16 mai 2014 5 16 /05 /mai /2014 15:55

Non, la timidité n’est pas innée. Elle a toujours des causes, et l’on peut s’en libérer. Les explications de Claude Halmos, psychanalyste, pour en finir avec une idée reçue aux conséquences pesantes pour beaucoup d’enfants… et d’adultes.

 

 

Mal dans sa peau

 

Eva a 5 ans, un regard que l’on ne parvient pas à saisir, un air à la fois apeuré et souffreteux. Les yeux obstinément rivés au sol, elle ignore mon bonjour et ma main qui se tend. Et, dans mon bureau, me tourne le dos et se colle à sa mère. « Vous voyez, me dit cette dernière accablée, c’est toujours comme ça ! A l’école, c’est pareil. D’ailleurs, c’est pour ça que l’on vient. Elle est timide ma fille ! »

 

« Timide »… A l’énoncé du mot, Eva n’a pas bougé, mais sa tête s’est enfoncée encore un peu plus dans ses épaules. Je lui dis : « Ça ne doit pas être facile pour toi que tout le monde dise toujours que tu es timide. Je ne sais pas ce que tu ressens. Mais je sais que, souvent, ça fait mal aux enfants quand on leur dit ça. Et même, ça leur fait honte… » Eva esquisse un mouvement. Et, pour la première fois, sans doute parce que je lui ai parlé de sa souffrance, je peux, l’espace d’un instant, croiser son regard. Sa mère s’étonne. Sa fille est « mal dans sa peau ». Elle le sait. Mais de là à dire qu’elle souffre, n’est-ce pas un peu exagéré ?

  

Le piège de la banalité

 

L’étonnement de la mère d’Eva n’a rien de surprenant, car « timide » fait partie de ces mots – comme « paresseux », « coléreux », « nerveux », etc. – dont on ne songe pas à se méfier. Même si on les sait un peu péjoratifs, on leur prête le caractère anodin de qualificatifs de la vie courante. Il n’est pas rare pourtant qu’ils aient pour les enfants – mais aussi pour leurs parents – la violence et l’impact d’un véritable diagnostic. De nombreux adultes d’ailleurs témoignent en analyse du cauchemar qu’était pour eux cette étiquette devenue, au fil du temps, indissociable de leur personne. Comment un mot aussi banal peut-il avoir de tels effets ? Parce qu’il véhicule, à l’insu de ceux qui l’énoncent, un contenu qui n’a rien d’anodin. Puisqu’il induit chez eux l’idée d’un trait de caractère, d’un élément de sa personnalité avec lequel l’enfant serait né. Et qui, comme la couleur de ses yeux ou celle de ses cheveux, ferait peu ou prou partie de lui.

 

Cette vision – impensée – des choses est audible en consultation. D’un enfant violent, ses parents attendent qu’il ne le soit plus du tout. D’un enfant supposé timide, ils souhaitent seulement qu’il le soit moins. Persuadés à l’évidence que l’on peut améliorer son état mais en aucun cas le changer complètement. Cette croyance des parents en une « nature » de leur enfant pèse lourdement sur lui. Pour deux raisons. D’abord parce qu’elle le place devant une contradiction. Ils lui demandent de changer sa façon d’être (« Quand même ! Fais un effort ! »), tout en lui signifiant implicitement – parce qu’ils en sont convaincus – qu’elle est constitutive de sa personne. Comment réussir à donner des pommes si l’on est un poirier ? Mais surtout parce qu’elle est à l’origine, entre eux et lui, d’un malentendu. Soucieux de ne pas lui imposer de trop grandes souffrances, ses parents essaient souvent de lui épargner les épreuves qui l’effraient : « Il devait aller en classe de neige avec les autres. Mais il était terrifié. Il pleurait. Alors j’ai cédé. Il n’est pas parti… »

 

L’enfant fait donc momentanément l’économie d’une angoisse. Mais cette économie lui coûte cher. Car il interprète en général la mansuétude de ses parents comme la preuve qu’ils pensent, comme lui, ses craintes insurmontables. Il s’identifie donc à l’image de lui qu’ainsi, sans le savoir, ils lui renvoient. Et se sent de plus en plus démuni pour affronter les difficultés de l’existence. Ce piège est d’autant plus redoutable que l’attitude de ses parents le conforte également dans l’idée d’une dangerosité du monde : « S’ils me gardent près d’eux, c’est qu’ils savent, eux, que dehors c’est dangereux. »

  

Un symptôme complexe

 

Faut-il, de tout cela, conclure que la timidité n’existerait pas ? En aucun cas. Car les symptômes que l’on rassemble en général sous ce vocable existent bel et bien. Et certains enfants sont, comme Eva, prisonniers de craintes qui les empêchent de s’épanouir, d’aller vers les autres, d’investir avec bonheur le monde. Mais leurs difficultés ne sont pas innées, et sont surtout bien plus complexes qu’il n’y paraît. La timidité met en effet en jeu trois dimensions essentielles de la vie humaine.

 

L’image de soi. Car elle témoigne d’une vision inconsciente de lui-même qui ne permet pas à l’enfant de se sentir suffisamment « présentable » pour aller sereinement vers les autres. L’image de l’autre. Car cet autre est sans doute, puisque l’enfant n’ose pas l’affronter, perçu par lui comme effrayant, voire dangereux. Les modalités de l’échange entre humains. Celui-ci, loin d’être heureux et spontané, est au contraire pour l’intéressé particulièrement angoissant. D’où viennent ces difficultés ? De ce que l’enfant a vécu. L’image qu’un enfant a de lui-même et la confiance en sa valeur qu’il peut (ou non) en tirer ne sont en effet jamais données au départ. Elles se construisent.

 

Grâce à l’exemple de ses parents : il est plus facile d’être fier de soi si l’on a des parents qui sont fiers d’eux-mêmes. Grâce à ce qu’il représente pour eux : savoir qu’il est pour ses géniteurs une source de joie est pour un enfant un capital narcissique irremplaçable. Et grâce à l’éducation qu’il reçoit. Un enfant, en effet, ne peut être sûr de lui que s’il a foi en ses capacités. Et il ne peut prendre conscience de ces capacités que s’il a l’occasion de les mettre en œuvre et d’obtenir grâce à elles des succès.

 

L’art de "relationner"

 

Ce ne sont pas les seules paroles qui lui donnent confiance en lui. Mais les victoires remportées chaque jour. A la fois sur lui-même (sur ses peurs, sur ses envies de laisser tomber quand les choses ne marchent pas, etc.) et sur les objets : les boutons qu’il parvient à boutonner, les lacets qu’il réussit à nouer, etc. S’il est trop couvé et trop assisté, il se sent toujours impuissant et dévalorisé. Et ces sentiments qui l’invalident influent aussi sur la vision qu’il a de l’autre. Ils hypothèquent son rapport aux autres enfants, car il se sent moins performant qu’eux et donc insuffisant, différent. Et ils hypothèquent aussi son rapport aux adultes. Car ceux-ci, faisant tout à sa place, lui apparaissent comme des êtres supérieurs, dotés de pouvoirs magiques que – croit-il – il n’a pas et n’aura jamais.

 
Mais l’enfant peut également vivre l’adulte comme effrayant parce qu’il a fait l’expérience de sa violence (sur lui ou sur d’autres), celle de ses jugements méprisants ou de ses demandes impossibles à satisfaire : « Tu devrais déjà savoir nager ! Ta sœur sait bien, elle ! » « Tu n’as que 7 en lecture ? » etc.

 

Enfin la timidité de l’enfant peut être – et c’est fréquent – la conséquence d’un mauvais départ dans la vie relationnelle (crèche, garderie, école maternelle). L’art de « relationner » suppose en effet pour tout enfant un apprentissage qui ne peut se faire sans l’aide des adultes. Il a besoin que ses parents lui expliquent, en les dédramatisant, les difficultés qu’il rencontre dans la vie avec ses semblables. Qu’ils lui disent le pourquoi des bousculades, des cheveux tirés, des jouets arrachés. Il a besoin qu’ils lui permettent de comprendre – et c’est difficile – que l’autre est… autre. Qu’il a sa propre façon de vivre, ses propres goûts, sympathies ou envies qu’il faut accepter et… supporter.

 

Il a besoin que ses parents lui fournissent le « mode d’emploi » de la vie en société. Et lui donnent aussi, quand besoin est, le petit coup de pouce nécessaire pour surmonter sa peur : « Tu peux lui dire que c’est ton camion et qu’il doit te le rendre. Il ne va pas te manger ! »

 

C’est grave, docteur ?

 

La timidité est, on le voit, un symptôme complexe. Est-elle pour autant une maladie grave ? Non. Mais il faut la prendre au sérieux et aider l’enfant au plus vite. C’est-à-dire avant qu’il ne fasse pas de ses difficultés un élément d’identité : « Je suis timide. » Comment peut-on l’aider ? En essayant de comprendre de quoi il a peur et pourquoi.

 

Qui peut l’aider ? Ses parents, qui réussissent souvent, en réfléchissant ensemble, à se rendre compte de ce qui s’est passé. L’enfant a, par exemple, vécu à la crèche une expérience difficile. Ils l’ont aidé, mais n’ont pas mesuré le retentissement qu’elle pouvait avoir sur sa vie future. Ils peuvent donc en reparler avec lui, lui expliquer qu’il voit le monde comme cet épisode le lui a montré (inhospitalier, agressif, etc.). Et, à partir de là, le soutenir dans les efforts qu’il va faire pour apprivoiser peu à peu l’univers qui est aujourd’hui le sien. Si les parents ne parviennent pas à faire ce travail seuls, ils peuvent demander l’aide d’un thérapeute. Il les recevra avec l’enfant et cherchera avec eux l’origine des troubles. Si leur attitude est en cause (si, par exemple, ils ne laissent pas à l’enfant suffisamment d’autonomie), il pourra les accompagner dans le chemin qu’ils ont à faire pour changer.

 

Ce travail avec l’enfant et ses deux parents suffit très souvent à régler le problème. Et si ce n’est pas le cas, si les souffrances de l’enfant restent trop pesantes, une thérapie peut, en plus du travail avec ses parents, lui être proposée. Il pourra ainsi mettre des mots sur les peurs qui l’emprisonnent et retrouver le chemin de la vie.

 

Idées clés

 

Dire à un enfant qu’il est timide n’est jamais anodin. Cette étiquette peut le poursuivre toute sa vie.

La timidité n’est pas une maladie. Elle met en jeu l’image, dévalorisée, de soi,et l’image de l’autre, perçu comme dangereux.

Les parents doivent fournir à leurs enfants un « mode d’emploi » de la vie en société, pour les aider à l’affronter.

 

Claude Halmos pour www.psychologie.com

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