5 janvier 2014 7 05 /01 /janvier /2014 14:55

La maltraitance à enfant désigne les violences et la négligence envers toute personne de moins de 18 ans. Elle s’entend de toutes les formes de mauvais traitements physiques et/ou affectifs, de sévices sexuels, de négligence ou de traitement négligent, ou d’exploitation commerciale ou autre, entraînant un préjudice réel ou potentiel pour la santé de l’enfant, sa survie, son développement ou sa dignité, dans le contexte d’une relation de responsabilité, de confiance ou de pouvoir. Parfois, on considère aussi comme une forme de maltraitance le fait d’exposer l’enfant au spectacle de violences entre partenaires intimes.

   

    

Principaux points à observer, en sus de la vidéo:

  • Environ 20% des femmes et 5 à 10% des hommes disent avoir subi des violences sexuelles dans leur enfance, et 25 à 50% des enfants déclarent être physiquement maltraités.
  • La maltraitance dans l’enfance altère parfois à vie la santé physique et mentale de ceux qui en sont victimes et, de par ses conséquences socioprofessionnelles, elle peut au bout du compte ralentir le développement économique et social d’un pays.
  • Il est possible de prévenir la maltraitance des enfants. Pour cela, une approche multisectorielle s’impose.
  • Les programmes de prévention efficaces sont ceux qui soutiennent les parents et leur apprennent à être de bons parents.
  • L’accompagnement des enfants et des familles dans la durée peut réduire le risque de répétition des mauvais traitements et minimiser leurs conséquences.

 

Ampleur du problème

 

La maltraitance des enfants est un problème universel qui a de graves conséquences, à vie, pour ceux qui en sont victimes. On ne dispose pas d’estimations mondiales fiables concernant la prévalence de la maltraitance des enfants. Les données font défaut pour de nombreux pays, en particulier les pays à revenu faible ou intermédiaire.

La maltraitance des enfants est un phénomène complexe et difficile à étudier. Les estimations actuelles varient considérablement selon les pays et selon la méthode de recherche utilisée. Elles sont fonction :

  • des définitions de la maltraitance qui sont retenues;
  • du type de maltraitance étudié;
  • de la couverture et de la qualité des statistiques officielles;
  • de la couverture et de la qualité des études fondées sur des informations fournies par les victimes elles-mêmes ou par les parents ou les personnes qui ont la charge de l’enfant.

Néanmoins, des études internationales révèlent qu’environ 20% des femmes et 5 à 10% des hommes disent avoir subi des violences sexuelles dans leur enfance et que 25 à 50% des enfants déclarent être physiquement maltraités. Par ailleurs, beaucoup d’enfants sont victimes de violence affective (parfois appelée violence psychologique) et de négligence.

 

On estime que, chaque année, 31 000 enfants de moins de 15 ans sont victimes d’homicides. Ce chiffre ne rend pas compte de l’ampleur réelle du problème car une proportion importante des décès dus à des mauvais traitements sont attribués erronément à une chute, des brûlures, la noyade ou d’autres causes.

 

Dans les situations de conflit armé et dans les contextes où il y a des réfugiés, les fillettes et les jeunes filles sont particulièrement exposées aux violences sexuelles, à l’exploitation et aux sévices de la part des soldats, des forces de sécurité, des membres de leurs communautés, du personnel humanitaire et d’autres catégories de personnes.

 

Conséquences de la maltraitance

 

La maltraitance entraîne des souffrances pour les enfants et leurs familles et peut avoir des conséquences à long terme. Elle provoque un stress auquel on associe une perturbation du développement précoce du cerveau. Un stress extrême peut affecter le développement du système nerveux et immunitaire. Dès lors, les enfants maltraités, devenus adultes, sont davantage exposés à divers troubles comportementaux, physiques ou psychiques, tels que les suivants:

  • propension à commettre des violences ou à en subir;
  • dépression;
  • tabagisme;
  • obésité;
  • comportements sexuels à risque;
  • grossesse non désirée;
  • alcoolisme et toxicomanie.

Au travers de ces conséquences comportementales et psychiques, la maltraitance peut favoriser les pathologies cardiaques, le cancer, les suicides et les infections sexuellement transmissibles.

Au-delà de ses répercussions sur la santé et la société, la maltraitance des enfants a un coût économique, lié notamment aux hospitalisations, au traitement des troubles psychiques, à la protection de l’enfance et aux dépenses de santé à plus long terme.

 

Facteurs de risque:

 

Plusieurs facteurs de risque en matière de maltraitance des enfants ont été recensés. Ils ne sont pas présents dans tous les contextes sociaux et culturels mais ils peuvent donner un éclairage général lorsque l’on tente de comprendre les causes du phénomène.

 

Facteurs tenant à l’enfant

 

Il importe de souligner que les enfants sont les victimes de la maltraitance et qu’ils ne sont jamais à blâmer pour les mauvais traitements qu’on leur inflige. Plusieurs facteurs peuvent prédisposer l’enfant à être maltraité:

  • il est âgé de moins de 4 ans ou est adolescent ;
  • c’est un enfant non désiré ou qui ne répond pas aux attentes de ses parents ;
  • Il a des besoins spéciaux ou pleure de façon persistante, ou il présente une anomalie physique.

Facteurs tenant au parent ou à la personne qui s’occupe de l’enfant

 

Plusieurs facteurs chez le parent de l’enfant ou la personne qui s’occupe de lui peuvent augmenter le risque de maltraitance. On citera les suivants:

  • la difficulté à établir un lien avec un nouveau-né ;
  • le manque d’attention pour l’enfant ;
  • le fait d’avoir soi-même subi des maltraitances dans l’enfance ;
  • un manque de connaissances sur le développement de l’enfant ou des attentes irréalistes ;
  • l’abus d’alcool ou de drogues, y compris durant la grossesse ;
  • l’implication dans des activités criminelles ;
  • le fait de connaître des difficultés financières.

Facteurs relationnels

 

Plusieurs facteurs relevant des relations au sein des familles ou entre partenaires intimes, amis et pairs peuvent accroître le risque de maltraitance de l’enfant. En voici quelques-uns:

  • des troubles physiques ou psychiques ou des problèmes liés au développement chez un membre de la famille ;
  • l’éclatement de la cellule familiale ou des violences entre d’autres membres de la famille ;
  • l’isolement par rapport à la communauté ou l’absence d’un réseau de soutien ;
  • une perte de soutien de la part de la famille élargie pour l’éducation de l’enfant.

Facteurs communautaires et sociétaux

 

Parmi les caractéristiques de l’environnement communautaire ou social associées à l’augmentation du risque de maltraitance des enfants figurent, entre autres:

  • les inégalités sexuelles ou sociales;
  • le manque de logements appropriés ou de services de soutien aux familles et aux institutions;
  • les taux de chômage élevés ou la pauvreté;
  • la facilité d’accès à l’alcool et aux drogues;
  • des politiques et programmes inappropriés pour prévenir la maltraitance des enfants, la pornographie enfantine, la prostitution et le travail des enfants;
  • des normes sociales et culturelles qui encouragent ou glorifient la violence envers autrui, y compris l’usage des châtiments corporels, exigent un respect absolu des rôles sociaux dévolus à chaque sexe ou amoindrissent le statut de l’enfant dans les relations parents-enfants;
  • des politiques sociales, économiques, de santé et d’éducation menant à des niveaux de vie peu élevés, ou à des inégalités ou une précarité socio-économiques.

Prévention

 

La prévention de la maltraitance des enfants exige une approche multisectorielle. Les programmes efficaces sont ceux qui apportent un soutien aux parents et leur apprennent à être de bons parents. On citera, notamment:

  • les visites d’infirmières à domicile pour fournir aux parents un soutien, des conseils et des informations;
  • les programmes de formation parentale, généralement proposés en groupe, pour améliorer les compétences des parents en matière d’éducation, leur inculquer de meilleures connaissances du développement de l’enfant et promouvoir des stratégies positives de gestion du comportement de l’enfant;
  • les interventions à volets multiples, avec généralement des composantes soutien et éducation des parents, enseignement préscolaire, et soins à l’enfant.

D’autres programmes de prévention se sont révélés assez prometteurs.

  • Les programmes de prévention du traumatisme crânien imputable à de mauvais traitements (aussi appelé syndrome du bébé secoué, syndrome du nourrisson secoué et traumatisme cérébral infligé). Ce sont habituellement des programmes organisés en milieu hospitalier à l’intention des nouveaux parents qui vont quitter l’hôpital ou la clinique pour les informer des dangers du syndrome du bébé secoué et leur indiquer la conduite à adopter face à un bébé qui pleure sans qu’on sache le calmer.
  • Les programmes de prévention des violences sexuelles à enfant. Habituellement organisés dans les écoles, ces programmes sont destinés à enseigner aux enfants:
    • qu’ils sont maîtres de leur corps;
    • quelle est la différence entre des contacts physiques appropriés et des gestes déplacés;
    • comment reconnaître les situations de violence;
    • comment dire «non»;
    • comment parler à un adulte de confiance des sévices subis.

De tels programmes renforcent effectivement les facteurs de protection contre les violences sexuelles (ainsi, grâce à eux, l’enfant est informé de l’existence des sévices sexuels et sait comment s’en protéger), mais on ne dispose pas d’éléments indiquant si ces programmes sont également efficaces contre d’autres types de violence.

 

Plus ces interventions auront lieu tôt dans la vie de l’enfant, plus elles seront bénéfiques pour l’enfant lui-même (développement cognitif, compétences comportementales et sociales, réussite scolaire, par exemple) et pour la société (diminution de la délinquance et de la criminalité, par exemple).

 

Par ailleurs, la détection précoce des cas associée à la prise en charge des enfants victimes et de leurs familles dans la durée peut aider à réduire la répétition des mauvais traitements et à en atténuer les conséquences.

Sources infos: OMS International

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3 janvier 2014 5 03 /01 /janvier /2014 12:26

« Me voici donc seul sur Terre, n'ayant plus de frère, de prochain, d'ami, de société que moi-même. Le plus sociable et le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime. » C'est ainsi que Jean-Jacques Rousseau se présente dans les premières lignes des Rêveries du promeneur solitaire.

 

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Nous sommes à la fin de l'année 1776. L'auteur du Contrat social et de l'Émile vit à nouveau à Paris. La Révolution n'a pas encore eu lieu, le royaume est dirigé par une monarchie de droit divin, les idées des Lumières foisonnent dans quelques salons desquels il se sent exclu après s'en être lui-même mis à l'écart quelques années plus tôt.

 

 Vieil homme de 64 ans, en mauvaise santé, Rousseau souffre d'une véritable persécution depuis que la publication de deux œuvres maîtresses, en 1762, l'ont contraint à la fuite. Dans son isolement toutefois, le philosophe exagère et amplifie la haine dont il est victime, en ressassant notamment la façon dont il a été rejeté de Paris à Genève, sa ville natale, où ses livres sont brûlés, abandonné par d'anciens amis comme le philosophe Denis Diderot, moqué sans relâche par Voltaire, attaqué par les habitants de Môtiers-Travers qui un soir de fête viennent lancer des pierres contre son refuge de la principauté prussienne de Neuchâtel...

 

Une nature solitaire, vraiment  ?

 

 Ces faits, bien réels, constituent peut-être l'essentiel des images, chargées d'a priori, qui circulent encore sur cet écrivain et philosophe du XVIIIe siècle, alors que fut célébré en 2012 le tricentenaire de sa naissance. Lui-même, on le voit, entretient cette représentation d'homme seul, rejeté de tous. Pourtant, le philosophe génial, aux idées neuves et profondes, est souvent réduit à son goût pour la solitude, son amour pour la nature et un certain « mythe du bon sauvage » dont on lui attribue la paternité. Trois siècles plus tard, pris entre de multiples contradictions, coincé entre le portrait qu'il offre à travers Les Confessions (1765-1770) et les fausses croyances qu'alimentent depuis toujours ses ennemis, le personnage reste difficile à cerner.

 

 Être complexe et très sensible, sa timidité semble être à l'origine de sa maladresse. Son malaise en société semble l'avoir conduit à la solitude. Plusieurs livres, sortis en ces temps d'anniversaire, interrogent sa nature solitaire. Le philosophe canadien David Gauthier met par exemple en rapport le Discours sur l'inégalité (1755), dans lequel « Rousseau nous lisait l'histoire de notre espèce  : nés dans la solitude, nous sommes progressivement entrés en société  ; l'homme est une créature solitaire devenue sociale », et l'ouverture des Rêveries, dans laquelle « Rousseau nous lit sa propre histoire  : l'histoire d'une créature sociale redevenue solitaire ».


 Car si l'écrivain et philosophe a choisi de mener une vie solitaire, il choisit l'isolement après de nombreuses années parmi les hommes, rappelle volontiers Denis Faïck, qui enseigne la philosophie à Toulouse.


Interroger la nature solitaire de Rousseau paraît donc selon lui légitime puisque s'il affirme - à la fin de sa vie et dans les conditions que l'on connaît - avoir une tendance à la solitude, « Jean-Jacques ne conçoit pas d'autre réel bonheur que parmi les hommes, dans une société de cœur ».

 

Le premier livre des Confessions révèle que « le premier sentiment qui s'installe dans le cœur de Rousseau est un sentiment profond de citoyenneté ». De fait, le 28 juin 1712 à Genève, Jean-Jacques Rousseau naît citoyen d'une République dans un milieu modeste. « Il est fils d'horloger », se plaira à rappeler Voltaire. Sa mère décède quelques jours plus tard le 7 juillet. « Ma naissance fut le premier de mes malheurs », écrit-il avec cinquante ans de recul.


Malgré ce regard rétrospectif, ses premières années semblent pétries d'amour et de bonheur. « Mon père, ma tante, ma mie, mes parents, nos amis, nos voisins, tout ce qui m'environnait (...) m'aimait  ; et moi je les aimais de même. » Avec son père, dont il dit que l'amour de la patrie était la plus forte passion, le jeune Jean-Jacques partage d'intenses moments de lecture, découvre l'Antiquité... Tout cela marque son esprit, comme l'amitié qui le lie à son cousin avec lequel il passe deux ans en pension à la campagne.

 

Accusé à tort d'un méfait dont il n'est pas coupable, il découvre l'injustice au sortir de l'enfance, à 12 ans. Placé ensuite chez un maître graveur tyrannique, il se retrouve dans une solitude morale qui le confine au malheur. Pour y échapper, et éviter les coups, il découvre les vertus de la solitude physique en se réfugiant dans les livres. « Le repli sur soi est ici une retraite vers un ersatz de bonheur, vers un succédané qui toute sa vie comblera le manque de véritables relations », analyse D. Faïck, selon lequel Rousseau passe sa vie à rechercher vainement ce bonheur initial et cette amitié authentique dont il trouve quelques éclats auprès de Mme de Warens, avec laquelle il vit une communion rare entre Annecy et Chambéry avant d'être remplacé par un autre...

 

À plus de 30 ans, lorsqu'il vient s'installer à Paris, Rousseau veut conquérir une place parmi les hommes. « Le désir d'une société idéale est encore loin d'être le moteur de son existence », note D. Faïck. Rousseau est en quête de reconnaissance dans le regard des autres. Pourtant, lorsque son opéra-comique Le Devin du village est joué devant la cour en 1752, il décline l'invitation du roi de peur de ne pas être à la hauteur... Deux ans plus tôt, l'Académie de Dijon a pourtant récompensé son Discours sur les arts et les sciences, dans lequel il démontre - en plein siècle des Lumières - que la science et les arts, loin de purifier les mœurs, éloignent l'homme de la vertu et ne servent qu'à l'occuper de futilités pour lui faire oublier sa servitude. Il acquiert ainsi une notoriété qu'il n'a pas de naissance, mais celle-ci ne le rend pas plus à l'aise dans les salons parisiens... « J'aimerais la société comme un autre si je n'étais sûr de m'y montrer non seulement à mon désavantage, mais tout autre que je ne suis », déclare Rousseau dans Les Confessions.

 

Son passage de la musique, sa première vocation, à l'écriture et à la philosophie, le Genevois le décrit a posteriori comme une sorte d'illumination aux conséquences funestes  : « Dès cet instant, je fus perdu. » Peu après, en choisissant de se retirer à l'Ermitage, à l'écart de Paris, il attise encore l'incompréhension des philosophes des Lumières à son égard. Ces derniers, rappelle D. Faïck, se considèrent en effet investis d'une mission  : montrer un visage ouvert, engagé et sociable pour convertir le public à leurs idées.

 

Inventer un monde idéal

 

Parmi eux, Rousseau détonne donc en affirmant qu'il est pour lui « moins cruel et moins difficile de vivre seul dans un désert que seul parmi ses semblables ». C'est donc bien parce qu'il est « dans l'impossibilité d'atteindre aux êtres réels », comme il écrit dans Les Confessions, que le philosophe préfère se réfugier « dans le pays des chimères » s'inventant « un monde idéal » « peuplé d'êtres selon (son) cœur ». Ce faisant, il se permet aussi de dénoncer une organisation sociale injuste sans flatter ni ménager personne aux dépens de la justice et de la vérité, prétendant suivre avec intrépidité les routes de la droiture.

 

Mais les critiques les plus virulentes qui subsistent à notre époque sur Rousseau se fondent sans doute encore sur l'hiatus entre son comportement et ses œuvres. Lui-même, conscient de ce paradoxe, prévient  : « Hors d'état de remplir la tâche la plus utile, j'oserai du moins essayer de la plus aisée  : à l'exemple de tant d'autres, je ne mettrai point la main à l'œuvre, mais à la plume  ; et au lieu de faire ce qu'il faut, je m'efforcerai de le dire . » Incapable de vivre parmi les hommes, il écrit sur le vivre ensemble dans Du contrat social (1762). Ayant abandonné les cinq enfants qu'il a avec Thérèse Levasseur, il écrit l'Émile, un livre consacré à l'éducation...

 

Dans cette perspective, Rousseau passerait presque pour un donneur de leçons à défaut d'être lui-même exemplaire. Cela n'empêche pas nombre de penseurs contemporains de saluer la puissance créatrice de sa pensée, Edgar Morin notamment  : « J'aime ce Genevois, totalement autodidacte, d'une sensibilité inouïe, qui, après toutes sortes d'aventures, débarque à Paris dans le milieu des philosophes et y manifeste tout de suite la profondeur de son inspiration, une inspiration qui était à la fois littéraire, politique et philosophique. Il scandalisera bientôt les philosophes qui l'avaient d'abord accueilli à bras ouverts. »

 

Rousseau sur la richesse

 

" C'est une des singularités du cœur humain que malgré le penchant qu'ont tous les hommes à juger favorablement d'eux-mêmes, il y a des points sur lesquels ils s'estiment encore plus méprisables qu'ils ne sont en effet. Tel est l'intérêt qu'ils regardent comme leur passion dominante, quoiqu'ils en aient une autre plus forte, plus générale, et plus facile à rectifier, qui ne se sert de l'intérêt que comme d'un moyen pour se satisfaire, c'est l'amour des distinctions. On fait tout pour s'enrichir, mais c'est pour être considéré qu'on veut être riche. Cela se prouve en ce qu'au lieu de se borner à cette médiocrité qui constitue le bien-être chacun veut parvenir à ce degré de richesse qui fixe tous les yeux, mais qui augmente les soins et les peines et devient presque aussi à charge que la pauvreté même. Cela se prouve encore par l'usage ridicule que les riches font de leurs biens. Ce ne sont point eux qui jouissent de leurs profusions et elles ne sont faites que pour attirer les regards et l'admiration des autres. Il est assez évident que le désir de se distinguer est la seule source du luxe de magnificence, car quant à celui de mollesse il n'y a qu'un bien petit nombre de voluptueux qui sachent le goûter et lui laisser la douceur et toute la simplicité dont il est susceptible. C'est donc ainsi qu'on voit par le même principe toutes les familles travailler sans cesse à s'enrichir et à se ruiner alternativement. C'est Sisyphe qui sue sang et eau pour porter au sommet d'une montagne le rocher qu'il en va faire rouler le moment d'après. " De J.J Rousseau.

 

Juliette Galeazzi pour Cairn.info

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30 décembre 2013 1 30 /12 /décembre /2013 15:22

Skholè est un terme grec, voisin de l’otium latin, dont dérivent les termes « école », « school », « scholars ».

 

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  Par un paradoxe qui n’est qu’apparent, skholè signifie loisir. Ce paradoxe n’est qu’apparent en cela que le loisir veut d’abord dire la liberté par rapport à la nécessité de subvenir à ses besoins, c’est à dire à ce que nous nommons la subsistance, et qui, lorsqu’elle n’est pas satisfaite, ferme l’accès aux objets de la skholè, qui sont les obets de la pure contemplation – la skholè étant en cela la condition de constitution de la theoria, celle-ci constituant la forme la plus haute de l’individuation qu’Aristote dit « noétique », c’est à dire intellectuelle et spirituelle. La liberté de la skholè n’est donc pas celle du divertissement ou de la distraction, mais au contraire celle de cette forme spécifique de l’attention qu’est l’étude. Un esprit libre est celui qui acquiert la puissance de ses propres contraintes.

 

Skholè, pour les Grecs, a aussi le sens général d’une trêve, d’un répit, d’une suspension temporelle et en ce sens d’un repos ; cette suspension prime sur ce qu’elle suspend, à savoir les affairements de la vie quotidienne (a-skholia) ou les occupations serviles qui sont la marque d’une soumission aux besoins de la vie animale. La skholè désigne ainsi la temporalité libre propre des activités qui font, aux yeux des Grecs anciens, la valeur de l’existence proprement humaine. Le temps « skholaïque » ou « scolaire » est « calme », « tranquille » voire « lent » (traductions possibles de l’adjectif skholaios) parce qu’il est le temps de prendre son temps, un temps dans lequel l’action peut se dérouler à loisir et se donner le temps au lieu d’être emportée par lui.

 

Ainsi, relèvent de la skholè les pratiques du jeu, de la gymnastique, des banquets, du théâtre et des arts, ainsi que, dans une certaine mesure, la participation aux affaires publiques, la politique pour autant qu’elle participe de ce que Hannah Arendt nomme la vita activa 1 – et non de la prise de pouvoir. Ce qui rapproche toutes ces activités entre elles, c’est en effet leur « gratuité » - c’est à dire leur caractère auto-finalisé et libre par rapport aux contraintes de l’utilité qui est toujours particulière et en cela à courte vue – et la liberté qu’à la fois elles supposent et engendrent. C’est pourquoi le mot désigne plus particulièrement l’activité studieuse, puis les lieux et les ouvrages d’étude eux-mêmes : l’étude et la lecture fournissant l’un des meilleurs paradigmes de la skholè, de ce temps librement suspendu dans lequel peut se déployer une activité qui est à elle-même sa propre fin, et dont la pratique littéralement élève et anoblit celui qui s’y consacre.

 

Redonner à l’école son sens de skholè, c’est refuser l’idée qu’elle ne servirait qu’à nous adapter à l’askholia (au nec-otium) plutôt qu’à nous en émanciper : c’est la comprendre comme apprentissage du temps libre et souverain.

 

La skholè n’est possible que comme adoption des hypomnémata qui la rendent possible. S’il est vrai que de nos jours, de nouvelles sortes d’hypomnémata sont apparues, analogiques et numériques, la reconstitution d’un skholeion suppose une nouvelle conception de l’éducation et de ses organes, matériaux et pratiques – capables de former un agent politique, le citoyen, qui soit aussi un agent économique déprolétarisé, c’est à dire responsable et soigneux : celui que nous appelons le contributeur.

 

1- Arendt, La condition de l’homme moderne, Pocket, 2001.

 

Vocabulaire de Victor Petit - Ars industrialis.org

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30 décembre 2013 1 30 /12 /décembre /2013 13:26

La plateforme de vente en ligne Amazon réalise 70 % de son chiffre d'affaires pendant la période des fêtes de fin d'année, selon le syndicat allemand Verdi. Pour faire face à l'explosion de commandes passées en un clic à l'approche de Noël, la multinationale recrute des centaines d'intérimaires pour renforcer ses équipes. L'année dernière, Jean-Baptiste Malet a fait partie des 1 200 salariés embauchés pour travailler au sein de l'entrepôt de Montélimar. Ce journaliste révèle dans son livre, En Amazonie, infiltré dans le meilleur des mondes, les conditions de travail à la fois archaïques et ultramodernes en vigueur au sein des entrepôts d'Amazon, interdits d'accès aux journalistes.

 

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L'entrepôt d'Amazon de Swansea, au Royaume-Uni, est grand comme 10 terrains de foot.

  

Pourquoi avoir choisi Noël pour votre infiltration dans un entrepôt d'Amazon ?

 

Jean-Baptiste Malet : Tout simplement parce que j'avais de grandes chances d'être recruté. Amazon recourt massivement aux intérimaires pendant cette période, qui commence fin octobre et se termine fin décembre. A Montélimar, 1 200 intérimaires ont été recrutés pour Noël. Les travailleurs allemands [actuellement en grève] m'expliquaient cet été que certains entrepôts doublaient voire triplaient leurs effectifs [en fin d'année]. Je tiens à rappeler que je me suis infiltré parce que les employés ont refusé de me parler lorsque je les ai sollicités et qu'il est impossible de visiter les entrepôts en tant que journaliste.

 

A quel point la période de Noël est-elle importante pour Amazon ?

 

Amazon réalise 70 % de son chiffre d'affaires à Noël. Début décembre débute ce que l'entreprise appelle la période de « rush ». C'est assez impressionnant quand on se rend aux abords des entrepôts à ce moment-là, d'ailleurs. Des cars de travailleurs qui habitent à plusieurs dizaines de kilomètres sont spécialement affrétés, il y a un va-et-vient de camions poids lourds incessant.

 

Quel est l'objectif de votre livre ?

 

Pour beaucoup, Amazon est quelque chose de très virtuel. Or, même avec l'économie numérique, le travail est toujours présent. Je voulais également montrer que les potentialités d'Internet ont bouleversé le monde du travail sur ce secteur. Amazon, c'est une révolution dans le monde industriel. Les entrepôts logistiques sont régis par une organisation du travail très précise qui n'est pas simplement celle du taylorisme ou du fordisme. Elle inclut toutes les potentialités d'Internet et fournit des outils de contrôle de productivité parfaitement inédits.

 

Les méthodes de travail que vous décrivez dans votre livre, très semblables à celles du travail à la chaîne dans les usines dites traditionnelles, sont-elles en contradiction avec l'image 2.0 d'Amazon ?

 

Chacun à sa propre image d'Internet. Je ne veux pas tenir un discours moral, simplement rappeler des faits et décrire ce qui se passe dans une usine logistique. Les travailleurs chez Amazon, loin, très loin des progrès du XXIe siècle, ont des conditions de travail qui sont dignes du XIXe siècle. Que ce soit en ce qui concerne les conditions de travail des intérimaires, que ce soit dans les cadences qui sont imposées, dans les contrôles de productivité, dans les fouilles au corps qui sont réalisées chaque fois qu'un travailleur franchit les portiques. Les exemples foisonnent dans mon livre et tendent tous à montrer qu'Amazon, en ce qui concerne le respect des droits sociaux, est une entreprise qui n'est pas progressiste mais parfaitement réactionnaire.

 

Nous sommes loin du fameux slogan « Work hard, have fun, make history »...

 

Pour moi, ce n'est pas une contradiction. Car il faut garder en tête que Jeff Bezos (actuel PDG d'Amazon) est libertarien ! J'étais d'ailleurs surpris de voir le nombre de portraits apologistes qu'on a pu faire de cet homme. Dans le slogan il y a « make history », mais il faut voir qui écrit l'histoire. On ne peut se contenter d'une apologie des puissants et des milliardaires sous prétexte qu'ils arrivent à rassembler des énergies. Il faut voir à quel coût et à quelle société ils nous préparent. Pour l'heure, Amazon, avant de représenter un progrès, c'est d'abord une formidable régression en ce qui concerne le devenir de notre humanité.

 

 

  Comment Amazon gagne de l'argent ?

 

La force d'Amazon, vis-à-vis du commerce de proximité, c'est d'avoir des coûts de stockage et de distribution beaucoup plus faibles. Un entrepôt logistique en zone périurbaine, c'est un loyer qui est beaucoup plus faible que celui d'un commerce de proximité. Après, il est incontestable que ce qui fait l'efficacité d'Amazon, c'est son infrastructure informatique, qui permet l'expédition de colis au plus vite une fois la commande passée car tout est fluidifié par le réseau. Cette infrastructure permet un contrôle total de tout ce qui se passe dans les entrepôts, y compris au niveau des travailleurs, totalement robotisés par leurs scanners portatifs. Par ailleurs Amazon n'a pas besoin de machines complexes comme l'automobile : en réalité, Amazon ce sont de grand entrepôts avec des étagères métalliques, quelques ordinateurs et des bornes Wi-Fi. La machine la plus complexe étant l'être humain qui, grâce au levier informatique qui le maintien sous contrôle, peut générer des richesses incroyables. La multinationale réalise également des économies sur les pointeuses, placées non pas à l'entrée de l'entrepôt mais à trois minutes de marche, sur le recours outrancier à l'intérim et sur son évasion fiscale. Il faut savoir qu'Amazon doit 198 millions au fisc français.

 

Vous ne vous attendiez pas à tout ce que vous avez découvert ?

 

 Je m'attendais à un travail pénible, à la culture à l'américaine, mais pas à devoir subir des discours moralistes. Chaque jour on vous demande d'être meilleur que la veille. Il y a un aspect très idéologique au travail et on va applaudir ce qu'on appelle le « top performer », la résurgence de l'ouvrier Stakhanov en URSS, qui va au-delà de ce qu'on lui a demandé de faire. Les contre-pouvoirs sont complètement muselés. La plupart des syndicalistes ont la vie dure [la CGT a déposé plainte car ils étaient fouillés arbitrairement et pendant des heures]. Et c'est assez surprenant de voir qu'une multinationale, dans le cadre de son travail, une fois qu'elle a nié tous les droits les plus élémentaires contenus dans le code du travail, ensuite s'ingénie à reproduire une forme de collectivisme. Je pense que cela est dû au fait qu'Amazon est un univers qui est coupé du monde.

 

Comment voyez-vous ces conditions de travail évoluer ?

 

 Je pense qu'il y a un véritable espoir en Allemagne, où les syndicalistes ont réussi avec beaucoup d'intelligence à réinventer les outils du syndicalisme avec le simple argument du droit. Cela pourrait être un exemple pour d'autres entreprises en Europe. Je pense aussi qu'il y a une réponse politique à apporter, notamment au sujet de l'évasion fiscale. En dernier échelon, et ce n'est pas quelque chose de dérisoire, le consommateur lui-même peut se poser la question de savoir ce qu'il gagne en consommant sur Amazon et ce qu'il y perd. Je ne suis pas convaincu que la plupart des Français souhaitent voir le politique distribuer des subventions publiques pour l'implantation de tels entrepôts, d'autant qu'Amazon n'a pas besoin d'argent public aujourd'hui. D'ailleurs, lors de l'implantation du quatrième entrepôt dans le Nord-Pas-de-Calais, la région n'a pas donné d'aide publique.

 

La préparation de commandes vocale ou l'homme-machine ?

   

L'avenir appartient au guidage vocal des préparateurs de commande, qui offre des gains de productivité et de fiabilité. Mais il présente de nouveaux risques professionnels dont il faut être conscient :

 

Le ' voice picking " est un système de guidage du préparateur de commandes par la voix. La préparation de commandes vocale est arrivée il y a environ dix ans en France, d'abord dans les plates-formes logistiques de la grande distribution, où elle représenterait actuellement 70% des modes de préparation. Elle équipe aussi des PME logistiques, industrielles ou de la distribution, petites ou grandes. Citons GMR, distributeur d'équipements de robinetterie, avec 15 opérateurs équipés, autant que Guillot Jouani qui livre la restauration hors domicile, ou encore Royal Canin, France Loisirs ou Quo Vadis, qui ont une cinquantaine d'opérateurs équipés.

 

Le préparateur de commande, qui porte, souvent à la ceinture, un terminal qui assure la communication via le wi-fi, reçoit ses instructions via un casque, généralement mono-oreille ; il dialogue directement avec le système d'information par l'intermédiaire d'un micro et d'un logiciel de reconnaissance vocale. Une formation de quelques heures suffit pour que le préparateur soit opérationnel. La solution logicielle vocale s'interface avec le système de gestion d'entrepôt (Warehouse Management System, WMS), ou directement avec le système de gestion commerciale.

Mains et yeux libres: Des offreurs de solutions vocales en entrepôt en présentent les bénéfices. Pour Mehran Bachan, directeur commercial Europe du sud de Vocollect, qui a été le premier sur le marché français à fournir une solution logicielle et matérielle, qui équipe aujourd'hui 20000 opérateurs en France, ' il permet de travailler en mains libres et en yeux libres. " Frédéric Dittmar, directeur division identification automatique d'IER, qui propose une solution logicielle, en voit deux autres : ' Il permet d'accélérer le processus et donc de traiter plus de commandes à nombre de préparateurs égal. Il est utile dans les entrepôts grand froid, ou les gants épais rendent difficile la manipulation des terminaux portables classiques. " Jean-François Le Garrec, responsable BU logistique d'Aldata, qui propose sa solution logicielle Voice Directed Warehousing, utilisée par plus de 8000 opérateurs picking, met en avant ' la meilleure qualité de la préparation ; le taux d'erreur est divisé par huit par rapport à une solution de liste sur support papier. Et les gains de productivité moyens sont de 10 à 15%, jusqu'à 20 à 30% pour des produits où il faut relever les numéros de lot ou le poids. " Toutefois, les gains de productivité sont en partie contrebalancés par le nombre plus important de réagencements de colis pour assurer la qualité de la palette, induits par la chronologie imposée des prélèvements.

 

Prix en baisse...

 

Le prix pour équiper un opérateur (logiciel plus matériel) a baissé, il est aujourd'hui de l'ordre de 2500 à 3000 euros. ' Le retour sur investissement est très rapide, entre huit et quinze mois, " assure M. Le Garrec. Le guidage vocal, utilisé pour la préparation de commandes, s'étend ou va s'étendre progressivement aux autres processus en entrepôt : inventaire, expédition, chargement du camion, réception.

Si écouter une voix de synthèse plutôt déshumanisante à longueur de journée conduit parfois à une mauvaise compréhension des instructions et donc à des répétitions, les offreurs font des efforts en matière de confort et de convivialité. Ainsi, IER propose une voix féminine naturelle qui ' fait passer le taux de répétition, générateur de stress, de 15% à moins de 3%, conduisant à une meilleure acceptation de la solution vocale. " selon M. Dittmar. De plus, fondée sur le moteur de reconnaissance de l'allemand Topsystem, notre solution ne nécessite pas d'apprentissage (création d'un profil vocal par utilisateur par l'association d'un lexique à sa voix) dans 98% des cas. Vocollect consacre une bonne partie de sa recherche et développement à la reconnaissance vocale, le coeur de la solution, pour Mehran Bachan. Nous travaillons à la reconnaissance adaptative, qui s'adapte aux accents ou à une personne enrhumée. "

Attention aux risques Mais la préparation de commandes vocales présente des risques professionnels spécifiques. M. Dittmar en est conscient : ' on cloisonne les gens avec le casque, il y a un risque d'isolement. " D'ailleurs, c'est déjà arrivé dans la grande distribution qu'il y ait un mouvement social pour protester contre les solutions vocales. Pour Jack Bernon, responsable du département Santé Travail de l'Agence Nationale pour l'amélioration des Conditions de Travail (ANACT), : ' le guidage vocal réduit la marge de manoeuvre de l'opérateur. Une intelligence dictée de l'extérieur peut être vécue comme une intrusion psychologique. "
Les principaux risques sont identifiés dans la fiche pratique de sécurité ED 135 de l'Institut National de Recherche et de Sécurité (INRS) " Préparation de commandes guidée par reconnaissance vocale " , publiée en 2009. Parmi ceux-ci, citons la fatigue auditive ou l'augmentation globale du rythme de travail accroissant la sollicitation physique et donc l'exposition aux accidents du travail et aux troubles musculosquelettiques (TMS). L'un des auteurs de la fiche, Philippe Morand, technicien conseil de la Carsat Rhône-Alpes, confie : ' Le préparateur n'ayant plus de visibilité sur le travail à venir, il lui est plus difficile de s'économiser. " La fiche met en exergue des risques psychosociaux comme la dépendance à la machine. Des impacts psychologiques tel l'effet de robotisation peuvent en découler. Se dirigerait-on vers un nouvel ' homme-machine ", 250 ans après l'ouvrage éponyme de La Mettrie ?

 

Elvire Camus pour Lemonde.fr
Christine Calais, journaliste - L'express.fr

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29 décembre 2013 7 29 /12 /décembre /2013 17:52

Poser le problème du numérique dans l'enseignement supérieur aujourd'hui, c'est d'abord poser celui de l'organologie de la sphère académique dont le numérique est la dernière période. Bernard Stiegler définit le savoir académique, les conditions de sa production et de sa transmission et propose, pour que la France et l'Europe se saisissent réellement de ces enjeux, une démarche méthodique qui repose sur une nouvelle organologie académique numérique. Cette dernière s'appuie en premier lieu sur une politique massive de recherche sur le numérique, dans toutes les disciplines.

 

Par Bernard Stiegler - Directeur de l'Institut de Recherche et d'Innovation du Centre G. Pompidou

 

Repenser le système académique dans son ensemble

Universités, institutions de recherche ainsi que d'autres formes de sociétés savantes, comme Wikipédia, forment ce système académique que le numérique impose aujourd'hui de repenser. Il ne s'agit pas seulement de la question de la transmission mais aussi de celle de la genèse des savoirs que ce système est capable d'engendrer. L'organologie de la sphère académique a ainsi pour objectif d'étudier parallèlement les aspects physiologiques, techniques et sociaux qui interviennent dans la production des savoirs à l'heure du numérique.

Tout savoir académique est peer-to-peer, public et anamnésique

Un savoir académique est un savoir anamnésique, c'est-à-dire auquel on ré-accède. Pour pouvoir être réactivé, ce savoir doit nécessairement avoir été extériorisé et spatialisé ce qui le rend transmissible. C'est tout l'enjeu de la grammatisation, c'est-à-dire de la transformation des flux mentaux et corporels en extériorisations spatiales qui peuvent prendre des formes très différentes : peintures sur des parois rupestres, inscriptions hiéroglyphiques, livres, fichiers électroniques... Car en effet le savoir n'est reconnu comme tel qu'à la condition de s'exposer au regard des pairs (par exemple les docteurs de la même discipline) par le biais de la publication. La réflexion sur le savoir académique à l'heure du numérique entretient ainsi un lien essentiel avec les problématiques de l'industrie éditoriale. Mais à un autre niveau, la publication est aussi le résultat d'un processus essentiel dans la production des savoirs, celui de la controverse. Réactiver le savoir, c'est le réinterpréter, et toujours de manière polémique.

Un bon professeur est capable de ramener ses élèves aux origines du savoir qu'il transmet

L'école doit donc faire reparcourir aux élèves toute l'histoire des savoirs à différentes échelles en mettant en avant la notion de cursus, de parcours, de boucle de savoir. L'entrée dans le savoir ne peut se faire que par son origine ; du primaire au supérieur, l'enseignant introduit les élèves dans les conditions d'élaboration des savoirs qu'il veut transmettre, le met dans cette position idéale de celui qui viendra enchaîner sur ces savoirs, qui viendra les poursuivre en les interprétant.

Une nouvelle organologie académique numérique

Cette dynamique de boucle propre au savoir académique va à l'encontre de ce qu'on observe aujourd'hui en matière de catégorisation des savoirs. Les catégories sont des critères qui permettent d'organiser l'expérience et de la conceptualiser. Or, avec le numérique, le modèle de la causalité dans l'élaboration des savoirs laisse la place à celui de la corrélation. La catégorisation s'opère sans herméneutique, sans polémique. Il en résulte une organologie orpheline sur le plan de l'éthique et c'est d'ailleurs sur ce type d'organologie que se développent les MOOCs. Quelle alternative trouver à la catégorisation automatique par des algorithmes, d'autant plus que ce modèle se donne à voir comme une manière naturelle de traiter de l'information ? Bernard Stiegler propose la création d'un nouveau langage informatique qui permettrait l'indexation, l'annotation et l'éditorialisation contributives des différentes activités intellectuelles sur support numérique. Ce nouveau langage laisserait toute sa place à la confrontation autour des savoirs et donc à la genèse de leur production toujours renouvelée.

500 thèses sur le numérique, dans toutes les disciplines

Dans un même mouvement, il est fondamental d'étudier les effets du numérique sur ce savoir. Pour cela, il est nécessaire de faire preuve de méthode. Introduire le numérique à l'école sans l'avoir introduit à l'université n'est pas satisfaisant. Une politique massive de recherche sur le numérique, notamment dans le cadre des doctorats, doit être lancée. Ce saut épistémique majeur, caractérisé par des recherches contributives, menées sur des terrains de recherche-action, est essentiel pour la sphère académique toute entière, de l'université à l'industrie éditoriale.

 

http://www.canal-u.tv/

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27 décembre 2013 5 27 /12 /décembre /2013 13:07

Dans une France délabrée, où l'étau fiscal se resserre dangereusement, nous restons tous mal à l’aise face aux exclus. Quels sont les ressorts de notre bonne ou mauvaise conscience ? Qu’est-ce qui nous pousse à donner ou pas ? Enquête sur nos petits arrangements avec la misère et reportage aux côtés de ceux qui mendient.

 

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L’homme s’est installé entre deux boutiques, a recréé une sorte d’habitat : un lit, des parois de carton, une incompréhensible collection de gobelets. La nuit, il s’abrite sous une couverture de survie. Au matin, il quitte la « chambre » pour le « bureau » : l’espace où il mendie, sur le trottoir d’en face. A présent, il fait partie du paysage. C’est à la fois intolérable et rassurant : on peut se raconter qu’il s’accommode de cette vie. Les passants défilent. Les uns s’arrêtent, donnent une pièce, parlent. Les autres poursuivent leur chemin. Indifférence ? Pour quelques-uns, oui. Mais la plupart se sentent impuissants et ne savent pas comment réagir.

 

D’où vient le malaise ? Pour partie, des injonctions contradictoires auxquelles la modernité nous soumet. « Nous sommes tiraillés entre trois modèles de comportement parfaitement inconciliables, analyse le sociologue Alain Caillé. Il faudrait être le plus productif, le plus calculateur et accumulateur possible, selon la logique concurrentielle du marché ; jouir des biens de consommation comme s’ils étaient gratuits ; et en même temps pousser la générosité aux limites du sacrifice. » Le dilemme pourrait s’énoncer ainsi : « Comment être à la fois égoïste, hédoniste et altruiste ? » Voilà pour le contexte. Mais le malaise, bien évidemment, naît aussi du spectacle quotidien de la détresse.

 

« Ça pourrait être moi »

 

Aurélie, 26 ans, bénévole dans une association caritative, se rappelle sa première distribution de soupe. « J’ai été sidérée par la foule. Ils étaient si nombreux et n’avaient rien à voir avec l’image que je me faisais du clochard. C’étaient monsieur et madame Tout-le-Monde. Ils avaient eu un toit, un travail, une famille. Et puis plus rien. »

 

« Ça pourrait être moi. » L’idée est en partie réelle, en partie imaginaire. Si la précarité nous concerne tous potentiellement, « nous sommes surtout pris dans un fantasme de misère, de solitude, de dégradation », constate le psychanalyste Jean-Pierre Winter. Un fantasme de clochardisation dont il a souvent repéré la présence chez les femmes. L’exemple de mères, de grands-mères, dépendantes d’un homme pour leur survie, y est sans doute pour quelque chose. Quoi qu’il en soit, c’est cette identification possible à la détresse de l’autre qui motive le don.

 

Mais « donner n’est pas exactement se reconnaître en l’autre, précise Jean-Pierre Winter. C’est se reconnaître comme celui qui peut le faire. Et marquer une différence avec celui qui demande. »

 

Donner pour conjurer

 

Comment comprendre que les uns donnent « seulement aux musiciens », « toujours aux femmes », « jamais aux Roumains » ? L’explication n’est pas univoque. « Tout le monde a sa justification, note Jean-Pierre Winter. Mais personne n’en est totalement dupe. » Le choix d’un type de bénéficiaire correspond à des motifs qui ne sont pas entièrement intelligibles, sauf à remonter aux fantasmes archaïques qui structurent nos relations. « Dans le psychisme, explique l’analyste, nous nous identifions beaucoup à l’objet que nous sommes dans le désir de l’autre. L’une des formes que peut prendre cet objet est le déchet. »

 

Ce que réveille la vision du pauvre, c’est la peur de coïncider avec ce déchet. Dès lors, le don a « valeur conjuratoire : on donne pour se décoller de ce que l’on craint d’être ». Il peut aussi avoir « valeur de pénitence : on paye pour se dédouaner de ses pensées agressives, de son dégoût. Et on se le fait payer plus ou moins cher en fonction de sa culpabilité. » Ceux qui ne donnent pas avancent eux aussi toutes sortes de rationalisations. « C’est à l’Etat de le faire », « Je refuse cet assistanat »…


 Une fois encore, les raisons de leur refus sont plus complexes que ça. « Sans faire de généralités, note Jean-Pierre Winter, il est intéressant de relever que les pauvres ne donnent pas moins que les riches. Quelle jouissance reste-t-il à celui qui a tout, si ce n’est celle de mettre l’autre en position de demander, et de ne pas donner ?»

 

Le fantasme de contamination

 

Familier de la rue, où il a choisi de vivre un temps pour mieux en comprendre la réalité, le psychanalyste Patrick Declerck pointe la fonction sacrificielle de celui qu’il nomme « Clodo » : « L’image et la réalité du SDF sont enkystées dans une espèce d’étrangeté dont la vocation est de nous protéger contre le fantasme de contamination. On voudrait que le clochard, comme le pédophile dans un autre registre, soit radicalement autre, le monstre qui n’est pas moi, pour casser toute possibilité d’identification. »

 

L’exclu étant ainsi désigné, « le champ de l’aide sociale s’organise autour de lui comme un théâtre dont le but premier n’est pas de prendre en charge sa souffrance, mais de la mettre en scène dans une sorte de fable morale où Clodo joue le même rôle que jadis le supplicié en place de Grève : voilà ce qui arrive quand on transgresse les obligations de la normalité. Ce qui aboutit à l’idée paradoxale que le plus petit des clodos n’est pas un exclu mais bien un inclus, au sens où il œuvre, à son corps défendant, au maintien de l’ordre social. » Reste à chacun la liberté de refuser l’indifférence.

 

Porte-parole des sans-abris

 

Sur la boîte vocale de son portable, un mot, un seul, dont il détache les syllabes avec une sorte d’ironie : « Clo-che-man ». Jean-Paul Fantou a vécu près de trente ans dans la rue. Et a trouvé le moyen, entre deux descentes dans l’enfer du crack et de l’alcool, d’écrire le récit de sa vie. Un témoignage rédigé au nom de tous ses compagnons de misère, parce que « les plus forts aident les plus faibles ». « On a tous eu le même parcours d’abandon et de violences. Les trois quarts des sans-abri ont des enfants. Quand on m’a enlevé ma fille [qu’il a retrouvée grâce à la parution de son livre, ndlr], c’est mon cœur que l’on m’a arraché. On ne perd pas sa dignité quand on ne se lave pas.

 

C’est le regard des gens qui nous l’enlève. » Le livre ne se contente pas de dénoncer. Il contient des propositions pour humaniser le système. « Au lieu de nous proposer du boulot comme si on pouvait sortir de la rue du jour au lendemain, il faut s’occuper de nos blessures. L’alcool est une maladie. Nous n’avons pas besoin d’éducateurs mais d’alcoologues, de psychologues. » Le reste dans "Clocheman", à lire absolument.

 

A lire :

  

- Clocheman de Jean-Paul Fantou (Presses de la Renaissance)
- Don, intérêt et désintéressement d’Alain Caillé (La Découverte, 2005). L’auteur, sociologue et directeur de la revue du Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales (Mauss), démonte l’illusion d’un don totalement désintéressé .
- Le sang nouveau est arrivé, l’horreur SDF de Patrick Declerck (Gallimard, 2005).Le pamphlet d’un psychanalyste contre un système qui produit de l’exclusion tout en prétendant la combattre .
- Les Restos du cœur : 1985-2005 (J’ai lu, 2005) : les témoignages de ceux qui ont fait les Restos et de ceux qui vivent grâce à eux.

 

Laurence Lemoine pour www.psychologies.com

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24 décembre 2013 2 24 /12 /décembre /2013 10:55

La théorie critique des années 70, s’est efforcée de repenser l’Aufklärung (philosophie des Lumières) du 18ème siècle. Deux auteurs majeurs, Adorno et Horkheimer, ont critiqué de manière violente l’industrie culturelle, instrument de domination des foules. Leur projet consiste à : « comprendre pourquoi l’humanité, au lieu de s’engager dans des conditions vraiment humaines, sombre dans une nouvelle forme de barbarie » 

 

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"Les industries culturelles support de l'idéologie normative dominante et responsables de la massification des esprits"

 

La Théorie Critique et les médias

  

La charge menée contre les médias est en effet lourde : ils leur reprochent de faire du public un “jouet passif”, réduit à opiner, à absorber toute la matière qu’on lui présente. Les médias (presse, télévisuels, divertissements, et aujourd'hui quelques sites internet) transformeraient les citoyens en consommateurs abêtis, objectivés, déshumanisés et égocentrique. Le spectateur serait une sorte d’homme générique, comme l’était l’ouvrier aliéné chez Marx, dont l’unité de condition consiste dans le fait qu’il a perdu toute fonction, et même toute capacité critique. Sa conscience devient à l’ère des mass media une machine qui effectuent des « opérations standardisées ». Le schématisme de l’entendement aurait disparu : les médiations entre les catégories et les phénomènes ne sont plus du ressort du sujet, mais de la « conscience des équipes de production » qui tracent pour les consommateurs, à leur place, les cadres leur permettant de saisir le réel. Même le moi au cœur de l’identité, qui se construit d’abord au sein de sphère d’intimité, est gangrenée par l’univers médiatique, ne serait plus qu’un « un produit breveté déterminé par la société », il se conforme à être ce que l’industrie culturelle lui impose. L’individu est intégré de force au système, il devient un maillon, une pièce d’une immense machine qu’il ne contrôle pas, il n’est plus qu’un « appareil ».

 

Pour ces deux penseurs, les médias sont la chute de l’homme moderne, la défaite du sujet pensant. Les médias semblent, selon eux, achever le mouvement d’ « autodestruction de la raison » prenant sa source chez les Lumières. Contre Kant, ils estiment que ce n’est pas le sujet qui est devenu majeur, mais c’est la domination qui est devenue adulte. Et cette défaite de la pensée est d’autant plus grande qu’elle semble, si l’on suit leur diagnostic, sans chance de rémission puisque « l’attachement funeste du peuple pour le mal qu’on lui fait va même au-devant de l’astuce des autorités ».

 

Les médias comme instrument de domination : la référence à Marx

 

Le second pivot de leur critique des médias se situe au niveau de la notion d’idéologie qu’ils leur attribuent. Car en sus de rendre les individus homogènes, ils véhiculent l’idéologie du « statu quo ». Les médias font triompher le divertissement. Or celui-ci produit du consensus qui aurait pour but de légitimer la société, contrairement au conflit et au dissensus qui la remettrait en question. L’exemple du fait divers, qui envahit tous les types de médias, est une « acclamation de l’ordre existant » qui, sous des dehors fatalisants (il montre aux citoyens « qu’il y a toujours plus défavorisés qu’eux », que leur condition, même mauvaise, est un moindre mal) interdisent aux individus de vouloir une modification de leurs conditions d’existence. Cette célébration quotidienne du vide, de l’anodin sert à masquer toute perspective de changement et à étouffer toute critique.

 

Au final les médias, devenus unique référent de la pensée publique, sont, du point de vue d’Adorno et Horkheimer, considérés comme anti-démocratiques car ils empêchent les sujets, par le biais de réseaux de manipulation et de coercition, de penser par eux-mêmes et de produire des opinions indépendantes... tout en compensant cette perte par une sur-valorisation narcissique des foules (alimentant par corollaire des pathologies liées à la perversion). L’entreprise conduite par les fondateurs de l’école de Francfort n’est en réalité fondée que sur la compréhension, puis la dénonciation des dérives de la modernité, mais pas sur la construction d’une théorie féconde qui chercherait à remédier à cette « barbarie » qu’est la raison instrumentale.  Ils condamnent définitivement la modernité dans son ensemble, elle ne donne rien à penser de fécond quant à la démocratie moderne et à l’espace public, puisque les individus sont déshumanisés et aliénés par les système médiatique.

 

« Kant a anticipé intuitivement ce que Hollywood fut le premier à réaliser consciemment : dans le processus de leur production, les images sont précensurées conformément aux normes de l’entendement qui, plus tard, décideront de la manière dont il faut les regarder »

   

Description de l'ouvrage "La Dialectique de la Raison"  

 
Selon le livre, le monde entier est structuré par l’industrie culturelle (la culture de masse), laquelle est un système formé par le film, la radio, la presse écrite. L’industrie culturelle tend non pas à l’émancipation ou à la libération de l’individu, mais au contraire à une uniformisation de ses modes de vie et à la domination d’une logique économique et d’un pouvoir autoritaire. C’est en cela que l’industrie culturelle participe d’une anti-Aufklärung. Le phénomène ne concerne pas seulement les pays totalitaires, mais également les autres pays, à commencer par les sociétés libérales.

 
Il y a une unité de la civilisation de masse, qui est dirigée d’en haut par un pouvoir économique qui dépasse celui de l’industrie culturelle et exerce sur elle son emprise. Il n’y a pas de différence de nature entre la propagande et l’industrie culturelle : la technique est la même. Le consommateur est considéré seulement comme client et comme employé, soit comme matériel statistique (comme un moyen et non comme une fin).

 
La « culture » propagée par l’industrie culturelle n’est pas quelque chose d’extérieur à l’existence de l’individu. Elle semble concerner uniquement ce qui relève du loisir ou du divertissement, mais c’est là qu’elle exerce en réalité son emprise la plus forte. On croit échapper dans le divertissement au processus de travail, mais en réalité, c’est dans le divertissement que l’individu est préparé et discipliné par l’industrie culturelle pour l’affronter. Les carrières des professions libérales sont déterminées par l’appartenance à la "culture" plus encore que par les savoirs techniques, car c’est dans la "culture" que se manifeste l’allégeance au pouvoir et à la hiérarchie sociale. S’amuser, c’est donc être en accord avec la société.

 
Le système de l’industrie culturelle marginalise, au contraire, ceux qui refusent cette uniformisation. Le pauvre est l’exclu par excellence du système. Bien que l’art se trouve également en dehors du système a priori, il n’échappe pas en fait à la logique de l’industrie culturelle, et se reconnaît même en elle comme un objet de consommation. En réalité, les individus sont imprégnés jusque dans leur langage, dans leurs gestes, dans leurs émotions les plus intimes par le pouvoir de l’industrie culturelle. Les consommateurs sont contraints de devenir non des sujets mais des produits.

 

A consulter :  Jeux vidéo - Un écran de l’économie globalisée

 

France-Culture-copie-1 
Émission présentée par Christophe Payet avec: 
Sébastien Genvo,  en duplex depuis Metz, maître de conférences à l’Université de Lorraine et membre du Centre de recherche sur les médiations. Auteur du blog "LoduLogique.com".

 

  https://fr.wikipedia.org/wiki/Dialectique_de_la_Raison

http://la-philosophie.com/

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22 décembre 2013 7 22 /12 /décembre /2013 15:50

Initiateur avec Stephan Chedri de l’Appel des appels, Roland Gori est un psychanalyste et un chercheur de haut niveau – sensiblement irrigué par la pensée de Michel Foucault – qui alerte depuis longtemps, par différents écrits et paroles, sur les dérives du système moderne pris dans les mailles d’une idéologie néolibérale. Une idéologie déshumanisante qui veut faire passer pour des évidences ses diktats et qui tend à faire de l’individu un « entrepreneur de soi-même », dont les critères de valeur, l'apparat, la performance et la compétition, produisent des pathologies liées à la réification de la personne humaine... Pathologies dont la société nie absolument être responsable ! Entretien et analyse de cette réification avec Philippe Schepens pour la revue Semen.

 

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Philippe Schepens : Nous avons souhaité revenir sur le concept d’idéologie, interroger notamment les lieux de création des doctrines idéologiques et les canaux de circulation du discours de la droite, réfléchir aussi aux aliénations que sa présence et son action entraînent. Nous avons souhaité le faire en interrogeant des chercheurs issus de plusieurs disciplines, visant ainsi non tant une définition précise qui comblerait une lacune dans les sciences politiques, qu’une réflexion ouverte sur ce qu’on nomme ici « Novlangue », là « propagande », là « fausse conscience », « tromperie », « mensonge » ou « supercherie intellectuelle », interrogeant ainsi les activités langagières qui, dans la sphère sociale et politique actuelle, nous laissent dépossédés de nous-même ou d’une part de nous-même.

 

Roland Gori, vous êtes psychanalyste et vous êtes aussi un homme profondément engagé dans les combats sociopolitiques de votre temps, ou au moins dans certains combats qui se déroulent dans la Cité. Ainsi en 2005, pour ne prendre qu’un exemple, vous m’avez demandé de partager l’un d’eux : il s’agissait de faire barrage à une tentative scientiste1, la publication d’un rapport de l’Inserm qui visait rien moins que l’évaluation des psychothérapies ; dans celui-ci, les auteurs soutenaient la thèse selon laquelle la psychanalyse était une psychothérapie, une psychothérapie comme une autre, et qui justifiait dès lors d’une comparaison avec les autres psychothérapies, notamment comportementalistes ; le second temps de la thèse consistait à montrer qu’elle était finalement moins efficace que celles-ci, sans trop se soucier par ailleurs d’une méthodologie même simplement de bonne foi. Vous avez mobilisé beaucoup de monde autour de vous à cette occasion2, et je pense que cet épisode a au moins eu le mérite de rediscuter à neuf les bases les plus fondamentales du rapport qui lie analysant et analyste dans le dispositif de parole qui autorise l’exploration de l’inconscient. Le travail et l’engagement organisé en réplique à cette entreprise frauduleuse a finalement réussi à y faire échec, l’Inserm ayant même dû retirer cet honteux rapport de son site.

 

Aujourd’hui, vous êtes à nouveau à la pointe d’un engagement proprement politique : vous êtes l’un des initiateurs de L’Appel des appels (décembre 2008), pétition qui a rencontré l’adhésion de centaines de milliers de consciences, et qui continue à représenter un pôle de mobilisation et de réflexion socio-politique extrêmement vivant et fécond3. Mais à vrai dire, vous n’avez jamais cessé de travailler et d’écrire, notamment dans la lignée de Michel Foucault, pour dénoncer les formes contemporaines d’imposture et d’assujettissements. Les titres de quelques uns de vos ouvrages suffiront à le faire entendre : L’empire des coachs. Une nouvelle forme de contrôle social (avec Pierre Le Coz)4, La santé totalitaire. Essai sur la médicalisation de l’existence5(avec Marie-José Del Volgo), Le consentement, droit nouveau ou imposture6, (ouvrage collectif que vous avez dirigé avec Jean-Paul Caverni), ou récemment encore, et avec Marie-José Del Volgo, Exilés de l’intime. La médecine et la psychiatrie au service du nouvel ordre économique7.Votre activité éditoriale se préoccupe aussi beaucoup de clinique psychanalytique8, mais ça insiste tant du côté du combat qu’on pourrait se demander si, pour vous, ce n’est pas l’exercice même de la psychanalyse qui relève d’un engagement permanent de cet ordre, un peu comme si on parlait de révolution permanente ?

 

Accepteriez-vous de retrouver ce qui a été gagné sur l’indistinction par l’activité de pensée et d’écriture que vous avez mené ces dernières années, activité souvent collective d’ailleurs ; et quand je dis « gagné sur l’indistinction », j’ai le sentiment à la fois d’être au cœur du sujet que Semen essaie de traiter, et à la fois proche de votre démarche. Est-ce le cas ?

 

Roland Gori : Si j’ai bien compris votre question, il y a effectivement pour moi une véritable unité entre ma pratique psychanalytique, l’interrogation épistémologique et théorique qu’elle suscite et l’engagement socio-politique qui en découle. L’unité de ces engagements ne m’est apparue qu’après-coup. Elle s’est révélée fondée par la conviction intime que le « sujet historique » fabriqué par la psychanalyse se trouvait inséparable de certaines formes de démocratie qui reconnaissent à la mémoire et à la parole leur pleine et entière valeur, fondements d’un monde humain que nous aurions en partage, en commun et dont l’espace public aurait à prendre soin. Ce sujet historique existe malgré, avec et contre le flux incessant des évènements qui frappent sa conscience mais ne s’inscrivent dans sa mémoire comme histoire qu’à la suite d’un travail particulier, psychique autant que social, bref symbolique9. Dés lors la haine ou le mépris que la psychanalyse suscite aujourd’hui proviendrait moins de ses limites thérapeutiques ou épistémologiques, qui existent et qu’il importe de connaître bien sûr, que des conditions sociales, politiques et culturelles de notre civilisation, de ses dispositifs de subjectivation, de la manière dont ils fabriquent ce que Michel Foucault nomme « un sujet éthique ».

 

L’unité de ces engagements provient aussi d’une autre conviction tout aussi intime, acquise par plusieurs décennies de pratiques thérapeutiques : la manière dont une culture accueille et traite la vulnérabilité, symbole d’une « humanité dans l’homme », conditionne culturellement les formes du lien social, autant que du savoir10. Je ne crois pas à l’Immaculée Conception des Savoirs. Ils émergent de la « niche écologique » d’une culture qu’ils participent en retour à recoder. La manière de soigner comme celle d’informer, de juger, d’éduquer, de faire de la recherche, révèle la substance éthique d’une civilisation, la hiérarchie de ses valeurs, son horizon philosophique, c’est-à-dire politique. Parviendra-t-on encore à soigner demain, à faire de la politique, à enseigner, à juger, à chercher, à informer ?

 

La manière de penser le singulier et le collectif dans une civilisation n’est pas sans conséquences morales, politiques et psychologiques. Cette manière de penser le sujet singulier dans notre culture comme une simple copie, un exemplaire de la série, un segment de population à laquelle statistiquement il appartient, se trouve profondément liée aux processus d’industrialisation qui affectent non seulement les rapports sociaux de production mais plus encore tous les secteurs de l’existence sociale : santé, éducation, information, culture, justice, recherche, travail social, relations sociales, etc. Nous avons montré avec l’Appel des appels que la souffrance au travail aujourd’hui émerge chez des professionnels qui concevaient jusque là leurs pratiques selon le modèle de l’artisan, médecins, psychologues, juges, artistes, enseignants, journalistes, travailleurs sociaux, etc.11 Professionnels qui se trouvent brutalement mis en demeure de recomposer leurs pratiques sur la base des valeurs de la production industrielle des services qu’ils rendent. Cette recomposition des champs12 opère sous la double injonction idéologique et politique d’une rationalisation économique et d’une rationalité technico-administrative, modélisées par la pensée statistique. Cette manière de penser le sujet singulier autant que collectif est constituée de pied en cap, dans sa nature et sa fonction, par nos pratiques sociales qui permettent notamment au pouvoir politique de gouverner et de faire des choix idéologiques sans les avouer comme tels en les justifiant au moyen de la rationalité statistique, comme une administration objective et scientifique du vivant. Le sujet n’est plus alors que l’élément exemplaire d’une loi des grands nombres, un effet de cette notion hybride économico-morale de « populations13 » qui le fait apparaître comme une unité numérique et disparaître en tant qu’être concret, irréductible à toute typologie, à toute force égalisatrice des nombres et à toute poussée homogénéisante des normes. Le sujet se trouve alors réduit par l’instrumentalisme qui n’est pas seulement l’application pratique d’une manière de penser l’humain mais devient la forme et l’essence même de toute pensée, de toute pensée « calculante », à des années-lumière de ce que Bourdieu nommait la « pensée pensante ».

 

La « tarification à l’activité » qui recompose l’ensembles des pratiques professionnelles ne procède pas seulement d’une rationalité économique ou technique, elle est devenue le moyen par lequel le Pouvoir politique institue la matrice permanente d’une « servitude volontaire »14 au moyen des « expertises ». L’expertise se trouve promue opérateur d’un nouveau paradigme de civilisation, d’une nouvelle morale positive et curative, et produit des mutations sociales et culturelles profondes, comparables à celles que le concept d’« intérêt » avait su produire dès le XVIIe siècle dans l’art de gouverner. C’est une étape supplémentaire dans la « mathématisation » du monde conduisant à laisser aux « spécialistes de la résolution des problèmes », spécialistes issus de l’univers de l’économie expérimentale et de la théorie des jeux15, « scribes » privilégiés des « expertises » le soin de « décider » à notre place. Non sans devoir laisser aux médias le soin de convaincre les individus de se soumettre librement à cette manière de voir le monde comme un ensemble de situations-problèmes à résoudre.

 

C’est de ce « rationalisme morbide » dont procèdent nos idéologies et les pratiques actuelles qu’elles légitiment16. De ce fait, lorsque nous adoptons les valeurs et les critères des « spécialistes de la solution des problèmes » pour penser le monde et notre existence à partir de leur calcul et si cette transmutation des valeurs s’avère inappropriée à notre vie, ce n’est pas seulement tel ou tel problème qui demeure sans solutions, mais c’est bien le monde comme notre existence que nous risquons de perdre. Ce que les analyses d’Hannah Arendt ont montré à partir des « documents du Pentagone » qui rendaient compte de la manière dont aux États-unis la guerre du Vietnam avait été préparée, à partir des scénarios des spécialistes de résolution de problèmes et de leurs ordinateurs. Ce n’est pas seulement la Guerre que ces experts ont perdu, mais c’est aussi le monde, notre monde, auquel ils avaient substitué un monde virtuel, perdant au passage le goût de la vérité, du jugement et de la responsabilité pour leur substituer cet art du mensonge, au centre des rhétoriques de propagande, de communication et de marketing politiques, culturels et sociaux.

Cette perte de la substance éthique, sociale et psychologique de nos sociétés de masse et des modes de gouvernement politique qui les contrôlent et les normalisent, constitue sans nul doute le grand défi de la démocratie à laquelle ces mêmes sociétés prétendent. Ce sujet singulier et collectif, ce « pluriel des singuliers » dont parle Hannah Arendt, dès lors qu’il passe à la trappe de l’individualisme et de la massification – deux versants du même phénomène – se trouve recouvert, aliéné, ou au moins falsifié par une vision du monde qui en l’objectivant le façonne comme une marchandise et un spectacle, spectacle où la marchandise se contemple elle-même dans la consommation des illusions collectives qu’elle produit.

Donc m’intéressant à la pragmatique comment aurais-je pu ne pas me préoccuper des dispositifs de subjectivation qui oeuvrent dans la culture et participent aux enveloppes formelles des symptômes au nom desquelles les patients viennent nous consulter ?

 

Philippe Schepens : Je crois savoir que vous occupez, en tant que psychanalyste et parmi les psychanalystes, une place un peu à part, du fait de l’attention que vous portez de manière effective à la matérialité de la parole, ce qui d’ailleurs vous rend plus qu’un autre attentif aux travaux actuels des linguistes. En effet, je crois pouvoir dire que la plupart de vos confrères préfèrent se cantonner à la « linguisterie » lacanienne, dans la refonte qu’elle opère des travaux saussuriens et jacobsonniens. C’est, bien sûr, déjà considérable. Cependant, en dehors de votre attention au tournant pragmatique de la linguistique, c’est à l’archéologie des discours tentée par Foucault que vous reliez votre travail. Quelques-uns dont je suis appellent cela l’analyse du discours, et tentent d’en formuler les arrière-plans et les méthodologies. Vous le reliez également au projet de philosophie critique de l’École de Francfort. Voudriez-vous préciser la pensée qui est la vôtre à cet égard, votre rapport avec ces éléments que j’évoque intentionnellement de manière un peu vague ?

 

Roland Gori : Depuis près de 40 ans, j’ai dans mes travaux divers et variés essayé d’ancrer la théorisation de mes pratiques dans le cadre d’un matérialisme discursif qui rappelle que nous n’avons que la parole et le langage pour dire le monde et agir sur lui. L’évidence des faits ne mérite pas qu’on les néglige. Vous vous souvenez sans doute des débats que nous avions eus à propos de l’interprétation des rêves quand j’affirmais que pour le psychanalyste, elle procédait de jeux de paroles et de langage et qu’à ce titre « le rêve n’existe pas »17.

 

Je demeure adossé à cet opérationalisme méthodologique qui veut que les faits dont une pratique et une science peuvent rendre compte, sont davantage créés par une méthode que révélés ou découverts par elle. À distance de toute prétention transcendantale, la psychanalyse ne peut rendre compte que de ce qu’elle prend dans son dispositif et que d’une certaine façon elle fabrique. La psychanalyse est pour moi la mise en acte d’une méthode dans une pratique où la fonction symbolique joue un rôle essentiel. Je me méfie de la notion de « causalité psychique » qui ouvre tôt ou tard la porte à cette idéologisation du discours psychanalytique qui a fait beaucoup de dégâts. C’est la raison pour laquelle j’ai essayé de savoir à quelles conditions, la psychanalyse risquait de se dégrader en conception du monde, en idéologie et en rhétorique d’influence. Par exemple, j’ai essayé de montrer comment dans l’histoire du mouvement psychanalytique Freud et ses disciples ont été « roussis au feu du transfert », transfert que les conditions particulières de la méthode produisent. Ces relations passionnelles naissent de l’usage particulier que la psychanalyse fait du langage et de la parole, de leur pouvoir de révélation et de leur fonction symbolique. Pouvoir et fonction que les sciences actuelles tentent de récuser en « naturalisant » l’humain et en destituant la « preuve par la parole »18. À  partir de là, vous comprendrez aisément comment nous nous sommes intéressés, avec Marie-José Del Volgo, à la manière dont dans nos sociétés la médicalisation de l’existence accouplée à un langage de plus en plus économique risquait de conduire à un gouvernement de plus en plus totalitaire des individus et des populations. C’est-à-dire comment par le langage et dans le langage, la médicalisation de l’existence recodait le sujet éthique et le lien social, pour conduire à une administration scientifique et technique du vivant au sein de laquelle des dispositifs de servitude volontaire conduisaient à une soumission sociale librement consentie. La santé devient un enjeu éthique et politique essentiel dans nos démocraties et le langage pour la saisir et l’instrumentaliser révèle une forme particulière de civilisation.

 

La santé a d’autant plus préoccupé les différents systèmes de gouvernements politiques que ces systèmes ont dû répondre à la nécessité de rationalisation du corps et du temps des individus. Je quitte ici la théorie de Georges Canguilhem pour en venir à celle de Michel Foucault. Dans le cadre de la nécessité d’une rationalisation des conduites, et en particulier de l’utilisation du corps et du temps, à des fins d’accroissement de productivité et de performance, on a requis la médecine et les sciences du vivant, du bien être en général, à devoir répondre à cette réquisition politique des pratiques professionnelles de santé. Donc, c’est historiquement daté. Les exigences de rationalisation des conduites afférentes à l’esprit capitaliste et l’éthique protestante, selon Max Weber19, se sont accrues. Rationaliser notre vie quotidienne au nom de la science est un mode de pensée occidental. Le XIXe siècle est le siècle majeur de l’industrialisation normative des comportements.

 

Ce ne sont pas seulement les industries qui « se sont fabriquées » avec des agencements normatifs, c’est l’ensemble de la société. On pourrait presque dire, je prends ici un risque de provocation à l’égard des sociologues, que la sociologie est le concept qui se déduit de cette massification. C’est au moment où se délite le lien social qu’apparaît le spectre de la sociologie afférant, bien évidemment, à l’organisation, à la mise en place des manufactures et des productions industrielles. Alors, les sciences du vivant se trouvent invitées, en quelque sorte, à conceptualiser, à réguler – en tant que pratiques sociales et pas uniquement en tant que rationalité scientifique – cette normalisation des individus et des populations. À partir du moment où c’est au nom de la science que l’on peut imposer des normes – c’est-à-dire des exigences à des existences pour ne pas quitter la pensée de Canguilhem, puisque c’est sa définition – au nom de la science, de la raison, il est d’autant plus difficile de contester ces exigences et d’ouvrir un débat politique. Au début du XXIe siècle, le drame est le totalitarisme qui s’installe au nom des sciences et qui fait que rien n’est débattu puisque c’est scientifique... Revenons au XIXe siècle, Michel Foucault montre que la France a normalisé ses canons et ses professeurs, que l’Allemagne a normalisé ses médecins. C’est le siècle qui installe les dispositifs de normalisation. D’ailleurs, je n’emploierai pas le terme de « norme » : la norme est en effet seconde par rapport au dispositif de normalisation qui la produit. Il est aussi intéressant de noter qu’au niveau linguistique, le terme de norme est peu utilisé dans le sens qui est le nôtre jusqu’au XIXe siècle. Bien sûr, on parlera de norme, dans le sens latin norma, l’équerre, ou de norme grammaticale, etc.

 

Mais l’extension linguistique se fait vraiment au XIXe siècle. Cette extension est le reflet de ce qui – socialement et psychologiquement – se met en place. Aujourd’hui, on ne parle plus de norme, mais d’anomalie ou de « trouble » ou encore de « vulnérabilité ». On ne peut pas détacher la manière de se penser sujet et celle dont le sujet se fabrique. C’est une des raisons pour lesquelles la « santé mentale » actuelle constitue l’acte de décès de la psychiatrie : il n’y a plus exigence d’une psychopathologie authentique pour pratiquer, comprendre le sens et l’histoire des symptômes, le vécu du patient, l’importance de ses idiosyncrasies, de son style ; l’hygiénisme du corps social suffit : repérer les individus appartenant statistiquement à des populations à risques, suivre leur trajectoires et les coacher toutes leurs vies, si nécessaire par des méthodes rééducatives ou chimiques. Politiquement parlant c’est aussi le retour aux « classes dangereuses », mais avec en prime une « naturalisation » des déviances grâce à la neurobiologie et à la génétique des comportements. On ne peut pas rêver mieux pour cette nouvelle forme de darwinisme social qui disculpe la société de la part qui est la sienne dans l’émergences des déviances : les compétences affectives, sociales, comportementales sont prédéterminées par des « vulnérabilités génétiques » qui, activées ou inhibées par des facteurs « environnementaux » (on ne parle plus d’Autre ou de Politique !), produisent des dysfonctionnements neuro-cognitifs à l’origine des « troubles » de toutes sortes !

 

Comment ne pas s’intéresser aux langages et aux dispositifs qui fabriquent les savoirs dominants autant que l’opinion à laquelle on demande par la mise en spectacle des « expertises » d’adhérer à ce qui contribue à les asservir ?

 

Philippe Schepens : Dans la rédaction que vous avez faite de L’Appel des appels, j’ai été frappé par le fait que vous utilisiez à plusieurs reprises le mot idéologie. Pendant un temps, j’ai pensé que vous ne l’utilisiez pas de manière pleinement notionnel, mais plutôt pour caractériser l’imposture intellectuelle, le dessein stratégique qui se tapit à l’arrière-plan de telle mesure juridique, de tel discours de méfiance, ou même dans la conjoncture la plus récente, de tel discours de ségrégation et de haine, tel qu’il vient du plus haut sommet de l’État. J’ai pensé que pour un psychanalyste, ce qui est idéologique, c’est tout ce qui vient recouvrir l’humain d’inhumain. Cependant lorsque j’ai lu votre ouvrage Exilés de l’intime, j’en suis venu à modifier ce jugement et je crois maintenant que vous explorez la fabrique du discours médical et psychiatrique comme la fabrique même d’un naturalisme triomphant et d’un discours de pouvoir, et en cela pleinement idéologique, au sens le plus marxiste que le terme recèle. J’aimerais qu’on y revienne plus loin, mais en attendant, y a-t-il une anthropologie psychanalytique à partir de laquelle il devient possible d’apercevoir les recouvrements de l’humain auxquels ce naturalisme conduit ? Y a-t-il une Ratio, issue de la clinique psychanalytique, qui permette de renouveler aujourd’hui le combat des Lumières ?

 

Roland Gori : L’idéologie est pour moi une forme de discours, de savoir et de dispositif qui assure une prescription sociale au nom d’une description prétendument scientifique ou du moins objective de la réalité. Elle s’incarne dans le matérialisme des pratiques sans lesquelles elle ne serait qu’une abstraction en quête de croyance !

 

Aujourd’hui il y a un renouveau des idéologies « totalitaires » qui fabriquent cette « fiction anthropologique » d’un « homme neuro-économique » : individu stratège, froid calculateur, cynique, intériorisant les normes du marché et régulant sa conduite comme dans un jeu d’économie expérimentale, s’instrumentalisant lui-même et autrui pour optimaliser ses parts de jouissance. Compétences émotionnelles et sociales prédéterminées génétiquement mais améliorables par l’apprentissage. Cette fiction actuelle au croisement des sciences économiques et des neurosciences assure la liquidation du sujet tragique construit par la psychanalyse et la philosophie politique, sujet divisé en conflit avec lui-même et les autres, ordonnateur de son propre destin par le récit et l’histoire.

 

Ces idéologies néolibérales qui recomposent aujourd’hui nos savoirs et nos pratiques, dont la souffrance au travail est le symptôme, tendent depuis une trentaine d’années à devenir totalitaires en recodant l’ensemble des champs de nos existences avec le langage de l’économie (Gary Becker) et des théories de l’information. Quand je dis « totalitaire », c’est à la suite des travaux comme ceux de Hannah Arendt et Theodor W. Adorno qui ont montré que les germes des États totalitaires se déduisaient de la condition de l’homme moderne dans sa prétention à organiser rationnellement le monde, c’est-à-dire que rien n’échappe à la raison.

Dans mon dernier ouvrage20 notamment, je forme l’espoir que cette « humanité dans l’homme » est cela même dont la psychanalyse pourrait être le nom aujourd’hui, à condition sans doute que les psychanalystes ne cèdent pas trop aux sirènes de notre époque et à la tentation sans cesse renouvelée de se transformer en idéologie ou en religion. Dans une société où règne la tyrannie de la norme, faire de la psychanalyse le site de résistance du singulier, du contingent, du hasard et de l’inattendu aux dispositifs de chosification de l’humain peut surprendre. Mais c’est cette thèse que je soutiens.

 

Philippe Schepens : Revenons à cet ouvrage écrit avec Marie-José Del Volgo, Exilés de l’intime. Vous interrogez de manière très acérée une série de concepts que le discours médical et psychiatrique charrie. Parmi ceux qui vous mobilisent, celui de « consentement ». Pour ma part, je n’avais effectivement jamais entendu, jusqu’au moment de vous lire, ce que ce terme comportait d’équivoque. Sur quel mode sommes-nous « éclairés », et à quoi donc est-ce que nous consentons, lorsque nous remettons notre corps entre les mains de la médecine d’aujourd’hui, ou simplement lorsque nous consentons à l’ensemble de plus en plus étendu de ses prescriptions et de ses représentations ? Vous décrivez une sphère de discours et de pratiques dont l’importance n’a cessé de croître, et qui se renforce compte tenu de la légitimité acquise grâce aux succès thérapeutiques des 50 dernières années et grâce au lien organique qu’elle a tissé avec le pouvoir politique. Vous soulignez la naissance d’un empire législatif structuré par un nouvel hygiénisme qui encadre, « coache », surveille, norme, vise une « rationalisation des moeurs », construit l’addiction à la performance, et finalement même en vient à produire des politiques de dépistage qui sont en fait des ségrégations aussi précoces que féroces des gens fragiles. Vous montrez que faute d’apercevoir ce consentement au naturalisme, nous risquons finalement de nous représenter nous-même comme animal, comme « exemplaire de l’espèce », hypostase de la pensée scientifique de Mengele. Mais ce sur quoi vous insistez particulièrement, c’est sur la reconfiguration de notre rapport à nous-même que cette idéologie et ces pratiques parviennent à tisser insidieusement (vous utilisez même les termes de « mutation anthropologique », de « désymbolisation du monde »). Cette reconfiguration naturaliste, attestée et étayée par les nouveaux discours bio-scientifiques que vous identifiez nettement21, y compris dans leur convergence conceptuelle, tend à nous faire adhérer à une représentation de nous-même comme organisme biologique autonome, comme cerveau ne calculant dans ses rapports à autrui que des gains et des pertes, comme « entrepreneur de soi-même ». Pourriez-vous, pour les lecteurs de Semen, revenir sur ce que ce naturalisme à l’œuvre recompose en nous, et que le psychanalyste est peut-être plus particulièrement en position de nommer ?

 

Roland Gori : Nous sommes aujourd’hui dans une société du spectacle et de la marchandise dont nos dispositifs de subjectivation ne sauraient rester indemnes. J’évoque, et après Bourdieu, dans mon dernier ouvrage ce pouvoir invisible et anonyme de la télévision qui manipule d’autant mieux son public et ses journalistes qu’ils en sont inconscients, qu’ils en intériorisent les normes en usage et finissent par penser comme on le leur demande. Comme on le leur demande, c’est-à-dire selon une logique de marché mise en œuvre par les prescriptions de l’audimat. Ce faisant, si aux dires d’Hegel l’époque moderne se caractérise par le fait que la lecture quotidienne du journal a remplacé la prière du matin, on mesure l’impact de la télévision et de ses annexes sur l’opinion. Dans une civilisation où les jeunes français passent plus de temps avec ces « industries de programmes22 » qu’avec leurs parents, on peut légitimement s’inquiéter du rôle et de la fonction de ce dispositif de transmission culturelle dans la formation des esprits. On sait par exemple que la télé reste allumée en moyenne 5H30 par jour dans les foyers français, que les enfants de 11-14 ans passaient en 2008 en France en moyenne 2H par jour devant la télévision23. Si la télévision tend à occuper une place essentielle dans les systèmes de transmission, le rapport privilégié qu’elle entretient à l’urgence, au scoop et aux nouvelles, heurte frontalement les exigences de la tradition et de la mémoire. Or comme le remarquait déjà Alexis De Tocqueville « le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres. » C’est donc la formation même des esprits qui se trouve mise en question par cette « corruption structurelle », comme écrivait Bourdieu24, de la télévision comme canal privilégié de communication, organisé par le court terme des scoops et des nouvelles dont le flux incessant objecte à la « pensée pensante ».

 

Cette civilisation de l’opinion heurte structurellement le travail de la culture en exigeant du sujet singulier autant que collectif des formes de temporalité propres à l’urgence des « nouvelles » nouvelles, à la structure de leur message et au mode d’attention qu’elles requièrent. Nous sommes ici en contrepoint de la temporalité de la pensée réfléchie ou du rêve, qui nécessite un temps d’après coup pour incuber l’actualité dans une mémoire qui transforme les événements en histoire. Que devient le « sujet historique » dans une civilisation du court terme, où l’individu est soumis à des flux incessants d’informations et de nouvelles ? Alors même que les informations exigent pour prendre sens et trouver une valeur d’être triées, sélectionnées, unifiées, mises en récit, inscrites dans une histoire. Pour qu’un événement fasse histoire il faut qu’il « dure », qu’il « dure » dans une mémoire collective autant qu’individuelle, structurée par des traces, des archives, des souvenirs, des réminiscences et des objets matériels autant que symboliques. Que l’on puisse se rappeler de quelque chose sans en avoir le souvenir, c’est ce dont témoigne l’expérience psychanalytique avec ses concepts de transfert, de répétition et d’inconscient. C’est ce qui fait d’ailleurs de la psychanalyse une création analogue à la rencontre amoureuse telle qu’André Breton l’évoque au moment où il écrit : « C’est comme si je m’étais perdu et qu’on vint tout à coup me donner de mes nouvelles ».

 

Cette mémoire qui fait histoire, c’est aussi celle que Marx découvre avec le matérialisme historique en coordonnant les croyances et les idéologies aux conditions sociales de l’existence et à leurs métamorphoses. Chacune à leur manière, la psychanalyse, la sociologie marxiste, les connaissances historiques et les humanités heurtent frontalement les « valeurs » de notre civilisation qui prônent la culture du potentiel, la rentabilité du court terme, la flexibilité des expériences, l’idéalisation des instants et des évènements, la liquidité des relations et le speed dating avec les œuvres et les partenaires. Dans mon dernier ouvrage je vois dans le succès des livres de Michel Onfray un de ses symptômes propres au « pétainisme culturel » de notre temps, retour d’une révolution conservatrice toute « grosse » des valeurs néo-libérales de potentiel, de concurrence, de liquidité, d’immanence et de cynisme, « animal » écrivait Nietzsche, dans lesquels se consume le sujet en consommant ses expériences vitales !

 

Philippe Schepens : Je voudrais finir cet entretien en vous interrogeant sur la vague tragique de suicides qui ont eu lieu récemment à France Telecom, et à la manière dont ils ont été saisis dans le terme de « stress », stress au travail. C’est un concept curieux, à mi-chemin du biologique et du social. Ce concept évoque-t-il pour vous, et là encore, une dépossession naturaliste ?

 

Roland Gori : Le « stress » c’est ce qui reste d’une civilisation qui a oublié le caractère tragique de l’existence au profit de la fuite éperdue dans l’instant, la mort au profit du « semblant », l’Autre au profit de l’« environnement », le sujet singulier et collectif au profit de l’individu et des communautés, la subjectivité du travailleur au profit de la « victime » (de la souffrance au travail), le citoyen au profit du consommateur et de ses droits… Bref c’est un cache-misère d’une pensée qui a perdu ses dimensions politiques, intersubjectives, historiques. Une notion-fétiche pour ne pas reconnaître tout ce que notre civilisation désavoue de la dette que chacun a vis à vis de l’Autre et de l’Histoire, en somme du réel qu’elles bordent. Mais c’est une autre histoire…

 

Notes :

 

1  … et aussi bien misérable : il s’agissait bel et bien de récupérer une clientèle qui, en France, a plutôt tendance à faire confiance aux psychanalystes.

2  « Soigner, enseigner, évaluer ? », Cliniques méditerranéennes N° 71, 2005, Éditions Erès.

3  L’une de ses réalisations, c’est l’édition d’un ouvrage collectif : L’appel des appels. Pour une insurrection des consciences, sous la direction de Roland Gori, Barbara Cassin, Christian Laval, 2009, Paris, Mille et une nuits.

4  Albin Michel, 2006.

5  Denoël, 2005.

6  In Press, 2005.

7  Denoël, 2008.

8  Par exemple La preuve par la parole. Sur la causalité en psychanalyse, PUF, 1996, rééd. 2001 et Erès, 2008, ou encore Logique des passions, Denoël, 2002, Flammarion, 2005.

9  Cf. De quoi la psychanalyse est-elle le nom ? Démocratie et subjectivité, Denoël, Paris, 2010.

10  Les formes de savoir sont indissociables des formes de pouvoir mises en œuvre comme pratiques sociales et construction d’un monde commun.

11  Roland Gori, Barbara Cassin, Christian Laval (sous la dir.), L’Appel des appels. Pour une insurrection des consciences, Paris, Mille et une nuits, 2009.

12  Au sens de Bourdieu. Cf. Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Paris, Minuit, 1980 et Pierre Bourdieu, Les structures sociales de l’économie, Paris, Seuil, 2000.

13  Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, Cours au Collège de France. 1977-1978, Paris, Seuil, 2004 ; Michel Foucault, Naissance de la biopolitique Cours au Collège de France. 1978-1979, Paris, Gallimard, 2004.

14  Roland Gori, « De l’extension sociale de la norme à l’inservitude volontaire », in : Gori R., Cassin B., Laval Ch., (sous la dir. de), 2009, op. cit., p. 265-278.

15  Roland Gori, Marie-José Del Volgo, 2008, op. cit.

16  Cf. « De quoi la psychanalyse est-elle le nom ? », op.cit.

17  Cf. Le N° 15 du Bloc Note de la psychanalyse, 1997-1998, et en dialogue avec Roland Gori, le texte de Philippe Schepens dans le Bloc-Note de la psychanalyse N° 16, 1998-1999 : « En réponse à Roland Gori : le rêve comme interdiscursivité au travail », et « Réponse de Roland Gori aux commentaires de Philippe Schepens ».

18  Roland Gori, La preuve par la parole, PUF, 1996.

19  Max Weber, L’Éthique du protestantisme et l’esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 2003.

20  Roland Gori, De quoi la psychanalyse est-elle le nom ? Démocratie et subjectivité, Paris, Denoël, 2010.

21  Vous citez notamment le conjointement des concepts de comportement, d’interaction et d’information, qui se retrouvent en cybernétique, et l’extension métaphorique à une cybernétique sociale. Vous citez également les travaux de Gary Becker, sociologue et économiste, qui reconstruit une sociologie en pure termes économiques ; la radicalisation de la théorie des jeux, dans les travaux d’Axelrod, pour modéliser les situations et les rapports humains en termes de stratégies égoïstes, les travaux de Kosfeld, neurobiologiste, ou ceux de Kahneman, psychologue et économiste, et finalement les programmes de recherche en neuro-économie, neuro-finance, neuro-marketing, économie comportementale, qui sont fortement subventionnés dans un nombre croissant d’universités, pour ne citer que quelques aspects saillants de vos travaux.

22  Bernard Stiegler, La télécratie contre la démocratie, Paris, Flammarion, 2006.

23  Aux USA les enfants passent en moyenne 4-5H par jour devant la télévision.

24  Pierre Bourdieu, 1996, op. cit.

http://semen.revues.org/

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Published by Cabinet.psy70-Luxeuil.fr - dans Dossier Psychanalyse
17 décembre 2013 2 17 /12 /décembre /2013 18:40

La règle « 3-6-9-12 » par Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste, relayée par l’Association Française de Pédiatrie Ambulatoire (AFPA)

 

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 Les écrans sont d’extraordinaires supports de divertissement et d’éducation... mais à condition de les découvrir au bon moment et dans de bonnes conditions. C’est pourquoi j’ai proposé en 2008 la règle « 3-6-9-12 »pour guider les parents sur ce chemin.

 

Or depuis 2011, cette règle est relayée par l’AFPA qui la diffuse largement. Mais qu’est ce que l’AFPA ? Une association nationale française regroupant plus de 1600 pédiatres, soit plus de 60 % des pédiatres d’exercice ambulatoire (médecine de l’enfant en dehors de l’hôpital : pédiatres libéraux et pédiatres travaillant en Protection Maternelle Infantile ou en institutions).

 

Elle est engagée dans le Collège National De la Pédiatrie (CNDP) aux côtés de six autres communautés pédiatriques. Ses différentes missions visent à développer les actions de formation continue, élaborer une réflexion sur les programmes et les moyens de cette formation, promouvoir la recherche médicale dans le domaine de la Pédiatrie Ambulatoire, réaliser des actions et des programmes de pédiatrie humanitaire. Elle sert de lien entre la pédiatrie ambulatoire (pédiatrie de ville), et les autres modes d’exercice de la pédiatrie, favorise la collaboration avec les sociétés étrangères de pédiatrie ambulatoire et représente les pédiatres de ville dans les sociétés savantes, auprès des organismes de formation continue et de recherche, et auprès des autorités administratives.

 

C’est donc une étape importante dans notre effort de sensibiliser les parents à la nécessité de prévenir les abus et les mésusages des écrans. Mais que signifie au juste la règle « 3-6-9-12 » ? Rappelons la brièvement :


1. Pas d’écran avant 3 ans, ou tout au moins les éviter le plus possible Parce que de nombreux travaux montrent que l’enfant de moins de trois ans ne gagne rien à la fréquentation des écrans [1].

 

2. Pas de console de jeu portable avant 6 ans Aussitôt que les jeux numériques sont introduits dans la vie de l’enfant, ils accaparent toute son attention, et cela se fait évidemment aux dépens de ses autres activités. En outre, avant que l’enfant ne sache lire, les seuls jeux possibles sont sensori moteurs et basés sur la stéréotypie motrice [2].

 

3. Pas d’Internet avant 9 ans, et Internet accompagné jusqu’à l’entrée en collège L’accompagnement des parents sur Internet n’est pas seulement destiné à éviter que l’enfant y soit confronté à des images difficilement supportables. Il doit lui permettre d’intégrer trois règles essentielles : tout ce que l’on y met peut tomber dans le domaine public, tout ce que l’on y met y restera éternellement, et tout ce que l’on y trouve est sujet à caution parce qu’il est impossible de savoir si c’est vrai ou si c’est faux.

 

4. Internet seul à partir de 12 ans, avec prudence Là encore, un accompagnement des parents est nécessaire. Il faut définir avec l’enfant des règles d’usage, convenir d’horaires prédéfinis de navigation, mettre en place un contrôle parental.


5. Une règle nécessaire, mais pas suffisante...

 

Enfin, si la règle « 3-6-9-12 » est nécessaire, elle n’est pas suffisante à elle seule. Cadrer le temps d’écran, et cela à tout âge, est essentiel. Entre 3 et 5 ans notamment, les enfants n’ont rien à gagner à passer plus d’une heure par jour devant un écran. Par ailleurs, ils doivent bénéficier d’une éducation qui leur permette de comprendre les conditions de production des divers médias et leurs modèles économiques. C’est le rôle de l’institution scolaire de les leur donner. Les écrans doivent être encadrés dès l’enfance et l’enfant éduqué aux médias. La règle « 3-6-9-12 » est une pièce majeure de ce dispositif, mais une pièce seulement.


Lien vers les recommandations complètes de l’AFPA, à afficher dans les lieux publics et salles d'attente : http://www.anpaa.asso.fr/images/stories/telechargement/cp_ecrans_tele_afpa_tisseron.pdf

 

 

Notes: [1] Voir à ce sujet Tisseron S., Les dangers de la télé pour les bébés, 2009, Toulouse : Eres.

[2] Voir à ce sujet Tisseron S., Qui a peur des jeux vidéo ? , 2008, Paris : Albin Michel (en collaboration avec Isabelle Gravillon).

 

Source: http://www.sergetisseron.com/

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14 décembre 2013 6 14 /12 /décembre /2013 09:43

Avis aux parents : Bob, la célèbre éponge vedette de dessin animé, ramollirait-il le cerveau de nos bambins ? Il faut en tout cas y être attentif si l’on en croit une étude américaine publiée dans la très sérieuse revue “ Pediatrics ”.

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Sous le regard de pédiatres, 60 enfants de 4 ans ont été soumis à un test. Un groupe regardait le dessin animé Bob l’Éponge, un autre regardait “ Caillou ”, un autre dessin animé et un troisième dessinait. Après neuf minutes de cette première activité, les enfants étaient soumis à des tests dits de “ fonction exécutive ”, qui mesure la capacité à rester concentrer sans se laisser distraire.

 

 Un exemple de programme à contourner :

  

 

Si les dessinateurs ou le groupe “ Caillou ” ont bien réussi le test, les résultats du groupe “ Bob l’Éponge ” se sont révélés assez mauvais. “ Cette étude suggère que des troubles peuvent apparaître immédiatement après une courte exposition aux programmes ”, expliquent les auteurs de cette étude, des chercheurs de l’University of Virginia. “ Ce genre de dessin animé comme Bob l’Éponge, rapide et illogique, peut rendre les enfants fort excités, puisqu’ils ont tendance à imiter le comportement de leurs personnages favoris”.

 

Jamais avant l’école !

 

Le Pr Angeline Lillard, de Virginia, ajoute: “ Il faut éviter de laisser les enfants regarder ce genre de programme avant d’aller à l’école ou avant un effort d’attention et d’apprentissage ”.

 

Bob l’Éponge n’est cependant pas le seul dessin animé qui aurait des effets néfastes. Selon les chercheurs: Tous types de dessins animés pulsionnels, fondés sur le même principe d'incohérence et de rapidité (pensons par exemple au "Lapins crétins" et autres programmes proposés par des chaînes qui privilégient la rentabilité à la qualité) seraient susceptibles de pousser nos enfants à reproduire insidieusement des comportements instables, absurdes et délirants en milieu scolaire.

 

http://www.sudinfo.be/

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