16 juin 2013 7 16 /06 /juin /2013 07:35
Prise au sens littéral de similitude absolue, l'identité personnelle (je suis je) n'existe pas ! L'identité interpersonnelle (je suis un autre) n'existe pas non plus, même dans le cas de jumeaux vrais. L'identité collective est également impossible, les membres d'un nous étant, tout au plus, des « semblables ».

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L'identité, c'est d'abord un phénomène éditorial. Ces dernières années, le nombre de livres, d'articles, de dossiers de revues consacrés à l'identité a connu une véritable explosion. Pas un jour sans que ne paraissent des publications sur « les conflits identitaires », « l'identité masculine », « l'identité au travail », les « identités nationales » ou « religieuses ».

Mais en se généralisant, la notion d'identité perd de sa consistance. Le mot peut désormais être utilisé indifféremment comme synonyme de culture (on parle d'identité bretonne ou corse), désigner une pathologie mentale (les troubles de l'identité), indiquer une préférence sexuelle (l'identité gay). Un usage aussi étendu de la notion rend malaisée son approche. L'identité ne serait-elle pas devenue une notion vague et inconsistante servant à désigner des phénomènes qui n'auraient en commun que le nom ?


Après examen, on peut cependant cerner, au sein de la littérature actuelle, quelques domaines d'étude relativement distincts. Il y a d'abord le thème de « l'identité collective ». On parle d'identité à propos des nations, des minorités culturelles, religieuses ou ethniques ; c'est le domaine d'étude privilégié des anthropologues, historiens et spécialistes des sciences politiques.


Puis il y a le thème de l'identité sociale. L'« identité au travail », l'« identité masculine en crise » intéressent surtout les sociologues et psychologues sociaux. Enfin, il y a l'identité personnelle, thème privilégié des psychanalystes et philosophes. On y parle de « quête de soi », de « troubles identitaires » ou encore « d'identité narrative ».


Ethnies, nations, cultures... les identités collectives


Il est devenu courant d'assimiler le mot identité aux communautés d'appartenance : l'ethnie, la nation, la culture. On parle volontiers désormais « d'identité kurde », d'« identité corse » ou « bretonne », ou d'« identité juive ».


Pendant longtemps, les anthropologues ont découpé les sociétés dites « traditionnelles » en ethnies séparées, ayant chacune un territoire, une langue, ses traditions, ses croyances, ses emblèmes. Ainsi, l'Afrique était divisée en une mosaïque d'ethnies distinctes : Peuls, Bochimans, Nuer, Masai, Zoulous, Hutu ou Tutsi, etc. Chaque ethnie, ou peuple, était donc supposée avoir sa culture, ses traditions et son identité propres... et son spécialiste pour la décrire.


Depuis les années 80, les anthropologues se sont démarqués fortement de cette vision « essentialiste » qui consiste à voir les « cultures » comme des réalités homogènes, relativement closes sur elles-mêmes et stables au fil du temps.


Dans Logiques métisses. Anthropologie de l'identité en Afrique et ailleurs (Payot, 1990), puis récemment dans Branchements (Flammarion, 2001), l'africaniste Jean-Loup Amselle critique cette vision figée des réalités culturelles. Il rappelle qu'en Afrique, les ethnies forment des réalités composites qui résultent toujours d'un mélange de plusieurs traditions culturelles en perpétuelle recomposition. Toute culture est métissée, partage avec les cultures voisines des caractéristiques communes (la langue, la religion, des modes de vie, une partie de son histoire). L'histoire africaine est une histoire d'embranchements et de recompositions permanents. Elikia M'Bokolo, auteur d'une Histoire de l'Afrique noire. Histoire et civilisation (Hatier, 1993), soutient lui aussi que les ethnies africaines sont des constructions historiques dont la consistance interne est très relative. C'est après coup qu'on attribue à un peuple des caractéristiques typiques qui les figent dans leur temps. Jean-François Bayard critique, lui aussi, la vision de la réalité africaine composée d'une mosaïque de communautés closes relevant de L'Illusion identitaire (Fayard, 1996). Certaines « traditions culturelles » que l'on croit très anciennes sont très récentes ; ainsi, le thé à la menthe des Marocains n'est pas une tradition séculaire : il a été introduit par les Anglais au xviiie siècle et ne s'est généralisé que récemment.


Cela dit, on ne peut se contenter non plus de « déconstruire » les identités culturelles par un regard historique extérieur. Même factices, imaginées, fantasmées, les identités culturelles ont tendance à se reconstituer et se recomposer sans cesse, car elles correspondent à une logique humaine très profonde. Si on admet la thèse de Cornélius Castoriadis, exposée dans L'Institution imaginaire de la société (Seuil, 1975), l'imaginaire commun est l'un des fondements des groupes humains. Les représentations identitaires sont, pour les groupes eux-mêmes, des principes de référence. Même si l'image que se fait une communauté d'elle-même est toujours une vision déformée et reconstruite de son histoire réelle, elle n'en joue pas moins un rôle de ciment social. Ces formations identitaires ne sont pas des réalités préexistantes ; elles se créent et se recréent sans cesse, se radicalisent à la faveur des oppositions, des conflits politiques, économiques, territoriaux. En Inde par exemple, la création d'une identité indienne est d'abord une création des administrateurs et intellectuels britanniques. Ils ont défini les contours d'une « civilisation indienne », rassemblant dans un même creuset des traditions culturelles religieuses très différentes. Par la suite, les intellectuels indiens ont repris à leur compte ces catégories pour les retourner contre l'occupant et revendiquer l'autonomie et l'indépendance. Christophe Jaffrelot désigne ce processus sous le terme de « syncrétisme stratégique ». On retrouve le même phénomène avec la « négritude » en Afrique. En somme, l'identité d'un groupe relève plutôt de la stratégie de mobilisation plutôt que d'une réalité fondamentale qui lui préexiste. C'est ce que l'on nomme désormais les « stratégies identitaires ».


Ce phénomène a été étudié depuis longtemps par les psychologues sociaux à travers les notions d'identité sociale, par exemple par Lucy Baugnet dans L'Identité sociale (Dunod, 1998). Les groupes humains tendent assez spontanément à se reconstituer sur une base identitaire lorsqu'une menace, une crise pèse sur une communauté jusque-là assez peu structurée.


On peut transposer aux nations européennes cette approche constructiviste des identités collectives. Longtemps, les historiens ont considéré l'émergence des nations comme une réalité séculaire, forgée autour d'un peuple soudé par une langue, une histoire, une culture communes. C'est ainsi que Fernand Braudel présentait la constitution de la nation française dans l'Identité de la France (Fayard, 3 t. 1986.). Dans La Construction des identités nationales, xviiie-xixe siècles, Anne-Marie Thiesse donne une tout autre version de l'histoire. Les identités nationales européennes sont, pour la plupart, très récentes (xixe siècle). C'est le cas de l'Allemagne, et de l'Italie, mais aussi de la Hongrie, la Suède, la Suisse, la Finlande, l'Espagne et aussi de la France où l'unification culturelle était loin d'être réalisée au début du xixe siècle.


Selon A.-M. Thiesse, les identités nationales se forgent à partir d'un beau récit historique qui plonge ses sources dans un lointain passé, raconte une épopée séculaire où apparaissent des héros nationaux, des épisodes glorieux, des traditions populaires, des paysages emblématiques. L'histoire nationale se produit par la reconstitution rétrospective d'une histoire multiséculaire qui continue à établir un lien entre les ancêtres fondateurs et le présent, une langue, des héros, des monuments culturels, des monuments historiques. Les identités nationales sont ce que l'Anglais Benedict Anderson nomme des « communautés imaginées » (L'Imaginaire national, trad. La Découverte, 1996).


La construction des identités nationales a souvent été réalisée par le haut. L'Ecole, qui assure « le monopole de la culture légitime », selon l'expression de l'anthropologue anglais Ernest Gellner dans Nations et nationalismes (Payot, 1983), a été le lieu privilégié de la diffusion de cette culture nationale. L'homogénéisation linguistique a été également, dans de nombreux pays d'Europe, l'outil privilégié de l'identité nationale.


Décliner son identité, ce n'est pas simplement revendiquer une appartenance nationale, ethnique, communautaire, c'est aussi affirmer une position dans la société. Cette position nous est donnée par notre âge (enfant, adolescent, ou adulte), notre place dans la famille (mari, femme ou grand-père), une profession (médecin, garagiste ou étudiant), une identité sexuée (homme ou femme), et des engagements personnels (sportif, militant syndical...). A chacune de ces positions correspondent des rôles et codes sociaux plus ou moins affirmés. Pour George H. Mead, l'un des pères de la psychologie sociale, la construction de notre identité passe par l'intériorisation de ces différents « Moi » sociaux.


On comprend dès lors que la déstabilisation des cadres de socialisation que sont la famille, le travail ou les formes d'appartenances religieuse ou politique puisse aboutir à une véritable crise identitaire. C'est en tout cas la thèse défendue par le sociologue Claude Dubar dans La Crise des identités (Armand Colin, 2000).


L'identité statutaire


La déstabilisation des liens familiaux est le premier facteur d'incertitude identitaire. En trente ans, la famille moderne a changé de statut. L'institution stable fondée sur des normes rigides (« les liens sacrés du mariage »), une hiérarchie stricte (celle du « chef de famille » sur la femme et les enfants), une division des rôles (entre homme et femme, parent et enfants) a perdu son statut d'institution.


La crise de la famille a remis en cause les rôles rigides assignés aux hommes et aux femmes: l'homme destiné à devenir mari et chef de famille; la jeune femme devenant épouse, puis mère au foyer; la conquête de l'autonomie des femmes, le déclin du patriarcat, la démocratie familiale... Désormais, une telle trajectoire n'est plus « naturelle ». Le couple est plus instable, les rôles assignés à l'homme ou à la femme ont perdu de leur évidence. De là découlent une instabilité et une incertitude des relations et configurations personnelles. Derrière la crise identitaire - faut-il se marier ou non ?, faut-il prendre le nom de son mari ?, arrêter sa carrière pour faire des enfants, au risque de se voir enfermer dans le rôle de mère au foyer ? - et derrière la question identitaire (qui suis-je ?, que dois-je faire de ma vie ?) se profilent des enjeux personnels très concrets.


Selon C. Dubar, la crise identitaire est profondément reliée aux transformations du travail. Les métiers qui avaient une forte composante identitaire sont en déclin. C'est le cas des paysans et professions artisanales. C'est le cas aussi des ouvriers.


Après la famille, le travail


Le mouvement ouvrier s'était forgé une forte identité de classe à travers les organisations syndicales et politiques, à travers aussi toute une symbolique et une histoire attachées à certains métiers comme les mineurs, les sidérurgistes ou les marins pêcheurs.


Au déclin de ces professions aux identités clairement affirmées, est venue s'ajouter la fragilité plus forte des liens qui unissent un individu à son travail. Désormais, on entre plus tard dans la vie active (tout comme on entre plus tardivement en couple). La mobilité professionnelle (comme la mobilité conjugale) est plus forte : il arrive que l'on change plusieurs fois de profession au cours d'une vie (comme on change de compagne ou de compagnon) ; la réduction du temps de travail au cours de la vie contribue aussi à un engagement moins fort dans son emploi. Les questions que se posait naguère l'adolescent sur sa profession future - que vais-je faire de ma vie ?, quel sera mon métier ? -, deviennent une interrogation qui peut accompagner un individu tout au long de sa vie. La retraite elle-même est devenue un nouvel âge où l'on peut décider de « refaire sa vie ».

On peut faire à propos des identités religieuses ou politiques le même constat que pour la famille ou le travail. Le diagnostic général est celui d'une crise des cadres d'appartenance. Une abondante production sur le thème des « crises et recomposition » de leur identité s'en fait l'écho.


L'emprise moins forte des institutions et des communautés d'appartenance sur la vie des individus les conduit à négocier en permanence leur choix de vie. « Le projet de vie [...] devient un élément crucial de la structuration de l'identité personnelle », souligne le sociologue anglais Anthony Giddens dans La Structuration de la société (Puf, 1983).


Les rôles masculins et féminins sont moins affirmés, la famille plus précaire, le travail plus instable, les cadres politiques et religieux moins prégnants... Autant de facteurs qui favorisent l'apparition de troubles identitaires et d'angoisses existentielles.


L'individu est tiraillé entre ses identités multiples. Il hésite, zappe, oscille entre ses multiples appartenances. Il est en « quête de soi » permanente. Les engagements collectifs et les appartenances communautaires ayant moins d'emprise sur l'individu, il se retrouve à la fois plus libre, mais aussi plus désemparé. Le déracinement de l'individu est sans doute l'une des causes principales de la « quête identitaire » dont traite abondamment la littérature sociologique.


Qui suis-je ? Que dois-je faire de ma vie ? La question existentielle, que se posaient naguère les adolescents au moment de choisir un métier et de forger un projet de vie, devient maintenant une interrogation permanente, qui nous suit tout au long de la vie.


Le roman de Milan Kundera L'Identité met en scène un couple de cadres supérieurs, Jean-Marc et sa femme Chantal. Le couple lui-même n'existe plus vraiment. Il est réduit à la coexistence de deux personnages assez seuls qui vivent ensemble et s'observent, tout en restant chacun dans sa sphère personnelle. Le roman peut se lire comme un jeu de miroir sur l'image de soi, la représentation que l'on se fait de l'autre. « Les hommes ne se retournent plus sur moi », confie Chantal qui se sent devenir vieille. L'image de l'autre vacille alors : sur une plage, Jean-Marc court, le coeur battant, vers celle qu'il aime. Puis il s'approche et découvre... une autre femme que celle qu'il garde en tête et dont il est amoureux. Est-ce Chantal, qui a changé et n'est plus la même ? Est-ce une autre ? Le récit ne le dit pas.

 

Jean-François dortier - www.scienceshumaines.com

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