6 mars 2013 3 06 /03 /mars /2013 12:20

<< Quand je masse un corps, je ressens ce qu’il ressent. Je sais s’il est détendu, heureux de ce que je lui fais, ou s’il lui reste des réticences, des douleurs, des pudeurs. Et je peux affirmer que, de son côté, le patient perçoit mon désir de le masser, ou ma lassitude parfois.>>

 

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Hervé Cochet est un professionnel du toucher. A double titre. Kinésithérapeute et aveugle depuis l’âge de 25 ans, il aime ce métier mettant en œuvre celui de ses sens qui, plus que les autres, lui permet d’être heureux. « On ne se trompe jamais sur un message envoyé par le toucher », as- sure-t-il. Ses mains sont devenues ses yeux ; sa peau, une fenêtre sur le monde. La peau, « ce qu’il y a de plus profond chez l’homme », écrivait

Paul Valéry dans « L’Idée fixe ».

 

Lieu de toutes les sensations, réceptacle des caresses et de l’amour, vulnérable à la douleur, vectrice de la découverte du monde, la peau est l’organe du toucher, notre sens le plus affiné. D’ailleurs, les mots ne manquent pas : câliner, chatouiller, effleurer, presser, palper, frapper, frôler, frotter, tripoter, embrasser...

 

Aucun animal n’atteint la qualité et la précision perceptive de notre toucher. Lorsqu’il y a plus de deux millions d’années, l’homme s’est dressé sur ses deux jambes, il a libéré ses mains qui sont alors entrées en contact direct avec la matière. Aujourd’hui, évolution oblige, nos récepteurs sensoriels se concentrent 10 à 20 fois plus dans les mains que sur le reste du corps : on compte jusqu’à 2000 terminaisons nerveuses par millimètre carré au niveau de la pulpe des doigts.

 

« On touche avec les yeux ! » assène-t-on pourtant à nos enfants. Quelle frustration, alors que le toucher reste si longtemps notre principal mode d’accès au monde ! Fasciné, Paul observe régulièrement son petit Téo de 18 mois : « Je le vois s’approcher des objets, les manipuler doucement, les porter à sa bouche, s’extasie ce jeune papa de 28 ans. Et quand il a compris qu’il n’y a pas de danger, il s’en donne à cœur joie : il les écrase, les lèche, les mord... En fait, il fait connaissance avec eux. » C’est grâce à la mémoire de la peau que, plus tard, la vue nous suffira à reconnaître les matières. Mais Paul va plus loin. Pour lui, « faire connaissance » avec son enfant passe, de la même façon, par le contact physique : « Quand je le change, je le caresse et je le masse. Il adore ça ! Depuis sa naissance, c’est ce qui m’a permis d’entrer en intimité avec lui et de rattraper le fait que je ne l’ai pas porté dans mon ventre. »

 

LA MÉMOIRE DES PREMIÈRES CARESSES

 

En effet, dans les premières semaines de son existence, « c’est par le contact avec la peau de sa mère que le bébé se sent exister , détaille le psychanalyste Michael Stora. Ensuite, lorsqu’il se touche lui-même, c’est à la fois pour découvrir son corps et pour pallier l’absence de sa mère. » Grâce au toucher, le nourrisson se différencie jour après jour du reste du monde, fait la distinction entre toucher et être touché. Cette mémoire des premières caresses reste inscrite en nous comme un eldorado que nous n’aurons de cesse de re- chercher.

 

Et lorsque, parlant de lui ou d’elle, nous avouons

« l’avoir dans la peau », il s’agit bien souvent, à notre insu, d’un être dont l’odeur, la texture de l’épiderme, le contact, nous rappellent furieusement notre mère. C’est dire l’importance des premiers échanges... « Un enfant qu’on ne touche pas suffisamment devient rapidement dépressif et ralentit son développement psychoaffectif , rappelle Michael Stora. Le bébé peut mourir de ne pas être assez touché. »

 

Le toucher est le premier de nos sens à se développer – la peau se forme avant la huitième semaine de gestation. Et le dernier à se retirer, ultime mode de communication lorsqu’une vie trop longue a usé tous les autres. Toucher, c’est découvrir, prendre de l’information, en donner. Toucher, c’est aimer et c’est apprendre. C’est aussi agresser ou être agressé. C’est soigner, apaiser, se révéler. Un espace de vie qui ne ment pas. « Le monde des odeurs, des couleurs, des sons, est de simple apparence. Seul le toucher fournit la certitude d’une réalité. Prendre, c’est déjà comprendre », écrit le neurologue Guy Lazorthes dans son « Ouvrage des sens » (Flammarion, 1992). Ce qui est vrai pour la matière l’est aussi pour les sentiments que nous éprouvons. Véritable langage parallèle, cette voix du silence peut tout aussi bien traduire fidèlement notre monde intérieur que le trahir. « La peau durcit lorsqu’elle refuse qu’on la touche, elle s’anime pendant l’amour, devient plus douce lorsqu’elle se sent comblée », détaille le médecin gériatre Lucien Mias. Autant de messages d’un corps à l’autre qui peuvent confirmer ou démentir nos désirs affichés.

 

Baptiste et Ludivine se sont rencontrés il y a un peu plus d’un an. Amoureux. Très amoureux. Ils viennent d’emménager dans un petit appartement du côté de la butte Montmartre à Paris. Un lieu où le manque d’espace les oblige à se frôler des centaines de fois par jour. « C’est souvent l’occasion d’un petit baiser ou d’une caresse , se réjouit la jeune fille. Mais c’est aussi le baromètre de notre humeur : selon qu’il est machinal ou tendre, le moindre geste quotidien devient signifiant. »

 

LA FOURCHETTE, OUTIL BARBARE

 

Pourtant, ce toucher si sensible qui nous est propre demeure, dans nos sociétés occidentales, le sens le moins valorisé. Gastronomie, musique, arts plastiques... on glorifie le goût, l’odorat, l’ouïe, la vue. Pas le toucher. « Nous vivons dans un monde où le tactile a disparu, mais ça ne date pas d’aujourd’hui », confirme le sociologue David Le Breton, professeur à l’université de Strasbourg et auteur de « La Saveur du monde, une anthropologie des sens » (Métailié, 2006). Il faut remonter à Rabelais, qui faisait l’éloge du « bas corporel » (érotisme et scatologie) et du plaisir de manger, pour retrouver une civilisation « touchante ». Curieusement, c’est l’invention de la fourchette qui sonne le glas de cette culture dite « carnavalesque » et instaure la mise à distance du charnel. La fourchette comme premier objet médiateur entre le monde et nous. La fourchette qui sépare la nourriture de la main. « A cette époque, la France passe de Rabelais à Des- cartes :

tous nos désirs, et donc le toucher, sont domptés par une série de rituels », commente David Le Breton.
  

  Pour Lubna, Soudanaise venue s’installer en France, cette fameuse fourchette fait figure d’outil barbare. Elevée dans une culture où l’on mange avec les mains, il lui a fallu du temps pour s’habituer. « C’est comme une barrière , décrit-elle. A cause de ce morceau de fer entre les aliments et moi, je ne sens plus le goût. J’ai même pris du poids à cause de ça ! » A l’opposé, la Française Julie a découvert le plaisir de manger avec les doigts lors d’un voyage au Mali : « Au début, c’était bizarre, j’avais envie de m’essuyer les mains entre chaque bouchée, se souvient-elle. Mais petit à petit, je me suis habituée. En réalité, c’est très voluptueux de prendre la nourriture directement dans le plat. On sent les textures : une poignée de riz se malaxe, la sauce coule dans les jointures. C’est tiède, on se lèche la main. Il suffit de se débarrasser de nos préjugés. Manger met en œuvre la vue, l’odorat et le goût, pourquoi pas le toucher ? » Les enfants le savent d’instinct : essayez donc de les obliger à manger une cuisse de poulet avec des couverts !

 

Eminemment culturel, le toucher du XXIe siècle est codifié par des règles, des interdits implicites, et se révèle toujours significatif : « Il véhicule un message non verbal qu’il faut prendre en compte », souligne David Le Breton. Toucher n’est pas un geste neutre, sans portée : nos échanges « peau à peau » suscitent d’ail- leurs dégoût, peur, plaisir, désir... On ne touche pas par hasard et jamais n’importe qui. Et quand, par inadvertance, deux inconnus se frôlent dans une foule, il en résulte le plus sou- vent un immédiat mouvement de protection, voire d’agressivité : « Tout objet qui nous touche sans que nous l’ayons d’abord identifié est vécu comme une attaque », explique le kinésithérapeute Hervé Cochet, rappelant que « toutes les fonctions humaines sont dévouées avant tout à la survie de l’espèce ».

 

La France, de culture méditerranéenne, n’est pourtant pas la plus atteinte par cette désincarnation des rapports humains. Selon une étude, lorsque deux Parisiens prennent un café, ils se touchent en moyenne 110 fois, contre... zéro pour les Londoniens ! Quant à notre poignée de main innocente, elle se révélerait importune au Japon où tout contact physique est proscrit en public. Inversement, les hommes se tiennent couramment par la main dans les rues de Bombay ou de New Delhi et, en Afrique subsaharienne, les enfants restent en permanence sur le dos nu de leur mère jusqu’à leurs 2 ans révolus.

 

UNE AFFAIRE DE SENSUALITÉ
 

« Nous vivons dans un monde “occulocentriste” ! » déplore le photographe Evgen Bavcar, aveugle lui aussi. Et de raconter, dans une interview au journal du CNRS, ce vernissage d’une exposition de sculptures de nus : « J e les ai regardées de près, avec mes mains, mais l’ami qui m’accompagnait m’a supplié de partir : dans la galerie, tout le monde était choqué que je touche ces corps ! Et ce n’était que des corps de pierre ! » Avec d’autres non-voyants, Evgen Bavcar milite pour des parcours tactiles dans les expositions, pour en finir avec ces écriteaux qui semblent hurler : « Défense de toucher ! » « L’art est sensuel. Quel dommage de priver les visiteurs de cette dimension-là », regrette le photographe.

 

Sensualité. Le mot est lâché. Car c’est bien de cela qu’il s’agit lorsque Hugo, préadolescent de 13 ans, raconte qu’en cours d’histoire, ses deux voisines s’amusent à faire glisser leurs doigts dans un effleurement très lent sur chacun de ses genoux. « Ça me met en transe ! » lâche-t-il en rougissant. De cela encore lorsque Julie décrit la façon dont elle se passe de la crème sur le corps après un hammam : « Je sens ma peau toute douce, ça me donne envie de la caresser, de la chouchouter. C’est encore mieux si j’ai un rendez-vous juste après ! » ajoute-t-elle en éclatant de rire. De cela toujours quand Ludivine et Baptiste se lovent l’un contre l’autre dans une soirée ou au café, « comme si nos corps avaient été fabriqués pour

s’emboîter », remarque le jeune homme, « comme si des aimants nous possédaient », renchérit sa belle, s’émerveillant au passage de la racine commune d’« aimant » et « aimer ». Le psychanalyste Michael Stora le rappelle d’ailleurs volontiers : « Se toucher entretient et renforce l’amour. Plus un couple fait l’amour, plus il s’aime. »

 

Aragon l’a bien compris, qui écrit dans « Le Tiers Chant », interprété par Jean Ferrat : « Suivre ton bras, toucher ta bouche ; être toi par où je te touche ; et tout le reste est des idées. » Les poètes ont toujours raison.

 

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