15 mai 2013 3 15 /05 /mai /2013 13:18

 La tendance de l’Europe hyperindustrielle, c’est « l’extermination économique de masse ». Cette extermination n’est pas voulue, programmée, elle est juste la conséquence des calculs de profits et revenus dispensés de manière inégalitaire aux individus !

 

 

Destruction du tissus social, du patrimoine, de l'éducation et des territoires... Un article critique de Bernard Dugué, scientique, philosophe et écrivain.

 

Vivons-nous une des ces périodes graves de l’Histoire, comme en 1789 ou en 1939, ou même en 1871 pour ne citer que quelques dates ayant marqué notre pays ? On sait que ces événements de 1789 ou 1939 furent précédés par un ensemble de contradictions, de tensions, d’instabilités mettant en jeu des forces politiques, des aspirations idéologiques et surtout des tensions d’ordre économique. En fait, la guerre européenne de 39-45 ne peut être dissociée de celle qui la précéda en 1914. Entre 1900 et 1950, c’est une immense zone qui a été transformée et pour le dire avec des mots percutants, les sociétés européennes, Russie incluse, plus l’empire Ottoman, ont été pour ainsi dire taillées comme on élague un arbre en coupant les branches. Sauf que ce sont des hommes qui ont été taillés, triturés, massacrés, envoyés au front comme à l’usine. Entre 1800 et 1950, le progrès occidental n’a montré aucune harmonie sur le plan social mais une progression industrielle que rien n’a pu stopper. Le nouveau monde technique a été accompagné de quelques évolutions sociales remarquables. Avec deux traits emblématiques, le déclin de l’aristocratie et le développement de la classe ouvrière. Ce sont les romanciers qui ont tracé les contours de ces métamorphoses.

 

On mettra côte à côte Lampedusa et Proust, le premier pour avoir tracé dans Le guépard le portrait de l’aristocratie sicilienne aux prises avec le Risorgimento italien sous l’impulsion entre autres de Garibaldi et des mouvances révolutionnaires. Il faut que tout change pour que rien ne change. Ce précepte sera appliqué par Falconeri qui en « bon libéral », suivra le mouvement pour conserver les avantages liés à sa classe en refusant de servir une cause perdue, celle de l’aristocratie et des Bourbons. Dans la Recherche, Proust décrit un tout autre schéma qui lui aussi, marque le déclin de l’ancienne noblesse française. En Russie, l’aristocratie a aussi été passée par pertes et profits de l’Histoire mais d’une manière plus « cavalière », avec la révolution bolchevique et son guide, Lénine. Quant à l’Allemagne, on peut légitimement supposer que l’avènement du nazisme a représenté pour l’ancienne aristocratie allemande une solution de rechange pour conserver sa position. Il faut que tout change pour que rien ne change. Cette devise a sans doute inspiré l’aristocratie germanique des années 20 et 30, le changement étant alors apporté par Hitler avec les résultats que l’on connaît. Tous ces événements ont conduit certains dirigeants à pratiquer « l’élagage social » pour façonner un monde d’après. Staline dans l’empire soviétique, puis Mao dans l’empire du milieu. Le peuple chinois a été « taillé » sur mesure pour entrer dans l’économie de marché.

 

 En passant, un détail sur certains aspects étranges liés aux transformations radicales de 1860 à 1950. Une trilogie mérite une attention tout spéciale. Trois romans écrits par Broch et regroupés sous l’intitulé Les somnambules, a révélé le processus de dégradation des valeurs sur une période comprise entre 1888 et 1918. Soit entre la fin de l’ère Bismarck (le vieux chancelier remettant sa démission à Guillaume II en 1890) et la fin de la guerre amenant Weimar. L’action narrée par Broch a réussi à dévoiler quelques « coulisses de l’irrationnel » à partir desquelles sont régies les guerres et les révolutions. La montagne magique de Mann offre aussi un regard sur ce thème de l’irrationnel en cette période de tensions européennes. On comprend mieux dès lors l’avènement du nazisme mais aussi les manœuvres géopolitiques des grandes puissances militaires vers 1900 ainsi que le processus de transformation des sociétés. Plus de rationalité économique, politique mais aussi un irrationnel propulsant des conflits d’une violence extrême. Ces coulisses, nous les retrouvons à travers les cercles maçonniques italiens, la figure de Garibaldi mais aussi les manœuvres des espions avant et après la guerre de 39 et d’étranges personnages qui semblent investis d’une mission, comme dans un fameux roman d’Abellio.

 

 2012. Année indécise. Le niveau de vie atteint par les pays occidentaux est sans commune mesure avec celui des époques précédentes. L’irrationnel est devenu folklorique, les coulisses sont retournées en « délire complotiste », farce qui se joue sur Internet. Les nobles aristocrates n’existent plus. Ils ont été remplacés par les élites économiques, médiatiques (stars de la culture et du sport) et politiques. Les puissants dominent et profitent, les déclassés rament et trinquent. La situation de la France, comme celle de l’Italie ou l’Espagne, est mauvaise. Sans parler d’agonie, on peut penser que les perspectives d’avenir sont inquiétantes mais pas pour tous. La dette impose des économies alors que la société nécessite plus de dépenses publiques et que la perspective de croissance est nulle ou réduite. Le système économique est devenu plus qu' absurde ! On croit que l’avenir est dans la production de nouveau produits dont on peut très bien se passer alors qu’il y a des tas de besoins à satisfaire en employant des gens formés à des métiers conventionnels. L’avenir doit se concevoir sur une organisation sociale harmonieuse et juste plutôt que sur une frénésie de croissance et de compétition. L’homme n’a pas vocation à être cet universel cheval de course doublé d’une bête de somme.

 

 Pour l’instant, sachons apprécier la situation: Le niveau de vie va baisser pour beaucoup mais pas pour tous. Le coût des carburants et du chauffage tend à devenir prohibitif ! Et donc, élagage social et délestage économique. Déjà, un cinquième des Français n’ont pas accès aux soins dentaires... Après l’automobile, le chauffage sera prohibitif, à moins qu’il ne soit imposé lorsqu’il est collectif. Manger ou se chauffer, une alternative bientôt plausible pour les plus démunis. C’est une question de cinq ou dix ans. Le chômage des jeunes n’est pas prêt de se résorber. C’est même l’inverse si l’on prend en compte l’âge de la retraite repoussé à 62 ans. Pas de turn-over des emplois. L’assurance maladie creuse son déficit. Le vieillissement de la population ne peut que faire empirer la situation, d’autant plus que les avancées technologiques prolongent inutilement des vies torturées et cadavériques, et que personne ne semble en mesure d’arrêter la progression des dépenses. La médecine est devenu une industrie de la chair pourvoyeuse de profits substantiels, comme son bras armé la pharmacie industrielle.

 

 La tendance de l’Europe hyperindustrielle, c’est « l’extermination économique de masse ». Cette extermination n’est pas voulue, programmée, elle est juste la conséquence des calculs de profits et revenus dispensés de manière inégalitaire aux individus. D’ici dix ans, on verra des cohortes de retraités souffrir de la misère, faute d’avoir pu cotiser suffisamment, privé d’une carrière de travail par la dureté de la jungle des licenciements. Peut-être que comme au Japon, on verra des anciens commettre des hold-up pour finir en prison nourris et logés, quoique, les prisons françaises n’ont pas bonne réputation. Le suicide sera un meilleur choix. Des jeunes et des moins jeunes servent d’ajustement avec des emplois précaires, des emplois à temps partiels, des stages, des piges, des vacations, des emplois services, des petits boulots d’autoentrepreneur. Pendant ce temps, les fortunes se déplacent, croissent et paraît-il, des centaines de milliards d’euros sont soustraits au fisc, somme qu’on comparera aux quelques dizaines de millions d’euros que va rapporter cette incroyable TVA à 7% sur le livre.

 

 Et maintenant, flash-back historique. Souvenons-nous des aristocrates européens de la révolution industrielle, disons entre 1840 et 1910. Et cette formule, il faut que tout change pour que rien ne change. Un précepte appliqué par les élites aristocratiques et la grande bourgeoisie montante. L’industrialisation imposait des réformes structurelles, avec du libéralisme économique et une transformation du pouvoir politique, plus de libertés, de gouvernementalité et de démocratie. Les aristocrates et aventuriers industriels qui ont emboîté le pas de la révolution économique ont su acquérir une position haute. Déclin pour d’autres (lire Proust et Lampedusa) Au tournant du siècle, les masses de travailleurs et les classes moyennes ont amené une nouvelle situation. Malgré les avertissements de 1905, l’aristocratie russe n’a pas réalisé les réformes nécessaires. Elle a été balayée en 1917. Mais c’est en Allemagne que l’aristocratie et la haute bourgeoisie décident que tout doit changer pour maintenir ses positions dans un pays chaotique, livré aux improvisations de la jeune république de Weimar, sur fond de tensions sociales dues à la massification et à une classe ouvrière imposante. Tout va changer avec le nazisme. La haute société est la classe qui a adhéré le plus tôt et le plus massivement aux idées du troisième Reich. Une société prise en main par une main de fer. Un parti unique, un pays sous la coupe de la police et de l’armée, un travail forcé, une université au pas, une presse censurée et une politique de conquête d’espace vital.

 

 Années 2000. Rappelons que le nazisme ne se résume pas à la Shoah et à la guerre mais qu’il a représenté une certaine forme de structure socio-économique composée d’élites industrielles et financières, d’un pouvoir dictatorial, d’une petite bourgeoisie massifiée et d’une classe de travailleurs très pauvres. L’Europe en 1980 fut toute autre, avec un modèle social. Mais la financiarisation et la chute du mur ont décomplexé les élites politiques et économiques. Années 2000, le modèle social doit être détruit ou du moins, amputé. Il faut que le modèle social change pour que rien ne change dans notre situation et nos profits. Cette devise, dont le principe fut aussi appliqué par les élites sous le nazisme, est celle des élites européennes à partir des années 2000. En Allemagne, cela a commencé par les lois Haartz. Et maintenant, crise des dettes oblige, nous y voilà, en France, en Espagne, en Italie. Les réformes menées en France, sous Chirac puis Sarkozy, ont été réalisées pour que le système du profit perdure et que les élites continuent à bénéficier d’excellents revenus tout en accumulant du patrimoine. Le résultat, c’est le programme d’extermination économique de masse. Des millions d’individus privés d’un revenu décent avec une bonne part d’entre eux exerçant un travail. Un peu comme dans l’Allemagne nazie. A part qu’il n’y a pas de travail forcé ni mort d’homme exécuté par le régime. Le RSA et les allocs permettent de survivre. Enfin, juste quelques dégâts collatéraux.

 

A partir de quel seuil de jeunes et vieux suicidés, de désespérés immolés ou tuant leurs gosses, de gens jetés dans la rue comme on se débarrasse des chiens sur une autoroute pour passer des vacances paisibles, à partir de combien de drames de la vie ordinaire la société va-t-elle réagir pour changer ce modèle oligarchique et techno-totalitaire qui ne veut pas dire son nom ?

 

 Un autre point caractérisant ce régime, c’est une séparation sociale et fonctionnelle plus ou moins appuyée de deux catégories d’individus, ceux qui dirigent et ceux qui participent à la vie productive, sociale, ordinaire pour ainsi dire. La porosité entre les existences, la « mixité républicaine » pour employer un mauvais mot à la mode, s’estompe. On ne fera pas d’amalgame avec le nazisme, malgré quelques similitudes formelles. Les nazis reconnaissaient une distinction ontologique (comme Aristote face aux esclaves antiques) entre l’individu moyen aryen et solide devant être mise au travail et les chefs qui eux, étaient capables de donner une forme et une direction à cette « matière humaine » de « bonne qualité ». Dans l’Europe du 21ème siècle, la distinction n’est que fonctionnelle et légitimée par sa nécessité. Le système est complexe, il faut des dirigeants, des centres de pouvoirs, des managers financiers, des hauts cadres administratifs, des experts, des gens méritants. C’est ce que prétendent les élites qui depuis qu’elles existent, ont toujours justifiés les positions avantageuses qu’elles occupent. Les médias nous jouent l’image de Sciences Po démocratisée. Allez causer aux jeunes prétendant à l’investiture élitaire, vous verrez bon nombre afficher un sentiment de supériorité, doublé d’un mépris envers la plèbe.

 

 Pour être honnête, la France des années 2000 présente bien des similitudes avec d’autres ères critiques. Ne serait-ce que l’empire romain achevé et finissant avec ses notables constitués comme classes de loisirs, entre thermes et orgies festives. Ce qui rappelle le luxe de nos élites, avec les fêtes données à Paris et ailleurs, les confortables relais et châteaux, les villégiatures prisées, les yachts luxueux. Autre similitude, avec l’Ancien Régime. Les privilèges certes, mais aussi la séparation des corps sociaux. La république française s’est vue intégrée et solidaire mais force est de constater que l’entre-soi gagne du terrain, avec les copinages et autres népotismes. La fin du Second Empire est aussi présente, avec son cortège de misère sociale. Bref, ce début de 21ème siècle cumule nombres de caractères d’époques passées qui se sont soldées par des crises majeures et des mutations sociales autant que politiques. Souvent assorties de crises de valeurs, éthiques, morales, religieuses, idéologiques.

 

 Dans la cité de Dieu, réunis en banquet, Spartacus, le prince de Condé, Marat, Robespierre, Danton, Saint-Just, Louise Michel, Rosa Luxembourg, Lénine, Jean Moulin, De Gaulle, observent ce qui se passe en France. Ils ne voient pas beaucoup de résistants, de révoltés, d’insurgés, de révolutionnaires. Plutôt une mise en scène avec des figurants plutôt que d’authentiques acteurs de l’Histoire !

 

 Sans doute y aurait-il un livre à écrire sur le tiers révolutionnaire mais vu qu’il n’existe pas, alors je m’en irai aux quatre vents contempler le printemps sans révolutions ni poètes... Si les gens sont dominés par les élites, c’est qu’ils sont aliénés par la science, la technologie, la religion et la marchandise. Les aliénés ont des œillères. Ils seront exterminés existentiellement parlant, ou alors complices de l’extermination économique. Tout cela manque d’élan généralisé, de générosité à l’échelle nationale et surtout de pensée, de philosophie. Je suis un philosophe des Lumières et je ne vois que censure, obstacle, bêtise, cupidité, obscurantisme, idéologie, scientisme et religions. Il faut faire exploser les savoirs et faire naître les connaissances avant de faire la révolution.

 

Source: http://www.agoravox.fr/auteur/bernard-dugue

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