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Dossier Psychologie

Vendredi 24 mai 2013 5 24 /05 /Mai /2013 13:15

Grandir ou vieillir ? Rester éternellement jeune ou plonger dans la vieillesse comme dans une nouvelle liberté ? Telles sont les questions qui se poseront de plus en plus à nous, annoncent les philosophes Eric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot. Leur analyse et leurs réflexions dans un entretien rythmé par les temps de la vie.

 

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Pour Eric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot, deux philosophes qui enseignent à la Sorbonne, deux scénarios dominent aujourd’hui dans notre façon de penser notre rapport au temps. Le premier, optimiste, parle d’une « disparition des âges », où ce qui importe pour chacun est d’être soi-même, quel que soit le nombre d’années inscrites à son compteur.

 

Le second, plus pessimiste, annonce une « lutte des âges », où jeunes et vieux seraient appelés à s’affronter les uns contre les autres, un peu comme dans un système de castes. Mais, selon leur analyse, le véritable enjeu est au-delà de ces deux scénarios, dans une prise de conscience de l’importante crise de l’âge adulte que nous traversons. Pour les deux philosophes, c’est l’idée même de maturité qui est mise à mal aujourd’hui, celle-ci n’étant plus perçue comme un état stable, mais comme un processus indéfini.

 

Face à tant de confusion, les auteurs proposent à chacun, mais aussi aux institutions politiques, de penser différemment les âges de la vie. Redéfinir l’enfance, lutter contre le diktat du « rester jeune », assumer la maturité et, enfin, vivre la vieillesse, tels sont les espaces de liberté qu’ils nous invitent à explorer. Et dans cet ordre, évidemment.

  

Redéfinir l'enfance

 

Journalistes : Pourquoi vous semble-t-il nécessaire de repenser le premier âge ?
Pierre-Henri Tavoillot : Considérons ce simple indice : les parents souhaitent souvent que leur enfant soit, comme on dit, « en avance sur son âge », mais ils admettent difficilement qu’il grandisse et s’éloigne. Comme si nous voulions que nos enfants soient précoces de plus en plus tôt et adultes de plus en plus tard. De fait, l’éducation contemporaine hésite constamment entre deux visions de l’enfance : d’un côté, l’enfant est vu comme un être à part dans un monde à part, celui de l’innocence, du rêve, du jeu ; d’un autre côté, il est considéré d’emblée comme une grande personne, douée d’esprit critique et d’une pleine autonomie. Dans les deux cas, l’enfant n’a pas à grandir puisqu’il est soit irrémédiablement enfant, soit déjà adulte.

 

Comment définissez-vous l’enfance ?
Eric Deschavanne : On est partis de cette interrogation : « Qu’est-ce que le contraire d’un enfant ? » Nous avons découvert que ce n’est pas un adulte, ni un jeune, mais c’est celui qui ne voudrait pas grandir. Comme Peter Pan, qui préfère voler plutôt qu’exister. Tout le contraire d’un enfant, qui ne désire rien tant que grandir. Ce qu’il faut protéger, c’est cette volonté de grandir, pas l’enfant lui-même. Or, toute la législation actuelle – très protectrice – est comme un carcan qui empêche l’enfant d’accéder à la responsabilisation. C’est également tout le problème de cet enfant que l’on appelle désormais « enfant du désir » : on l’a tellement voulu… Mais est-on sûr de vouloir un adolescent ou un adulte ? Du coup, la question « Pourquoi et comment grandir ? » se repose à l’adolescence.

  

Le diktat du « rester jeune »

 

Vous décrivez le culte de la jeunesse qui a envahi notre société et qui se répercute en cascade jusqu’à la vieillesse… Pourquoi un tel engouement ?
P.-H.T. : La jeunesse est l’âge symbole de la modernité. C’est l’âge du possible, de la disponibilité, où l’on n’est pas sclérosé dans un rôle. L’âge où toutes les portes semblent encore ouvertes et qui correspond exactement à la nouvelle définition de l’homme émergeant à partir de l’humanisme renaissant de Sartre. Celle de l’homme vu comme perfectible, non enfermé dans une catégorie, et dont la liberté est de tout pouvoir faire dans les limites de sa finitude. La jeunesse se met donc à incarner l’idéal de l’être humain. Et l’idée qui domine, que l’on trouve dans tous les mouvements révolutionnaires modernes, c’est que la jeunesse va régénérer le monde.

 

Parce qu’elle serait comme pure, non entachée…
E.D. : Oui. A l’aune de l’idéal de disponibilité, l’entrée dans la vie adulte peut être vécue comme une déchéance. L’adulte apparaît en effet comme un « salaud » au sens sartrien. D’abord parce qu’il consent au sacrifice de sa liberté en s’enfermant dans ses rôles professionnels et familiaux. Ensuite parce qu’à travers lui se perpétue l’image d’une existence sclérosée, prisonnière des contraintes sociales qui empêchent l’individu d’être lui-même. Cela dit, nous vivons un désenchantement du jeunisme. L’entrée dans la vie adulte ne va plus de soi : les jeunes ont intériorisé le fait que devenir adulte n’est pas facile. Si l’adolescence se fait interminable, c’est moins parce que l’on voudrait rester jeune toute sa vie qu’en raison de la difficulté d’être à la hauteur de l’idéal adulte, devenu si exigeant qu’il implique beaucoup de travail !

 

Parleriez-vous d’une « crise » ?
E.D. : L’idéal de la maturité adulte n’a pas disparu, mais le doute s’installe quant à la capacité de le réaliser. L’entrée dans l’âge adulte est plus tardive, la vie adulte plus incertaine – en raison de l’instabilité conjugale et du chômage –, tandis que l’ambition de réalisation personnelle est plus forte que jamais. Il en résulte un cocktail détonnant, qui fait que l’inquiétude, sinon la crise, est permanente. Chacun, quel que soit son âge, peut éprouver le sentiment d’être éloigné de la maturité : « Je manque de culture, de caractère, j’ai encore tant de choses à réaliser, etc. » La crise de l’âge adulte ne tient donc pas à sa disparition, mais à la difficulté d’être adulte.

 

Etre marié, avoir un travail, être indépendant financièrement, cela ne définit-il pas l’âge adulte ?
P.-H.T. : La nouveauté, c’est que l’on peut entrer dans l’âge adulte sans devenir adulte. En 1898, le politique Léon Bourgeois disait : « Un adulte, c’est un père de famille, un soldat, un citoyen » – ce qui excluait d’ailleurs les femmes ! Ces rôles se sont effacés. La maturité se conçoit non plus comme un accomplissement mais comme un épanouissement permanent. C’est un horizon. Or, la nature même d’un horizon fait que l’on ne l’atteint jamais…

 

Vous citez l’exemple de Zinédine Zidane qui, à 35 ans, a atteint cet idéal de maturité et de vie qu’il s’était fixé adolescent…
P.-H.T. : Quand Zinédine Zidane a pris sa retraite, Michel Platini a dit qu’il allait s’apercevoir qu’arrêter de jouer, c’est commencer à devenir adulte. La formule est intéressante : les sportifs sont des adolescents attardés qui deviennent des retraités précoces. Ils font l’impasse sur l’âge adulte. C’est peut-être pour cela qu’on les admire. Freud disait que l’on devient adulte quand on sait aimer et travailler, et j’ajouterais : quand on sait faire les deux à la fois. C’est difficile, car l’adulte est, le plus souvent, « un être qui n’a pas le temps ». Notre époque ne renonce pas pour autant à l’idéal de la maturité. Simplement, le critère est devenu très intériorisé. Demandez autour de vous : « Quand êtes-vous devenu adulte ? » Chacun aura une petite histoire : premier enfant, premier salaire, premier acte volontaire qui donne l’impression de creuser son sillon… Il n’y a plus de rite fixe, mais une étape propre à chacun dans un destin individuel.

 

Pour vous, il y a donc l’enfance, l’adolescence et la « maturescence », phase de plus en plus longue où l’on va devenir adulte ?
E.D. : Nous empruntons cette formule de « maturescence » à la sociologue Claudine Attias-Donfut (auteure de Générations et Ages de la vie - Puf, “Que sais-je ?”, 1991), pour tracer le portrait de l’idéal adulte d’aujourd’hui. Trois traits le définissent. L’expérience, d’abord, qui ne consiste pas à savoir tout sur tout, mais à passer un cap, à partir duquel on devient capable de faire face à ce que l’on n’a jamais expérimenté. Ensuite, la responsabilité. Elle ne s’acquiert pas seulement quand on devient responsable « de ses actes », mais lorsque l’on devient, comme dit Emmanuel Levinas, responsable « pour les autres ». Cela vaut pour les enfants, les collègues, les élèves : être capable de donner sans retour. Aristote le disait déjà : « Je suis responsable de mes actes comme de mes enfants. » C’est donc une forme de parentalité, même si on n’a pas d’enfants… Enfin, l’authenticité, qui est comme la synthèse de ces dimensions qui font système : l’expérience – rapport au monde –, la responsabilité – rapport aux autres –, l’authenticité – rapport à soi. Au final, c’est une sorte de réconciliation suprême qui est visée. Une tâche bien exigeante, réservée jadis aux sages, et qui devient notre lot commun.

   

Vivre la vieillesse

 

Vous dites qu’il y a un moment où l’on a la sensation d’une sorte de stabilisation. C’est alors que l’on entre dans la vieillesse ?
P.-H.T. : L’entrée dans la vieillesse n’est pas la sortie de la maturité, mais son approfondissement et son élargissement. On dit souvent que vieillir n’a plus de sens dans notre monde de la performance. Ce n’est pas exact. Regardons quelques-unes des personnes les plus admirées des Français : Zinédine Zidane, David Douillet… des retraités ! Des gens qui vivent « le reste de leur vie », « hors compétition ». Ce statut-là est très important dans notre univers consumériste, il est la condition du lien et de la confiance. Selon nous, un des modèles efficaces de cet âge, c’est celui des sociétés traditionnelles. Chez elles, c’est en vieillissant que l’on devient un grand homme, dans la mesure où on se rapproche de la source du sens qui est le passé.

 

Le psychanalyste J.-B. Pontalis affirme que la santé psychique, c’est de pouvoir faire des allers-retours intérieurs vers l’enfant, l’ado, l’adulte que l’on a été…
E.D. : Cela rejoint la phrase de Victor Hugo : « L’un des privilèges de la vieillesse, c’est d’avoir, outre son âge, tous les âges. » L’âge de la retraite devient paradoxalement l’âge des possibles : on voyage, on retourne à l’université, on a la possibilité de vivre une deuxième vie. Mais elle a aussi un terme. Arrive alors la seconde vieillesse, celle qui fait que tout se ralentit et se restreint. L’individu court alors le risque de n’en être plus un, dénué d’autonomie et de perfectibilité. Raison de plus pour que l’entourage continue de le considérer comme tel. Nous avons tous l’espoir de mourir en pleine forme, mais nous avons aussi le devoir d’anticiper la dépendance, la nôtre comme celle de nos proches. La vieillesse n’est pas une maladie, et on aurait tort de penser qu’il suffirait de la soigner. Il faut l’accompagner, et c’est là une tâche ardue pour une société. La redéfinition d’une politique des âges de la vie est essentielle. La manière de vivre ces étapes a profondément changé : ce ne sont plus des rôles, mais bien souvent des crises existentielles qui demandent à être accompagnées d’une manière inédite.

 

La maturité vue par les penseurs

 

Jean-Jacques Rousseau

 

Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)

Il est considéré comme l’« inventeur de l’enfance », qu’il ne voit pas comme une préparation à la vie, mais comme un âge d’homme à part entière. L’enfant est « un être agissant et pensant », qui doit être mis à sa place et dont la faiblesse est légitime. Le philosophe distingue trois phases : une première purement sensitive, où l’enfant vit mais n’a pas conscience de vivre ; la deuxième débute avec l’apparition du langage, qui marque l’ouverture à l’altérité et donc à la conscience de soi ; la troisième, enfin, est celle de la sortie de cet âge de faiblesse, équivalent de la préadolescence.
Ouvrage de référence : Emile ou De l’éducation (1762, Larousse, “Petits Classiques”, 1999).

 

Jean-Paul Sartre

 

Jean-Paul Sartre (1905-1980)

Sartre valorise « l’âge des possibles » et fait apparaître la maturité adulte comme une petite mort. La jeunesse est le moment où l’on subvertit les conventions héritées de l’enfance. Sartre exhorte donc les jeunes à la révolte : « Ne rougissez pas de vouloir la lune, il nous la faut. » Plus subtilement, il met aussi en garde contre « la comédie de la jeunesse » : l’homme vraiment libre ne peut se satisfaire des habits taillés sur mesure pour chacun des âges de la vie.
Ouvrage de référence : L’Etre et le Néant (1943, Gallimard, “Tel”, 1976).

  

Hegel

 

Georg Wilhem Friedrich Hegel (1770-1831)

Pour lui, l’homme atteint le stade de la maturité lorsqu’il a renoncé à ses rêves et décidé d’accepter le réel. Assumer la réalité est un pas capital vers la sagesse et la condition nécessaire pour être heureux. Le passage à l’âge adulte est ainsi un seuil décisif, dans la mesure où il représente le moment où s’ébauche la réconciliation avec le monde. Cette dernière passe par un deuil douloureux de ce qu’il appelle la « vision morale du monde ».

Ouvrage de référence : Phénoménologie de l’esprit (1807, Gallimard, “Folio essais”, 2002).

  

Montaigne

 

Michel Eyquem de Montaigne (1533-1592)

Chez lui, la vieillesse est l’âge des loisirs, de la liberté, de la cessation de ce qu’il appelle l’« embesognement ». Le vieillard, pour qui l’avenir se rétrécit, connaît la valeur du temps présent et l’alternance des biens et des maux. Ainsi, « la vieillesse est l’âge où nous vivons l’intégralité de notre condition d’homme, et non seulement une partie tronquée de cette condition » : en somme, une période où on peut « jouir loyalement de son être ».

Ouvrage de référence : Les Essais (1595, Larousse, “Petits Classiques”, 2002).

 

De Violaine Gelly Marion Lafond et Pascale Senk

Par Trommenschlager.f-psychanalyste.over-blog.com - Publié dans : Dossier Psychologie - Communauté : Sur les sciences humaines
Jeudi 23 mai 2013 4 23 /05 /Mai /2013 11:47
Loin de constituer un obstacle à l'autonomie, l'attachement de l'enfant à ses parents et à ses proches en est au contraire la condition. Cette base sécurisante joue un grand rôle dans le devenir de l'enfant qui apprend ainsi à partager ses émotions.
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Fondamentalement, nous sommes des êtres sociaux et se lier, s'attacher aux autres paraît faire partie de notre nature. Mais ces liens ne retiennent-ils pas l'individu, l'empêchant de s'ouvrir au monde et d'affirmer son individualité ? La théorie de l'attachement va illustrer, au travers d'une approche à la fois clinique et scientifique, cette subtilité de nos comportements qui va permettre à l'individu d'utiliser les autres pour prendre son propre envol, s'aider du connu pour s'ouvrir à l'inconnu, s'appuyer sur le passé pour embrasser l'avenir.

 

On peut situer en 1958 l'acte de naissance de la théorie de l'attachement. Cette année en effet paraissaient deux articles (1) qui ont fortement influencé la psychologie du développement et nos connaissances sur les relations dans la famille : « The Nature of Love » du psychologue américain Harry F. Harlow (relatant l'observation de singes en situation de privation sociale), et « The Nature of the Child's Tie to his Mother » du psychanalyste anglais John Bowlby (1907-1990).

 

On peut parler d'une convergence historique puisque ces deux articles sont l'oeuvre d'auteurs travaillant dans des domaines résolument différents, mais dont les conclusions se rejoignent : la proximité physique du parent correspond à un besoin inné, primaire du jeune et elle est essentielle à son développement mental et à l'éclosion de sa sociabilité. J. Bowlby va alors opérer la jonction entre ces deux disciplines, qui avaient tout pour s'ignorer - la psychanalyse et l'éthologie -, et celle-ci va se révéler d'une fécondité peu ordinaire.

 

Fasciné à la fois par Charles Darwin et par les travaux de l'éthologue et prix Nobel Konrad Lorenz, J. Bowlby (2) suggère que l'attachement aux parents sert deux fonctions adaptatives : protection et socialisation. Ainsi, s'il a pu faire l'expérience d'une certaine sécurité dans la relation avec ses parents (comme la certitude que la relation va persister au-delà de la séparation), l'enfant se sentira plus libre de partir découvrir le monde physique et social, explorer et établir de nouvelles relations. Mary Ainsworth (1913-1999), psychologue américaine et élève de J. Bowlby, a décrit le fonctionnement de cette « base de sécurité » fournie par les parents à l'aide d'une situation d'observation : la « situation étrange ».

 

Différents styles d'attachement

 

Ce dispositif se déroule en laboratoire et consiste en une série de séparations et de retrouvailles entre un enfant (âgé de 1 an environ) et l'un de ses parents. L'observateur peut ainsi se rendre compte de la façon dont les comportements d'attachement sont « activés », grâce à de brèves séparations du parent et par la présence d'une personne non familière dans la pièce d'observation. On peut s'attendre à ce que l'activation des comportements d'attachement amène l'enfant à chercher la proximité physique ou une autre forme de contact avec le parent puis, une fois réconforté par la présence de celui-ci, qu'il retourne explorer la pièce et les jouets qui y ont été disposés.

 

Ce style d'attachement « sécurisé » s'observe normalement dans environ deux tiers des cas. Toutefois, dès sa première étude, réalisée dans les années 60 à Baltimore, M. Ainsworth (3) a très finement décelé et décrit l'existence de styles d'attachement « anxieux », qui refléteraient la difficulté de l'enfant à utiliser le parent comme une « base sécurisante », soit que ce petit manifeste une sorte d'indépendance précoce, qui mettrait en réalité en évidence une difficulté à utiliser le parent comme source de réconfort (on parle d'un attachement « anxieux-évitant »), soit qu'il montre une forte ambivalence, par exemple en s'accrochant au parent pour s'en défaire immédiatement, dans un mouvement de colère (attachement « anxieux-résistant »).

 

Lorsque ce type d'observation est réalisé avec le père, on trouve les mêmes catégories de comportements, et dans des proportions proches de ce que l'on observe avec la mère. Toutefois, si l'on compare chez les mêmes enfants, leur type d'attachement au père et celui à la mère, on ne trouve pratiquement pas de correspondance entre ceux-ci. Mary Main, psychologue à Berkeley, a aussi relevé avec ses collègues (4) dans les années 80 que dans la situation étrange certains enfants montrent une brève désorientation, parfois évidente mais aussi parfois assez discrète : ils laissent nettement transparaître des indices de stress, voire des signes de peur de la figure d'attachement. M. Main et ses confrères ont alors proposé une quatrième catégorie d'attachement, désignée comme « désorganisée ou désorientée », qui souvent n'apparaît qu'avec un seul des deux parents, et qui concernerait environ 15 % des cas.

 

Ce type de comportement apparaîtrait lorsque l'enfant perçoit des signes de menace, d'insécurité ou de peur chez son parent ; ses stratégies visant à obtenir un réconfort auprès de celui-ci sont alors condamnées à l'échec.

 

Un grand nombre d'études réalisées par les élèves de M. Ainsworth montrent que la qualité des premiers attachements influence les relations que l'enfant va établir ultérieurement avec d'autres personnes, comme par exemple ses maîtres ou ses camarades d'école. Au cours de ses premières expériences sociales, l'enfant se construirait en effet une sorte de modèle de ce que l'on peut attendre des autres, modèle qui sera réutilisé lors des échanges avec de nouveaux partenaires.

 

Implications sur le devenir de l'enfant

 

La première étude sur cette question est celle dite du Minnesota, menée par Byron Egeland et Alan Sroufe (5) en 1974. Quarante enfants provenant d'une population défavorisée avaient été observés avec leur mère dans la situation étrange à l'âge de 12 mois ; ils avaient ensuite été suivis jusqu'à l'âge de 5 ans par une vingtaine d'observateurs dans une école maternelle mise sur pied pour la circonstance. Ceux des enfants qui avaient bénéficié avec leur mère d'un type d'attachement sécurisé apparaissaient comme les plus populaires dans le groupe scolaire ; ils se montraient empathiques, apaisants, sachant faire face aux difficultés et demander de l'aide lorsque c'était nécessaire ; leur estime de soi était bonne, et leurs maîtres d'école se montraient chaleureux à leur égard. Par contre, les enfants qui avaient avec leur mère un type d'attachement anxieux-évitant tendaient à se moquer de la détresse des autres ; ils semblaient mal tolérer l'expression de tels affects, et eux-mêmes évitaient d'exprimer des demandes de réconfort à l'égard des autres. Ils se montraient agressifs, recherchant l'attention mais n'obtenant que de l'hostilité. Leurs maîtres se montraient peu affectueux à leur égard. Ceux qui avaient un type d'attachement anxieux-ambivalent semblaient davantage préoccupés par eux-mêmes que par les autres, avec lesquels toutefois les frontières restaient floues ; ils pouvaient ainsi demander eux-mêmes un réconfort lorsque l'un de leurs camarades pleurait. Ils étaient souvent victimes des autres et leurs maîtres avaient avec eux un comportement infantilisant.

 

Ainsi l'enfant anxieux, qui aurait le plus besoin d'attention, se comporte d'une telle manière qu'il tend à être rejeté ou négligé par ce nouveau partenaire adulte, le maître d'école. En fait, l'enfant répète avec celui-ci le schéma de comportements sociaux expérimenté avec sa mère (c'est en général le seul qu'il connaisse). Les réponses des nouveaux partenaires viennent alors confirmer et renforcer les attentes de l'enfant.

 

Qui est responsable de la qualité de l'attachement ?

 

Les observations des chercheurs montrent que si certains parents ont des échanges avec leur bébé sur une vaste gamme d'affects lors des soins et des jeux, d'autres par contre tendent à négliger ou à repousser les demandes de l'enfant, ou encore à lui répondre de façon inadéquate ou imprévisible - en particulier lorsque celui-ci exprime des émotions telles que la peur, la détresse, ou encore la colère.

 

De nombreuses études « longitudinales », réalisées tout d'abord par M. Ainsworth puis par ses successeurs, ont montré que la sécurité de l'attachement envers un parent particulier (père ou mère) dépendait de la qualité des échanges avec ce parent durant les premiers mois de la vie. Le parent de l'enfant avec un attachement « sécurisé » répond généralement de façon adéquate aux demandes de réconfort, ce qui va permettre à l'enfant d'activer puis de désactiver ses comportements d'attachement.

 

Lorsque, pour quelque raison, le parent ne supporte pas les émotions négatives du bébé (peur, tristesse, colère...), et les ignore, les repousse, les transforme, l'accès de l'enfant à ses propres émotions, à son propre monde interne - invalidé par l'adulte - se trouve menacé. En d'autres termes, l'enfant risque de ne pas parvenir à identifier correctement ses propres émotions, à représenter mentalement ses expériences émotionnelles - comme du reste celles des autres -, à les reconnaître et de là à exprimer des demandes de réconfort lorsqu'il se sent triste, menacé ou troublé (comme par exemple lors de la situation étrange).

 

Michael Lamb (6), qui dirige un laboratoire à l'Institut national de la santé aux Etats-Unis, défend l'idée que l'homme est, biologiquement, aussi bien prédisposé que la femme pour réagir et répondre à un bébé. Il relève également que dans le courant du second semestre de vie, le bébé ne recherche pas davantage la proximité de sa mère que celle de son père, lorsqu'on observe les partenaires mère-bébé ou père-bébé séparément (cependant, si les parents sont tous deux présents, le bébé recherche généralement davantage la proximité de la mère). Nous avons vu qu'il y avait très peu de correspondance entre la qualité de l'attachement à la mère et au père. Il s'ensuit que, dans une famille donnée, il y a de fortes chances que l'attachement aux deux parents diffère du point de vue de sa qualité. Si, pour quelque raison, la relation avec l'un des parents est défaillante du point de vue de sa qualité, la présence d'une relation positive avec l'autre partenaire pourra donc jouer une fonction compensatoire.

 

Tout vient-il donc des parents ?

 

Cette théorie ne va-t-elle pas contribuer à culpabiliser les parents, désignés comme les uniques responsables du devenir de leur enfant ? Les féministes américaines ne se sont pas privées d'attaquer sur ce plan une théorie que l'on peut voir comme contribuant à « enchaîner » la mère (fréquemment figure principale d'attachement) à ses enfants.

 

Le bébé arrive-t-il au monde comme une « table rase », la réussite de son éducation devant être attribuée aux parents ou l'enfant arrive-t-il avec un caractère prédéterminé ? C'est le vieux débat de l'inné et de l'acquis, renouvelé dans une opposition entre « attachement » et « tempérament », deux théories mises en compétition peut-être davantage par le public que par les scientifiques. Les travaux sur le tempérament auront un écho important chez beaucoup de parents, qui vont enfin pouvoir se sentir soulagés, puisque tout n'arrive pas « à cause d'eux ». Les scientifiques pour leur part restent généralement nuancés. La plupart d'entre eux s'accordent aujourd'hui à penser que le bébé vient au monde avec des caractéristiques propres, qui se trouveront ensuite renforcées ou atténuées au cours des interactions avec l'entourage. Ainsi par exemple un enfant irritable pourra donner à sa mère un sentiment d'incompétence et stimuler chez elle des réactions de rejet, qui ne feront qu'empirer les difficultés.

 

Si tout ne vient pas des parents, ceux-ci apparaissent néanmoins comme des partenaires essentiels au cours des premières années. Qu'en est-il lorsque les deux parents doivent travailler à l'extérieur et que l'enfant est confié à la crèche ou à l'assistante maternelle ? La réalité de la majorité des enfants occidentaux est bien celle d'une socialisation partagée entre divers milieux et l'on s'éloigne considérablement de l'image d'une relation exclusive avec la mère, sous-tendue par la théorie de l'attachement.

 

Dans notre équipe de Lausanne (7), nous avons filmé tous les trois mois (entre les âges de 3 et de 24 mois) une cinquantaine d'enfants dans diverses situations où ils étaient en relation soit avec leur mère, à la maison, soit avec leur éducatrice privilégiée ou leur assistante maternelle, sur leur lieu d'accueil. Nous avons noté l'intensité avec laquelle l'enfant cherchait à établir un contact avec l'adulte, soit par la proximité physique (ramper, appeler, pleurer jusqu'à ce que le contact soit établi), soit par le sourire ou les vocalises. Nous avons été surpris de constater que les initiatives en direction de la mère et de la personne d'accueil sont pratiquement équivalentes. Ceci illustre l'importance du lieu d'accueil, qui constitue bien un lieu de socialisation de l'enfant, où celui-ci manifeste des comportements d'attachement. Nous avons également trouvé que l'attachement à l'accueillante ne s'oppose pas à l'attachement à la mère. Bien au contraire, les enfants ayant une bonne relation avec les personnes d'accueil sont ceux qui ont une relation positive avec leurs parents. Preuve qu'il n'y a pas de compétition relationnelle entre les parents et les éducatrices ou les assistantes maternelles.

 

Une série d'études conduites aux Etats-Unis, dans les faubourgs défavorisés de grandes villes, ont permis de constater que la crèche constituait un avantage pour des enfants souvent délaissés et peu stimulés par leurs familles. Ainsi la fréquentation d'un lieu d'accueil peut s'avérer positive lorsque les conditions familiales ne sont pas optimales. Malgré l'importance d'un attachement de qualité avec les parents, mise en évidence par de nombreuses études, l'enfant dans la société moderne n'est plus limité à un unique creuset d'expériences relationnelles ; ainsi, lorsque l'un des milieux est défaillant du point de vue relationnel, l'autre peut prendre le relais, pour autant qu'il soit d'une certaine qualité. Ce constat rassurant nous incite à être vigilants quant à la garantie d'un certain niveau de qualité des lieux d'accueil pour les jeunes enfants.

 

Et que se passe-t-il plus tard ?

 

Les expériences d'attachement ne s'arrêtent évidemment pas avec l'enfance. M. Main (8) a été l'une des premières à décrire les caractéristiques de l'attachement chez l'adulte. Elle ne s'est pas intéressée aux comportements d'attachement de ceux-ci, comme c'était le cas pour l'enfant, mais à leurs représentations d'attachement, en se concentrant sur les productions narratives autobiographiques des adultes, lors d'un entretien clinique (l'« entretien d'attachement adulte »). De nombreuses études réalisées à la suite de ses travaux laissent supposer que, durant l'enfance, l'expérience d'une solidité suffisante de la relation, même lorsque des affects négatifs sont exprimés, garantirait à l'enfant (et plus tard à l'adolescent puis à l'adulte) une certaine capacité à connaître et à évoquer ses états mentaux et les inscrire dans une histoire cohérente de sa propre vie.

 

Ainsi, chez l'adolescent ou l'adulte, l'accès au monde intérieur, le monde des émotions, constituerait - comme chez le bébé - un facteur de sécurité, de « résilience », dans la mesure où il ouvre la possibilité de recherche de réconfort. Lors d'une étude conduite par notre équipe à Lausanne, nous avons interrogé plus de deux cents jeunes, dont une partie était des toxico-dépendants. Ces derniers rapportaient souvent une histoire d'abus et de mauvais traitements fréquemment associée à une attitude d'« exclusion défensive » - pour reprendre une expression de J. Bowlby, qui évoque précisément la difficulté à reconnaître ses propres émotions.

Cette attitude se trouvait à son tour liée à une revendication d'indépendance, une « autonomie compulsive » qui n'est pas sans rappeler le jeune enfant avec un attachement anxieux-évitant, manifestant une indépendance forcée.

 

Nous avons trouvé que cette exclusion défensive des émotions, à la suite des mauvais traitements dans l'enfance, constitue un facteur de risque de toxicomanie. Réciproquement, lorsqu'un certain accès aux émotions a pu être préservé en dépit de l'expérience de violence durant l'enfance, le risque de développer des comportements toxico-dépendants semblait réduit.

 

La caractéristique d'une relation positive est donc le partage des émotions grâce auquel l'enfant - ou l'adulte - acquerra cette certitude qu'il a bien un monde intérieur, que ce qu'il ressent est « partageable » avec les autres individus, donc qu'il a une subjectivité, et les autres également. L'accès au monde des émotions permettra à l'individu d'insérer émotions et affects dans un flux de pensée, dans une narration autobiographique, qui pourra donner sens aux événements, aux séparations, aux traumatismes, et qui peut-être l'aidera à se protéger contre les effets dévastateurs de ceux-ci. L'individu, explorateur de son propre monde interne, va pouvoir peu à peu auto-organiser sa pensée, gagner en autonomie émotionnelle.

A l'image de l'astronaute qui explore les régions les plus inhospitalières de l'univers mais dont la survie dépend du maintien d'un lien avec sa base, la théorie de l'attachement met ainsi en évidence qu'être autonome, être soi, ne signifie pas être sans liens.

 

BLAISE PIERRE HUMBERT pour www.scienceshumaines.com
       

NOTES

1.

H.F. Harlow, « The nature of love », American Psychologist, vol. XIII, 1958 ; J. Bowlby, « The nature of the child's tie to his mother », International Journal of Psychoanalysis, vol. XXXIX, 1958.


2.

J. Bowlby, Attachement et perte, rééd. Puf, 3 vol., 2002.


3.

M.D. Ainsworth et al., Patterns of Attachment: A psychological study of the strange situation, Hillsdale/Lawrence Erlbaum, 1978.


4.

M. Main et J. Solomon, « Discovery of an insecure disorganized/disoriented attachment pattern: Procedures, findings and implications for the classification of behavior », in T.B. Brazelton et M.W. Yogman (dir.), Affective Development in Infancy, Norwood/Ablex, 1986.


5.

L.A. Sroufe, « The coherence of individual development. Early care, attachment, and subsequent developmental issues », American Psychologist, vol. XXXIV, n° 10, octobre 1979.


6.

M.E. Lamb, « The development of mother-infant and father-infant attachments in the second year of life », Developmental Psychology, vol. XIII, 1977.


7.

B. Pierrehumbert, Le Premier Lien. Théorie de l'attachement, Odile Jacob, 2003.


8.

M. Main, N. Kaplan et J. Cassidy, « Security in infancy, childhood and adulthood: A move to the level of representation », in I. Bretherton et E. Waters (dir.), « Growing points of attachment. Theory and research », Monographs of the Society for Research in Child Development, vol. L, n° 1-2, 1985.

Par Trommenschlager.f-psychanalyste.over-blog.com - Publié dans : Dossier Psychologie - Communauté : "Psychologie interdite"
Samedi 11 mai 2013 6 11 /05 /Mai /2013 13:21
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Question: Pourquoi avoir écrit un nouvel ouvrage sur la résilience ? Est-ce que tout n’était pas déjà dit ?
Le concept de résilience est entré très vite dans le langage courant. En gagnant en visibilité, il a perdu en exactitude, on trouve de plus en plus d'interprétations hasardeuses. Cette "boursouflure sémantique", qui consiste à simplifier pour rendre accessible, est une évolution normale, mais le terme nécessite d’être précisé, au fur et à mesure du temps et des livres qui l’évoquent.
 D'ailleurs, la demande est là : les gens sont en attente de précisions et d’explications sur une notion par laquelle ils se sentent concernés.
 
Pourquoi la résilience intéresse-t-elle autant ?  Est-ce qu’on souffre plus qu’avant ?
On ne souffre pas plus ou moins qu’avant, on souffre différemment. D’abord, parce qu’il n’y a pas deux souffrances qui se ressemblent, et pas de hiérarchies entre elles : on peut souffrir cruellement d’un mot de travers d’un proche, et traverser des catastrophes de façon plus sereine.
Ensuite, parce qu’en temps de guerre, l’exigence est portée sur le groupe. En temps de paix, c’est l’individu qui prime. Le centre de gravité s'est déplacé du groupe à l’individu, ce qui entraîne une exigence plus grande de chacun dans son épanouissement personnel.
 
Certes, mais tout le monde ne subit pas de traumatismes graves...
Il faut savoir qu’en dehors des guerres et des situations de violence physique ou sexuelle, il y a une autre forme de blessure, plus insidieuse et beaucoup plus fréquente : c’est l’isolement sensoriel, la carence affective qui naît d’un manque de tendresse d’un parent pour son enfant par exemple. Et cette souffrance-là est fréquente.
 
On a l'impression que, dans notre monde finalement assez protégé (pas de guerres, de violences...) on deviendrait finalement moins résistants à la souffrance ?
On est surtout plus attentifs à nos sensations, et aussi beaucoup plus vulnérables. Le monde humain est de moins en moins violent, mais le progrès social nous rend plus exposés. Les évolutions technologiques et culturelles tendent à favoriser l’immobilité et à effacer l’autre, à anéantir la relation. On est de plus en plus seuls.
 
Mais n'a-t-on pas parfois tendance à s’attacher à sa souffrance, qui devient une façon de se définir face aux autres ?
Si. Je pense que cette tendance provient de notre culture. Aujourd’hui, on encourage l’enfant blessé à faire une carrière de victime. Dans le traumatisme, il y a deux coups : le réel, c’est-à-dire ce qui a fait mal, et la représentation du réel, autrement dit l’idée que l’on s’en fait, sous le regard de l’autre. Si l’autre ne nous considère plus que comme une victime, comment sortir de cette peau ? J’ai connu un patient maltraité durant son enfance, à qui l’on avait toujours dit qu’il répèterait ce schéma sur ses enfants. Du coup, le simple fait de tomber amoureux le terrifiait !
 
La résilience est-elle possible pour tout le monde ?
Ce qui est clair, c’est que face à la souffrance, on a toujours deux possibilités : se laisser abattre, ou se battre. Ce qui va changer d'une personne à l'autre, ce sont les bagages qu’aura l’individu pour rebondir, sa construction psychique, et la culture dans laquelle il baigne, qui favorisera ou ralentira le processus de résilience.
 
Nous ne sommes donc pas tous égaux... 
Non. Mais attention, ce n’est surtout pas une question d’acquis ou d’inné, mais d'histoire personnelle. Ce qui donne la force d’affronter, c’est la confiance développée avant le traumatisme : un enfant qui a souffert d’un manque affectif de ses parents réagira plus vivement, car l’événement traumatisant rouvrira une blessure.
 
Comment peut agir l’entourage pour favoriser la résilience ?
Lorsqu'on vit un traumatisme (décès, violence sexuelle...), on se sent comme un épouvantail, effacé de la condition humaine. La réalité est trop dure à regarder, alors on se vide de soi-même, on se coupe de nos sensations, un peu comme une enveloppe vide. Si autour de moi je ressens de la solidarité affective, je réintègre peu à peu ma place d’être humain.
Offrir une tasse de café, parler à l’autre normalement, sourire... Tout cela passe par des petites choses banales pour quelqu’un qui vit normalement, mais d’un réconfort immense pour celui qui souffre.

On parle des proches, mais on doit aussi vivre avec le responsable de notre souffrance...
Oui, c’est l’angle nouveau que j’aborde dans cet ouvrage. J’ai voulu regarder du côté de ceux qui infligent la souffrance. J’ai cherché à comprendre comment et pourquoi ces hommes ont pu en arriver à commettre de telles horreurs, qu’il s’agisse d’attentats, de génocides...
Ma conclusion : ce sont des "pervers" ou des "pervertis". Pour les premiers, l’autre n’a jamais existé : ils sont restés au stade du nouveau-né, pour qui l’autre - la mère en l’occurrence - n’existe que pour le nourrir. Les seconds, les "pervertis", vivent dans deux mondes : un monde perverti, fait de cruauté, et un monde où il rentrent chez eux embrasser leurs enfants et aimer leur femme...
 
Mais dans les deux cas, peut-on considérer que ces hommes sont des monstres ?
Non, loin de là. Ce sont même des individus...anormalement normaux. Parce qu'être normal, c’est tout déployer pour s’intégrer à une masse. Ce désir d’appartenance fait naître un désir d’obéissance : on est prêt à tout pour satisfaire son groupe. Plus rien ne compte, sauf soi et le groupe auquel on veut s'intégrer. C’était le raisonnement des nazis pour qui, dans une obéissance totale à Hitler, tous ceux qui n’étaient pas aryens n’étaient rien. Les actes terrosristes de nos jours s'expliquent de la même manière.
 
Faut-il mettre un mouchoir sur sa souffrance pour la surmonter ?
Non, se mettre des œillères reviendrait à entrer dans le déni, qui bloque l’évolution. Il faut parvenir à ne pas se considérer comme une "victime", mais comme une "blessée de l’âme". Dans "victime", il y a quelque chose de figé : on démissionne, on se laisse abattre. Se considérer plutôt comme une "blessée de l’âme", c’est reconnaître qu’il y a eu un coup, mais qu’il y aura un "après-coup".
 
Finalement, la résilience, n'est-ce pas juste une façon de "faire avec" la souffrance ?
La résilience, ce n’est pas "faire avec", c’est "faire de". Tirer quelque chose de sa souffrance, et ne pas s’en accommoder. D’une épreuve peut naître le meilleur : on peut réussir à extraire d’un événement traumatisant un engagement politique, psychologique, ou encore artistique... D’ailleurs, on remarque qu’il y a un nombre incroyablement élevé d’artistes, d’écrivains, de psychiatres, chez les individus résilients.
 
Et le responsable de notre souffrance, qu'est-ce qu'on en fait ?
On observe souvent chez les victimes de catastrophes naturelles la naissance d’une fascination pour la cause du trauma : l’inondation, l’ouragan, le tsunami... C’est pareil quand le "coupable" est un voisin, une personne de l’entourage, ou un inconnu. La personne blessée va chercher à comprendre, à analyser, à trouver du sens à l’intention de l’autre. La victime devient spécialiste de l’agresseur. Cette "rage de comprendre" est comme un souffle de vie après le chaos.
 
Comment se déroule le passage de la souffrance à l'apaisement ?
Après un traumatisme, on ressasse, et la tristesse persiste. La rage de comprendre est une façon de métamorphoser la blessure. Dans la recherche d’explication va naître une vraie satisfaction : satisfaction de comprendre, satisfaction de réparer sa souffrance. La résilience abrite un drôle de couple, fait de tristesse et de plaisir.
Et en cherchant à comprendre, on se protège car on a moins peur de ce que l’on maîtrise ! En plus, l’énergie que l’on va déployer pour analyser empêche les réactions de vengeance. Or, se venger, c’est se soumettre. Pas s'apaiser. Seule la compréhension -qui n'est pas l'excuse !- peut apaiser.
 
Mais la souffrance ne disparaît pas d'un seul coup...
Bien sûr. Ce qui fait mal, après un traumatisme, c’est le réel, le souvenir, qui cognent le blessé. Certaines cultures, certaines familles contraignent au silence pour éviter cela. Sans compter que certaines situations paraissent "inracontables" pour celui qui les vit, par peur de blesser, d’être incompris ou rejeté.
 
Alors comment éviter de s'enfermer dans ses souvenirs ?
Il faut extérioriser par le langage. D’une façon plus générale, on parle de "tercérisation". Ce mot un peu barbare regroupe tous les procédés qui permettent d’éviter un affrontement entre le réel et le blessé, grâce au détour par un tiers. Ce tiers peut être la mentalisation, qui consiste à refaire son histoire autrement, à remanier les faits ; l’esthétisation, qui transforme la souffrance en beauté et donne naissance à de véritables œuvres d’art ; ou même l’humour : dégager les côtés ironiques ou insolites d’une situation permet de changer d’angle de vue sur l’événement, le temps d’un sourire ou d’un clin d’œil complice... C'est ainsi que l'on fait face nos épreuves des forces de vie. En tout cas, nous avons tous intérêt à essayer !
 
Par Trommenschlager.f-psychanalyste.over-blog.com - Publié dans : Dossier Psychologie - Communauté : Sur les sciences humaines
Samedi 11 mai 2013 6 11 /05 /Mai /2013 08:28

Une infirmière australienne en soins palliatifs a consigné dans un livre les cinq regrets les plus récurrents formulés par ses patients en fin de vie.

  

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Bronnie Ware accompagne depuis de nombreuses années les malades en fin de vie. En travaillant, elle s’est rendue compte que les patients exprimaient souvent les mêmes regrets alors qu’ils approchaient de la fin. Elle en a tiré de sages enseignements qu’elle a consigné dans un livre intitulé « Les regrets des personnes mourantes ». The Guardian rapporte son analyse.

 

-1 : J’aurais aimé avoir le courage de vivre ma vie comme je l’entendais, et non la vie que les autres voulaient pour moi 


"C’était le regret le plus courant. Quand les gens réalisent que leur vie est presque finie, ils portent un regard clairvoyant sur leur passé, et ils voient alors combien de rêves ils n’ont finalement pas réalisé. La plupart des gens n'ont pas accompli la moitié de leurs rêves, et sont morts en sachant que cela était dû aux choix qu’ils avaient fait ou non. La santé est une liberté dont bien peu de gens ont conscience jusqu’à ce qu’ils n’en disposent plus ».


-2 : J’aurais aimé ne pas m’acharner autant dans le travail


"Ce souhait a émané de tous les patients masculins que j’ai soignés. Ils regrettent de ne pas avoir étés plus là durant la jeunesse de leurs enfants ou auprès de leur conjoint. Les femmes évoquent aussi ce regret, mais pour une bonne partie de la vieille génération, beaucoup de mes patientes étaient encore à la maison ».

 

-3 : J’aurais aimé avoir le courage de dire mes sentiments


" Beaucoup de gens taisent leurs sentiments afin d’éviter le conflit avec les autres. En résulte qu’ils s’installent dans une existence médiocre et ne deviennent jamais ce qu’ils auraient pu être. A cause de cela, beaucoup d’entre eux développent des maladies liées à leur amertume et leurs ressentiments. »


-4 : J’aurais aimé rester en contact avec mes amis


" Souvent, les patients ne réalisent pas tout ce que peuvent leur apporter leurs vieux amis jusqu’aux dernières semaines de leur existence. Quand ils s’en rendent compte, il est souvent trop tard pour retrouver leur trace. Souvent, certains sont tellement pris par leur propre existence qu’ils ont laissé filer de précieux amis au fil des années. Beaucoup regrettent de ne pas avoir donné à leurs amis le temps qu’ils méritaient ».


-5 : J’aurais aimé m’autoriser à être plus heureux


"C’est un regret étrangement récurrent. Beaucoup ne se sont pas rendus compte durant leur vie que la joie est un choix. Ils sont restés rivés à leur comportement habituel et leurs habitudes. Ce que l’on appelle « le confort » de la familiarité a éteint leurs émotions et leur vie physique. La peur du changement leur a fait prétendre qu’ils étaient heureux ainsi, alors qu’au fond, ils rêveraient de pouvoir encore rire ou faire des bêtises dans leurs vies ».

Par Trommenschlager.f-psychanalyste.over-blog.com - Publié dans : Dossier Psychologie - Communauté : Psycho / Psycha
Mardi 23 avril 2013 2 23 /04 /Avr /2013 14:54
Stanley Milgram est certainement le plus connu de tous les psychosociologues. Son nom reste en effet attaché à ce qui constitue, depuis cinquante ans, l’une des plus célèbres expériences de psychologie sociale sur la soumission à l’autorité !
 
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Au début des années 1960, Stanley Milgram élabore une expérience qui fera date dans l’histoire de la psychologie, et dont les enjeux théoriques et sociétaux n’ont rien perdu de leur valeur aujourd’hui encore. Des individus ordinaires sont recrutés par voie de presse pour participer à ce qu’ils croient être une simple recherche sur la mémoire. En réalité, ils se retrouvent en situation de faire apprendre une liste de mots à une autre personne, d’apparence ordinaire également, et qu’ils ne connaissent pas. Cette personne, qui est en fait un complice de S. Milgram, se tient dans une autre pièce, sanglée sur une chaise et bardée d’électrodes, et commet des erreurs volontaires lors de l’apprentissage de mots. Pour chaque erreur commise, celui qui tient le rôle du professeur doit expédier un choc électrique à son élève. La décharge augmente au fil des erreurs pour atteindre 450 volts au final. Tout est fait pour susciter une angoisse terrifiante, palpable dans les enregistrements de cette époque : la victime pousse des cris de douleur, et l’expérimentateur reste derrière le professeur, figure d’autorité, en l’exhortant invariablement à continuer jusqu’à ce que l’élève sache parfaitement la liste. Bien entendu, tout cela est factice puisqu’aucun choc n’est reçu par l’élève, et que ses protestations et cris de douleur proviennent d’une bande-son. Alors que S. Milgram s’attendait à obtenir de la désobéissance, les résultats sont totalement contre-intuitifs : 65 % des sujets de l’expérience vont jusqu’au bout, en administrant un choc de 450 volts à l’élève. C’est là l’autre raison de la célébrité et de la portée de cette expérience : deux personnes sur trois ont été capables de produire un comportement aussi grave, pour une justification aussi futile. Des sujets ordinaires peuvent donc se comporter en bourreau, dès lors qu’ils sont soumis à une autorité.

 

De l’état autonome à celui d’agent exécutif

 

De tels résultats bouleversent la communauté scientifique et la société civile. Le premier réflexe est d’essayer d’identifier les biais expérimentaux possibles, mais les multiples réplications de cette expérience, dans de nombreux autres pays, montreront que cette capacité à obéir à une autorité légitime semble se retrouver dans de multiples cultures, et dans des proportions sensiblement identiques. Le second réflexe est d’invoquer la responsabilité des acteurs eux-mêmes, en invoquant la personnalité des sujets de l’expérience : des sanguinaires, des pervers, des abrutis seuls capables de commettre un tel acte. Or, S. Milgram montrera que ce n’était pas le cas, ce qui constituera le troisième grand enseignement de son paradigme. En effet, à l’aide de variantes expérimentales d’une ingéniosité simple mais implacable, S. Milgram prouve qu’un tel comportement d’obéissance provient du contexte dans lequel l’individu se retrouve placé.

 

-LE JEU DE LA MORT (2009) documentaire complet-

 

En effet, lorsque l’autorité se retrouve à distance ou lorsqu’elle perd de sa légitimité, le taux d’obéissance diminue. A contrario, lorsque la légitimité de l’autorité est forte, lorsque la victime est faiblement identifiable ou que le sujet se retrouve simple exécutant dans un groupe docile, ce taux d’obéissance augmente. Pour S. Milgram, la capacité à obéir de l’être humain moderne résulterait du fait que le contexte le placerait en situation d’état « agentique » : celui qui incarne le tortionnaire ne se percevrait plus comme quelqu’un agissant de manière autonome, mais comme un simple agent de l’autorité, par laquelle il accepterait d’être contrôlé. Il agit en considérant que sa responsabilité individuelle n’est pas engagée. Ce passage de l’état autonome, où l’individu se perçoit comme l’auteur, le responsable de ses actes, à celui d’état agentique, où la personne ne se perçoit plus que comme l’agent exécutif d’une autorité, serait obtenu par le contexte expérimental.

 

Une question actuelle

 

Là encore, les résultats de S. Milgram donneront une validité à cette théorie dans la mesure où les variables contextuelles qui ont eu le plus d’impact sur ce comportement d’obéissance, étaient celles manipulant la légitimité de l’autorité, et le degré de proximité physique entre cette dernière et le sujet.

Ce travail de recherche et les résultats qui en résultent sont l’œuvre majeure de S. Milgram, décédé prématurément à l’âge de 51 ans. Ce paradigme, vieux maintenant de cinquante ans, conserve toute sa valeur théorique. Jerry M. Burger, de l’université de Santa Clara en Californie, a obtenu les mêmes résultats en répliquant l’expérience en… décembre 2006. La capacité d’obéissance à l’autorité chez l’homme moderne n’a, semble-t-il, rien perdu de son actualité.

 

www.scienceshumaines.com

Par Trommenschlager.f-psychanalyste.over-blog.com - Publié dans : Dossier Psychologie

Soins conventionnels:

- Etat dépréssif.

- Situation de crise. 

- Fibromyalgie.

- Gestion du stress.

Soins spécifiques:

- Addictions.

- Hypnothérapie.

- Thérapie familiale.

- Troubles du comportement alimentaire.

Université Populaire:

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