8 septembre 2014 1 08 /09 /septembre /2014 14:08

Ils sont entre dix et quinze mille chaque année en France, jeunes ou moins jeunes, qui mettent fin à leurs jours. Et qui laissent derrière eux des parents, des enfants, des amours, des amis, des frères et soeurs, des collègues, effarés de n’avoir pas su, pas vu, pas compris, pas pu empêcher… Un suicide est toujours, pour ceux qui restent, le début d’un parcours long et douloureux, au cours duquel toutes les étapes du deuil, déjà si difficiles à vivre, s’alourdissent de sensations complexes, provoquées par cette disparition « pas comme les autres ». Enquête, et témoignages des proches d’Alexandre, 19 ans, disparu il y a deux ans.

 

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Le suicide met d’abord les proches en état de choc : comme pour un accident, la mort arrive sans prévenir et sans que l’on ait pu s’y préparer. En quelques instants, elle ravage tout et arrache chacun à sa vie du moment pour le précipiter dans une réalité terrible. À cette violence s’ajoutent le plus souvent une foule de « détails » concrets effroyables (la moitié des suicides ont lieu dans la maison et sont découverts par un proche, observe le psychiatre Christophe Fauré) et une enquête de police, obligatoire en cas de mort violente, qui vient elle aussi augmenter l’horreur de la situation. « Même si elles sont menées avec tact, ces investigations sont vécues par beaucoup de proches comme une agression supplémentaire », explique Christophe Fauré. La quête des familles, qui cherchent désespérément des indices dans les affaires du disparu, dure bien plus longtemps que l’enquête officielle. Qu’il ait ou pas laissé des explications ne change pas grand-chose : elles espèrent, pendant des années parfois, trouver des réponses introuvables. « C’est un long travail que d’accepter, finalement, de ne pas savoir », constate le psychiatre.

 

De la sidération à la colère

 

Une fois les premiers jours de sidération passés vient le temps de la colère, particulièrement compliquée à gérer. Comment s’emporter contre celui que l’on pleure ? Et puisque celui qui tue et celui qui est tué se confondent, qui peut-on haïr ? « Parfois, on retourne la colère contre soi, ou contre un tiers, parce que c’est moins douloureux », poursuit Christophe Fauré. D’autant que les proches ont le plus souvent à se débattre, aussi, avec un sentiment de culpabilité très complexe : il y a, bien sûr, la certitude de ne pas avoir été capable d’empêcher l’irréparable. Mais il arrive fréquemment que le suicide survienne après une longue période de malaise, qui a mis tout l’entourage à rude épreuve. Celui-ci peut alors se sentir aussi, d’une certaine manière, soulagé que « ce soit terminé » et coupable d’être soulagé. Parfois même honteux : si l’Église ne refuse plus d’enterrer les suicidés, mettre fin à ses jours a été longtemps, dans bien des cultures, un acte répréhensible dont les familles devaient supporter l’opprobre…

 

Briser le silence

 

Pour toutes ces raisons, faire le deuil de quelqu’un qui s’est suicidé est douloureux. Au coeur de leur souffrance, ceux qui restent ont souvent l’impression que personne, à part celui qu’ils pleurent, ne pourrait comprendre ce qu’ils endurent. Au point de renoncer à demander de l’aide, et même à en parler. Pourtant, la parole est un outil formidable et indispensable pour aller mieux. Des spécialistes, comme Christophe Fauré ou le psychiatre et psychanalyste Michel Hanus (auteur du Deuil après suicide in Études sur la mort n° 127 - L’Esprit du temps, 2005), se sont penchés sur ces deuils compliqués et ont appris à accompagner. Les associations proposent, elles aussi, un soutien et un espace de parole précieux. Mais si les parents, les conjoints et les enfants osent de plus en plus demander secours pour avancer dans leur deuil, les frères et soeurs, les amis et les collègues sont moins souvent accompagnés, et souffrent d’un isolement dont ils n’osent pas parler. Comme si leur douleur n’était pas aussi légitime. Pourtant, tous ceux qui ont fait le chemin le savent : c’est avec une aide appropriée et du temps que le deuil, même celui-là, se fait. Alors, la douleur finit par s’adoucir, et la vie redevient possible. Et belle, parfois.

 

La vie sans Alexandre

 

Alexandre avait 19 ans. Étudiant en électrotechnique, il vivait depuis deux ans une histoire d’amour houleuse et compliquée. Un dimanche après-midi de février 2007, il s’est pendu dans la chambre de ses parents. Quand son père l’a trouvé, il était dans le coma. Il est mort quatre jours plus tard, sans avoir repris connaissance. Ses parents, sa meilleure amie et sa soeur ont accepté de nous en parler.

 

Aurélie, sa grande soeur :

 

« C’est une énorme remise en question »

« Je ne savais pas que j’aimais mon frère à ce point-là. Je le découvre au fil de son absence. Mais je suis en rage contre lui aussi, parce qu’il nous a tous embarqués dans cet enfer. Sa mort est d’autant plus violente qu’il se l’est infligée, à lui et à nous… Depuis, tout est surréaliste. Six mois après la mort d’Alex, je me suis aperçue que j’étais enceinte de mon deuxième enfant. J’ai beaucoup pleuré, et j’étais inquiète pour ce bébé. Lui et son frère aîné vivent dans un deuil permanent. C’est comme si mes fils étaient la seule “vie” de cette famille; c’est lourd, pour eux. On est là, tous ensemble, mais chacun vit son deuil de son côté et avance comme il le peut. Mon mari, lui, refuse de parler de tout ça. Je respecte son silence, je sais qu’il lui faut du temps. Je prends soin de mes parents, du mieux que je peux. J’essaie de sortir maman de là, tout en sachant que ce n’est pas possible. Mais je ne m’imagine pas les laisser tant qu’ils ne peuvent pas tenir seuls. Et je ravale mon chagrin, parce qu’il faut avancer. J’ai été suivie par un psy jusqu’à mon accouchement. Je sais que je devrai y retourner, à un moment ou à un autre. On se disputait beaucoup avec Alex. Je n’en parle jamais, parce que c’est personnel, mais un jour, quelqu’un m’a dit : “Si tu avais été plus gentille avec ton frère…” J’espère que je n’y suis pour rien, mais comment en être sûre? C’est une énorme remise en question. Je crois qu’il va me falloir encore du temps pour pouvoir avancer. Beaucoup de temps. »

 

Dominique, son père :

 

« Je me cache pour pleurer »

« Je suis sûr que le jour où c’est arrivé, Alex espérait qu’on pourrait le sauver. Mais je l’ai trouvé trop tard. Depuis, j’ai dans la tête cette image atroce. Elle revient par flashs, nuit et jour. Je me repasse les événements en essayant de savoir comment j’aurais dû faire pour que cela n’arrive pas. On se pose des questions en boucle. Et on n’a pas les réponses… À l’enterrement d’Alex, l’église était pleine. Je n’aurais jamais pensé qu’autant de gens l’aimaient. Lui non plus, si ça se trouve. J’ai découvert toute une partie de sa vie que je ne connaissais pas. J’ai découvert la haine, aussi, pour cette fille qui l’a rendu fou de douleur. C’est un sentiment nouveau pour moi, et irréversible, avec lequel je vais devoir vivre jusqu’à la fin de mes jours! À l’hôpital, nous avons rencontré un psy qui nous a dirigés vers l’association d’aide aux “endeuillés” Phare. J’y suis allé sans conviction, surtout pour accompagner ma femme. Mais cela m’a fait beaucoup de bien. En partageant avec d’autres parents, on se sent moins seuls, on apprend de leur expérience. Cela n’empêche pas que ce soit très dur. J’arrive à me contenir en famille, mais je me cache pour pleurer. Beaucoup de couples cassent; nous, on tient le coup. On parle beaucoup d’Alex, rarement de notre chagrin. Pour en dire quoi ? Je ne sais pas si un jour j’accepterai. J’y pense tout le temps. La seule chose qui me fait un peu de bien, c’est de savoir que les organes de mon fils ont servi à sauver une vie. Et de voir grandir mes petits-fils. Mais sans leur oncle… »

 

Michèle, sa mère :

 

« Je passe mon temps dans les “si” et les “pourquoi” »

« Jamais je n’aurais imaginé vivre un tel drame. On ne donne pas la vie à un enfant pour qu’il n’en veuille plus. Avec Alex, j’étais une mère très protectrice. Trop, sans doute. Il a grandi dans un monde où l’amour ne peut pas faire mal. Le jour où il a fait cela, j’ai vu qu’il n’allait pas bien. Quand il est monté à l’étage, j’aurais dû le suivre, aller parler avec lui. Mais je ne voulais pas l’accaparer, l’étouffer… On a fait tout ce qu’on a pu, mais on a été impuissants. Je passe mon temps dans les “si” et dans les “pourquoi”. Il savait qu’on l’aimait et qu’il pouvait compter sur nous à cent pour cent. Mais on ne saura jamais ce qui s’est passé exactement ce jour-là : il n’a rien laissé pour expliquer… Depuis, c’est une torture incessante. Il ne pouvait pas imaginer qu’il nous mettrait dans une telle douleur. J’ai voulu prendre sur moi, mais, au printemps dernier, mon corps a lâché : j’ai fait une crise d’épilepsie. C’est difficile de tenir à l’extérieur quand on est détruite à l’intérieur. Il m’a fallu six ou sept mois pour réaliser qu’Alex ne reviendrait pas. Jamais. Alors j’ai compris que je devais prendre mon temps, pour m’habituer à cette nouvelle vie sans lui. C’est comme cela : il n’est plus là. Tout est incroyablement dur. Rien ne console, même si nous sommes très soutenus. Je sais pourtant que je vais arriver à traverser l’épreuve. Je vais moins mal. Je suis submergée, mais je ne me noie pas. J’avance dans mon deuil, pas à pas. Mais je suis amputée de lui. À vie. »

 

Priscilla, sa meilleure amie :

 

« Ça me met tellement en colère, parfois »

« Alex était mon meilleur ami. Mon seul ami même, quand j’y pense. Il n’y a personne d’autre dont je sois aussi intime. On se parlait pratiquement tous les jours. Et il ne parlait presque que de cette fille : elle le rendait malheureux, tout le temps… J’ai souvent réussi à lui ouvrir les yeux, mais il finissait toujours par retomber dans ses griffes. Une fois déjà, il s’était tailladé le poignet. Je crois que je suis la seule à le savoir. On avait discuté des heures et des heures, et il m’avait promis de ne jamais recommencer, et de m’appeler en cas d’urgence. Il ne l’a jamais fait. Il est parti comme cela, sans rien me dire. Et depuis, tout s’est arrêté. Ça me met tellement en colère, parfois… J’ai décroché de mes études de médecine. Il y a trop de choses qui se bousculent dans ma tête, je n’arrive plus à me concentrer. C’est comme si tout ce que je savais avait disparu. J’essaie de reprendre le cours de ma vie, mais la douleur est trop intense. La dernière fois que j’ai vu Alex, il m’a serrée très fort dans ses bras. Bien plus fort que d’habitude. Ce souvenir ne me quitte pas. Je me demande si c’était un signe que je n’ai pas compris. Je sais que je devrais en parler à mon médecin, mais je n’y arrive pas. Je ne pense pas que quelqu’un puisse m’aider. Je n’étais ni la petite amie d’Alex ni quelqu’un de sa famille. Pourtant, il me manque énormément. Même mon amoureux, je crois qu’il ne comprend pas que je puisse autant souffrir de l’absence d’Alex… Ce qui me fait le plus mal est de n’avoir eu ni le temps ni le droit de lui dire au revoir. »

 

Où trouver de l'aide ?

 

L’association Vivre son deuil a publié un livret en collaboration avec le psychiatre et psychanalyste Michel Hanus, pour aider les personnes endeuillées à la suite d’un suicide : il est téléchargeable gratuitement sur www.deuilapressuicide.fr. Elle propose aussi un accompagnement et des groupes de parole partout en France : vivresondeuil.asso.fr et 01 42 08 11 16.

Le site Traverser son deuil, conçu par le psychiatre Christophe Fauré, propose aussi un soutien spécifique, avec des informations pratiques (démarches à accomplir, associations…) et, première sur Internet, un véritable accompagnement sur la durée : traverserledeuil.com.

L’association Phare accueille plus spécialement les parents d’adolescents : phare.org et 08 10 81 09 87.

 

  Source: Valérie Péronnet pour Psychologies.com

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