27 décembre 2013 5 27 /12 /décembre /2013 13:07

Dans une France délabrée, où l'étau fiscal se resserre dangereusement, nous restons tous mal à l’aise face aux exclus. Quels sont les ressorts de notre bonne ou mauvaise conscience ? Qu’est-ce qui nous pousse à donner ou pas ? Enquête sur nos petits arrangements avec la misère et reportage aux côtés de ceux qui mendient.

 

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L’homme s’est installé entre deux boutiques, a recréé une sorte d’habitat : un lit, des parois de carton, une incompréhensible collection de gobelets. La nuit, il s’abrite sous une couverture de survie. Au matin, il quitte la « chambre » pour le « bureau » : l’espace où il mendie, sur le trottoir d’en face. A présent, il fait partie du paysage. C’est à la fois intolérable et rassurant : on peut se raconter qu’il s’accommode de cette vie. Les passants défilent. Les uns s’arrêtent, donnent une pièce, parlent. Les autres poursuivent leur chemin. Indifférence ? Pour quelques-uns, oui. Mais la plupart se sentent impuissants et ne savent pas comment réagir.

 

D’où vient le malaise ? Pour partie, des injonctions contradictoires auxquelles la modernité nous soumet. « Nous sommes tiraillés entre trois modèles de comportement parfaitement inconciliables, analyse le sociologue Alain Caillé. Il faudrait être le plus productif, le plus calculateur et accumulateur possible, selon la logique concurrentielle du marché ; jouir des biens de consommation comme s’ils étaient gratuits ; et en même temps pousser la générosité aux limites du sacrifice. » Le dilemme pourrait s’énoncer ainsi : « Comment être à la fois égoïste, hédoniste et altruiste ? » Voilà pour le contexte. Mais le malaise, bien évidemment, naît aussi du spectacle quotidien de la détresse.

 

« Ça pourrait être moi »

 

Aurélie, 26 ans, bénévole dans une association caritative, se rappelle sa première distribution de soupe. « J’ai été sidérée par la foule. Ils étaient si nombreux et n’avaient rien à voir avec l’image que je me faisais du clochard. C’étaient monsieur et madame Tout-le-Monde. Ils avaient eu un toit, un travail, une famille. Et puis plus rien. »

 

« Ça pourrait être moi. » L’idée est en partie réelle, en partie imaginaire. Si la précarité nous concerne tous potentiellement, « nous sommes surtout pris dans un fantasme de misère, de solitude, de dégradation », constate le psychanalyste Jean-Pierre Winter. Un fantasme de clochardisation dont il a souvent repéré la présence chez les femmes. L’exemple de mères, de grands-mères, dépendantes d’un homme pour leur survie, y est sans doute pour quelque chose. Quoi qu’il en soit, c’est cette identification possible à la détresse de l’autre qui motive le don.

 

Mais « donner n’est pas exactement se reconnaître en l’autre, précise Jean-Pierre Winter. C’est se reconnaître comme celui qui peut le faire. Et marquer une différence avec celui qui demande. »

 

Donner pour conjurer

 

Comment comprendre que les uns donnent « seulement aux musiciens », « toujours aux femmes », « jamais aux Roumains » ? L’explication n’est pas univoque. « Tout le monde a sa justification, note Jean-Pierre Winter. Mais personne n’en est totalement dupe. » Le choix d’un type de bénéficiaire correspond à des motifs qui ne sont pas entièrement intelligibles, sauf à remonter aux fantasmes archaïques qui structurent nos relations. « Dans le psychisme, explique l’analyste, nous nous identifions beaucoup à l’objet que nous sommes dans le désir de l’autre. L’une des formes que peut prendre cet objet est le déchet. »

 

Ce que réveille la vision du pauvre, c’est la peur de coïncider avec ce déchet. Dès lors, le don a « valeur conjuratoire : on donne pour se décoller de ce que l’on craint d’être ». Il peut aussi avoir « valeur de pénitence : on paye pour se dédouaner de ses pensées agressives, de son dégoût. Et on se le fait payer plus ou moins cher en fonction de sa culpabilité. » Ceux qui ne donnent pas avancent eux aussi toutes sortes de rationalisations. « C’est à l’Etat de le faire », « Je refuse cet assistanat »…


 Une fois encore, les raisons de leur refus sont plus complexes que ça. « Sans faire de généralités, note Jean-Pierre Winter, il est intéressant de relever que les pauvres ne donnent pas moins que les riches. Quelle jouissance reste-t-il à celui qui a tout, si ce n’est celle de mettre l’autre en position de demander, et de ne pas donner ?»

 

Le fantasme de contamination

 

Familier de la rue, où il a choisi de vivre un temps pour mieux en comprendre la réalité, le psychanalyste Patrick Declerck pointe la fonction sacrificielle de celui qu’il nomme « Clodo » : « L’image et la réalité du SDF sont enkystées dans une espèce d’étrangeté dont la vocation est de nous protéger contre le fantasme de contamination. On voudrait que le clochard, comme le pédophile dans un autre registre, soit radicalement autre, le monstre qui n’est pas moi, pour casser toute possibilité d’identification. »

 

L’exclu étant ainsi désigné, « le champ de l’aide sociale s’organise autour de lui comme un théâtre dont le but premier n’est pas de prendre en charge sa souffrance, mais de la mettre en scène dans une sorte de fable morale où Clodo joue le même rôle que jadis le supplicié en place de Grève : voilà ce qui arrive quand on transgresse les obligations de la normalité. Ce qui aboutit à l’idée paradoxale que le plus petit des clodos n’est pas un exclu mais bien un inclus, au sens où il œuvre, à son corps défendant, au maintien de l’ordre social. » Reste à chacun la liberté de refuser l’indifférence.

 

Porte-parole des sans-abris

 

Sur la boîte vocale de son portable, un mot, un seul, dont il détache les syllabes avec une sorte d’ironie : « Clo-che-man ». Jean-Paul Fantou a vécu près de trente ans dans la rue. Et a trouvé le moyen, entre deux descentes dans l’enfer du crack et de l’alcool, d’écrire le récit de sa vie. Un témoignage rédigé au nom de tous ses compagnons de misère, parce que « les plus forts aident les plus faibles ». « On a tous eu le même parcours d’abandon et de violences. Les trois quarts des sans-abri ont des enfants. Quand on m’a enlevé ma fille [qu’il a retrouvée grâce à la parution de son livre, ndlr], c’est mon cœur que l’on m’a arraché. On ne perd pas sa dignité quand on ne se lave pas.

 

C’est le regard des gens qui nous l’enlève. » Le livre ne se contente pas de dénoncer. Il contient des propositions pour humaniser le système. « Au lieu de nous proposer du boulot comme si on pouvait sortir de la rue du jour au lendemain, il faut s’occuper de nos blessures. L’alcool est une maladie. Nous n’avons pas besoin d’éducateurs mais d’alcoologues, de psychologues. » Le reste dans "Clocheman", à lire absolument.

 

A lire :

  

- Clocheman de Jean-Paul Fantou (Presses de la Renaissance)
- Don, intérêt et désintéressement d’Alain Caillé (La Découverte, 2005). L’auteur, sociologue et directeur de la revue du Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales (Mauss), démonte l’illusion d’un don totalement désintéressé .
- Le sang nouveau est arrivé, l’horreur SDF de Patrick Declerck (Gallimard, 2005).Le pamphlet d’un psychanalyste contre un système qui produit de l’exclusion tout en prétendant la combattre .
- Les Restos du cœur : 1985-2005 (J’ai lu, 2005) : les témoignages de ceux qui ont fait les Restos et de ceux qui vivent grâce à eux.

 

Laurence Lemoine pour www.psychologies.com

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