ce père, convoqué au commissariat sur plainte de son fils de 8 ans.

 

Un combat collectif

 

" Lorsque les pères s’habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent pas compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant les élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus au-dessus d’eux l’autorité de rien ni de personne, alors c’est là, en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie. " Qui tire ainsi la sonnette d’alarme ? Un psychosociologue appelé à la rescousse dans les banlieues ? Un proviseur au bout du rouleau ? Non, Platon, philosophe grec né quelque quatre cents ans avant Jésus-Christ. Alors, rien de nouveau sous le soleil ? Si. Un combat collectif est lancé. Une délégation interministérielle de la famille a été créée pour venir en aide aux parents, une nouvelle augmentation du budget de l’Education nationale est prévue, le chantier juridique de la coparentalité en cas de séparation a été mis en route, colloques, livres, débats se multiplient…

Je vais souvent dans les squares. Il est rare d’y voir un enfant recevoir une bonne correction. Et c’est tant mieux. Mais quand je vois ma fille s’efforcer d’expliquer à ses enfants la nature de leurs bêtises, le pourquoi de ce qui est bien ou mal, je me souviens avoir eu la main plus leste et un sens plus réduit de la négociation. La discussion traîne, l’enfant argumente, le parent répond. Du coup, sa colère se dissipe, et la punition avec. Certes, l’enfant comprend mieux ses actes et leurs conséquences, mais tout doit-il être négocié ? Là est la question.

 

http://www.psychologies.com/

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25 octobre 2013 5 25 /10 /octobre /2013 13:10

"Voici un recueil de poèmes des grands noms de la littérature". Une façon de nous souvenir que nous avons profondément aimé la vie... avant l'avènement de la société consumériste et du lot de misère qu'elle nous inflige chaque jour. A tous ceux dont l'espoir brille encore quelque part dans les tréfonds de leur être, je leur dédie ces poèmes des temps passés...

 

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1- Toute l’âme résumée
Quand lente nous l’expirons
Dans plusieurs ronds de fumée
Abolis en autres ronds

Atteste quelque cigare
Brûlant savamment pour peu
Que la cendre se sépare
De son clair baiser de feu

Ainsi le chœur des romances
À la lèvre vole-t-il
Exclus-en si tu commences
Le réel parce que vil

Le sens trop précis rature
Ta vague littérature.

Stéphane Mallarmé, Poésies.
 
2- Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire,
Que diras-tu, mon coeur, coeur autrefois flétri,
A la très-belle, à la très-bonne, à la très-chère,
Dont le regard divin t'a soudain refleuri ?

- Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges :
Rien ne vaut la douceur de son autorité ;
Sa chair spirituelle a le parfum des Anges,
Et son oeil nous revêt d'un habit de clarté.

Que ce soit dans la nuit et dans la solitude,
Que ce soit dans la rue et dans la multitude,
Son fantôme dans l'air danse comme un flambeau.

Parfois il parle et dit : " Je suis belle, et j'ordonne
Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau ;
Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone. "
Charles BAUDELAIRE   (1821-1867)
 

3- Ô saisons, ô châteaux,
Quelle âme est sans défauts ?
Ô saisons, ô châteaux,
J'ai fait la magique étude
Du Bonheur, que nul n'élude.
Ô vive lui, chaque fois
Que chante son coq gaulois.
Mais ! je n'aurai plus d'envie,
Il s'est chargé de ma vie.
Ce Charme ! il prit âme et corps,
Et dispersa tous efforts.
Que comprendre à ma parole ?
Il fait qu'elle fuie et vole !
Ô saisons, ô châteaux !
Et, si le malheur m'entraîne,
Sa disgrâce m'est certaine.
Il faut que son dédain, las !
Me livre au plus prompt trépas !
Ô Saisons, ô Châteaux !
Quelle âme est sans défauts ?

Arthur Rimbaud (1854-1891)

 

4- Ô triste, triste était mon âme

A cause, à cause d'une femme.

Je ne me suis pas consolé
Bien que mon coeur s'en soit allé,

Bien que mon coeur, bien que mon âme
Eussent fui loin de cette femme.

Je ne me suis pas consolé
Bien que mon coeur s'en soit allé.

Et mon coeur, mon coeur trop sensible
Dit à mon âme : Est-il possible,

Est-il possible, - le fût-il -
Ce fier exil, ce triste exil ?

Mon âme dit à mon coeur: Sais-je
Moi-même que nous veut ce piège

D'être présents bien qu'exilés,
Encore que loin en allés ?

Paul Verlaine (Romances sans paroles)
 
tendresse
 

5- LA MUSE

Poète,prends ton luth;la nuit sur la pelouse

Balance le zéphyr dans son voile odorant.

La rose,vierge encor,se refeme jalouse

Sur le frelonnazcré qu'elle enivre en mourant

Ecoute!tout se tait:songe à ta bien-aimée

Ce soir,sous les tilleuls à la sombre ramée

le rayon du couchant laisse un adieu plus doux.

Ce soir, tout va fleurir :l'immortelle nature

Se remplit de parfums,d'amour et de murmure,

Comme le lit joyeux de deux jeunes époux

 

LE POETE

Pourquoi mon cœur bat-il si vite?

Qu'ai-je donc en moi qui s'agite

Dont je me sens épouvanté?

Ne frappe-t-on pas a ma porte?

Pourquoi ma lampe à demi morte

m'éblouit-elle de clarté?

Dieu puissant!tout mon corps frisonne

Qui vient?qui m'appelle?- personne

Je suis seul!c'est l'heure qui sonne

O solitude! O pauvreté

 

LA MUSE

Poète,prends ton luth;le vin de la jeunesse

Fermente cette nuit dans les veines de Dieu

Mon sein est inquiet,la volupté l'oppresse,

Et les vents altérés m'ont mis  la lèvre en feu

O,paresseux enfant regarde je suis belle

notre premier baiser,ne t'en souviens -tu pas

Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile

Et que les yeux en pleurs,tu tombas dans mes bras

Ah! je t'ai consolé d'une amère souffrance!

Hélas!bien jeune encor,tu te mourais d'amour

Console moi ce soir,je me meurs d'espérance;

J'ai besoin de prier pour vivre jusqu'au jour

 

LE POETE

Est-ce toi dont la voix m'appelle,

O,ma pauvre muse!est-ce toi

O,ma fleur ô mon immortelle

Seul être pudique et fidèle

Ou vive encore l'amour de moi!

Oui te voila c'est toi ma blonde

Ma maîtresse et ma sœur

Et je sens dans la nuit profonde

De ta robe qui m'inonde

les rayons glisser dans mon cœur.
Extrait de "La nuit de Mai" Par Alfred de Musset.

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24 octobre 2013 4 24 /10 /octobre /2013 10:47

Voici la dernière recension de l'ouvrage de Bernard Stiegler : "Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue" rédigée par Florian Forestier, qui explique les raisons de la radicalisation du monde et l'émergence croissante de comportements pulsionnels ! Comme à l'accoutumée, un excellent descriptif sociologique du Maestro à ne pas manquer.

  

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L’apocalypse ordinaire

 

L’ouvrage de Bernard Stiegler [1] est d’abord le diagnostic d’une crise dont la première manifestation est une perte du sentiment d’exister.


D’entrée de jeu, Stiegler s’inscrit dans la lignée de quatre textes dont il pointe les convergences et souligne les orientations spécifiques. Paul Valéry, dans « La crise de l’esprit » en 1919 et « La liberté de l’esprit » en 1939, évoque le malaise nourri par la première guerre mondiale et renforcé par l’approche de la seconde : la guerre n’est pas née contre l’esprit mais en son propre sein, science et technologie, principe et idéaux en ont été les aliments et « Tant d’horreurs n’auraient pas été possibles sans tant de vertus ». Dans La Krisis, Husserl évoque à son tour une extinction des lumières qu’il impute au clivage grandissant des sciences positives et des questions de sens : Husserl, on le sait, voit dans ce gouffre un effet –des succès de la science galiléenne et fait de la phénoménologie la discipline capable de réconcilier les questions de sens et les questions de fait pour réinscrire les sciences au sein du monde de la vie. Moins optimiste, Freud, dans Malaise dans la civilisation, analyse l’aspect dual du progrès technique : « (…) la technique vient sans cesse compenser un défaut d’être (…) en provoquant chaque fois un nouveau défaut – toujours plus grand. » [2].

 

Dans la Dialectique de la raison enfin, Adorno et Horkheimer soulignent que le projet des lumières, de l’Aukflärung, semble s’être retourné en un projet de rationalisation qui procèderait d’un détournement technique de la raison scientifique. Pour comprendre les raisons et envisager les issues de cette crise, Stiegler recourt pour sa part aux outils fournis par la psychanalyse de Winnicott, en particulier la question de l’objet transitionnel dont il entend élargir le champ. Pour ce dernier, rappelle-t-il, « […] la mère, par le soin qu’elle prend du tout petit enfant (…) lui enseigne que la vie vaut le coup d’être vécue. »

 

Mais ce soin passe nécessairement par l’intermédiaire d’un objet que Winnicott appelle l’objet transitionnel qui « (…) constitue la mère comme cette mère (…) et cet enfant comme son enfant. », « se tient ainsi entre la mère et son enfant ».

 

Cet objet cependant n’existe pas en tant que tel comme objet mais comme fonction transitionnelle ; il n’est en quelque sorte qu’en disparaissant dans le mouvement qu’il rend possible. Par sa non-existence même, il ouvre ainsi le nourrisson au monde comme à un horizon infini, le monde comme horizon d’une démesure sur fond de laquelle se déploie le cortège des choses finies [3]. Cette transitionnalité, explique alors Stiegler, met en jeu des artefacts techniques et est précisément ce qu’un certain usage de la technique met aujourd’hui en crise. L’objet transitionnel, écrit l’auteur, doit être considéré comme le premier pharmakon un objet à la fois ressource et menace, qui porte en lui le poison et son antidote. Il est « (…) à la fois un objet extérieur dont la mère et l’enfant sont dépendants (…) vis-à-vis duquel ils sont en cela hétéronomes, et un objet qui, n’existant pas, mais consistant, procure par cette consistance même leur souveraineté à la mère aussi bien qu’à l’enfant : leur sérénité, leur confiance dans la vie, leur sentiment que la vie vaut le coup d’être vécue, leur autonomie. » [4]

 

La transitionnalité, par son fonctionnement même, est ainsi porteuse d’aliénation potentielle aussi bien qu’ouverture de liberté, et c’est cette double nature que la crise invite à considérer : s’il y a crise en effet, c’est d’abord, pour Stiegler, au sein des modalités même de la transitionnalité. Il n’est pas de transitionnalité sans médiation technique, et l’évolution des modalités de cette médiation technique en fragilise aujourd’hui le processus, de sorte que traverser la crise implique la mise en place d’une pharmacologie, d’un « (…) discours sur le pharmakon appréhendé du même geste dans ses dimensions curatives et dans ses dimensions toxiques. » [5]

 

Il s’agit autrement dit de comprendre d’abord la façon dont les questions de l’objet transitionnel et de l’artefact technique s’entr’appartiennent, pour proposer ensuite un diagnostic sur l’évolution du rôle de tels artefacts dans la société contemporaine, la manière dont celle-ci modifie affecte ses fonctions transitionnelles, et les ressources qu’elle propose pour surmonter la crise par elle-même suscitée.

 

La question de la mnémotechnique

 

Pour Stiegler, une analyse pertinente de la double crise de la raison et de la technique ne peut opposer l’esprit et la technique. La technique n’est pas extérieure à l’esprit mais l’habite. L’activité raisonnante, idéalisante, n’est elle-même ouverte qu’à travers une médiation de l’artefact qui ne cesse ensuite de l’habiter. Il n’y a pas, pour Stiegler, d’aliénation seconde de la pensée humaine. À la lecture de Kant que proposent Adorno et Horkheimer, pour lesquels l’aliénation procède d’une « expropriation » de l’imagination transcendantale schématique par une « imagination artificielle » venue de l’extérieur la normer, l’atténuer, la standardiser, Stiegler objecte que l’activité schématique de l’imagination transcendantale elle-même ne peut opérer qu’en s’appuyant sur une scène déjà « prothétiquement » ouverte – autrement dit, que l’esprit ne crée qu’en ce qu’il est d’abord enchaîné dans des artefacts, des habitudes, une mnémotechnique plus vieille que son éveil qui l’inscrit et l’attache au monde naturel.

 

Stiegler s’inspire sur ce point des analyses derridiennes de la pensée husserlienne de la temporalité et renvoie aux analyses de ses précédents ouvrages (en particulier les trois tomes de La technique et le temps sur lesquels il convient de faire quelques rappels. Dans la présentation de sa traduction à l’Origine de la Géométrie de Husserl, Derrida entend en effet montrer que le flux de la conscience intime du temps est contaminé par une « complication originaire ». L’intentionnalité n’est jamais absolument maîtresse d’elle-même car elle est toujours engagée dans un jeu inéliminable de renvois indicatifs. Pour Derrida, « L’écriture crée une sorte de champ transcendantal autonome dont tout sujet actuel peut s’absenter. » [6]. L’écriture est le jeu d’inscriptions pré-intentionnelles qui maintient la scène du monde ouverte à travers les défaillances de la temporalité. Ainsi, la continuité des rétentions n’assure pas la continuité d’un système d’évidences et l’articulation sans faille des conclusions aux prémisses ; la pensée est dépendante de son inscription et du système scriptural des renvois indicatifs auquel il lui faut toujours aussi se fier ; immanence et transcendance ne sont pas des sphères étanches que l’on peut articuler en un rapport strict de fondation. De la sorte, « Entre la conscience, la perception (interne ou externe) et le « monde », la rupture n’est peut-être pas possible, même sous la forme subtile de la réduction. » [7].

 

Comme le rappelle aussi Stiegler, en évoquant le cas précis de la géométrie et de ses origines : un usage a posteriori d’une figure géométrique est toujours possible « (…) sans savoir géométrique, et au service d’un savoir technique, c’est-à-dire aveugle. » [8] La distinction très nette que Husserl suppose entre le souvenir primaire, rétentionnel, et le souvenir secondaire, objet d’un acte de présentification, et qui ne tire sa certitude de validité que d’avoir été présent, de porter en lui la trace de son auto-manifestation comme présent absolu, est contestée. Dès lors, la mémoire devient incertaine, fragile, vulnérable. L’écriture est le détour irrévocable qu’elle impose à toute expressivité, et au-delà, à toute signifiance ; le système vivant de la langue n’est pas concevable sans le jeu immaîtrisable du signe matériel. Il ne s’agit pas là d’une nécessité d’appoint, mais d’une nécessité transcendantale (ou quasi-transcendantale) : l’idée même de signifiance, la possibilité de considérer le symbole comme symbole, le signe comme signe, plus généralement de saisir les relations de ressemblance ou de consécution comme des relations signifiantes, impliquent une altération au sein de la présence du donné, une forme d’écart du donné avec lui-même sur fond de quoi seulement l’altérité de son lien avec autre chose que lui peut s’inscrire en lui. L’idée de sens présuppose déjà l’arbitraire de son ouverture, la gratuité d’une signifiance que rien ne peut fonder, ni enraciner, dont la condition de possibilité est un jeu d’inscriptions, d’associations, de sédimentations, non seulement passive, mais résolument étrangères et réfractaires à toute saisie, à toute appropriation, à toute maîtrise.

 

Le concept d’écriture est pour Derrida un concept hybride qui ne désigne pas l’écriture au sens usuel mais la nécessité transcendantale de penser cette pré-inscription, ce pré-appariement artificiel de la « conscience » et du « monde » (les termes sont impropres ici puisqu’ils ne peuvent être décrits hors de leur confusion) sans lequel la dimension du sens ne peut être pensée. Stiegler reprend à ce niveau l’analyse derridienne en donnant d’emblée à l’archi-écriture une interprétation réaliste. L’archi-écriture doit être envisagée comme dimension originairement technologique de l’être-au-monde. Stiegler introduit pour cela le concept de souvenir tertiaire [9]. L’archi-écriture doit être appréhendée à partir de l’ensemble des techniques de conservation et de mise en ordre du monde qui n’impliquent aucune activité mentale ou spirituelle mais s’inscrivent de façon quasi-automatique au sein de pratiques et de comportements. Ainsi, le souvenir tertiaire n’est pas un souvenir au sens conscientiel du terme ; inscriptions, gravures, signes ou danses rituelles, les souvenirs tertiaires ne se savent pas eux-mêmes comme souvenirs, mais retiennent néanmoins quelque chose du temps, et le retiennent – c’est ce qui les distingue des comportements culturels des grands singes ou des corbeaux – de façon cumulative de par l’action des artefacts techniques utilisés. Ces souvenirs tertiaires autrement dit font entrer l’animal humain dans un âge de mémoire ; leur accumulation même implique leur raffinement, leur perfectionnement progressif, donc le développement d’une « technique de la technique », que Stiegler caractérise, en élargissant un concept introduit par Sylvain Auroux, de processus de grammatisation [10]. Pour Stiegler, « Le processus de grammatisation (…) est l’histoire du supplément qui consiste en une discrétisation, une discrimination, une analyse et une décomposition des flux, opérations critiques du pharmakon (…) » [11]

 

Cette mnémotechnique s’auto-complexifiant doit cependant aussi, précise Stiegler, être envisagée dans sa dimension pulsionnelle : l’accroissement du rôle joué par la technique dans l’existence de l’animal humain s’accompagne en effet d’un changement de la façon dont celui-ci l’envisage, avec la mise en place de processus de fétichisation. Ceux-ci permettent à leur tour le déploiement de l’imagination comme faculté de projection, c’est-à-dire au déploiement d’une capacité d’arrachement au donné, à la fonctionnalité pure de l’objet.

 

Ce processus, précise Stiegler, doit être compris comme un processus transductif au sens de Simondon [12]. La mnémotechnique et la pulsionnalisation investissant ses artefacts-supports sont des processus transindividuels qui ne peuvent être compris seulement sur un versant collectif ou individuel : il y a en eux co-individuation du tout et des parties, des individus et de la société, concrétion d’un en-commun autant que d’un quant à soi. L’artefact supporte ainsi la formation de souvenirs singuliers, distincts au sein des consciences ainsi individuées, et la subjectivation du passé ainsi amorcée s’objective à son tour en se percevant comme tel par rapport au passé objectif conservé par les artefacts. Par exemple, le texte que j’entends, le texte que je me rappelle avoir entendu et le texte que j’écoute enregistré diffèrent tout en étant le même et l’écart, s’objectivant ainsi, ouvre un espace d’invididuation. Ainsi, résume Stiegler « La régression consiste ici à poser que la rétention tertiaire est un poison qui détruit l’intériorité alors même qu’il n’y a jamais eu d’intériorité – si l’entend par là une source originellement vierge de toute affection. » [13] car l’esprit est intériorisation après coup de cette non-intériorité.

 

 

Le soi se constitue par son défaut primordial d’intériorité en co-individuation avec l’extériorité qui l’attache à lui-même – co-genèse du soi et du sens. Mais ce schéma – qui est pour Stiegler le fond commun de toute la « french theory » pour être pensé de façon concrète, implique une analyse des outils et vecteurs de transitionnalité (que Stiegler appelle aussi vecteurs de transidividuation) et une histoire du processus de grammatisation « (…) que la grammatologie comme logique du supplément ne suffit pas à penser (…) » [14]

 

Cette transindividualité implique cependant l’institution de formes communes à travers lesquelles les expériences individuelles (affectives, imaginatives, etc.) sont liées sans être a priori coordonnées ; les relais de la relation « transductive » spécifique de l’individu à la société sont précisément les images et les symboles, dans leur double aspect commun et individuel. Ceux-ci constituent autant de points de contact, d’échange, d’ancrage, de véritables ombilics cristallisant les processus d’individuation ; il y a un en-commun du désiré, du signifié, de l’imaginé, mais celui-ci demeure structurellement flou et c’est l’écart du versant individuel au versant transindividuel du processus qui suscite l’individuation commune et fait de cette transindividuation un système vivant. Le chantier est alors d’ « (…) identifier le rôle des pharmaka dans la formation du désir en général, et dans la formation de la raison en particulier (…) » [15], et de comprendre en quoi l’usage actuel de la technique, en altérant ses fonctions transitionnelle, conduit à des dysfonctionnements graves du désir et de la raison. Stiegler évoque à ce sujet pour rendre compte de la situation contemporaine une prolétarisation généralisée qui n’est pas liée, comme l’affirmaient Adorno et Horkheimer à l’extériorisation de l’imagination mais au « (…) dysfonctionnement de l’économie libidinale que suppose la raison, dont elle est un fruit, et qui la constitue comme projecteur d’ombres aussi bien que de lumières » [16]

 

La prolétarisation généralisée

 

Stiegler conçoit la prolétarisation comme un phénomène de perte des savoirs : non seulement des savoir-faire, mais des savoir-vivre, de tout ce qui fait le grain, la différence propre de chaque existence individuelle. Elle correspond à l’effondrement des points de consistance sur lesquels on s’entend ou se comprend spontanément, on se met d’accord ou l’on s’oppose ; ainsi, les horizons de rencontre et de partage se simplifient. « L’extension du domaine de la lutte » traduit une restriction du champ du trans-individuel, un décharnement de l’en-commun. Le champ même de ce qui est proprement dicible – exprimable, audible - devient plus étroit. Dans De la misère symbolique, Stiegler notait à ce titre que la question politique est toujours aussi une question esthétique (au sens large de la question de l’aisthesis), et réciproquement, que la question esthétique est une question politique.

 

Précisément, pour Stiegler, l’utilisation actuelle de la technique instaure « (…) une rapidité telle qu’elle conduit à court-circuiter le travail psychosomatique de la transinvididuation, c’est-à-dire prolétariser tout ce qui pense et bouge » [17] Celle-ci conduit à passer de l’adoption à l’adaptation comme modalité de rapport aux choses. L’infidélité constitutive du milieu technique, écrit Stiegler, a été accrue et ne permet plus la méta-stabilisation d’une normativité psycho-sociale et sa transmission. En d’autres termes, la situation de déséquilibre que la médiation technique engendre originairement tend de nos jours à devenir une situation d’aliénation sans rémission, incapable de soutenir un processus de subjectivation. La technique s’autonomise, en ce sens qu’elle n’est plus d’abord utile mais addictive. L’individu est sans cesse sommé – et motivé par des processus artificiellement entretenus – de s’adapter et de se réadapter à des environnements artificiels ; il perd peut à peu la familiarité à ses propres conditions d’existences, ses fins, ses désirs, est exproprié de lui-même, s’éprouve comme puissance aveugle, sans objet, sans but. Un conditionnement esthétique se substituer ainsi à l’expérience esthétique et se traduit par un véritable enfermement pulsionnel dans des circuits esthétiques artificiels. Le développement des techniques de marketing moderne, souligne Stiegler, par Edward Bernays, neveu de Freud, engendre une captation et un détournement du désir – de ce que Freud appelle leur « énergie libidinale » - vers les marchandises, aux prix d’une pulsionnalisation de ce désir. Le passage du désir à la pulsion se paie cependant de la perte de la singularité des choses sur laquelle se porte le désir, et par là aussi d’une standardisation du milieu transindividuel qui le rend incapable de tenir son rôle à la fois individuant et socialisant.

 

Les techniques de captation de l’intérêt ne sont pas, en soi, une invention du XXe siècle, mais leur utilisation systématique à tous les niveaux constitue un projet économique et politique spécifique ; précisons encore une fois que Stiegler ne condamne pas la consommation comme telle, ni n’en appelle à la suppression de tout superflu – lui-même facteur d’individuation d’un espace – mais la standardisation des objets consommés qui limite les possibilités d’appropriation et impose au contraire l’adaptation à l’environnement qu’ils installent. La perte de ce qui fait le « grain » de l’existence, sa rugosité, les pratiques, habitudes, particularités qui l’incarnent dans un terreau singulier et universalisant s’accompagne ainsi d’une véritable perte du plaisir d’exister. On ne peut s’aimer soi-même, soulignait déjà Stiegler dans de précédents écrits, qu’à partir du savoir intime que l’on a de sa propre singularité. Ainsi, les excès du marketing ne produisent que de la démotivation, blasent, détruisent toute générosité envers ce qui vient, toute curiosité, toute bienveillance, toute possibilité de rencontrer – une personne, une œuvre, une chose. En quelque sorte, on ne sait plus ce qu’on aime, ce qu’on veut, ce qu’on croit, parce qu’on ne veut, n’aime, ne croit plus rien. Lorsque le capitalisme dans son ensemble se cale sur ce rythme de rendement et de mise en obsolescence rapides, l’investissement productif est à son tour réduit à la portion congrue et la croissance ne se soutient plus que d’une financiarisation sans contre-partie réelle. Stiegler parle à ce sujet dans d’autres termes d’une mécroissance [18], d’une fausse croissance, d’une illusion de croissance.

 

Lorsqu’on parle d’autonomisation de la technique, précise bien Stiegler, il ne s’agit donc pas de la crainte d’une hypothétique rébellion des machines, ni celle d’une absorption progressive du naturel dans le technique dont le thème de la « gelée grise » introduit par Drexler est une des versions les plus radicales [19], mais celle d’un déplacement à l’issue duquel la technique ne configure plus un monde mais menace la possibilité de toute mise en monde. Au-delà, c’est le risque d’une inconsistance radicale du donné, d’une dissolution de tout ce par quoi se manifeste sa résistance que pointe Stiegler ; si la résistance du réel ne se phénoménalise plus, si donc la finitude ne s’inscrit plus nulle part, si le réel n’est plus donné que comme disponibilité à d’incessantes reconfigurations, note-t-il dans une perspective très heideggérienne, l’individu nie sa propre inscription dans le milieu transindividuel au sein duquel seulement il est ce qu’il est.

 

Il faut rappeler, précise l’auteur dans un cadre tout aussi heideggérien, c’est aussi une conception biaisée de ce qui fait la réalité du réel, l’étantité de l’être qui a conduit, en s’effritant, au fantasme de son absolue disponibilité. L’étantité de l’être ayant été originairement conçue comme séparée de celui-ci, sa consistance séparée des conditions de sa phénoménalisation, la mise en cause de toute fondation ontologique semble avoir liquidé cette consistance elle-même, alors que l’être ne peut être conçu qu’à partir des circuits transindividuels de sa prise de consistance.

 

« Si Nietzsche peut poser que le suprasensible est liquidé avec la mort de Dieu, c’est parce qu’il le rapporte à l’intelligible tel que Platon l’oppose au sensible. Et dans l’onto-théologie chrétienne, l’intelligible comme outre-monde fondé sur le réalisme des idées est ce qui devient l’existence de Dieu, c’est-à-dire de l’improbable dont il s’agit pourtant de prouver qu’il existe, au risque de ruiner toute consistance. » [20]

 

L’enjeu principal est pour Stiegler celui de l’attention et la restauration des capacités de discernement, de discernement de l’extraordinaire. S’il y a dissolution de toute phidia, de toute possibilité de confiance dans les choses [21], de toute pérennité de l’être-en-commun, ne reste qu’une société liquide (selon la formule de Zygmunt Bauman). Stiegler s’intéresse aux phénomènes d’addiction ainsi qu’à la multiplication des dysfonctionnements de l’attention. Cet exemple, précise-t-il, est particulièrement symptomatique, car il s’agit ici d’une altération des circuits cérébraux de l’attention par la multiplication de signaux et de sollicitations qui se produit dès la jeune enfance. La façon dont le cerveau noue son rapport au sensible altère ainsi l’intégration de ses différentes facultés, leur collaboration. Cette altération de l’attention engendre à son tour une perte de confiance dans le long terme, donc un véritable effondrement du système des motivations qui conduit à la fossilisation du temps.

 

La sélection et l’économie de la contribution

 

Le processus décrit le long de l’ouvrage n’est cependant pas lié seulement à une histoire de la métaphysique mais à une histoire géopolitique et économique : il est également la conséquence d’un programme politique auquel il faut opposer un contre-programme. L’état des choses n’est « (…) pas une loi ontologique, mais un état de fait qui procède de l’incurie de la pensée elle-même [22].

 

La crise et le sentiment de prolétarisation généralisée qu’elle engendre sont en grande partie lié à une impression de perte de toute possibilité de choix, à une impression « qu’il n’y a pas d’alternative », que la réalité fonctionne selon un programme imposé de l’extérieur, sur lequel rien n’a prise, et au sein duquel on ne peut que prendre des places prédéfinies. En ce sens, la déprolétarisation implique une révision des conditions de mise en place des critères de sélection, dont le développement des réseaux sociaux est l’exemple le plus manifeste. Ceux-ci permettent le déploiement de nouveaux milieux et techniques de transindividuation, avec de nouveaux points d’accrétions, de nouveaux lieux, espaces, territoires. On notera en effet, pour aller dans le sens de Stiegler, qu’avec le développement d’interfaces toujours plus mobiles (IPhone, IPad, etc.), Internet cesse peu à peu d’être un deuxième monde pour se refondre dans l’environnement réel. L’évolution des modalités et lieux de connexions, des postures, la complexification des pratiques liées au Web conduit en quelque sorte à son ustentialisation à travers la « redistribution » de ce qui relevait de l’ordinateur seul dans d’autres objets. Il est caractéristique de noter que le livre électronique, même et surtout dans sa version « augmentée » (qui y inclut des liens hypertextes, des images fixes et animées, etc.), est considéré comme un outil de finitisation d’Internet. Loin de se fondre et de se dissoudre dans la toile, le livre conduirait dans une perspective très stieglerienne à la ré-individualiser en y réinscrivant des limites, des perspectives…

 

Plus globalement, Stiegler prône la mise en place d’un capitalisme cognitif et appelle en particulier le développement d’une économie de la contribution. Un des exemples les plus probants d’un tel capitalisme est bien sûr le logiciel libre, mais Stiegler, avec d’autres, propose ailleurs d’autres mesures, comme le revenu minimum d’existence (dont l’idée a été relancée par André Gorz), la mise en place d’économies contributives relocalisées, sur le modèle des AMAP (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne), couplé à l’encouragement de l’entreprenariat social. Il donne également comme exemple les réseaux énergétiques intelligents, les smarts grids, visant à une meilleure mise en rapport de l’offre et de la demande en matière d’énergie (Google ou Microsoft travaillaient ainsi sur la mise au point de compteurs intelligents destinés à devenir des interfaces de suivi de la consommation.

 

En conclusion, Stiegler mise sur une économie des capabilités (selon le terme d’Amartya Sen) lequel montre en effet que la mortalité à Calcutta est plus basse que dans certains quartiers de Harlem, par la transmission d’un certain nombre de savoir-faire) et non seulement de biens) [23]

 

Prolongements

 

L’ouvrage constitue en fin de compte une synthèse utile des travaux de Stiegler et porte un diagnostic pertinent sur la « crise » contemporaine en liant de façon convaincante la postérité philosophique de Heidegger et Derrida, les concepts introduits par Simondon, les travaux de Leroi-Gourhan, les apports de la psychanalyse de Winnicott. Prolongeant ces pensées, Stiegler bâtit une théorie globale riche, capable de fournir un véritable socle philosophique à un projet politique et économique.

 

On regrettera seulement que la question winnicottienne de l’objet transitionnel, qui constitue le principal apport de l’ouvrage aux essais précédents de Stiegler, ne soit pas développée encore davantage. Bien qu’elle soit la pierre de touche de la pensée exposée, elle est en effet peu envisagée dans ses modalités de fonctionnement précises et le texte de Winnicott lui-même finalement peu cité au regard de son importance dans l’économie de la pensée de Stiegler. On remarquera, pour souligner avec Stiegler l’importance de la pensée winnicottienne de la transitionnalité, que celle-ci fournit également à Marc Richir la matrice de sa réécriture de la genèse phénoménologique de l’espace, présentée dans les Fragments phénoménologiques sur le temps et l’espace. Les analyses richiriennes et stiegleriennes de la crise contemporaine et les « diagnostics » phénoménologico-psychanalytiques proposés par les deux auteurs sont par ailleurs proches sur certains aspects. Il est caractéristique de noter que pour Richir, la relation du nourrisson à sa mère suscite, en engendrant un « décalage » dans l’affectivité, un « espace transitionnel » au sein duquel seulement peut avoir lieu l’investissement pulsionnel d’objets transitionnels. Pour Stiegler à l’inverse, c’est l’investissement pulsionnel de l’objet transitionnel seul qui ouvre le champ de l’espace transitionnel au sein duquel la relation du nourrisson à sa mère peut s’établir. Sans nécessairement trancher pour l’une ou l’autre théorie, des faits d’observation détaillés permettraient d’avoir une idée plus précise de la mise en place du processus transitionnel et du rôle que les artefacts y jouent.

 

Cette remarque n’atténuebien sûr en rien la qualité de l’ouvrage, l’intérêt des analyses qu’y propose Bernard Stiegler, et ce qu’elles ont d’insispensable pour qui veut se faire une idée de la crise spécifique que nous traversons.

 

Notes

 

[1] Bernard Stiegler, Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. De la pharmacologie, Flammarion, Paris, 2010

[2] p. 32

[3] Bien qu’il s’appuie moins sur elle, Stiegler fait également référence à la théorie lacanienne de la Chose – manque pur ou manque structurel – qui ouvre le désir au bal des objets et dont la trace reste inscrite en eux – en tant que leur désirabilité même – sous la forme de ce que Lacan nomme l’objet a.

[4] p. 14

[5] p. 16

[6] Introduction à l’origine de la géométrie, p. 84

[7] De la grammatologie, p. 98

[8] Stiegler, p. 36

[9] Dans La technique et le temps 3. Le temps du cinéma et la question du mal-être

[10] « Par grammatisation, on doit entendre le processus qui conduit à décrire et à outiller une langue sur la base des deux technologies qui sont encore aujourd’hui les piliers de notre savoir métalinguistique : la grammaire et le dictionnaire. », Sylvain Auroux, « Introduction. Le processus de grammatisation et ses enjeux », Histoire des idées linguistiques, Tome 2, Liège : Mardaga, 1992, pp. 11-64

[11] p. 85

[12] Par transduction Simondon entend « (…) une opération, physique, biologique, mentale, sociale, par laquelle une activité se propage de proche en proche à l’intérieur d’un domaine, en fondant cette propagation sur une structuration du domaine opérée de place en place » L’individu et sa genèse chimico-biologique, « Introduction »

[13] p. 41

[14] p. 43

[15] p. 45

[16] p. 45

[17] p. 79

[18] Pour en Finir avec la Mécroissance, co-écrit avec Alain Giffard et Christian Fauré

[19] Drexler, par cette formule, propose le scénario apocalyptique de nano-robots auto-réplicatifs transformant petit à petit toute chose en eux-mêmes et faisant de la terre une gelée grise de nano-robots

[20] p. 125

[21] Notons que dans L’origine de l’œuvre d’art, Heidegger faisait de la Verlässlichkeit, de la confiance dans sa « solidité » le caractère essentiel de la chose, en quoi elle excède toujours l’objectité

[22] p 93

[23] La lecture de l’ouvrage gagnera ainsi à être complétée par celle de Pour en finir avec la mécroissance, plus directement programmatique. Sur ces questions, cf. également, en miroir des analyses de Stiegler, André Gorz,L’Immatériel, Galilée, 2003, Yann Moulier-Boutang Le Capitalisme cognitif. La nouvelle grande transformation, Éditions Amsterdam 2007. Signalons que l’urbanisme pourrait également fournir un terrain d’application fructueux à la pensée stieglerienne. A ce sujet cf. Françoise Choay, Pour une anthropologie de l’espace, Paris : Seuil, 2006, Augustin Berque, Écoumène. Introduction à l’étude des milieux humains, Paris : Belin, 2006, ou Benoit Goetz, La dislocation, Architecture et Philosophie, Verdier, 2001

 

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21 octobre 2013 1 21 /10 /octobre /2013 12:35

Don ou relation marchande : quelle forme d’échange domine aujourd’hui ? Tout est question de définition...

 

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« Le don représente dans la société française contemporaine une grandeur approximativement équivalente aux trois quarts du PIB. » Cette étonnante évaluation faite par l’économiste Ahmet Insel n’est pas une plaisanterie, mais elle ne signifie pas que les Français dépensent l’essentiel de leur énergie en cadeaux de Noël (1).

 

Ce n’est pas non plus une tentative pour mesurer l’ampleur de phénomènes comme la gratuité sur le Web, les cadeaux d’entreprises, ou les seuls dons caritatifs ou humanitaires. Non, le don auquel il pense embrasse tous les transferts de temps, d’énergie et d’argent « qui ne sont pas régis par le marché » et peuvent être considérés comme volontaires. Ainsi défini, le domaine du don, explique A. Insel, se répartit en deux cercles, du fait des méthodes de recueil des données. Il y a, d’un côté, le cercle des ménages, et, d’autre part, ce qui circule entre ces derniers. Or, c’est dans le ménage que réside le « noyau dur » du don sous la forme du travail domestique qui, tout en étant « gratuit », n’en est pas moins productif : une évaluation ancienne (1985), mais considérée comme inchangée en 1999, estimait à 47,3 milliards d’heures par an le travail domestique des Français, accompli à 80 % par des femmes. La même année, le travail rémunéré s’élevait à 37 milliards d’heures seulement… Estimation de la valeur de ce travail domestique : 64 % de la valeur du PIB. À cela, il ajoute les services non marchands rendus par l’administration puis – passant au second cercle – les dons aux associations (0,2 % du PIB), le bénévolat (120 millions d’heures de travail, 2 % du PIB), et les invitations entre ménages (12,2 milliards d’euros).

 

Des sociétés capitalistes… dominées par le don ?

 

On dépasse sans peine les fameux trois quarts du PIB… alors que ces chiffres ne comprennent ni les donations entre personnes, ni les héritages, ni les cadeaux familiaux, car ils ne sont pas chiffrables. Mais le bilan est clair : l’économie réelle des échanges permettant aux gens de satisfaire leurs besoins serait en grande partie assurée par le don. Affirmation paradoxale au début d’un xxie siècle qui ne jure plus que par l’économie de marché…

 

Vivons-nous, sans même le savoir, dans une société non seulement habitée, mais dominée par le don ? Comme nous le verrons, le problème est surtout celui de sa définition. Le constat d’A. Insel repose en effet sur une conception héritée de Marcel Mauss, celle que défend également le mouvement d’Alain Caillé, Serge Latouche et Jacques Godbout. Dans leur pratique, on inclut dans le don tout échange qui n’est ni marchand ni strictement comptable.

 

Or cette vision est aujourd’hui contestée par certains sociologues. Selon Viviana Zelizer, la séparation « marchand » ou « non marchand » n’est pas une bonne base. Elle ne permet pas de distinguer vraiment ce qui se passe : un artiste qui fait cadeau d’un de ses tableaux à son médecin fait-il un don ou un paiement déguisé ? Une personne qui touche une indemnité pour la perte d’un de ses proches suite aux attentats du 11 septembre 2001 reçoit-il le prix de cette perte ou un don de reconnaissance ? Comme le souligne V. Zelizer, « tout dépend de la manière dont les partenaires définissent la situation (2) », ou bien font appel à un tiers arbitre (observateur, expert, juriste).

 

Florence Weber propose donc d’éclaircir la question en distinguant deux sortes de prestations (3) : les « transferts », qui ne comportent pas de contrepartie exigible, et les « transactions », qui en comportent une précisée dès le départ. Rien n’empêche les transferts d’être réciproques, cela ne change rien au fait qu’il s’agit d’actes séparés. Il est clair à ses yeux qu’un don ne saurait être qu’un transfert.

 

Payez le restaurant, ne demandez pas la nuit

 

Elle rejoint sur ce point Alain Testart qui, lui, pratique une distinction principale entre don et échange, marchand ou non marchand. Le point fondamental est qu’à ses yeux un don n’est pas un échange, comme un transfert n’est pas une transaction. Toute la sphère du don circonscrite par M. Mauss se trouve alors modifiée, dans son étendue comme dans ses implications morales. M. Mauss et ses héritiers considèrent que donner crée une obligation de rendre. Pour A. Testart, c’est faux : le concept de « don » n’a de signification sociale que si l’on admet que, justement, il n’oblige pas le donataire à rendre. Ce n’est pas qu’une question de mots. Pour prendre un exemple, si je donne une pièce à un mendiant et que celui-ci me remercie par la formule « Dieu vous le rendra », est-ce un échange ? Non, car justement cela veut dire que le mendiant ne se sent lié par aucune dette. Quant à Dieu, comment pourrait-il avoir une dette ? Autrement dit, le don peut créer des sentiments de dette, mais pas d’obligation de rendre.

 

Une autre façon de décomposer le don maussien concerne ses intentions et ses effets. Son élévation au rang de concept lui a attribué des qualités qu’il n’a pas forcément. Ainsi, on perçoit souvent le don comme plus généreux, moins individualiste, moins matérialiste que les échanges commerciaux. En fait, il peut être très intéressé. L’important est de ne pas en faire état. Imaginez un homme qui, à l’issue d’un bon dîner en compagnie d’une femme, lui propose cet échange : « Ma chère, puisque j’ai payé le restaurant, vous m’accorderez bien cette nuit ? » Le plus probable est qu’elle s’en ira outrée. S’il s’était abstenu, la dame, séduite par sa largesse, aurait peut-être fait le pas elle-même. L’essentiel est qu’aucun rapport entre la note de restaurant et l’affectueux service ne soit établi explicitement. Ainsi va le monde du don : ce ne doit pas être un échange, même si l’intérêt est au cœur de l’affaire.

 

Si, comme le souligne A. Testart (4), le don doit être distingué par sa forme – et non par ses intentions ou son résultat –, alors il ne peut désigner la plupart des échanges, même non marchands, que nous pratiquons tous les jours. Pour en revenir au constat établi par A. Insel, une définition plus restrictive ne donnerait pas le même résultat. D’abord, en toute rigueur, il faudrait vérifier que dans chacune des situations, la forme des prestations est bien celle du don : le travail domestique ne comporte-t-il pas une bonne part d’échanges ? Échanges d’ailleurs inscrits dans les textes du mariage : « Les époux se doivent assistance mutuelle, etc. » Ensuite, il est possible que les services rendus par l’administration seraient aussi reclassés : assurer des services sociaux exige que les citoyens paient des impôts. Cependant, il n’y a pas de lien entre le service reçu et le montant de l’impôt : on appelle cela « redistribution ». S’agit-il d’un échange non comptable ou de quelque chose qui, comme le pense A. Testart, « ressemble au don » ?

 

Au bilan, seuls subsisteraient sans discussion au rayon du don les donations personnelles, caritatives, et peut-être le travail bénévole. Cela ne représenterait plus qu’un faible pourcentage du PIB. Allons, constater que nous ne sommes pas aussi généreux qu’on nous le disait n’est pas vraiment une surprise… 

 

NOTES :

 

(1) Ahmet Insel, « La part du don », in Philippe Chanial (dir.), La Société vue du don. Manuel de sociologie antiutilitariste appliquée, La Découverte, 2008.
(2) Viviana Zelizer, The Purchase of Intimacy, Princeton University Press, 2005.
(3) Florence Weber, « Introduction », in Marcel Mauss, Essai sur le don, Puf, 2007.
(4) Alain Testart, Critique du don. Études sur la circulation non marchande, Syllepse, 2007.

 

Par Nicolas Journet - www.scienceshumaines.com

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18 octobre 2013 5 18 /10 /octobre /2013 11:41

Sur les ondes, dans la presse ou sur Twitter, la dramatisation permanente de l'info est partout. L'obsession des polémistes et autres contestataires (parfois cachés en robe de bure) pourrit-elle notre rapport à la politique et aux idées ? Intellectuels et bêtes de plateau s'interrogent pour « Marianne ».


L'hystérie polémique, stop ou encore ?
 
"C'est un déferlement. Un tourbillon de débats, d'invectives, de bras de fer qui affole et excite le citoyen lambda. Pas un jour ne passe sans qu'ait lieu une polémique. Toute info, qu'elle soit grande ou petite, vitale ou futile, peut prêter le flanc à la controverse. La théorie des genres doit-elle être enseignée à l'école ? Bob Dylan mérite-t-il la Légion d'honneur ? Vapoter est-il tolérable ? etc..."

Et voici venir la mère de toutes les polémiques, la réforme des retraites... Petites phrases, tweets, droits de réponse, posts rageurs des internautes. Une fièvre belliqueuse s'est emparée de l'espace public. Une hystérisation qui fait s'interroger. Combien de temps allons-nous tenir à ce rythme ? Ce climat de rixe permanente ne va-t-il pas déteindre sur la société, et dégénérer en violence bien réelle, comme on l'a vu lors de La Manif pour tous ? Et d'abord, comment expliquer cette inflation « débatteuse » ?

La réponse tient en un clic. « Internet fonctionne comme une formidable caisse de résonance, qui amplifie la plus petite peccadille à un niveau assourdissant, rappelle le politologue Stéphane Rozès, président de CAP. Chacun peut recevoir une info, y réagir, la relayer à l'infini, mais aussi lancer tout seul sa propre polémique ! » Ainsi de l'internaute qui balança les images de Brice Hortefeux et sa sortie sur les Arabes et les Auvergnats... Mieux encore, l'information est pensée sur le Web pour créer du buzz, de la controverse.

Voir ces sites d'info qui vous demandent de voter pour des sondages express : êtes-vous pour ou contre Justin Bieber, la PMA, le salaire de Zlatan ?... « Sur Internet, la notion même d'info factuelle, plate, n'existe quasiment plus, explique Frédéric Taddeï, l'animateur de « Ce soir (ou jamais !) ». Si vous regardez bien, toute info, tout titre d'article est conçu pour accrocher l'attention, pour être repris, dupliqué, cliqué. » Bienvenue dans l'ère de la polé-clic...

Mais Internet n'est pas le seul responsable. Pour faire face à la crise de la presse, et se distinguer dans le flot d'infos continu, les médias traditionnels sont obligés de monter le moindre événement en épingle. Le « Sarkozy bashing », puis le « Hollande bashing » en furent un exemple.

On peut d'ailleurs se demander si, derrière les couvertures virulentes des magazines, parlant de François Hollande comme d'un « mou », d'un « faible » ou d'un « pépère », ne se cachait pas aussi une déception, un cri du cœur... Car ce qui y est aussi reproché à Hollande, n'est-ce pas le fait qu'il alimente si peu la polémique ? Qu'il se montre si médiocre fournisseur en controverses rageuses, comparé à son prédécesseur ? De la pure polémique sur l'absence de polémiques, en somme.

Pour autant, ces controverses sont-elles à tout coup futiles ? Pas forcément. Elles auraient peut-être même un rôle vital. « Elles viennent remplacer les bras de fer idéologiques qui avaient lieu dans les années 60 et 70 », avance Stéphane Rozès. A l'heure de la mondialisation inéluctable, quand droite ou gauche sont obligées de mener peu ou prou les mêmes politiques économiques, on s'étripe sur des questions de style : devait-on parler à Angela Merkel de cette façon ? François Hollande fait-il trop de blagues en conférence de presse ?

« On ne peut plus polémiquer sur les politiques à mener, ajoute Stéphane Rozès, alors on polémique sur la façon de faire de la politique. L'affrontement concerne la forme plus que le fond, le présent plus que le futur. » Ce qui explique toutes ces controverses un peu vaines sur les couacs du gouvernement, sur le style de la « gouvernance ».

"Climat toxique"

Il arrive pourtant que les polémiques n'aient rien d'anodin. Certaines, par leur virulence, créent même un climat toxique. On a vu, lors de La Manif pour tous, comment certains avaient basculé dans des discours antirépublicains et des postures séditieuses pour le moins inquiétants. 

La dramatisation perpétuelle de l'info, la controverse à outrance présentent-elles un risque pour la démocratie ? «Je ne le crois pas, explique Elisabeth Levy, bouillonnante polémiste, fondatrice du magazine Causeur. Il ne faut pas exagérer, nous ne sommes pas dans les années 30 ! Les séditieux dont vous parlez sont une petite minorité. Et il me paraît inutile de diaboliser les nouveaux moyens de communication. Le climat était bien plus violent avant ou après-guerre, alors qu'il n'y avait pas Internet ou les débats télévisés.» 

Certes. Le niveau de virulence atteint par les journaux des années 30 - et qui se traduisait par des débats violents, au café, voire par des bagarres ou des duels... - étaient d'une autre envergure qu'aujourd'hui... «Il est normal de s'engueuler en démocratie ! ajoute Elisabeth Levy. Tant qu'on ne tombe pas dans le mépris ou la haine de l'adversaire. 

C'est ce que j'appelle le désaccord civilisé.»
 Rokhaya Diallo, chroniqueuse à la télé et à la radio, militante antiraciste, éternelle adversaire d'Elisabeth Levy sur les plateaux, n'est pas loin de penser la même chose. «Je crois que ces polémiques sont une bonne chose. Bien sûr, il m'arrive de regretter qu'il y en ait trop, qu'elles soient artificielles, sans intérêt, et qu'elles détournent l'attention des problèmes de fond. Mais elles expriment aussi le rôle nouveau que joue chaque citoyen dans nos démocraties : grâce à Internet, chacun peut exercer une vigilance face aux abus des gouvernants et de tous ceux qui, autrefois, croyaient pouvoir agir en toute impunité, protégés par leur statut. Ce n'est pas rien.»


Face à ces attitudes optimistes, le philosophe Alain Finkielkraut se montre plus sceptique : «Je constate une dégradation du climat intellectuel. Nous sortons d'une période heureuse, celle des années 80 et 90, où les controverses étaient civilisées. La chute du Mur avait marqué la fin d'un certain progressisme triomphant. Plus personne n'avait de certitudes définitives. Le débat d'idées y avait gagné en sérénité et en profondeur.» Aujourd'hui, il déplore qu'on soit revenus au «temps des listes noires» et qu'on retrouve un manichéisme qui existait dans l'après-guerre. «Le simple fait d'essayer de regarder la réalité en face vous fait taxer de racisme ou d'islamophobie, accusation imparable qui vous disqualifie d'emblée. On est revenu aux années 50 et à la lutte des classes, quand la politique était indexée sur le modèle de la guerre.» 

Pour Finkielkraut, le temps s'éloigne où l'on pouvait reconnaître que la vérité avait un pied dans l'autre camp. Nous ne serions plus capables de pensée complexe. Et notre période souffrirait d'un déficit d'intelligence, alors même que, comme l'écrivait Fitzgerald, dans la Fêlure, «la marque d'une intelligence de premier plan est qu'elle est capable de se fixer sur deux idées contradictoires sans pour autant perdre la possibilité de fonctionner».

Plus inquiétant encore, Alain Finkielkraut fait remarquer que, dans ces polémiques, s'exprime souvent un populisme délétère. On y épingle les propos ou les actes d'un homme politique, d'un intellectuel, d'un expert ou d'un journaliste, tous membres supposés d'une «élite» suspectée des pires maux : «Désinhibé par la technique, par l'anonymat, l'internaute se venge des puissants. Un certain affect démocratique s'exprime, celui du ressentiment, comme l'avait si bien prophétisé Nietzsche, et qui est une chose dangereuse.» 

Difficile de lui donner complètement tort quand on voit la violence des commentaires postés par des internautes totalement décomplexés. «Comme le disait Tocqueville, dans la démocratie, il peut exister une pulsion égalitaire qui ne supporte pas l'éminence, la transcendance. On s'exaspère de voir quelqu'un s'élever par son mérite, son expertise, son savoir. Alors, par la dérision, ou par la polémique, on va s'évertuer à le ramener au niveau le plus commun, le plus bas.» La polémique permanente, ce moment où la démocratie se retourne contre la démocratie ?

"Questionnement binaire"

Reste une question. Si ces controverses nous paraissent souvent vaines, idiotes, absurdes, pourquoi nous rendent-elles accros ? Quel plaisir pervers trouvons-nous dans l'affrontement hebdomadaire, sur yahoo.fr, entre Clémentine Autain et Elisabeth Levy ? «Rien que de très normal, explique le psychanalyste Jean-Pierre Winter. Les polémiques se présentent toujours de façon binaire : êtes-vous pour ou contre ? Trouvez-vous cela tout blanc ou tout noir ? Ces oppositions sont très apaisantes pour l'esprit. On n'a pas besoin de se remettre en question. Tant qu'on se scandalise, on reste dans la passion, dans l'immédiateté. On ne rentre pas dans la réflexion, la nuance...» 

Se focaliser sur des controverses sans intérêt serait ainsi un moyen d'éviter les questions qui fâchent. «Quand vous prenez parti dans une polémique, reprend Jean-Pierre Winter, vous éprouvez la satisfaction de dénoncer chez les autres un défaut qui semble vous épargner.» S'enflammer sur la malhonnêteté d'un politicien éviterait de s'interroger sur sa propre «malhonnêteté» à soi, sur ses petits renoncements, ses petites lâchetés, dans la vie quotidienne, dans son couple, dans son rôle de citoyen.

La polémique renverrait ainsi à un très vieux réflexe mental : penser le monde en deux grands blocs antagonistes, ce qui peut constituer une formidable tactique d'évitement, un moyen aisé d'avoir bonne conscience. D'où une évidence. Quelle que soit la forme qu'elle prenne, la controverse a de beaux jours devant elle... Pour le plus grand malheur des français, lassés de ces frasques médiatiques !

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