1 juin 2014 7 01 /06 /juin /2014 11:41

"Etre et devenir" propose, pour la première fois sur grand écran, des récits d’expériences et des rencontres qui explorent le choix de ne pas scolariser ses enfants, de leur faire confiance et de les laisser apprendre librement ce qui les passionne. Innnovation ou folie éducative ? Ce film ouvre un nouveau débat suite au rapport accablant de l'enquête PISA.

 

 

Les pédagogies alternatives ou les écoles nouvelles – et les autres pédagogies ou écoles « différentes » – ne restent, comme leur nom l’indique bien, que d’autres pédagogies et d’autres écoles. Certes, il est, de loin et bien entendu, plus agréable d’être dans une prison (ou une école) spacieuse, bien éclairée, aux jolies couleurs… que d’être confiné dans une prison (ou une école) étroite, sombre et qui sent mauvais. La relation éducateur-éduqué ou formateur-formé ou parent-enfant… est fondatrice et structurelle de toute relation éducative, enseignante, formative… – fût-elle « différente » ou « alternative ».

 

Pourtant le schéma éducateur-éduqué, asymétrique et hiérarchique – du type administrateur-administré, colonisateur-colonisé ou dompteur-dompté… –, entre l’un qui conduit et l’autre qui est conduit, génère des biais, le plus souvent non conscients pour ceux qui donnent l’éducation comme de ceux qui la reçoivent. Ainsi, dans cette relation, parce que je suis comparé, sans arrêt, à ce que je devrais savoir, penser, faire ou être – et que tout se fonde et se joue sur la mesure de mon écart avec cet idéal qui recule au fur et à mesure que j’avance vers lui – j’apprends subrepticement qu’il me manque quelque chose pour être parfait, pour être accepté et aimé... J’apprends aussi, du même coup, la peur : celle de mal faire, d’être puni, de décevoir, de ne pas être aimé, de ne pas être comme les autres … J’apprends également la soumission, vis-à-vis de « celui qui sait », me juge ou m’évalue, me dit si je fais bien, si je suis bon, et sans qui je ne saurais apprendre…

 


À travers ce schéma, j’apprends encore, par exemple : le temps contraint, l’espace et le corps contraints, l’exercice intellectuel contraint, l’obéissance à l’« autorité », l’exécution fidèle de consignes, la reproduction-imitation, la conformation/conformité, les idéologies (progrès, morale, démocratie…), la récompense et la punition, la séparation (fragmentation des savoirs et des êtres), la suprématie du mental et de l’abstraction, les limites-frontières, l’inégalité (entre pairs, avec les adultes…), la compétition, l’externalité de la motivation et du contrôle, etc.

 

La question fondamentale n’est donc pas tant de changer-améliorer les modalités d’une même structure, mais plutôt de chercher si je peux sortir de cette structure et en éviter ainsi les méfaits induits, cachés et le plus souvent non désirés. Je suis né dans ce schéma, je l’ai toujours connu, je ne sais pas imaginer qu’il puisse exister autre chose. Tout ce que je sais alors, c’est l’embellir, le perfectionner. Oserai-je me poser, au moins, la question du pourquoi un tel schéma ? Le concept d’enfance et celui d’éducation (tels que nous nous les représentons aujourd’hui) n’ont que trois cents ans, à peine, dans notre culture. Comment faisait-on avant, sans une telle « éducation » ? Comment font les peuples qui, de nos jours, n’ont pas ces concepts dans leur culture ? À qui profitent ces concepts ? Comment font ceux qui, dans notre société actuelle se passent d’école, voire d’éducation ?

 

C’est autour d’un tel questionnement que « tourne » le film-enquête de Clara Bella : Être et devenir, etreetdevenir.com. C’est aussi le cœur d’un cercle de réflexion : CREA-Apprendre la vie, education-authentique.org

 

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Par  pour le nouvelobs.com

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30 mai 2014 5 30 /05 /mai /2014 11:05

"J'ai reconnu le bonheur au bruit qu'il faisait en partant" écrivait Jacques Prévert. Le bonheur a actuellement la côte dans le champ de l'édition scientifique et grand public... Revues diverses et médias de masses s'emparent du bonheur : Voilà un thème lucratif qui fait grand bruit ! Mais au-delà de l'idéologie dominante, n'est-il pas tant de se demander ce que cache véritablement la "positive thinking" entretenue par le système consumériste ?

   

  

Roland Gori: La psychologie positive, renouant avec les délices de l'autogestion et de la méthode Coué, retrouve ici une deuxième jeunesse. Elle nous prescrit de chasser les pensées tristes et de ressasser les jours heureux. Nul doute qu'en haut lieu on s'adonne joyeusement à cette méthode, psalmodiant tous les jours le retour d'une croissance, cette belle arlésienne qui fait d'autant plus de bruit qu'elle a disparue. C'est que le bonheur est devenu depuis la fin du XVIIIe siècle "un facteur de la politique", et que rares sont les Constitutions révolutionnaires qui ne l'inscrivirent pas dans leurs principes. Depuis qu'aux dires de Saint Just "le bonheur est une idée neuve en Europe" les gouvernants n'ont eu de cesse de justifier leur politique en son nom.

 

A partir du moment où le sort de chacun n'est plus le lot de la Providence divine, le citoyen sorti de l'état de minorité et de tutelle se doit de prendre en main son destin. A condition que le Gouvernement l'aide dans cette rude tâche, il pourra vivre son Paradis sur terre et avec ses concitoyens. Nonobstant les événements qui favorisent ou entravent la fabrique de ce bonheur des peuples, c'est à sa toise que les gouvernants se voient jugés. Après une période qui a vu le bonheur confondu avec l'hédonisme de masse, les délices de la société de la marchandise et du spectacle, gavant toutes les attentes et tous les espoirs de biens matériels et divertissants, tendus vers leur amélioration constante dans la promesse des lendemains qui chantent, une santé pour tous en l'an 2000, la propriété pour chacun, l'embourgeoisement continu des classes laborieuses et l'ascenseur social dans le cartable de tous les écoliers, retraites et vacances incluses, il nous faut déchanter. Après le déclin des discours d'émancipation politique et sociale qui s'est matérialisée par la chute du mur de Berlin, ouvrant au marché planétaire le succès que l'on connaît, sur les marchés comme dans les esprits, c'est aujourd'hui la croissance qui fout le camp.

 

Cette crise économique devient une crise politique puisque c'est au nom du bonheur des peuples que le politique prétend gouverner ! C'est au nom de ce devoir de faire le bonheur de ses concitoyens que les gouvernants assurent à chaque citoyen une place, une fonction et un rôle social correspondants à ses mérites et à ses besoins, lui évitant la misère sociale et celle de ceux qu'il a en charge. Lorsque les jouissances matérielles se font plus rares le pouvoir se rabat sur la promesse de "sécurité" qui a toujours constitué le masque du bonheur lorsque celui-ci tend à se réduire comme peau de chagrin. Aujourd'hui l'exemple qui nous est offert est la chose même : le progrès social laisse sa place à la volonté de lutter contre les délinquances et les incivilités. A défaut de pouvoir rendre les citoyens heureux le pouvoir leur promet de les protéger, non de la misère elle est déjà là, mais des plus miséreux qu'eux. Le champ des pratiques professionnelles chargées de prendre en charge les souffrances psychiques et sociales, psy, travailleurs sociaux, rééducateurs de toutes sortes, se trouve remodelé de fond en comble par cette "pensée du risque". On ne soigne plus, on participe à l'hygiène publique du corps social en évaluant les probabilités de voir réapparaitre des comportements indésirables.

 

 

L'individu est réduit à la somme de ses comportements, de préférence de ses comportements passés. Pour cela il est passé à la moulinette des "grilles d'évaluation" diverses et variées, simplistes de préférence, mais visant toutes à contraindre le professionnel à adopter un langage de machine pour diagnostiquer et traiter l'usager dont il s'occupe. Afin de s'assurer qu'il incorpore bien dans son travail un langage de machine, une machine comptable de préférence, un logiciel d'agence de notation, le professionnel est lui même soumis au même traitement. A l'infini. La technique est venue remplacer l'éthique. Elle évite les états d'âme de la culpabilité, elle ne requiert que son exécution. Le professionnel comme l'"usager" sont ils encore des citoyens ? La machinerie des protocoles, des règles de bonne conduite, de la standardisation et du benchmarking, les notations et les prescriptions ont confisqué leurs savoirs, leurs savoir-faire, leurs possibilités de créer. Ils sont prolétarisés. Il en va de même aujourd'hui de l'homme politique, du gouvernant, prisonniers de l'"économie" et de l'opinion. Le politique serait-il lui aussi devenu un nouveau prolétaire ? J'aurais tendance à répondre positivement à cette question.

 

Les politiques, au nom du bonheur matériel, des exigences de consommation et de bien-être auxquels les marchés prétendaient répondre, cèdent leur pouvoir de décision et d'initiative. Ils se désistent au profit d'un système dérégulé, affolé, incontrôlable, dont plus personne, ou presque, ne possède la maitrise se contentant d'en exercer la fonction. La technique, encore elle, décide pour nous. Dans tous les domaines les automatismes tendent à prévaloir sur la liberté. Bien sûr pas les automatismes d'antan, mais des automates souples, fluides, numériques, captant et façonnant insidieusement les conduites humaines. Ils n'aident plus à la décision, ils la prennent. Ils permettent toutes sortes de connexions que l'on confond hardiment avec des communications. C'est ainsi que pour plagier Camus je dirai que nous avons remplacé le dialogue par le communiqué, celui de la connexion. Tout n'est peut être pas perdu là aussi, et la scène numérique constitue déjà le champ de bataille où s'affrontent les partisans du bien commun et ceux de l'empire marchand. C'est exactement en ce point d'affrontement politique et idéologique qu'il convient de rappeler comment le "bonheur" est devenu cette promesse faite aux peuples pour les soumettre et les gouverner. Opium dont la fonction politique et culturelle est comparable à celle des religions et des doctrines totalitaires. Le bonheur comme récit de légitimation sociale de l'ordre établi. Le bonheur comme moyen d'obtenir l'adhésion aux dispositifs de gouvernement et d'administration de la multitude, comme justifiant la dépendance aux techniques et aux procédures sans avoir à penser la culpabilité et le conflit inhérents au lien social.

 

Le bonheur et la technique ont progressivement favorisé une conception du monde qui puisse se passer de l'Autre, d'un autre dont chacun attend tout autant la reconnaissance que l'amour, la haine que la gratitude. Un autre qui altère l'autarcie de ce monde d'addictifs, qui ne soit réduit à l'instrument de mon plaisir ou à l'excitation de sa concurrence. Un autre qui puisse devenir un "ami" (friend), tant il est vrai que ce mot étymologiquement se rapproche de "libre" (free). C'est ainsi que l'on fabrique des citoyens, en leur parlant le "langage de l'humanité" disait Camus, le seul à produire cette confiance indispensable à la Démocratie. L'humain n'est rien d'autre que cette volonté qui refuse ce fatalisme. C'est ce langage de l'humanisme que le néolibéralisme a tenté de détruire en renouant avec les lunes mortes du darwinisme social. C'est ce défi du "langage de l'humanité" que les politiques aujourd'hui se doivent de relever, faute de quoi ils seront les nouveaux prolétaires du système qu'ils pensaient fidèlement servir. Levant alors le voile d'une amnésie collective, à laquelle ils contribuent tous les jours, ils pourront se rappeler qu'avant d'être une jouissance matérielle le bonheur était "bonheur public", c'est à dire liberté, liberté politique qui invitait les humains à devenir ensemble ordonnateurs de leur propre destin.

 

Roland Gori, psychanalyste pour www.huffingtonpost.fr

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30 mai 2014 5 30 /05 /mai /2014 11:04

Depuis plus d’une vingtaine d’années dans les pays anglo-saxons, des travaux réhabilitent la place de la sollicitude, du souci des autres et de l’attention au sein de la réflexion morale. Les « éthiques du care », remises au goût du jour en France par le philosophe Bernard Stiegler, montrent en particulier l’importance de la particularité et de la sensibilité dans l’appréhension du monde social.

 

 

 

Le mot care, très courant en anglais, est à la fois un verbe qui signifie « s’occuper de », « faire attention », « prendre soin », « se soucier de », et un substantif qui pourrait selon les contextes être rendu en français par « soins », « attention », « sollicitude », « concernement ». Sous la forme négative – I don’t care –, il indique une indifférence, un refus de responsabilité : je m’en fiche, ça ne me concerne pas ! Mais aucune de ces traductions prises isolément n’est en mesure de prendre en charge de façon adéquate cette idée de care qui, dans une perspective féministe, renouvelle radicalement depuis une vingtaine d’années les façons de penser l’éthique et le politique.
 

Une voix morale différente

 

Aux Etats-Unis, In a Different Voice, le livre de Carol Gilligan (1), a servi de catalyseur aux débats sur l’éthique du care. Il fut un succès bien au-delà des cercles universitaires. L’importance de ce travail a été de montrer les effets de préjugés et d’ignorance à l’égard des femmes sur la théorie de Lawrence Kohlberg, dominante dans les années 1980.

 

D’après cette théorie psychologique du développement moral, le degré le plus élevé de raisonnement moral met en œuvre des principes de justice abstraits et impartiaux. C. Gilligan démontre empiriquement que ce n’est pas toujours le cas et qu’en particulier les femmes, mais pas seulement elles, considèrent d’autres facteurs comme des principes de décision tout aussi importants : le souci de maintenir la relation lorsque les intérêts et les désirs sont divergents, l’engagement à répondre aux besoins concrets des personnes, les sentiments qui informent la compréhension morale des situations particulières. Mais ces considérations ne trouvent pas leur place dans le schéma de L. Kohlberg si ce n’est comme expression d’une « déficience » morale. L’éthique de la justice qui s’appuie sur des principes abstraits, rétorque C. Gilligan, ne peut se prévaloir du monopole de la moralité car elle laisse de côté toutes ces expressions de nos convictions morales. Ce que C. Gilligan perçoit dans ses enquêtes, c’est bien une voix – morale – différente qui définit les problèmes moraux autrement que ne le fait l’éthique de la justice. Mais les préjugés enracinés dans les stéréotypes du genre empêchent d’y voir autre chose que l’expression d’un intérêt étroit (entendre : partial) et d’un attachement affectif à des relations particulières et personnelles.

 

La publication de C. Gilligan a été contestée aussi bien aux Etats-Unis qu’en France parce qu’elle valoriserait – à tort – des « vertus » attachées aux stéréotypes féminins – amour, compassion, sollicitude, souci d’autrui –, c’est-à-dire en réalité des qualités fonctionnelles au service des intérêts des hommes. Marquée comme différentialiste et essentialiste parce qu’elle soutiendrait qu’il y aurait une nature féminine différente de celle des hommes, cette recherche a été fortement critiquée au sein de la théorie féministe elle-même. Mais le débat qui s’engage alors dans le monde anglo-saxon ouvre à de nouvelles compréhensions du care.

 

Cette discussion (2) a permis de dissiper une confusion sur le lien qu’aurait établi C. Gilligan entre le genre et l’éthique : la sollicitude serait une éthique typiquement féminine, la justice une éthique typiquement masculine. Le débat conduit un certain nombre des défenseurs de l’éthique du care à déconnecter les conceptions morales du genre, ou à « démoraliser le genre » pour reprendre l’expression de Marilyn Friedman. Joan Tronto défend de son côté un argument politique pour une éthique du care, en soutenant que « si l’éthique du care peut être un enjeu important pour les féministes, ce débat ne devrait pas être centré sur les discussions autour de la différence de genre, mais devrait porter sur la question de la pertinence de l’éthique du care en tant que théorie morale ».

 

Les éthiques du care affirment l’importance des soins et de l’attention portés aux autres, en particulier ceux dont la vie et le bien-être dépendent d’une attention particularisée, continue, quotidienne (3). Elles s’appuient sur une analyse des conditions historiques qui ont favorisé une division du travail moral en vertu de laquelle les activités de soins, le souci des autres, la sollicitude ont été socialement et moralement dévalorisés (4). L’assignation traditionnelle des femmes à la sphère domestique a renforcé le rejet de ces activités et de ces préoccupations hors du domaine moral et de la sphère publique, les réduisant au rang de sentiments privés dénués de portée morale et politique. Les perspectives du care sont en ce sens porteuses d’une revendication fondamentale concernant son importance pour la vie humaine, des relations qui l’organisent et de la position sociale et morale des fournisseurs de soins (care givers) (5).

 

 

La pensée Stieglerienne du Care:

Dans ses travaux avec le groupe Ars-industrialis, Bernard Stiegler a montré qu’il n’est pas possible de questionner le soin – ce que l’on appelé aussi en anglais "le Care" (voir l'oeuvre de Carol Gilligan) et en allemand "die Sorge" – en ignorant les pratiques et techniques de soi qui constituent les cultures et les civilisations, notamment celles de l’Antiquité, et qui forment l’horizon de la skholè et de l’otium (les arts de vivre).

 C’est la technicité – et la facticité – de l’existence qui, comme situation d’ambivalence primordiale (celle que narre Hésiode dans la Théogonie quant au rapport des mortels au feu, ainsi que l’analysent Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant dans La cuisine du sacrifice, nef Gallimard 1979), impose de prendre soin (du feu et de ceux qui vivent dans le foyer). Il faut prendre soin, "take care", parce que l’existence est « pharmacologique » : constituée par l’ambiguïté des pharmaka, ou moyens, qui trament un monde et des relations entre ceux qui n’y vivent que dans cette mesure qui est une démesure (une violence).

 Or, le développement contemporain – et fulgurant – des technologies relationnelles constitue un contexte absolument nouveau qui impose d’interroger explicitement la façon dont on peut et dont on doit aujourd’hui penser le rapport entre soin et relation, Donald Winnicott constituant sans doute ici une référence première – où l’objet transitionnel apparaît en outre comme le premier pharmakon.

 

 

L’injustice envers les fournisseurs de soin

 

Prendre la mesure de l’importance du care pour la vie humaine suppose de reconnaître que la dépendance et la vulnérabilité sont des traits de la condition de tout un chacun, même si les mieux lotis ont la capacité d’en estomper ou d’en nier l’acuité. Cette sorte de réalisme « ordinaire » est généralement absente des théories sociales et morales majoritaires qui ont tendance, au mieux à réduire les activités et les préoccupations du care à un souci des faibles ou des victimes pour mères sacrificielles, au pis à ne pas les voir du tout. La perspective du care, indissociablement éthique et politique, élabore une analyse des relations sociales organisées autour de la dépendance et de la vulnérabilité, point aveugle de l’éthique de la justice.

 

Derrière l’image rassurante d’une société constituée d’adultes compétents, égaux, autonomes, en bonne santé, elle fait ressurgir la permanence des activités de soins, organisées selon le principe hiérarchique du genre et effectuées pour une part importante dans la sphère domestique ou privée. Le déni de nos dépendances à l’égard des fournisseurs de soins résulterait en grande partie de cette « privatisation » des activités de soins ; pour le dire plus brutalement, le maintien de la séparation entre le public et le privé peut aussi protéger de la confrontation avec l’inéluctabilité de ces dépendances. Lorsqu’elles sont publiques, ces activités de soins sont généralement dévalorisées, fragmentées, marginalisées. Elles le sont pratiquement en étant organisées selon des lignes de classe, de race et de genre.

 

Ce tableau renouvelé du monde social rend visible l’injustice faite aux fournisseurs de soins, même si chacune de ces catégories sociales en fait les frais différemment. Elle met aussi en évidence la particularité des sentiments d’injustice suscités par un tel traitement des questions sociales, morales et politiques posées par l’organisation du care. Ces sentiments d’injustice ne peuvent être reconnus dans le cadre d’une organisation qui méconnaît la centralité du care pour la vie humaine, ou pour le dire plus radicalement, consolide des positions de pouvoir à partir d’une telle « méconnaissance ». Ils ne le sont pas davantage lorsque la justice est vue comme une conversation entre adultes « compétents » et égaux qui ne seraient rattachés aux autres que volontairement, contractuellement et pour des affaires spécifiques. Ceux-là seraient d’ailleurs probablement « exemptés » du travail du care.
 

La réalité de nos dépendances

 

John Rawls dans sa Théorie de la justice (1971), pour établir des principes équitables, modélisait une « position originelle » dans laquelle des individus désincarnés définissent les règles régissant la société « sous un voile d’ignorance », c’est-à-dire sans connaître aucune de leurs caractéristiques personnelles ou sociales. En réplique à J. Rawls, le réalisme prôné par la perspective du care aurait tendance à mettre en point d’ancrage de la pensée morale et politique une « condition originelle (6) » marquée par la réalité de nos dépendances. C’est donc bien la théorie de la justice telle qu’elle s’est développée dans la seconde moitié du siècle dernier et installée en position dominante dans le champ de la réflexion non seulement politique mais morale, qui est en quelque sorte dans la mire des approches du care : non seulement, comme l’illustrent des controverses désormais fameuses entre les partisans du care et ceux de la justice, parce qu’elles mettent en cause (avec les arguments devenus classiques des approches dites de « genre ») l’universalité de la conception de la justice illustrée par J. Rawls, mais aussi parce qu’elles transforment la nature même du questionnement moral et, par exemple, du concept de la justice.

 

L’éthique du care donne à des questions concrètes et banales – qui s’occupe de quoi et comment ? – la prééminence pour examiner de façon critique les jugements politiques et moraux les plus généraux (J. Tronto). Ce n’est plus alors seulement l’universalité de la conception de la justice qui est mise en question, mais la tendance des différentes théories de la justice à vouloir instituer une série de règles ou de procédures permettant de décider rationnellement du juste.

 

L’enjeu, par-delà les débats féministes et politiques ou peut-être à leur pointe, est le rapport entre général et particulier. Le care propose de ramener l’éthique au niveau du « sol raboteux de l’ordinaire » (Ludwig Wittgenstein) de la vie quotidienne. Il est une réponse pratique à des besoins spécifiques qui sont toujours ceux d’autres singuliers (qu’ils soient proches ou non), travail accompli tout autant dans la sphère privée que dans le public, engagement à ne traiter quiconque comme partie négligeable, sensibilité aux « détails » qui importent dans les situations vécues. Le care est une affaire concrète, collant aux particularités des situations et des personnes. Quelle est la pertinence, l’importance du particulier, de la sensibilité individuelle ? Qu’est-ce que le singulier peut revendiquer ? C’est en redonnant sa voix (différente) au sensible individuel, à l’intime, que l’on peut assurer l’entretien (conversation/conservation) d’un monde humain. Le sujet du care est un sujet sensible en tant qu’il est affecté, pris dans un contexte de relations, dans une forme de vie – qu’il est attentif, attentionné, que certaines choses, situations, moments ou personnes comptent pour lui. Le centre de gravité de l’éthique est déplacé du « juste » à l’« important ».

 

La perspective du care conduit alors à transgresser les dualismes établis : privé/public, raison/affection, actif/ passif – à condition de penser le care en termes perceptifs et actifs, sans esprit d’abnégation ou sentimentalisme, et en proposant une approche de la justice en termes affectifs et sensibles, sans esprit de détachement ou faux objectivisme. Il s’agit alors, au-delà du débat justice/ care, que chacun trouve sa voix, et qu’on entende celle de la justice comme celle du care en évitant deux mésententes : « Celle de la justice comme identification de l’humain au masculin, injuste dans son omission des femmes, et celle du care comme oubli de soi, indifférent (uncaring) dans son incapacité à représenter l’activité et l’agentivité du care » (C. Gilligan).
 

La sensibilité, condition nécéssaire de la justice

 

La force du care tient autant à sa capacité à nous faire imaginer à quoi pourrait ressembler une éthique concrète, qu’à sa façon de nous faire toucher ce que nous perdons lorsque nous ignorons la pluralité et la particularité des expressions humaines. Aux exigences de détachement, de neutralité, souvent prises comme condition de toute justice, la perspective du care demande : pouvons-nous prétendre accorder une égale considération aux autres, à tous les autres, en l’absence d’une sensibilité nous rendant attentifs à l’importance, à la valeur de chacun ? Il ne s’agit pas de rendre compatibles, dans une sorte de demi-mesure moralisante, la justice et la sensibilité, d’introduire une dose de care dans la théorie de la justice, une mesure de rationalité dans nos affects. La recette est un peu usée. La vraie nouveauté du care est de nous apprendre à voir la sensibilité comme condition nécessaire de la justice.

 

NOTES

 

(1) C. Gilligan, In a Different Voice. Psychological theory and women, Harvard University Press, 1982.
(2) Voir. S. Laugier et P. Paperman (dir.), Le Souci des autres. Éthique et politique du care, EHESS, 2006. Le volume reproduit quelques contributions marquantes de ce débat.
(3) Voir C. Gilligan, op. cit. ; V. Held, « Taking care. Care as practice and value », in C. Calhoun (dir.), Setting the Moral Compass. Essays by women philosophers, Oxford University Press, 2004 ; N. Noddings, Caring, a Feminine Approach to Ethics and Moral Education, University of California Press, 1984 ; S. Ruddick, Maternal Thinking. Toward a politic of peace, Beacon Press, 1995.
(4) J.-C. Tronto, Moral Boundaries. A political argument for an ethic of care, Routledge, 1993.
(5) E. Feder Kittay et E.K. Feder (dir.), The Subject of Care. Feminist perspectives on dependency, Rowman and Littlefield, 2002.
(6) Voir M.S. Katz, N. Noddings et K.A. Strike (dir.), Justice and Caring. The search for common ground in education, Teachers College Press, 1999.

  

Patricia Paperman et Sandra Laugier pour scienceshumaines.com

Groupe Ars-industrialis.org

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27 mai 2014 2 27 /05 /mai /2014 11:00

Mégalomanes et narcissiques, hommes politiques ou grands patrons n’auraient qu’un seul objectif selon le psychanalyste Jean-Pierre Friedman : conquérir le pouvoir et… l’éternité... Quitte à en oublier leurs convictions !

 

 

Jean-Pierre Friedman est docteur en psychologie, psychanalyste, il a été consultant auprès de grands groupes industriels et a enseigné la psychologie du pouvoir dans des grandes écoles dont l’ENA. Dernier ouvrage paru : Du pouvoir et des hommes (Michalon).

 

Qu’y a-t-il de commun entre les hommes épris de pouvoir ?

 

Jean-Pierre Friedman : Hommes politiques ou dirigeants de grandes entreprises, les hommes de pouvoir sont extrêmement différents. Mais deux constantes reviennent.

 

• La première concerne leur éducation. Presque tous ont vécu une relation quasi fusionnelle avec une mère hyperprotectrice et gratifiante, et un rapport conflictuel (hostile, méprisant ou simplement distant) avec leur père. C’est dans ce cadre familial que ces hommes trouvent le moteur de leur course au pouvoir : de leur relation à la mère, ils tirent une confiance et une assurance qui gonflent leur narcissisme ; et de leur relation au père, une volonté mégalomaniaque de prouver de quoi ils sont capables.

 

• La seconde constante tient au rapport que ces hommes ont avec le pouvoir : ils l’identifient à la vie. Il leur apparaît comme un gage d’éternité. C’est pour cela qu’ils veulent le garder à tout prix : ils ne peuvent accepter l’idée de leur mort ni que le monde peut leur survivre. C’est, par exemple, Mitterrand qui laissait se développer les ambitions d’un Fabius ou d’un Rocard, mais s’arrangeait finalement pour les "scier". En cela, ils agissent un peu comme des enfants qui sont persuadés que le monde leur obéit. La vision du pouvoir de ces hommes est avant tout une preuve d’immaturité.

 

Ces hommes de pouvoir sont-ils différents dans leur rapport aux femmes ?

 

Non. Et leur volonté d’acquérir toujours davantage de pouvoir n’a souvent d’égal que leur désir de conquérir toujours davantage de femmes. François Mitterrand, encore lui, était d’ailleurs doté d’une personnalité idéale pour être en mesure de répondre à ces deux besoins : celle du "stratège enveloppeur" qui mêle à la perfection la ruse et la séduction.

 

Comment expliquer que des candidats persévèrent dans leur quête de pouvoir alors qu’ils n’ont à l’évidence aucune chance de l’emporter ?

 

La mégalomanie et le narcissisme sont leurs traits dominants. La conquête du pouvoir en période électorale est donc une occasion extraordinaire de vivre leur narcissisme. Pendant quelques mois, on va parler d’eux ! Arlette Laguiller, par exemple : elle sait bien qu’elle ne sera jamais présidente de la République. Mais imaginez la sensation de cette ancienne employée de banque à l’idée que, dans la France entière, on connaît Arlette !

 

Ils ne sont alors jamais mus par leurs convictions ?

 

Ils n’ont qu’une seule conviction : parvenir au pouvoir. Mais pour se donner bonne conscience, ils se choisissent des causes. A la sortie de l’ENA, par exemple, ils ont le choix : droite ou gauche ? Ils optent alors par stratégie. Et finissent par s’identifier aux causes qu’ils ont choisies. Certes, il y en a qui, au départ, embrassent une cause parce qu’ils y croient et qu’elle correspond à des valeurs personnelles. Mais je suis persuadé que même dans ce cas, la dérive finit par être inévitable : au fur et à mesure que ces personnes progressent dans leur conquête du pouvoir, leurs convictions passent au second rang. Au final, ce n’est plus la cause qui compte, mais la victoire.

 

Et les femmes de pouvoir ? Le rapport au pouvoir reste le même. En tout être humain, il y a une part masculine et une féminine. La part féminine a ses propres valeurs, qui sont l’amour, la tolérance, la compréhension. De l’autre côté, il y a les valeurs masculines du courage, de la puissance. Les femmes qui évoluent dans la sphère du pouvoir s’appuient d’abord sur la part masculine de leur personnalité.

 

Peut-il exister un homme de pouvoir idéal ?

 

Le "bon" serait celui qui, par un processus de sublimation, aurait la volonté d’assouvir son narcissisme et sa mégalomanie pour le plus grand bien de l’humanité. Sauf que l’histoire montre que le pouvoir est redoutable et, qu’à de très rares exceptions près, il débouche forcément sur le désir d’en abuser. D’où la supériorité du régime démocratique, fondé sur le souci de limiter ce pouvoir.

 

A lire

 

Jacques, Lionel, Robert et les autres. Jean-Pierre Friedman les a fréquentés de près. Il en est sûr, « le pouvoir est une maladie mentale. Comme disait La Fontaine, ils n’en mourraient pas tous, mais tous étaient atteints. » Son livre, Du pouvoir et des hommes (Michalon, 2002), décrypte les origines de cette "maladie" et souligne ses symptômes à travers une série de portraits forts bien campés : le séducteur (Giscard en son temps), l’entraîneur (Chirac), le charismatique (Mitterrand), le caractériel (Séguin), le rigoureux (Rocard), etc. Une lecture salvatrice en ces temps électoraux.

 

Propos recueillis par Anne-Laure Gannac pour psychologies.com

psychologue à luxeuil-les-bains (70300). psychothérapeute à luxeuil-les-bains (70300). psychanalyste à luxeuil-les-bains 70. psychiatre à luxeuil-les-bains 70. psychologue à luxeuil-les-bains 70. psychothérapeute psychologue psychiatre. Haute-saône 70

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16 mai 2014 5 16 /05 /mai /2014 15:55

Non, la timidité n’est pas innée. Elle a toujours des causes, et l’on peut s’en libérer. Les explications de Claude Halmos, psychanalyste, pour en finir avec une idée reçue aux conséquences pesantes pour beaucoup d’enfants… et d’adultes.

 

 

Mal dans sa peau

 

Eva a 5 ans, un regard que l’on ne parvient pas à saisir, un air à la fois apeuré et souffreteux. Les yeux obstinément rivés au sol, elle ignore mon bonjour et ma main qui se tend. Et, dans mon bureau, me tourne le dos et se colle à sa mère. « Vous voyez, me dit cette dernière accablée, c’est toujours comme ça ! A l’école, c’est pareil. D’ailleurs, c’est pour ça que l’on vient. Elle est timide ma fille ! »

 

« Timide »… A l’énoncé du mot, Eva n’a pas bougé, mais sa tête s’est enfoncée encore un peu plus dans ses épaules. Je lui dis : « Ça ne doit pas être facile pour toi que tout le monde dise toujours que tu es timide. Je ne sais pas ce que tu ressens. Mais je sais que, souvent, ça fait mal aux enfants quand on leur dit ça. Et même, ça leur fait honte… » Eva esquisse un mouvement. Et, pour la première fois, sans doute parce que je lui ai parlé de sa souffrance, je peux, l’espace d’un instant, croiser son regard. Sa mère s’étonne. Sa fille est « mal dans sa peau ». Elle le sait. Mais de là à dire qu’elle souffre, n’est-ce pas un peu exagéré ?

  

Le piège de la banalité

 

L’étonnement de la mère d’Eva n’a rien de surprenant, car « timide » fait partie de ces mots – comme « paresseux », « coléreux », « nerveux », etc. – dont on ne songe pas à se méfier. Même si on les sait un peu péjoratifs, on leur prête le caractère anodin de qualificatifs de la vie courante. Il n’est pas rare pourtant qu’ils aient pour les enfants – mais aussi pour leurs parents – la violence et l’impact d’un véritable diagnostic. De nombreux adultes d’ailleurs témoignent en analyse du cauchemar qu’était pour eux cette étiquette devenue, au fil du temps, indissociable de leur personne. Comment un mot aussi banal peut-il avoir de tels effets ? Parce qu’il véhicule, à l’insu de ceux qui l’énoncent, un contenu qui n’a rien d’anodin. Puisqu’il induit chez eux l’idée d’un trait de caractère, d’un élément de sa personnalité avec lequel l’enfant serait né. Et qui, comme la couleur de ses yeux ou celle de ses cheveux, ferait peu ou prou partie de lui.

 

Cette vision – impensée – des choses est audible en consultation. D’un enfant violent, ses parents attendent qu’il ne le soit plus du tout. D’un enfant supposé timide, ils souhaitent seulement qu’il le soit moins. Persuadés à l’évidence que l’on peut améliorer son état mais en aucun cas le changer complètement. Cette croyance des parents en une « nature » de leur enfant pèse lourdement sur lui. Pour deux raisons. D’abord parce qu’elle le place devant une contradiction. Ils lui demandent de changer sa façon d’être (« Quand même ! Fais un effort ! »), tout en lui signifiant implicitement – parce qu’ils en sont convaincus – qu’elle est constitutive de sa personne. Comment réussir à donner des pommes si l’on est un poirier ? Mais surtout parce qu’elle est à l’origine, entre eux et lui, d’un malentendu. Soucieux de ne pas lui imposer de trop grandes souffrances, ses parents essaient souvent de lui épargner les épreuves qui l’effraient : « Il devait aller en classe de neige avec les autres. Mais il était terrifié. Il pleurait. Alors j’ai cédé. Il n’est pas parti… »

 

L’enfant fait donc momentanément l’économie d’une angoisse. Mais cette économie lui coûte cher. Car il interprète en général la mansuétude de ses parents comme la preuve qu’ils pensent, comme lui, ses craintes insurmontables. Il s’identifie donc à l’image de lui qu’ainsi, sans le savoir, ils lui renvoient. Et se sent de plus en plus démuni pour affronter les difficultés de l’existence. Ce piège est d’autant plus redoutable que l’attitude de ses parents le conforte également dans l’idée d’une dangerosité du monde : « S’ils me gardent près d’eux, c’est qu’ils savent, eux, que dehors c’est dangereux. »

  

Un symptôme complexe

 

Faut-il, de tout cela, conclure que la timidité n’existerait pas ? En aucun cas. Car les symptômes que l’on rassemble en général sous ce vocable existent bel et bien. Et certains enfants sont, comme Eva, prisonniers de craintes qui les empêchent de s’épanouir, d’aller vers les autres, d’investir avec bonheur le monde. Mais leurs difficultés ne sont pas innées, et sont surtout bien plus complexes qu’il n’y paraît. La timidité met en effet en jeu trois dimensions essentielles de la vie humaine.

 

L’image de soi. Car elle témoigne d’une vision inconsciente de lui-même qui ne permet pas à l’enfant de se sentir suffisamment « présentable » pour aller sereinement vers les autres. L’image de l’autre. Car cet autre est sans doute, puisque l’enfant n’ose pas l’affronter, perçu par lui comme effrayant, voire dangereux. Les modalités de l’échange entre humains. Celui-ci, loin d’être heureux et spontané, est au contraire pour l’intéressé particulièrement angoissant. D’où viennent ces difficultés ? De ce que l’enfant a vécu. L’image qu’un enfant a de lui-même et la confiance en sa valeur qu’il peut (ou non) en tirer ne sont en effet jamais données au départ. Elles se construisent.

 

Grâce à l’exemple de ses parents : il est plus facile d’être fier de soi si l’on a des parents qui sont fiers d’eux-mêmes. Grâce à ce qu’il représente pour eux : savoir qu’il est pour ses géniteurs une source de joie est pour un enfant un capital narcissique irremplaçable. Et grâce à l’éducation qu’il reçoit. Un enfant, en effet, ne peut être sûr de lui que s’il a foi en ses capacités. Et il ne peut prendre conscience de ces capacités que s’il a l’occasion de les mettre en œuvre et d’obtenir grâce à elles des succès.

 

L’art de "relationner"

 

Ce ne sont pas les seules paroles qui lui donnent confiance en lui. Mais les victoires remportées chaque jour. A la fois sur lui-même (sur ses peurs, sur ses envies de laisser tomber quand les choses ne marchent pas, etc.) et sur les objets : les boutons qu’il parvient à boutonner, les lacets qu’il réussit à nouer, etc. S’il est trop couvé et trop assisté, il se sent toujours impuissant et dévalorisé. Et ces sentiments qui l’invalident influent aussi sur la vision qu’il a de l’autre. Ils hypothèquent son rapport aux autres enfants, car il se sent moins performant qu’eux et donc insuffisant, différent. Et ils hypothèquent aussi son rapport aux adultes. Car ceux-ci, faisant tout à sa place, lui apparaissent comme des êtres supérieurs, dotés de pouvoirs magiques que – croit-il – il n’a pas et n’aura jamais.

 
Mais l’enfant peut également vivre l’adulte comme effrayant parce qu’il a fait l’expérience de sa violence (sur lui ou sur d’autres), celle de ses jugements méprisants ou de ses demandes impossibles à satisfaire : « Tu devrais déjà savoir nager ! Ta sœur sait bien, elle ! » « Tu n’as que 7 en lecture ? » etc.

 

Enfin la timidité de l’enfant peut être – et c’est fréquent – la conséquence d’un mauvais départ dans la vie relationnelle (crèche, garderie, école maternelle). L’art de « relationner » suppose en effet pour tout enfant un apprentissage qui ne peut se faire sans l’aide des adultes. Il a besoin que ses parents lui expliquent, en les dédramatisant, les difficultés qu’il rencontre dans la vie avec ses semblables. Qu’ils lui disent le pourquoi des bousculades, des cheveux tirés, des jouets arrachés. Il a besoin qu’ils lui permettent de comprendre – et c’est difficile – que l’autre est… autre. Qu’il a sa propre façon de vivre, ses propres goûts, sympathies ou envies qu’il faut accepter et… supporter.

 

Il a besoin que ses parents lui fournissent le « mode d’emploi » de la vie en société. Et lui donnent aussi, quand besoin est, le petit coup de pouce nécessaire pour surmonter sa peur : « Tu peux lui dire que c’est ton camion et qu’il doit te le rendre. Il ne va pas te manger ! »

 

C’est grave, docteur ?

 

La timidité est, on le voit, un symptôme complexe. Est-elle pour autant une maladie grave ? Non. Mais il faut la prendre au sérieux et aider l’enfant au plus vite. C’est-à-dire avant qu’il ne fasse pas de ses difficultés un élément d’identité : « Je suis timide. » Comment peut-on l’aider ? En essayant de comprendre de quoi il a peur et pourquoi.

 

Qui peut l’aider ? Ses parents, qui réussissent souvent, en réfléchissant ensemble, à se rendre compte de ce qui s’est passé. L’enfant a, par exemple, vécu à la crèche une expérience difficile. Ils l’ont aidé, mais n’ont pas mesuré le retentissement qu’elle pouvait avoir sur sa vie future. Ils peuvent donc en reparler avec lui, lui expliquer qu’il voit le monde comme cet épisode le lui a montré (inhospitalier, agressif, etc.). Et, à partir de là, le soutenir dans les efforts qu’il va faire pour apprivoiser peu à peu l’univers qui est aujourd’hui le sien. Si les parents ne parviennent pas à faire ce travail seuls, ils peuvent demander l’aide d’un thérapeute. Il les recevra avec l’enfant et cherchera avec eux l’origine des troubles. Si leur attitude est en cause (si, par exemple, ils ne laissent pas à l’enfant suffisamment d’autonomie), il pourra les accompagner dans le chemin qu’ils ont à faire pour changer.

 

Ce travail avec l’enfant et ses deux parents suffit très souvent à régler le problème. Et si ce n’est pas le cas, si les souffrances de l’enfant restent trop pesantes, une thérapie peut, en plus du travail avec ses parents, lui être proposée. Il pourra ainsi mettre des mots sur les peurs qui l’emprisonnent et retrouver le chemin de la vie.

 

Idées clés

 

Dire à un enfant qu’il est timide n’est jamais anodin. Cette étiquette peut le poursuivre toute sa vie.

La timidité n’est pas une maladie. Elle met en jeu l’image, dévalorisée, de soi,et l’image de l’autre, perçu comme dangereux.

Les parents doivent fournir à leurs enfants un « mode d’emploi » de la vie en société, pour les aider à l’affronter.

 

Claude Halmos pour www.psychologie.com

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16 mai 2014 5 16 /05 /mai /2014 11:23

A quoi servent les rêves, les fictions, les utopies ? Les sciences humaines ont cherché à repérer les structures qui se dissimulent derrière les bouillonnements de l'imaginaire.

 

 

 

Bachelard et la puissance de l'imagination créatrice

 

Platon, Spinoza, Hume, Kant ont traité de l'imaginaire et de l'imagination. Mais c'est avec Gaston Bachelard, puis, dans une moindre mesure, avec Jean-Paul Sartre que seront posés les jalons d'une réflexion philosophique sur l'imaginaire.

 

Selon Gaston Bachelard (1884-1962), il y a deux versants opposés du psychisme humain : d'un côté la conceptualisation, qui culmine dans la science, de l'autre la rêverie, qui trouve son accomplissement dans la poésie. G. Bachelard étudie le développement de la rationalité objective et scientifique. Il entreprend également une analyse du processus d'imagination créatrice, à travers les symboliques des quatre éléments (feu, eau, air et terre).

 

Bachelard pense que les images constituent l'instance première de la pensée. L'imagination est le processus par lequel les images sont créées, animées, déformées. Ce processus n'est pas incohérent ou gratuit : il obéit à une grammaire de l'imaginaire.

 

L'imagination et la rêverie apparaissent également comme des principes organisateurs de la conduite humaine. Elles sont même porteuses d'une énergie morale, d'un art de vivre.

 

 

Jung et l'inconscient collectif


La psychanalyse et la psychologie des profondeurs constituent un des piliers de la réflexion sur l'imaginaire. Avec la psychologie freudienne, les images (rêves, fantasmes) apparaissent comme les intermédiaires entre l'inconscient et le conscient.

 

Pour le psychiatre suisse Carl-Gustav Jung (1875-1961), disciple de Freud, les imaginaires personnels s'en-racinent dans un fond commun, appelé inconscient collectif. Celui-ci est structuré par des archétypes : ce sont des thèmes récurrents, de grandes figures symboliques (par exemple le dragon, le paradis perdu...) que l'on rencontre dans les rêves, mais aussi les mythes, les contes, et qui constituent en quelque sorte la matrice de l'imaginaire. Cette grammaire aura une profonde influence sur les autres penseurs de l'imaginaire, notamment Gaston Bachelard, Mircea Eliade, Gilbert Durand.

 

Parmi les archétypes, C.-G. Jung accorde une importance particulière à l'anima (principe féminin que l'on rencontre aussi dans tout homme) et à l'animus (prin- cipe masculin que l'on rencontre aussi dans toute femme). La thérapie jungienne consiste à accéder au soi, en prenant conscience des exigences des archétypes. Celles-ci sont révélées par les rêves. Jung fait donc de l'image un instrument thérapeutique. Dans le prolongement de cette approche, des chercheurs utiliseront la technique dite du « rêve éveillé ».

 

L'imaginaire vu comme principe révélateur des traits majeurs de la personnalité donnera d'ailleurs naissance à d'autres outils, comme les « tests projectifs » (taches d'Hermann Rorschach, arché- type-test à neuf éléments d'Yves Durand, test d'aperception thématique de H.A. Murray).

 

 

Les imaginaires sociaux

 

L'imaginaire est une composante essentielle des sociétés modernes. Il est présent dans les représentations sociales. Pour Castoriadis, il représente même le « ciment » de la société.


  • Selon Edgar Morin (né en 1921)

Selon Edgar Morin, l'homo sapiens est aussi homo demens. La vie imaginaire enrichit et organise la réalité. E. Morin a mené au début de sa carrière de nombreux travaux sur les imaginaires sociaux et les phénomènes de communication. Dans Les Stars, E. Morin décortique le star system. La star (Marilyn Monroe par exemple) incarne un imaginaire ancré dans les croyances de la société moderne (une fille « ordinaire » devient alors une déesse). Elle fait l'objet d'un culte, d'une légende. E. Morin montre aussi comment la fiction permet de comprendre et d'interpréter le réel (le spectateur se met « à la place » du personnage). Dans La Rumeur d'Orléans, E. Morin met au jour, au prix d'une longue enquête de terrain, les mécanismes et leurs composantes (fantasmes, mythes, obsessions, angoisses) qui concourent à l'émergence et à la diffusion de la rumeur.


  • Selon Cornélius Castoriadis (1922-1997)

Dans son ouvrage majeur, L'Institution imaginaire de la société, Cornélius Castoriadis cherche à montrer comment l'imaginaire social « institue » et parvient à faire « tenir ensemble » la société.

A l'origine de sa réflexion, l'interrogation suivante : comment se fait-il qu'il y ait une telle cohérence entre d'un côté l'ordre social (les règles, les représentations sociales, les religions) et de l'autre, les motivations et conduites des individus ?

 

Pour lui, la clé de cette énigme se trouve dans la force de l'imaginaire. La société s'érige par la création d'imaginaires sociaux, qui relient les hommes et donnent sens à leur action. La religion, les idéologies ou les utopies politiques fournissent des croyances communes qui structurent le lien social.

 

 

L'analyse des mythes et des religions

 

Des anthropologues comme Marcel Griaule, Claude Lévi-Strauss ou Roger Bastide, ont cherché à repérer des structures universelles de l'imaginaire. Mircea Eliade et Roger Caillois comptent parmi ceux qui, avec Gilbert Durand, ont cherché à systématiser cette démarche.

 

  • Selon Mircea Eliade (1907-1986)

Historien des religions et romancier né en Roumanie, Mircea Eliade est profondément marqué par un voyage en Inde, à l'issue duquel il n'aura de cesse de comprendre l'expérience spirituelle et religieuse. Il veut saisir les caractéristiques de l'homo religiosus, en s'appuyant sur les acquis de l'anthropologie et de la psychanalyse. La distinction entre sacré et profane constitue le principe fondateur de la vision du monde de l'homme religieux. M. Eliade va entreprendre une vaste histoire des religions. En les comparant, il montre comment toutes les religions s'inscrivent dans un réseau d'images symboliques, organisé en mythes et en rites. Il met en évidence l'existence de mythes universels : par exemple le mythe de l'éternel retour, ou celui de l'arbre sacré. Il y a donc une structure invariante de l'univers mental religieux.


  • Selon Roger Caillois (1913-1978)

« L'irrationnel soit ; mais j'y veux d'abord la cohérence », déclare en 1934 cet écrivain, en quittant le groupe surréaliste. Cette formule résume bien les multiples facettes de la personnalité de Roger Caillois.

A la croisée d'approches très diverses (littérature, sociologie, anthropologie...), son oeuvre est consacrée à l'analyse des mécanismes de l'imagination, particulièrement le rôle du sacré, des mythes et de la création artistique.

 

Auteur d'ouvrages de réflexion générale, il explore également des sujets plus précis. Ainsi, il cherche à comprendre la symbolique de l'insecte, la fonction des jeux dans la société. Il montre qu'il est possible de distinguer des schémas invariants dans les thèmes et les récits fantastiques.

 

Source: www.scienceshumaines.com

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12 mai 2014 1 12 /05 /mai /2014 15:59

Un « spin doctor » est un conseiller en communication et marketing politique agissant pour le compte d'une personnalité politique, le plus souvent lors de campagnes électorales. C'est, en quelque sorte, un « mercenaire » de la communication vendant ses services au plus offrant...

 

-Stéphane fouks : Lobbyiste et leader de l'agence d'influence Havas-

 

 

Le terme est généralement porteur d'une connotation négative : la pratique a montré que le spin doctor n'agit pas toujours de façon morale notamment du fait de l'emploi de la technique dite du Storytelling. Dignes héritiers d'Edward Bernays, le premier des voleurs des théories de Sigmund Freud, ils sont également des professionnels du détournement et du maquillage de la vérité.

 

Étymologie

 

Il est vrai que la fonction est ancienne et s'est formalisée depuis les années 1930, même si le mot lui-même, « spin », n’a vraiment été popularisé qu’à partir de 1984 et du débat Ronald Reagan / Walter Mondale.

 

«To spin, en anglais, signifie « faire tourner ». Spin fait donc allusion à l’« effet », comme celui que l’on donne à une balle de tennis ou à la façon de faire tourner une toupie  ». En imprimant une torsion aux faits ou aux informations pour les présenter sous un angle favorable, les spin doctors dirigent donc l’opinion en lui fournissant slogans, révélations et images susceptibles de l’influencer, en mettant en scène les événements qui la réorientent dans le sens souhaité. En ce sens, leurs techniques d'influence proches du marketing commercial renouvellent les techniques de propagande classiques.

 

La commission générale de terminologie et de néologie française recommande depuis 2007 l'emploi des termes « façonneur d'image » pour traduire cette fonction. Le spin doctor, officiellement « conseiller en relations publiques », reçoit d’autres surnoms, tels que gourou, mentor, éminence grise, faiseur de présidents, doreur d'images ou docteur Folimage.

 

Pratique des Spin doctors

 

La mission du «Spin Doctor» est simple et directe : elle consiste à « dire et faire dire du bien de… », à adapter le message de leur candidat aux attentes supposées de l’électorat, à « enjoliver » l’apparence de leurs clients, à les rendre séduisants et populaires. Pour ce faire elle met au service de la communication politique une combinaison faite de techniques de narration (raconter une «belle histoire ») avec les principes de la publicité ou du marketing.

 
Par ailleurs certains spin doctors n'hésitent pas à recourir à des stratégies indirectes et plus «sournoises» : méthodes de discrédit d’un concurrent, de désinformation, de production d’évènements, de montage artificiel d’affaires en vue de défendre une cause ou d'en dénigrer une autre.

 

Le spin doctor exerce une influence considérable sur le discours, le programme et les initiatives de son client. En la matière, deux professionnels célèbres ont acquis une réputation sulfureuse, liée à des affaires de fuites ou de désinformation de la presse. Il s’agit de Karl Rove le conseiller de G. W. Bush, surnommé son « baby genius » et de Alastair Campbell pour Tony Blair. Tous deux ont joué un rôle crucial dans le « marketing » de la guerre en Irak, et bien sûr dans le style et le programme de leurs clients.

 

  • Sous l'Allemagne nazie, le ministre Goebbels a été le précurseur et l'initiateur d'une propagande systématique à grande échelle en faveur d'un régime totalitaire. Son action se caractérise par la justification et la promotion d'une idéologie cohérente et particulière au service d'un « Reich de mille ans ».
  • Aux États-Unis, le spin doctor est un personnage bien identifié. Des livres, des sites comme sourcewatch.org ou prwatch.org tiennent la chronique de leurs activités. Ils apparaissent dans des films ou des téléfilms. La campagne présidentielle américaine de 2008, la plus chère de l’histoire, a mis en vedette de nouveaux spin doctors comme David Axelrod, le conseiller de Barack Obama.
  • Au Mexique, Rafael Guillén Vicente, dit le « sous-commandant Marcos », usa de ces méthodes pour se faire connaître.
  • En France, on peut prendre l'exemple de :
    • Nicolas Sarkozy, lorsqu'il était Président de la République, a bénéficié de l'habileté de plusieurs « doreurs d'images », notamment Thierry Saussez, Patrick Buisson ou encore Henri Guaino
    • François Mitterrand avec Jacques Séguéla, Jacques Attali et Jacques Pilhan. 

 

 

Entretien avec Luc Hermann : « Les “spin doctors” sont un danger pour la démocratie » 

 

En regardant vos documentaires, on a l’impression que la plupart des journalistes sont sous l’influence des conseillers en communication. Qu’en est-il exactement ?

 

 Oui, les spin doctors sont malheureusement en train de gagner la bataille de la communication. Leur méthode est très au point. Ils abreuvent les journalistes de toutes sortes d’informations pour les noyer et orienter leurs recherches. Il leur est ainsi plus facile de faire passer des mensonges, notamment sur des dossiers délicats.

 

On l’a vu dans les affaires DSK ou Cahuzac. Ils jouent sur l’urgence des journalistes à fournir de l’information à leurs rédactions, notamment les sites Web qui font de l’information en continu. Ensuite, ils savent que les journalistes ont tendance à se copier. Il y a malheureusement une forme de capillarité entre tous les médias. Enfin, ils capitalisent sur le fait que la plupart des journalistes manquent de pugnacité pour vérifier une information et la confronter à d’autres sources.

 

"En soulignant tout cela, on se rend compte qu’ils sont un véritable danger pour la démocratie."

 

Les différents communicants ont-ils facilement accepté de parler devant votre caméra ?

 

 Oui, la plupart ont accepté de venir témoigner sans poser de conditions. Seuls deux d’entre eux ont refusé et un troisième n’a pas voulu donner suite, malgré une longue conversation pour tenter de le convaincre. Mais les principaux spin doctors français sont là.

 

Le fait de parler peut aussi être pour eux une manière de redorer leur blason tout en ne disant pas grand-chose que l’on ne sache déjà…

 

 Le danger existait, mais je pense que nous avons su l’éviter. J’ai noté que certains étaient flattés d’être sollicités et ont fait preuve d’une certaine arrogance… Nous avons essayé de tirer tous les fils des histoires dont ils s’étaient occupées. La plupart ont parlé ouvertement, sans cacher leurs desseins. Ils défendent des intérêts privés et ça ne leur pose aucun problème d’utiliser des moyens parfois complexes pour arriver à leurs fins. D’ailleurs, beaucoup d’entre eux sont d’anciens journalistes et connaissent par cœur le fonctionnement d’une rédaction. Ils savent très bien comment s’y prendre pour faire l’ouverture des journaux de 20 heures… A titre d’exemple, aux Etats-Unis, on compte 4,6 communicants pour un journaliste !

 

Ont-ils demandé à revoir leurs interventions avant la diffusion ?

 

 Non. Ils savent ce qu’il faut dire et ne pas dire et font, très rarement, des dérapages… Certains qui ont vu les documentaires nous ont même félicités pour notre travail !

 

Sources: Le Monde.fr et Wikipédia.fr

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12 mai 2014 1 12 /05 /mai /2014 15:43

Gilbert Simondon est issu d’un curieux mariage entre la philosophie de Maurice Merleau-Ponty et des catalogues des armes et cycles de Saint-Étienne... 
Il propose avec génie une théorie de l'individuation en rapport avec la technique !

 

 

Imaginons... Vous ignorez tout de Gilbert Simondon ! Son nom ne vous dit rien. Son parcours, son oeuvre, son influence vous demeurent également inconnus. Le 7 février, vous n'avez pas remarqué le 25e anniversaire de sa disparition, d'ailleurs presque personne ne s'en est soucié. Mais voilà, vous tombez, par hasard, sur cette phrase : « Ce serait déjà un progrès moral inestimable si l'on appliquait à tout être humain et plus généralement à tout vivant les normes de protection, de sauvegarde et de ménagement que l'on accorde intelligemment à l'objet technique ; on doit traiter l'homme au moins comme une machine, afin d'apprendre à le considérer comme celui qui est capable de les créer. »

 

 

Ces quelques mots vous font déjà entrevoir que cet homme n'est pas un philosophe comme les autres. La plupart ont méprisé les machines, abhorré la mécanisation du monde, combattu l'emprise de la technique sur la nature, dénoncé ses saccages et ses méfaits. Simondon, lui, a suivi un tout autre chemin. Aux antipodes de Heidegger, il ne voit pas dans la technique une inéluctable aliénation, moins encore une menace. Avant tout, elle incarne ce lien essentiel – inventif, singulier, toujours en évolution – qu'élaborent sans cesse les humains pour se relier au monde comme à eux-mêmes. Elle n'est donc ni paradis ni enfer, mais mode d'existence essentiel de l'humanité. Il faut changer de regard, cesser d'encenser ou de maudire le progrès, en finir avec les altercations stériles – technophobes contre technophiles.

 

AU FIRMAMENT DES TRÈS GRANDS

 

C'est ce que montre en détail, de manière lumineuse et précise, le recueil de textes de Simondon, Sur la technique, qui vient d'être publié. Au fil de 450 pages d'articles, de conférences, de cours, de notes inédites – le tout échelonné sur trente ans, de 1953 à 1983 –, on mesure l'acuité de son regard et la diversité de ses angles d'analyse. Chemin faisant, vous comprendrez vite pourquoi cet universitaire discret, dont on réédite progressivement l'oeuvre intégrale, est en train d'apparaître au firmament des très grands. Depuis une bonne dizaine d'années se multiplient, autour de son travail, colloques, revues, séminaires, films, sites Web et nouvelles éditions. Sans doute n'eut-il qu'un tort : être en avance. Au coeur de sa pensée, élaborée il y a un bon demi-siècle : des questions devenues aujourd'hui cruciales, des outils conceptuels qui serviront encore demain. Car ce diable d'homme ne s'est pas intéressé seulement, loin de là, au mode d'existence propre aux objets techniques. Il s'est aussi penché, et de fort près, sur la psychologie, en particulier la relation corps-esprit, sur l'énigme nommée « individu », en scrutant sa genèse et son développement. Plus on découvre l'ampleur et la force de cette démarche, plus il devient clair qu'elle n'est pas celle d'« un penseur de la technique », si fécond et original qu'il soit. Simondon est bien un philosophe de première grandeur, combinant savoir immense et rare puissance d'invention conceptuelle.

 

Fils d'un employé des postes de Saint-Etienne, où il est né en 1924, il s'est intéressé très tôt au génie des ingénieurs en même temps qu'à la philosophie. Dans la khâgne du lycée du Parc, à Lyon, il devient l'élève du philosophe Jean Lacroix, avant d'entrer à l'Ecole normale supérieure, à Paris, de 1944 à 1948. Il travaille ensuite une dizaine d'années à ses deux thèses, tout en enseignant la philosophie, mais aussi le grec et la physique ! Au lycée de Tours, il organise parallèlement un atelier de technologie, où les élèves s'initient aux moteurs et construisent même un poste de télévision. Soutenues en 1958, ses deux thèses feront date. Elles rassemblent le gotha discret de la philosophie française de l'époque : Jean Hippolyte et Georges Canguilhem en sont les directeurs respectifs, au jury siègent notamment Raymond Aron, Paul Ricoeur et Paul Fraisse, et l'on remarque dans la salle, excusez du peu, Maurice Merleau-Ponty, Jean Wahl et l'ami très proche que fut Mikel Dufrenne.

 

Sa thèse principale, L'Individuation à la lumière des notions de forme et d'information (Millon, 2005), contient des analyses époustouflantes sur le système « préindividuel », requis pour qu'apparaisse un individu, et ses propriétés paradoxales, évoquant la physique quantique. L'autre, devenue célèbre, porte sur Le Mode d'existence des objets techniques (Aubier, 2012). Le coup de génie de Simondon – Gilles Deleuze l'a vu d'emblée – fut en effet de saisir que tout se joue dans la manière spécifique dont existent ces bizarres objets : ils concrétisent des pensées et des gestes, concentrent savoirs et savoir-faire, fonctionnent selon des normes assurant qu'ils sont durables et stables, évitant qu'ils soient autodestructeurs. Pourquoi est-ce si important ?

 

Simondon rompt avec l'idée trop simple que « l'utilité » suffit à définir la technique. Avant d'être un outil à utiliser, chaque machine constitue plutôt une singularité pensée, savamment élaborée, intelligemment agencée, située toujours dans un contexte physique et social donné. Vue sous cet angle, chaque machine ne doit donc pas être simplement entretenue. Il faudrait aussi qu'elle fût respectée, comprise, éventuellement contemplée dans sa beauté particulière. Tout ceci implique un extraordinaire renversement de l'attitude habituelle, un dépassement du clivage entre utilité et esthétique, entre objet d'art et ustensile, qui n'est pas dépourvu d'une dimension éthique. Une des maximes de cette nouvelle posture pourrait être : « Dis-moi comment tu considères les objets techniques, je te dirai comment tu traites les humains. »

 

CHAQUE REGARD HUMAIN

 

En fait, nous méprisons nos machines à la mesure de la déshumanisation infligée autrefois aux corps humains exploités : « L'objet utilitaire est le remplaçant de l'esclave. » C'est pourquoi Simondon en appelle à sa libération : « L'objet technique ne doit plus être traité comme un esclave ou appréhendé comme moyen de jeu. » Ces phrases de 1954 trouvent leur écho dans le dernier entretien accordé par le philosophe, publié en 1983 : « L'objet technique, affirme-t-il alors, doit être sauvé de son statut actuel qui est misérable et injuste », avant d'expliquer : « Je crois qu'il y a de l'humain dans l'objet technique, et que cet humain aliéné peut être sauvé à la condition que l'homme soit bienveillant à son égard. Il faut en particulier ne jamais le condamner. »

 

Car chaque objet technique a ses particularités : le camion n'est pas la voiture, la transmission à cardan importe plus que l'enjolivement du bas de caisse. En outre, chaque regard humain, lui aussi, se distingue : la même voiture est différemment jugée par le bourgeois, le rural, l'ouvrier. Les objets techniques, concrétisant des intentions et des connaissances, sont aussi exposés aux rêveries collectives, aux tensions du marché, aux fantasmes individuels.

 

Théoricien de haut vol, Gilbert Simondon s'intéressait aussi aux conditions de vie des prisonniers, des travailleurs agricoles, aux questions d'ergonomie et de sécurité. Il a travaillé à l'invention, à laquelle il tenait beaucoup, de phares non éblouissants pour automobiles. Si vous l'ignoriez, demandez-vous pourquoi c'est éclairant.

 

Par Roger-Pol Droit pour Le monde.fr

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11 mai 2014 7 11 /05 /mai /2014 12:56

Entrepreneur, entraîneur sportif, officier militaire, élu ou prêtre, où le manager trouve-t-il sa légitimité ? Comment distinguer autorité et pouvoir ? Et quel est donc le secret de leur charisme ?

 

 

Il n’est pas facile de dégager les traits spécifiques de la domination charismatique. Beaucoup s’y sont essayés. Max Weber par exemple qui a tenté de dégager les aspects essentiels de la domination charismatique. Mais aussi Kojève qui s’est penché sur le Père, théorisé par la scolastique, le Maître, théorisé par Hegel, le Chef, par Aristote, et enfin le Juge, qui représente l’idéal du gouvernant chez Platon.   

 

La théorie d’Aristote, explique Jean-Claude Monod, « justifie l’Autorité par la sagesse, le Savoir, la possibilité de prévoir », autrement dit de transcender le présent immédiat. Car la vraie question est de savoir alors – et c’est encore valable aujourd’hui - comment un homme ordinaire sort du rang, comment ont devient chef ?! On entend souvent dire que le pouvoir se conquiert, qu’il se prend, qu’il se mérite. Mais que je sache Churchill avant la guerre était un homme foutu. Les circonstances l’ont hissé au rang de dirigeant, mieux de père de la nation. Il a produit ainsi un effet d’Autorité, or un tel effet « ouvre le chemin ». Souvent le chef, est celui ou celle qui ouvre la voie. Tels étaient les chefs de la Résistance. Ils s’étaient engagés les premiers. Comme le dit avec humour notre philosophe : « Il y a sans doute toujours, pour le meilleur et pour le pire, quelque chose du « chef de bande » derrière la figure sophistiquée du « chef d’Etat » !

Kojève estimait par ailleurs que la théorie d’Aristote « rend compte de l’autorité du chef de bande, du chef de groupe, aussi bien dans leurs formes modernes : le directeur et ses employés, l’officier et ses soldats ». Il n’avait pas tort et c’est bien la preuve qu’il existe un « cercle du charisme ». Car on ne sait jamais d’avance si le chef est « possédé » d’avance ou simplement « attribué » par le groupe qui le « reconnaît » ; mais Kojève précise notre philosophe « crédite a priori le chef d’une capacité d’entraînement qui incite une « bande » à se créer autour de lui ».

Voici pour une brève description. Le chef est un entraîneur ! Il entraîne ses compatriotes dans une direction qu’il pressent bonne. Pour le meilleur et pour le pire. Pas besoin de s’attarder sur le cas Pétain et De Gaulle. Tout le monde comprend. J’ai déjà évoqué le chef résistant. Il est dans l’action dès le début. Cela seul compte. Mais il faut ajouter un point : le chef a affaire à « ses » égaux. En ce sens, ce n’est pas un maître, au sens d’un maître qui dominerait. D’où cette conséquence qui nous mène sur le chemin du chef démocratique, soit : " LA DISSOCIATION DU CHEF POLITIQUE DES FIGURES DE PERE DE MAITRE ET DE JUGE COMME INDICE DE PROGRES DEMOCRATIQUE ".  

Retenons donc pour l’instant que le chef démocratique a cette capacité d’entraîner, d’émouvoir le peuple ou une partie du peuple... Et qu’il est « égal » à lui.


Rédigé par Philippe Petit pour pensées-libres

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10 mai 2014 6 10 /05 /mai /2014 16:18

La thèse principale de Georges Canguilhem est que le vivant ne saurait être déduit des lois physico-chimiques ; il faut partir du vivant lui-même pour comprendre la vie. L'objet d'étude de la biologie est donc irréductible à l'analyse et à la décomposition logico-mathématiques.

 

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Georges Canguilhem est un philosophe et médecin français, grand résistant sous l'occupation avec Jean Cavaillès, il est né le 4 juin 1904 à Castelnaudary et mort le 11 septembre 1995 à Marly-le-Roi. Spécialiste d'épistémologie et d'histoire des sciences, il publia des ouvrages très importants sur la constitution de la biologie comme science, sur la médecine, la psychologie, les « idéologies scientifiques » (il réinterprète un concept majeur de Karl Marx dans L'Idéologie allemande) et l'éthique, notamment Le normal et le pathologique et La connaissance de la vie. Disciple de Gaston Bachelard, il s'inscrit dans la tradition de l'épistémologie historique française, et eut une influence notable sur Michel Foucault dont il fut le directeur de thèse.

  

 

Médecin, philosophe, historien des sciences dans le sillage de Gaston Bachelard, Georges Canguilhem fut aussi directeur de thèse de Michel Foucault. Pendant des années c’est à ce résumé quelque peu « réducteur » qu’on se contentait d'aboder ce personnage pourtant illustre. Avec une publication fondamentale, "Le Normal et le pathologique", il fut le premier à penser les notions de maladie et de guérison. Pionnier dans la philosophie de la médecine qu’il pratiqua en même temps que son activité de médecin – notamment lorsqu’il se mit au service de la résistance pendant la guerre -, Georges Canguilhem a marqué son époque. Mais aujourd’hui, son œuvre, sa pensée refont surface tant les valeurs qu’elles portent répondent à une attente actuelle. Remettre le patient au centre de la médecine, « humaniser » la maladie…

 

... Et s’il devenait urgent de ressusciter Canguilhem et ses idées ?

 

 

LES CONCEPTS DE NORMAL ET DE PATHOLOGIQUE DEPUIS GEORGES CANGUILHEM


4ème semaine nationale Sciences Humaines et Sciences Sociales en Médecine,
Lyon, 16 mars 1996
Par Angèle Kremer Marietti - Texte révisé le 24 août 2000

 

La médecine s'est nécessairement donné un triple objet : la connaissance de l'état de santé, la connaissance des divers états morbides, et la connaissance des agents thérapeutiques ou des moyens de faire cesser les états morbides.

Introduisant par excellence à des problèmes humains concrets, la médecine, selon la juste remarque de Canguilhem, fait état de maladies dont la connaissance entraîne une situation polémique du point de vue de la théorie. La nosographie (1) et la nosologie (2) motivent, en effet, par leur riche diversité les multiples désignations des maladies. Soit, selon la doctrine ontologique, qui ne rattache pas les phénomènes pathologiques aux phénomènes réguliers de la vie (selon ce qu’en affirme Broussais), on parlera, comme pour les maladies infectieuses ou parasitaires, en termes de carence en usant du préfixe a. Soit, selon la doctrine fonctionnelle, on parlera, comme pour les troubles endocriniens, en termes de perturbation de mécanismes physiologiques en usant du préfixe dys : et notons que toute maladie en dys est aussi une maladie en hyper et en hypo. Cette doctrine se rattache, d'ailleurs, à la doctrine physiologique (opposée à la doctrine ontologique) qui désigne tous les phénomènes en les différenciant en termes de plus ou de moins, avec l'usage des préfixes hyper ou hypo.

Le rapport entre le normal et le pathologique se présentait pour Comte comme équivalent au rapport qu'il voyait se développer entre le physiologique et le pathologique, ou bien, en reprenant les termes de Broussais, entre ce qui devait correspondre à "l'ordre réel" et ce qu'on pouvait constater comme "la modification, artificielle ou naturelle"(3) - la modification artificielle survenant accidentellement, la modification naturelle provenant d'une évolution naturelle débouchant sur la maladie. Telle qu'elle était abordée par Comte, cette relation identifiait fondamentalement normal et pathologique mais en les différenciant du point de vue des degrés d'être, ou des intensités d'être.

De cette identification du normal et du pathologique on peut rapprocher l'identification accomplie par Spinoza, dans l'Éthique, Seconde partie, Définition 6, entre la perfection et la réalité. En fait, Spinoza visait par là le Dieu de Descartes, comme dans l'Appendice de la Première partie de l'Éthique dans lequel il refuse, d’une part, la finalité dans la nature et en Dieu et, d’autre part, l'ordre absolu dans les choses. Spinoza critique donc essentiellement l'illusion d'ordre ou même de désordre qui, pour lui, dans les deux cas, tient uniquement à nos sens et à notre imagination.

Dans le même esprit, Nietzsche met en doute la croyance fondamentale des métaphysiciens classiques, qui est ce qu'il dénonce comme étant "la croyance en l'opposition des valeurs" (4), c'est-à-dire la croyance idéaliste en l'existence de contrastes, sur la base du contraste entre l'esprit et la matière ; là où il n'y a, au contraire, d'après Nietzsche, qu'une même réalité avec "des degrés et des gradations de nuances" (5 ).

Ce dernier cas est également représenté par les positions d'Auguste Comte et de Claude Bernard. Mais, là où Comte ne vise qu'une identité conceptuelle, Claude Bernard interprète cette identité dans une interprétation quantitative et numérique.

 

 

1. La thèse de médecine de Canguilhem.

Pour exposer les deux problèmes évoqués dans sa thèse de médecine sur le normal et le pathologique, intitulée Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique (1943), à laquelle s'est ajoutée une préface de 1950, Georges Canguilhem se réfère pour, l'essentiel, à Auguste Comte, surtout à la 40e Leçon du Cours de philosophie positive (6), et à Claude Bernard, surtout à l'Introduction à la médecine expérimentale (7) .

Canguilhem examine d'abord le problème de savoir si l'état pathologique n'est qu'une modification quantitative de l'état normal. Notons que cette question peut, à première vue, paraître étrange, parce qu'elle semble renvoyer à une définition incomplète de l'état pathologique : dans la mesure où il est généralement admis que cet état n'est pas qu'une simple modification quantitative mais aussi une modification qualitative de l'état normal. Normal et pathologique ne se distinguent pas seulement par le plus et le moins mais encore par l’autre.

Auguste Comte et Claude Bernard, qui optaient pour la doctrine physiologique et donc pour la thèse affirmative de l'identité du normal et du pathologique, donnaient à leur position respective une orientation quelque peu divergente. L'intérêt de Comte se porte vers la reconnaissance et la connaissance du normal ; dès lors, la modification a pour seul intérêt de permettre de fixer les lois du normal. Tandis que l'intérêt de Claude Bernard se porte, à l'inverse, vers la reconnaissance et la connaissance du pathologique, dans la juste finalité d'acquérir la capacité d'agir médicalement sur le pathologique. Donc, nous avons, d’une part, législation du normal, de l’autre, maîtrise et correction du pathologique : finalement, les deux visées sont complémentaires

1. 1. La position de Comte.

Canguilhem souligne très justement la double motivation qui était, en effet, celle de Comte : d'une part, l'intention de modifier les méthodes scientifiques ; d'autre part, l'intention de fonder scientifiquement une discipline politique.

1. 1. a

En effet, le présupposé selon lequel la maladie n'altère pas les processus vitaux, devient aux propres yeux de Comte un modèle épistémologique visant à conforter la position politique et sociale qui était la sienne.

Ce modèle épistémologique dépend pour Comte d'une normalité relative, qui n'acquiert de sens que dans le rapport entre l'organisme et son milieu. Cette normalité devient chez Comte la condition de possibilité sine qua non pour que les crises politiques puissent être ramenées à leur structure fondamentale, au moyen d'une thérapeutique sociologique. Et cela reste vrai, même si la structure visée par Comte, contrairement à ce qu'en affirme Canguilhem, n'est pas permanente et essentielle, mais purement et simplement positive, c'est-à- dire, selon Comte, "républicaine". Or, la mise au jour de cette structure positive fondamentale devait être l'œuvre de la "science politique", du moins au début de la carrière de Comte : à l'époque de la rédaction de ses fameux opuscules de philosophie sociale. Ensuite, c'est à la "sociologie", telle qu'elle apparaît dès la 47e Leçon du Cours de philosophie positive, que Comte va attribuer ce rôle correcteur.

Pour compléter les précédentes remarques sociales et politiques, notons que c'est à l'instar de l'enseignement inhérent à la Politique d'Aristote que Comte cherchait à porter remède, par une réorganisation appropriée, à tout état jugé "pathologique" de la société.

De plus, dès 1822, Comte use, en matière politique, du terme 'organique' (ou normal), lié à l'état positif, par opposition au terme 'critique' (ou pathologique), lié à l'état métaphysique ou révolutionnaire, c'est-à-dire conflictuel. L’organicisme se manifeste dès le Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société (8). Par la suite, dans le Système de politique positive, Comte ira même jusqu'à parler de "maladie ocidentale" : puisque les âmes déréglées, "rassurées par le progrès", retrouvant enfin une raison, "seconderont la construction de l'ordre" (9), conformément à la devise positiviste "Ordre et progrès".

1. 1. b.

Mais, revenons au sens propre du terme 'maladie' : pour Comte, les mêmes lois et les mêmes règles président essentiellement au développement normal de la vie ; elles sont également amenées à produire ou à déterminer les formes dites pathologiques. L'identité des normes de la vie, aussi bien à l'état normal qu’à l'état pathologique : telle est donc l'idée qui prédomine pour Comte en ce qui concerne les lois biologiques.

Il faut savoir que Comte définit la vie comme impliquant constamment les notions réciproques d'organisme et de milieu, tout comme les notions réciproques d'organe et de fonction. Telle est la teneur essentielle de la 40e Leçon du Cours de philosophie positive. La biologie est une science récente pour Auguste Comte ; elle date, en effet, du début du siècle, et elle s'illustre essentiellement dans la "physiologie", discipline moderne :

« La physiologie n'a commencé à prendre un vrai caractère scientifique, en tendant à se dégager irrévocablement de toute suprématie théologique ou métaphysique, que depuis l'époque, presque contemporaine, où les phénomènes vitaux ont enfin été regardés comme assujettis aux lois générales, dont ils ne présentent que de simples modifications. » (10)

C'est donc à partir des concepts de structure, de fonction et de milieu, que la biologie est possible comme la science des combinaisons variables entre les éléments correspondants à ces trois concepts.

Comte remarque aussi l'étroite relation s'instaurant généralement entre une science et l'art qui y correspond, ainsi qu'il en va de la biologie en regard de l'art médical : "complication", d'une part, et "importance prépondérante", de l'autre, caractérisent cette science et l'art avec lequel elle est en "connexion intime" :

C'est, à la fois, en vertu des besoins croissants de la médecine pratique, et des indications qu'elle a nécessairement procurées sur les principaux phénomènes vitaux que la physiologie a commencé à se détacher du tronc commun de la philosophie primitive, pour se composer de plus en plus de notions vraiment positives (11).

Mais, dans l'esprit de Comte, cette étroite relation entre science biologique et art médical est appelée à cesser pour le bénéfice de la biologie comprise comme science abstraite indépendante, occupant une place de choix dans sa hiérarchie des sciences fondamentales. Du moins se manifeste-t-il alors le souci épistémologique de Comte. Car, remarque-t-il en tant que théoricien, actuellement la physiologie est entièrement aux mains des médecins. Comte destine la biologie positive à "rattacher constamment l'un à l'autre, dans chaque cas déterminé, le point de vue anatomique et le point de vue physiologique, ou, en d'autres termes, l'état statique et l'état dynamique" (12). Le point de vue épistémologique sur la biologie éloigne, pour un moment, l’idée de biologie appliquée dans l’art médical.

La condition fondamentale de la vie n'est autre pour Comte que l'harmonie qui règle le rapport de l'organisme à son milieu. Comte est conscient de la nouveauté et de la portée de son concept de "milieu", aussi rédige-t-il une note pour souligner l'apport qui est le sien en concevant désormais le milieu biologique comme "l'ensemble total des circonstances extérieures"(13). Plus précisément, les conditions déterminantes, en ce qui concerne les phénomènes vitaux, sont les unes relatives à l'organisme et les autres relatives au milieu extérieur ou "système ambiant", aussi les modes d'expérimentation portent-ils, d'après Comte, soit sur l'organisme et ses fluides, soit sur le milieu ambiant.

Comte pensait que la méthode pathologique suivant Broussais et l'étude de la tératologie suivant Geoffroy Saint-Hilaire permettaient, l’une et l’autre, l'étude des modifications de l'organisme et de son milieu intérieur, relevant toutes deux également d'une approche globale du phénomène biologique (14) quoique, pour sa part, et comme le fera également Claude Bernard, Comte privilégiât l'expérimentation à partir du milieu extérieur.

A ce propos, notons que Canguilhem doutait que le concept de "milieu intérieur" fût connu de Comte. Il niait même catégoriquement qu’il y eût un tel milieu intérieur avant Claude Bernard. Pourtant - et même si elle n'est pas expressément nommée - la notion de milieu intérieur apparaît à la 39e Leçon du Cours consacrée à la chimie organique, avec l'allusion aux substances de l'organisme, dites par Comte "alibiles", c'est-à-dire nutritives. D'ailleurs, la croyance dans l'existence du milieu intérieur est très certainement la raison pour laquelle Comte développe une critique virulente à l'endroit de la chimie organique, en alléguant qu'il voudrait soumettre cette discipline au strict point de vue physiologique, surtout en ce qui concerne la digestion, les sécrétions et "toutes les autres fonctions chimiques relatives à la vie organique" (15) c'est-à-dire pour tout ce qui constitue, à proprement parler, le milieu intérieur. La chimie de la vie organique est parfaitement pensée par Comte.

Dans la relation normal/pathologique, faite de degrés et d’étapes, il faut enfin retenir que, pour Comte, la pathologie positive permet de noter ce qu'il appelle "l'invasion successive d'une maladie, le passage lent et graduel d'un état presque entièrement normal à un état pathologique pleinement caractérisé" (16). Le principe de cette conception de la pathologie se trouve chez Broussais, auquel Comte dédie l'hommage d'une longue note, car il s'accorde avec la doctrine physiologique de ce dernier, pour expliquer les cas pathologiques par une extension des limites de variation de l'organisme reconnu normal (donc variations essentiellement en hyper et hypo comme en dys), le commun dénominateur entre le normal et le pathologique restant précisément la physiologie et ses phénomènes :

« l ‘état pathologique ne diffère point radicalement de l'état physiologique, à l'égard duquel il ne saurait constituer, sous un aspect quelconque, qu'un simple prolongement plus ou moins étendu des limites de variation, soit supérieures, soit inférieures, propres à chaque phénomène de l'organisme normal, sans pouvoir jamais produire de phénomènes vraiment nouveaux, qui n'auraient point, à un certain degré, leurs analogues purement physiologiques. » (17)

 

 

1. 2. La position de Claude Bernard.

Quant à Claude Bernard, Canguilhem fait remarquer que la médecine était évidemment pour ce médecin la science des maladies de même que la physiologie était la science de la vie. Ce qu'Auguste Comte voulait séparer (biologie spéculative ou abstraite et biologie concrète), Bernard allait vouloir le réunir en opérant la fusion entre physiologie, pathologie et thérapeutique (18) : dont la distinction théorique avait été élaborée par Comte .

En fait, l'Introduction de Claude Bernard à son Introduction à l'étude de la médecine expérimentale commence directement par l'exposé du "problème" de la médecine : "Conserver la santé et guérir les maladies". La pratique médicale n'est rien d'autre, ajoute-t-il, que la recherche d'une "solution scientifique" à ce problème ; à défaut de quoi, elle a toujours apporté des réponses empiriques.

L'idée de Claude Bernard était, par conséquent, que, dans toute science, la théorie éclaire et domine la pratique ; idée qui était également d'inspiration comtienne. Aussi bien, la science pathologique repose-t-elle naturellement, pour Claude Bernard, sur les données de la science physiologique ; et les observations de ces sciences respectives ne se différencient que du plus au moins, ou sur l'échelle inverse. D'ailleurs, Bernard pousse la science pathologique jusqu'à tenter de quantifier les modifications pathologiques ; ce qui peut s'expliquer par sa conception déterministe, qui correspondait, chez Comte, à une conception des conditions d'existence.

La conviction essentielle de Claude Bernard était que "la médecine scientifique ne peut se constituer, ainsi que les autres sciences, que par la voie expérimentale, c'est-à-dire par l'application immédiate et rigoureuse du raisonnement aux faits que l'expérimentation et l'observation nous fournissent" (19). Aussi Bernard considérait-il la méthode expérimentale comme un raisonnement destiné à soumettre les idées à l'expérience des faits. D'où, le thème de la première partie de son livre, "Du raisonnement expérimental", ainsi que ceux des deuxième et troisième parties : "De l'expérimentation chez les êtres vivants", et "Applications de la méthode expérimentale à l'étude des phénomènes de la vie". La théorie s’accomplissait dans la pratique.

Quant à la relation normal/pathologique, il faut signaler le chapitre troisième de la troisième partie, ainsi intitulé "De l'investigation et de la critique appliquées à la médecine expérimentale"(20). L'investigation pathologique et l'investigation thérapeutique, qui sont à la base de la médecine, dépendent, autant l'une que l'autre, d'un point de départ qui est "une théorie, une hypothèse ou une idée préconçue" (21). Dans les deux recherches, Claude Bernard remarque qu'il n'en va pas autrement qu'avec l'investigation physiologique, aussi ne voit-il donc aucune distinction à faire entre les trois méthodes d'investigation : en physiologie, en pathologie et en thérapeutique. Repoussant la statistique au bénéfice de la critique expérimentale, il fonde cette dernière sur "le déterminisme absolu des faits" (22). La critique exige la comparaison ; le résultat en est l'élimination des causes d'erreur.

Sur la base des conditions de la vie dégagées par Comte comme étant l'organisme et son milieu en harmonie l’un avec l’autre, Claude Bernard affirme à son tour que les phénomènes naturels propres aux corps vivants obéissent à une "double condition d'existence"(23), expressément nommée par Claude Bernard : le corps et le milieu. Il affirme explicitement : "Les conditions de la vie ne sont ni dans l'organisme ni dans le milieu extérieur, mais dans les deux à la fois" (24).

Aussi l'originalité de Claude Bernard a-t-elle été de préciser en quoi consiste concrètement l'harmonie nécessaire entre l'organisme et le milieu, qui avait été abstraitement constatée par Comte. Pour Claude Bernard, cette harmonie n'est autre que la constance du milieu intérieur, étant donné qu'il a pris systématiquement en acte le milieu intérieur et qu'il en a élaboré le concept scientifique. En effet, Bernard a créé le mot et la chose que représentent les "sécrétions internes" (25) ; il étendra la notion à la rate, au corps thyroïde et aux capsules surrénales, en 1859. C'est l'équilibre du milieu intérieur qui constitue la santé. C’est là une des découvertes majeures de Claude Bernard.

Donc, pour Claude Bernard c'est bien la physiologie du normal qui est dominante. La normativité physiologique guide les comportements médicaux et, avant eux, les jugements sur le normal et sur le pathologique ; car il est clair qu'en thérapeutique, la connaissance de l'influence d'un remède dépend de la connaissance des lois d'évolution naturelle (physiologique) d'une maladie :

« On ne peut juger de l'influence d'un remède sur la marche et la terminaison d'une maladie, si préalablement on ne connaît la marche et la terminaison naturelles de cette maladie. » (26)

Ainsi que l'affirme Canguilhem, il est bien vrai que "la méthode de Claude Bernard se porte du normal vers le pathologique" (27) . Dans ce cas, l'exigence première demeure la normalité (28). Les effets pathologiques et thérapeutiques de toute sorte ne sont autres, pour Claude Bernard, que des modifications des phénomènes physiologiques normaux.

 

 

1.3. La solution de Canguilhem.

Au sujet de la solution apportée au premier problème posé par Canguilhem (si l'état pathologique n'est qu'une modification quantitative de l'état normal), disons que la réponse de Canguilhem réfute d'emblée la thèse de Comte et de Bernard sur l'identité pure et simple de l'état normal et de l'état pathologique.

Canguilhem veut démontrer que "l'état physiologique n'est pas, en tant que tel, ce qui se prolonge identiquement à soi, jusqu'à un autre état capable de prendre alors, inexplicablement, la qualité de morbide" (29). Si, pour Canguilhem, l'état de santé ne donne pas directement ou graduellement accès à l'état morbide, pour autant, il n'existe pas non plus cependant pour lui une opposition nette entre le normal et le pathologique ; et cela, dans la mesure où le pathologique ne manque pas d'être lui-même "normal" , c'est-à-dire qu'il obéit à une normativité qui lui est propre. Être malade, c'est encore vivre, et vivre, c'est toujours fonctionner selon des normes, même restreintes ; en outre, c'est même vivre, parfois, selon une normativité toute nouvelle.

Le caractère relatif de la différenciation qualitative entre le normal et le pathologique, que défend par conséquent Canguilhem, dépend, certes, des relations de l'organisme avec son propre milieu ; mais cette relativité ne saurait être cependant assimilable à une simple relation entre la santé et la morbidité. De plus, au lieu de subir passivement les effets de son milieu, et de s'y adapter, au contraire, pour Canguilhem, la vie contribue plutôt à le créer. Le fond du problème posé par les définitions et les relations du normal et du pathologique réside donc dans la connaissance de la vie (30), qui ne saurait se réduire pour Canguilhem ni à un simple équilibre ni même à une autorégulation. Plutôt que "normale", la vie doit donc être dite une "normativité" à laquelle est appelé à participer même le pathologique.

Dans l'article intitulé "Le normal et le pathologique" (31) , extrait de la Somme de médecine contemporaine, I, publiée en 1951 (32), Canguilhem donne une partie de sa conclusion nuancée :

« En fait, si l'on examine le fait pathologique dans le détail des symptômes et dans le détail des mécanismes anatomo-physiologiques, il existe de nombreux cas où le normal et le pathologique apparaissent comme de simples variations quantitatives d'un phénomène homogène sous l'une ou l'autre forme (la glycémie dans le diabète, par exemple). » (33)

Toutefois, ajoutons immédiatement que toute différence dûment constatée comme étant quantitative ne saurait être uniquement considérée comme telle : elle doit être aussi considérée simultanément comme qualitative. En effet, pour Canguilhem lui-même, la nécessité de comprendre l'organisme dans son tout permet d'affirmer que, lorsqu'il est "malade", il est devenu "autre" (34). Cette altérité n'est donc pas que quantitative : elle est nécessairement perçue par le vécu du malade comme qualitative, et l'observation du praticien confirme cette différence qualitative de l'état du patient. La formule de Leriche, que cite Canguilhem, donne tout son sens à cette situation : "La maladie humaine est toujours un ensemble... ce qui la produit touche en nous, de si subtile façon, les ressorts ordinaires de la vie que leurs réponses sont moins d'une physiologie déviée que d'une physiologie nouvelle (35) ".

1. 4. Le second problème.

Le second problème abordé par Canguilhem dans son travail de 1943 s'énonce comme suit : Y a-t-il des sciences du normal et du pathologique ?

Parti à la recherche d'une "rationalité médicale", c'est avec cette question que Canguilhem explicite le plus nettement sa position à l'endroit du normal et du pathologique. Il polémique contre Minkowski qui pense que "l'aliénation est une catégorie plus immédiatement vitale que la maladie" (36) : nous saisissons que, par "maladie", Minkowski entend ici "maladie somatique". Or, c'est précisément cette maladie qui est pour Canguilhem l'indicateur direct et conscient de la vie. Reprenant pour sa propre thèse la formule de Leriche, Canguilhem peut écrire : "Nous pensons avec Leriche que la santé c'est la vie dans le silence des organes, que par suite le normal biologique n'est, comme nous l'avons déjà dit, révélé que par les infractions à la norme et qu'il n'y a de conscience concrète ou scientifique de la vie que par la maladie" (37) .

Relevons la distinction qu'établit ensuite Canguilhem relativement à certains concepts proches, mais non identiques. D'abord, l'anomalie ne s'assimile pas toujours à la pathologie. Par exemple, une anomalie morphologique doit être évaluée du point de vue de ses conséquences : si elle ne perturbe ni les fonctions vitales, ni la vie de relation avec tout ce que celle-ci peut comporter de relations sociales, elle ne saurait être considérée comme "pathologique". De plus, si l'anomalie peut, certes, concerner des phénomènes physiologiques s'éloignant du type considéré comme normal (dans la forme ou dans la structure, interne ou externe), l'observation peut inversement montrer une anomalie dans le déroulement des phénomènes pathologiques eux-mêmes : ces derniers, en effet, sont supposés se produire suivant certaines lois ou certaines règles connues pour être propres à la pathologie observée. Et Canguilhem rappelle qu'au substantif 'anomalie' ne correspond aucun adjectif, puisque l' "anomal" relève de l'anomie, c'est-à-dire de l'absence de droit. C'est ainsi que cherchant à connaître l'anomalie organique, nous nous heurtons à des éléments d'origine axiologique : déjà dans la terminologie. Et il faut inversement remarquer avec Canguilhem qu'à l'adjectif normal ne correspond aucun substantif véritablement approprié.

Pour nous sortir de ces difficultés linguistiques, notons, toutefois, dans la citation précédente, l'utilisation, par Canguilhem, des termes 'normal biologique' et 'norme' : il s'agit, à proprement parler, d'une norme qui est douée d'une nécessité scientifique et, en particulier, biologique, et donc qui est relative aux conséquences tirées à partir du fait observé. Sur la base de cette observation, Canguilhem donne du terme 'pathologique' une définition médicale valable, en tant qu'elle embrasse tout ce qui relève des "infractions à la norme" : ce qui, d'ailleurs, autant par Canguilhem que ce l'était par Comte, peut être aussi reconnu pour un révélateur du normal.

Enfin et surtout, Canguilhem semble commenter sa propre position quand il relève une observation d'importance, valable non seulement en biologie, mais encore en physique :

« S'il est permis de définir l'état normal d'un vivant par un rapport normatif d'ajustement à des milieux [- notons au passage cette position qui correspond exactement à la théorie des milieux d'Auguste Comte -] on ne doit pas oublier que le laboratoire constitue lui-même un nouveau milieu dans lequel certainement la vie institue des normes dont l'extrapolation, loin des conditions auxquelles ces normes se rapportent, ne va pas sans aléas. » (38)

Cette invocation par Canguilhem du laboratoire en tant que « nouveau milieu » prouvé comme perturbateur pour le vivant (comme d’ailleurs parfois pour la psychologique) ne pourrait néanmoins constituer un argument contre la validité des résultats des analyses de laboratoire. Or, depuis cette remarque, on a souvent voulu assimiler abusivement cet effet mineur à ce qui se produit en ce qui concerne le quantum physique microscopique ou l'infiniment petit qui ne peut être traité qu’au moyen d'instruments macroscopiques entraînant de leur propre fait une perturbation qui fut dénoncée, entre autres, par Bernard d'Espagnat (39). Car, comme l'établit ce dernier, le fait de mesurer n'a pas le même effet dans le macrosystème dans lequel nous vivons que dans un système microscopique, tel que l'atome ou la molécule. Il est impossible d'assurer avec certitude que le résultat de la mesure, obtenu dans le système microscopique, exprime à coup sûr la valeur de la quantité mesurée avant l'opération de la mesure. Le cas des analyses de laboratoire en ce qui concerne le vivant (ou même le psychologique) ne saurait tomber sous la critique bachelardienne de la « théorie matérialisée » (40). Il faudrait plutôt à ce sujet considérer le facteur « erreur » .

Dans les Nouvelles réflexions concernant le normal et le pathologique (1963-1966), Canguilhem introduit le concept d'erreur. Si, pour Claude Bernard, la critique expérimentale a la vertu d'éliminer les causes d'erreur quant à la connaissance, pour Georges Canguilhem, il n'en demeure pas moins que l'organisme peut lui-même introduire l'erreur quant à la vie, et de manière innée. Cette théorie de l'erreur de l'organisme rejoint, dans le domaine de la tératologie, tout à la fois l'idée de J. Winsløw (1669-1760), selon laquelle les malformations résulteraient d'une faute inhérente au fœtus, et l'idée de C. F. Wolff (1734-1794) selon qui les monstres naîtraient d'aberrations du développement épigénétique. À propos de ces deux théories, il est désormais exclu actuellement de considérer le fœtus comme l'élément causal, car on pense qu'il ne fait que subir une agressivité qui peut être soit génétique, soit médicamenteuse, soit hormonale ou infectieuse...etc. Dans ce domaine, la parole de Canguilhem était que "la vie est pauvre en monstres" (41) : qu'il nous soit donc permis d'en douter, même si l'on se réfère à la définition de Littré, pour qui "le monstre est un individu de conformation insolite par excès, par défaut ou par position anormale des parties". On retrouve donc la notion essentielle de dysfonctionnement en hyper et en hypo.

Dans l'article publié en 1951 (42), intitulé "Le normal et le pathologique" (43) Canguilhem revient sur les questions de fond à la fois d'ordre linguistique et d'ordre conceptuel, en tout cas d'importance capitale. Tout d'abord : 'pathologique' signifie-t-il 'anormal' ? Il est clair que la réponse à cette question est affirmative. 'Pathologique', est-il précisément le contraire de 'normal'? que signifie 'normal' ? Pour répondre, Canguilhem aborde le problème de la réalité du "type" (considéré comme "normal") et des rapports de l'individu au type ; or, le médecin n'a jamais affaire qu'à l'individu, et pourtant, selon Claude Bernard (44), l'individualité serait l'obstacle majeur de la médecine expérimentale. Canguilhem ne peut admettre cette position de Bernard : car, en référence au fameux principe des indiscernables de Leibniz, conformément auquel il n'y a pas deux individus de la même espèce qui soient identiques, il pense qu'il vaut mieux opter pour la thèse selon laquelle "l'irrégularité, l'anomalie ne sont pas conçues comme des accidents affectant l'individu mais comme son existence même" (45).

« On peut donc conclure ici que le terme de "normal" n'a aucun sens proprement absolu ou essentiel. Nous avons proposé, dans un travail antérieur (46), que ni le vivant, ni le milieu ne peuvent être dits normaux si on les considère séparément, mais seulement dans leur relation. » (47)

Donc, la réponse à la seconde question implique, à nouveau, comme c’était le cas pour Comte et pour Bernard, les rapports du vivant et de son milieu : on ne saurait les dissocier. Et, s'il y a sciences du "normal" et du "pathologique", ces sciences sont aussi surtout et avant tout science de la vie ! Et - il faut le dire -, même si de tels concepts sont loin d'être toujours clairs, la pratique médicale implique le bon usage des concepts de normal et de pathologique, dont elle confirme dans la pratique concrète la définition courante. Pour conclure sur l’apport de Canguilhem, nous devons nous ranger au jugement de Mike Gane sur l’opposition au positivisme manifestée par Canguilhem qui finalement « suggère que la tentative d’atteindre un état spécifique appelé la santé normale peut être payée par un renoncement à toute normalité éventuelle » (48).

 

 

2. Sur la naissance du normal ou de la norme.

2. 1. De quoi procède la norme.

En ce qui concerne la norme pathologique, on l’a parfois ramenée à une moyenne, et cela sur la base d'études fondées sur les méthodes statistiques. Aujourd'hui, conçues sur le principe de la modélisation des phénomènes, les statistiques sont désormais devenues indispensables dans diverses sciences. Bien qu'à son époque elles eussent déjà commencé à jouer un rôle efficace en biologie, Georges Canguilhem, sensible à certains de ses divers aléas supposés, était foncièrement hostile à l'utilisation de statistiques, tout comme Claude Bernard et, avant lui, Auguste Comte. Or, si l’on en croit ses théoriciens et praticiens contemporains (49), la statistique inductive précisément serait l’épistémologie des sciences de la nature, obéissant à la logique du probable ou logique de l’inférence inductive. De plus, l’inférence statistique a soit un objet purement cognitif, soit un objet décisionnel ; avec le premier, elle permet d’inférer à partir des paramètres des modèles statistiques.

En ce qui concerne particulièrement l'état normal d'un organisme, il peut être défini à partir d'un comportement privilégié, dûment reconnu, en face duquel la maladie est une réaction catastrophique. On peut alors se poser la question de l'irréversibilité ou non de la réaction pathologique : en principe, le test de la guérison est précisément un retour aux normes antérieures. Mais, dans la réalité, les données physiologiques qui se laissent observer après la maladie sont souvent éloignées d'être l'équivalent absolu des normes de vie antérieures à la maladie. On parlera de séquelles. Ou peut-être l'idée de la variabilité de la norme pourra-t-elle être accréditée. C'est, en tout cas, la position de Canguilhem sur la base de la conception de l'irréversibilité de la vie, et pour qui la "santé" est une "valeur", puisque, selon sa propre formule, "la valeur est dans le vivant" (50).

D’après les auteurs, à la stabilité de la science physique classique ne succèderait désormais nulle organisation, nulle stabilité dans ce domaine. Outre les révolutions et les crises propres aux sciences décrites par Kuhn (51), il existerait aussi, dans les sciences, des crises déclenchées par des préoccupations philosophiques. C'est, d'ailleurs, ce que visent à démontrer Prigogine et Stengers.

D'un point de vue plus général, on peut dire que le concept de norme est produit selon deux types de procédures, différentes a priori. Soit à partir des méthodes classificatoires qui régissent les sciences positives, soit à partir des perspectives axiologiques qui sévissent dans l'éthique ou la politique. Canguilhem reconnaît et distingue à juste titre ces deux types de normes, en particulier dans les Nouvelles réflexions concernant le normal et le pathologique, où il les oppose malgré la réalité de certaines analogies possibles entre normes sociales et normes organiques. Les dernières, internes, sont régulatrices, tandis que les premières, externes, sont législatives.

Comme le fait justement remarquer Canguilhem à la suite de Bichat, "il n'y a pas d'astronomie, de dynamique, d'hydraulique pathologiques"(52). Aussi bien, cependant, nous constatons que les différentes méthodes déterminent, dans leur domaine respectif, le type ou la norme, faute de quoi ni les classifications scientifiques ni même les règles d'action n'ont plus aucun sens. En effet, ni les échelles axiologiques régissant l'action, ni les méthodes classificatoires déterminant un "système de lois" ou une "organisation de propriétés" (53), n'ont une signification si elles ne sont reliées à un concept de norme ou de type, ou encore : de règle, loi, fin, modèle ou idéal !

Quel peut être le rôle épistémologique joué par la norme, sinon celui d'un instrument ordonnançant autant l'action que la connaissance ? C’est dire la prudence nécessaire à l’établissement de la norme ! Comme effet d'un processus opératoire, ou comme effet d'un processus axiologique, il est évident que, de part et d'autre, le concept de norme est nécessairement déterminé, non seulement d'un point de vue épistémologique (utile aussi dans le cas axiologique), mais encore d'un point de vue appréciatif ou évaluatif, utile d'ailleurs également dans la perspective épistémologique : la question de droit intervenant dans ce domaine pour valider les propositions énoncées.

 

2. 2. La norme scientifique.

 

La norme scientifique peut donc être déterminée et établie à partir du principe de la classification, conçue sur la base d'un système de régularités qui trouve son expression sous la forme de lois empiriques entrant dans une théorie.

Très tôt dans sa carrière de chercheur, en 1822, Comte avait fait remarquer que ce sont les sciences naturelles qui règnent dans la pratique des méthodes classificatoires : "Les naturalistes, étant de tous les savants ceux qui ont à former les classifications les plus étendues et les plus difficiles, c'est entre leurs mains que la méthode générale des classifications a dû faire ses plus grands progrès. Le principe fondamental de cette méthode est établi depuis qu'il existe, en botanique et en zoologie, des classifications philosophiques, c'est-à-dire fondées sur des rapports réels, et non sur des rapprochements factices" (54). Mais, dans la 35e Leçon de son Cours de philosophie positive, Comte apprécie également l'importance des classifications chimiques et la constitution des familles naturelles d'éléments.

Après Comte, le discernement de l'élément d'une classification naturelle, en particulier dans la théorie physique, a été l'apport original de Pierre Duhem (1861-1916) (55), selon qui "la théorie n'est pas uniquement une représentation économique des lois expérimentales ; elle est encore une classification de ces lois"(56).

Comte avait commencé dans cette voie, non seulement pour réaliser sa hiérarchie des sciences, mais encore en utilisant le moyen de la classification chaque fois qu'il la jugeait nécessaire à la découverte, dans une science fondamentale ou même dans chacun de ses différents domaines. Sa carte cérébrale en est un exemple : elle indique non seulement une hiérarchie et une distribution des activités du cerveau, mais encore l'énonciation des fonctions affectives et intellectuelles, déterminantes dans l'action et la pensée qui prépare à l'action humaine sous tous ses aspects (57).

Claude Bernard a également travaillé sur le problème de la réalité du type dans ses Principes de médecine expérimentale. Bien qu'il ait défendu la légalité et le déterminisme rigoureux des phénomènes vitaux, Claude Bernard, élabora une réflexion sur l'idée que le type général et la réalité individuelle ne coïncident pas toujours nécessairement ; de ce point de vue, le problème du médecin est alors de connaître les rapports de l'individu avec son type. Pour Canguilhem, on ne saurait affirmer que la vérité est dans le type tandis que la réalité se trouverait hors du type (58). C'est pourquoi, et de manière plus appropriée, Canguilhem propose de parler d'un "ordre de propriétés" plutôt que d'un "système de lois" (59) ; et, en effet, l'ordre des propriétés se comprend mieux dans l'ordonnancement d'une hiérarchie ou d'une classification des principales observations relatives aux fonctions :

« En parlant d'un ordre de propriétés, nous voulons désigner une organisation de puissances et une hiérarchie de fonctions dont la stabilité est nécessairement précaire, étant la solution d'un problème d'équilibre, de compensation, de compromis entre pouvoir différents donc concurrent. »

La théorie physique, fondamentalement observationnelle, est généralement réglementée par deux éléments incontournables qui sont : 1. la mesure, c'est-à-dire précisément l'action de mesurer, et 2. l'énonciation de principes (60). Or, ce qui commande la classification proprement dite, qui prédomine donc à juste titre dans les sciences naturelles, ce sont surtout les principes : qu'il s'agisse d'un seul ou de plusieurs. Dans ces conditions, le rôle d'une théorie scientifique est de constituer une représentation unitaire des phénomènes originaux dont elle s'occupe : c'est la qualité de précision et d'exactitude de cette représentation scientifique qui permet ensuite la réussite de l'intervention expérimentale ou tout simplement l'action proprement dite.

Quant à l'établissement de la théorie, si, selon la juste position de Comte, il ne peut y avoir de théorie sans observation, il ne peut pas y avoir non plus, à l'inverse, selon la même position, d'observation sans quelque théorie. Heisenberg confirme cette remarque fondamentale, quand il écrit : "C'est seulement la théorie qui décide de ce qui peut être observé" (61).

Dans son domaine propre, Claude Bernard a donné avec précision la succession des étapes qui mènent aux lois et à la théorie dans les sciences naturelles :

« On voit [...] comment l'observation d'un fait ou phénomène, survenu par hasard, fait naître par anticipation une idée préconçue ou une hypothèse sur la cause probable du phénomène observé; comment l'idée préconçue engendre un raisonnement qui déduit l'expérience propre à la vérifier ; comment, dans ce cas, il a fallu, pour opérer cette vérification, recourir à l'expérimentation, c'est-à-dire à l'emploi de procédés opératoires plus ou moins compliqués, etc. » (62)

Il demeure, en tout cas, qu'une théorie a pour office essentiel de relier les phénomènes à quelque principe. Des observations isolées ne pourraient guère subsister sans devoir être réunies et combinées par une même théorie ; faute de quoi, ces observations risquent d'être considérées comme irrationnelles, et certainement comme dénuées de toute signification, à moins qu’elles ne viennent jouer un rôle de contrôle de la théorie qu’elles démentent.

On l'admet aujourd'hui de plus en plus, la théorie scientifique apporte moins l'explication proprement dite que la signification globale des faits invoqués avec des conditions déterminantes et le succès des prédictions. Déjà, une hypothèse ou une première théorie est nécessaire pour que des faits puissent être remarqués, non pas seulement parce qu'ils sont inhabituels - encore que l'inhabituel soit parfois le déclic précédant une première interrogation. Il est vrai qu'actuellement la fameuse "chasse de Pan", qui fut encouragée par Francis Bacon, ne saurait plus suffire sans une première idée : celle-là même qui autorise le chercheur à regarder les faits qui se présentent à lui en les convertissant en autant de véritables faits scientifiques.

Un peu rapidement, il faut le reconnaître, Nietzsche avait déjà conclu à sa manière, c'est-à-dire dans les termes d'une psychologie des profondeurs, en indiquant que : "le prétendu instinct de causalité n'est donc que la crainte de l'inhabituel et la tentative d'y découvrir quelque chose de connu - une recherche, non des causes, mais du connu" (63). En quoi, il est possible de percevoir une interprétation nietzschéenne de la position de Hume, assez proche de celle-ci sur la question du principe de causalité.

 

2.3. Le caractère axiologique de la norme.

Le caractère axiologique de la norme n'est pas négligeable dans le domaine médical, surtout en ce qui concerne la pratique médicale dont l'application inclut autant la norme éthique que la norme économique. La norme praxologique dépend des valeurs ou des principes de conduite volontairement (ou involontairement) choisis (ou subis) par une société, selon ses ressources économiques et selon ses ambitions éthiques. Ces valeurs ou ces principes sont reconnus par une philosophie de l'action, soit que celle-ci dépende directement d'un consensus moral et politique, propre à une société donnée, soit qu'elle relève des aspirations métaphysiques d'une communauté religieuse. Dans le cas de la classification naturelle comme dans le cas de l'évaluation axiologique, nous devons simultanément penser et agir, étant entendu, en outre, que penser selon des critères théorétiques est aussi une façon d'agir et implique nécessairement une exécution pratique.

Les méthodes classificatoires dans les sciences médicales, mais aussi, parallèlement, les différentes tables de valeurs éthiques sont, les unes et les autres, nécessairement appelées à définir un "état normal". Ce qui signifie proprement l'état de ce qui peut entrer comme point de repère, voire comme critère, dans les classifications élaborées et rationnellement justifiées ou dans les évaluations délibérées et consciemment acceptées.

D'un côté, les classifications des observations précisent ce qu'est la norme ou, à défaut, le fait généralement admis tenant lieu de norme, et, sinon toujours la loi, du moins l'observation reconnue comme légale. De leur côté, les évaluations axiologiques précisent la valeur admise à la reconnaissance, relativement à l'action nécessaire. Dans les deux cas, le concept de "normal" ne peut garder d'imprécision, même si son origine est hybride, et dans la mesure où il est le résultat logique nécessaire aussi bien des classifications scientifiques que des évaluations éthiques ou déontologiques, et surtout dans la mesure où il est nécessaire à toute action, et en particulier à l'action médicale qui ne saurait être indéfiniment retardée.

Pour conclure, nous remarquons que la volonté de reconnaître les concepts de "normal" et de "pathologique" aboutit indirectement à faire triompher l'épistémologie conceptualiste d'Aristote. En effet, ainsi que l'écrit Canguilhem, "si l'on sépare les Idées et les Choses, comment rendre compte et de l'existence des choses et de la science des Idées ?"(64).

Angèle KREMER-MARIETTI

 

 

NOTES :

(1) La nosographie est la classification des maladies.

(2) La nosologie définit les maladies et inclut la nosographie

(3) Cf. Georges Canguilhem, Le normal et le pathologique, Paris, Presses Universitaires de France, 1966, p. 19. L'ouvrage comprend la thèse de médecine, Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique (1943), pp. 6-165. [Voir aussi la deuxième édition, Paris, P.U.F., collection "Quadrige", 1988].

(4) Par delà le bien et le mal, §. 2. Mon édition : Nietzsche; Par-delà le bien et le mal. Prélude à une philosophie de l'avenir, traduction et présentation d'Angèle Kremer Marietti, Verviers (Belgique), Marabout, Collection Marabout Université, 1973, voir les pages 20-21.

(5) Ibidem.

(6) Cf. Auguste Comte, Cours de philosophie positive, Leçons 1 à 45, Présentation et notes par Michel Serres, François Dagognet, Allal Sinaceur, Paris, Hermann, 1975. Sigle CPP.

(7) Cf. Claude Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, Présentation de Constant Bourquin, Genève, A l'Enseigne du Cheval ailé, 1945. Voir Jacques Michel, La nécessité de Claude Bernard, Paris, Méridiens Klincksieck, Collection "Épistémologie", 1991.

(8) Cf. Auguste Comte, Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société, Présentation et notes par Angèle Kremer Marietti, Paris, Aubier Montaigne, Collection La philosophie en poche, 1970.

(9) Cf. Auguste Comte, Système de politique positive, tome IV, Paris, chez Carilian-Coeury et Vve Dalmont, 1854, p. 367.

(10) Cf. Auguste Comte, CPP, op.cit., p. 667.

(11) Op..cit., p. 672.

(12) Op.cit., p. 683.

(13) Op.cit., p. 682.

(14) Cf. Angèle Kremer Marietti, Entre le signe et l'histoire. L'Anthropologie positiviste d'Auguste Comte, Paris, Klincksieck, 1982 ; nouvelle édition, Paris, L’Harmattan, 1999, p. 153.

(15) Cf. Auguste Comte, CPP, op.cit., p. 643.

(16) Op.cit., p. 696.

(17) Ibid.

(18) Cf. Angèle Kremer Marietti, "Le positivisme de Claude Bernard", in La nécessité de Claude Bernard, op.cit., p. 185.

(19) Cf. Claude Bernard, op.cit., p. 43.

(20) Op.cit., pp. 360-369.

(21) Op.cit., p. 364.

(22) Op.cit., p. 367.

(23) Op.cit., p. 163.

(24) Ibid.

(25) Cf. Gley, Quatre Leçons sur les sécrétions internes, Paris, Baillière, 1911.

(26) Ibidem.

(27) Cf. G .Canguilhem, op.cit., p. 15.

(28) Cf. Jean-Claude Beaune, "La notion de parthologique chez Claude Bernard", in Jacques Michel, La nécessité de Claude Bernard, p. 297.

(29) Cf. G. Canguilhem, op.cit., p.67.

(30) Canguilhem a intitulé un de ses ouvrages La connaissance de la vie (1952), deuxième édition revue et augmentée, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1965.

(31) Cf. G. Canguilhem, "Le normal et le pathologique" (1951), in La connaissance de la vie (1952), Deuxième édition revue et augmentée, Paris, Vrin, 1967, pp. 155-169.

(32) Cf. Somme de médecine contemporaine I, Paris, Editions de la Diane française, 1951.

(33) Cf. G. Canguilhem, "Le normal et le pathologique" (1951), op.cit., p. 166.

(34) Ibidem.

(35) Ibidem.

(36) Cf. G. Canguilhem, Le normal et le pathologique, p. 72.

(37) Ibid.

(38) Op.cit., pp. 94-95.

(39) Cf. Bernard d'Espagnat, Une incertaine réalité. Le monde quantique, la connaissance et la durée, Paris, Gauthier-Villars, 1985, Voir p.130-131, note 1.

(40) Gaston Bachelard, Le nouvel esprit scientifique [1934], Paris, PUF, 1946, p. 12.

(41) Cf. "La monstruosité et le monstrueux" (1952), in La connaissance de la vie, Paris, Vrin, 1967, Deuxième édition revue et augmentée, p. 173, 183.

(42) Cf. Somme de médecine contemporaine I, Paris, Editions de la Diane française, 1951.

(43) Cf. G. Canguilhem, "Le normal et le pathologique" (1951), in La connaissance de la vie (1952), op.cit.

(44) Cf. Claude Bernard, Principes de médecine expérimentale, Paris, Presses Universitaires de France, 1947.

(45) Cf. G. Canguilhem, "Le normal et le pathologique" (1951), op.cit., p. 159.

(46) Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique (Thèse de médecine, Strasbourg,1943.

(47) Cf. G. Canguilhem, "Le normal et le pathologique" (1951), op.cit., p. 161.

(48) Mike Gane, « Canguilhem and the problem of pathology », in Economy and Society, Volume 27 Numbers 2&3, May 1998 : 298-312 ; voir p. 304.

(49) Voir la rubrique  «Statistique (histoire de la ~)» par A. Fagot, Les Notions Philosophiques, Dictionnaire 2, Encyclopédie Philosophique Universelle, Paris, PUF, 1990, p.2451-2452.

(50) G. Canguilhem, op.cit., p. 159.

(51) Cf. Thomas S. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques (1962, 1970²), Ouvrage traduit de l'américain par Laure Meyer, Paris, Flammarion, Collection Champs, 1983.

(52) Cf. G. Canguilhem, "Le normal et le pathologique" (1951), op.cit, p. 156.

(53) Ibidem :" Il ne s'agit au fond de rien de moins que de savoir si, parlant du vivant, nous devons le traiter comme système de lois ou comme organisation de propriétés".

(54) Cf. Auguste Comte, Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société, op.cit., p. 136.

(55) Cf. Pierre Duhem, La théorie physique, son objet et sa structure, Paris, Chevalier et Rivière, 1906 (première parution dans la Revue philosophique, 1904-1905).

(56) Cf. Duhem, op. cit., édition de 1914, p. 30.

(57) Cf. Angèle Kremer Marietti, Le projet anthropologique d'Auguste Comte, Paris, SEDES, 1980 ; nouvelle édition, Paris, L’Harmattan, 1999, pp. 56-57.

(58) Cf. G. Canguilhem, "Le normal et le pathologique" (1951), op.cit., p. 158.

(59) Op.cit., p. 159.

(60) C'est ce que j’ai établi dans mon article : "Measurement and Principles : The Structure of Physical Theories", Revue Internationale de Philosophie, 1992/3, N°182, pp. 361-375.

(61) Cf. Werner Heisenberg, La partie et le tout, Paris, Albin Michel, 1972, p. 94.

(62) Cf. Claude Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, op.cit., p.301.

(63) Cf. Nietzsches Werke, Leipzig, Kröner, XVI, §. 551.

(64) G. Canguilhem, "Le normal et le pathologique" (1951), op.cit., p. 158.

 

Texte original disponible sur: http://www.dogma.lu/txt/AKM-Normpath.htm

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