24 mai 2013 5 24 /05 /mai /2013 11:15

Grandir ou vieillir ? Rester éternellement jeune ou plonger dans la vieillesse comme dans une nouvelle liberté ? Telles sont les questions qui se poseront de plus en plus à nous, annoncent les philosophes Eric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot. Leur analyse et leurs réflexions dans un entretien rythmé par les temps de la vie.

 

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Pour Eric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot, deux philosophes qui enseignent à la Sorbonne, deux scénarios dominent aujourd’hui dans notre façon de penser notre rapport au temps. Le premier, optimiste, parle d’une « disparition des âges », où ce qui importe pour chacun est d’être soi-même, quel que soit le nombre d’années inscrites à son compteur.

 

Le second, plus pessimiste, annonce une « lutte des âges », où jeunes et vieux seraient appelés à s’affronter les uns contre les autres, un peu comme dans un système de castes. Mais, selon leur analyse, le véritable enjeu est au-delà de ces deux scénarios, dans une prise de conscience de l’importante crise de l’âge adulte que nous traversons. Pour les deux philosophes, c’est l’idée même de maturité qui est mise à mal aujourd’hui, celle-ci n’étant plus perçue comme un état stable, mais comme un processus indéfini.

 

Face à tant de confusion, les auteurs proposent à chacun, mais aussi aux institutions politiques, de penser différemment les âges de la vie. Redéfinir l’enfance, lutter contre le diktat du « rester jeune », assumer la maturité et, enfin, vivre la vieillesse, tels sont les espaces de liberté qu’ils nous invitent à explorer. Et dans cet ordre, évidemment.

  

Redéfinir l'enfance

 

Journalistes : Pourquoi vous semble-t-il nécessaire de repenser le premier âge ?
Pierre-Henri Tavoillot : Considérons ce simple indice : les parents souhaitent souvent que leur enfant soit, comme on dit, « en avance sur son âge », mais ils admettent difficilement qu’il grandisse et s’éloigne. Comme si nous voulions que nos enfants soient précoces de plus en plus tôt et adultes de plus en plus tard. De fait, l’éducation contemporaine hésite constamment entre deux visions de l’enfance : d’un côté, l’enfant est vu comme un être à part dans un monde à part, celui de l’innocence, du rêve, du jeu ; d’un autre côté, il est considéré d’emblée comme une grande personne, douée d’esprit critique et d’une pleine autonomie. Dans les deux cas, l’enfant n’a pas à grandir puisqu’il est soit irrémédiablement enfant, soit déjà adulte.

 

Comment définissez-vous l’enfance ?
Eric Deschavanne : On est partis de cette interrogation : « Qu’est-ce que le contraire d’un enfant ? » Nous avons découvert que ce n’est pas un adulte, ni un jeune, mais c’est celui qui ne voudrait pas grandir. Comme Peter Pan, qui préfère voler plutôt qu’exister. Tout le contraire d’un enfant, qui ne désire rien tant que grandir. Ce qu’il faut protéger, c’est cette volonté de grandir, pas l’enfant lui-même. Or, toute la législation actuelle – très protectrice – est comme un carcan qui empêche l’enfant d’accéder à la responsabilisation. C’est également tout le problème de cet enfant que l’on appelle désormais « enfant du désir » : on l’a tellement voulu… Mais est-on sûr de vouloir un adolescent ou un adulte ? Du coup, la question « Pourquoi et comment grandir ? » se repose à l’adolescence.

  

Le diktat du « rester jeune »

 

Vous décrivez le culte de la jeunesse qui a envahi notre société et qui se répercute en cascade jusqu’à la vieillesse… Pourquoi un tel engouement ?
P.-H.T. : La jeunesse est l’âge symbole de la modernité. C’est l’âge du possible, de la disponibilité, où l’on n’est pas sclérosé dans un rôle. L’âge où toutes les portes semblent encore ouvertes et qui correspond exactement à la nouvelle définition de l’homme émergeant à partir de l’humanisme renaissant de Sartre. Celle de l’homme vu comme perfectible, non enfermé dans une catégorie, et dont la liberté est de tout pouvoir faire dans les limites de sa finitude. La jeunesse se met donc à incarner l’idéal de l’être humain. Et l’idée qui domine, que l’on trouve dans tous les mouvements révolutionnaires modernes, c’est que la jeunesse va régénérer le monde.

 

Parce qu’elle serait comme pure, non entachée…
E.D. : Oui. A l’aune de l’idéal de disponibilité, l’entrée dans la vie adulte peut être vécue comme une déchéance. L’adulte apparaît en effet comme un « salaud » au sens sartrien. D’abord parce qu’il consent au sacrifice de sa liberté en s’enfermant dans ses rôles professionnels et familiaux. Ensuite parce qu’à travers lui se perpétue l’image d’une existence sclérosée, prisonnière des contraintes sociales qui empêchent l’individu d’être lui-même. Cela dit, nous vivons un désenchantement du jeunisme. L’entrée dans la vie adulte ne va plus de soi : les jeunes ont intériorisé le fait que devenir adulte n’est pas facile. Si l’adolescence se fait interminable, c’est moins parce que l’on voudrait rester jeune toute sa vie qu’en raison de la difficulté d’être à la hauteur de l’idéal adulte, devenu si exigeant qu’il implique beaucoup de travail !

 

Parleriez-vous d’une « crise » ?
E.D. : L’idéal de la maturité adulte n’a pas disparu, mais le doute s’installe quant à la capacité de le réaliser. L’entrée dans l’âge adulte est plus tardive, la vie adulte plus incertaine – en raison de l’instabilité conjugale et du chômage –, tandis que l’ambition de réalisation personnelle est plus forte que jamais. Il en résulte un cocktail détonnant, qui fait que l’inquiétude, sinon la crise, est permanente. Chacun, quel que soit son âge, peut éprouver le sentiment d’être éloigné de la maturité : « Je manque de culture, de caractère, j’ai encore tant de choses à réaliser, etc. » La crise de l’âge adulte ne tient donc pas à sa disparition, mais à la difficulté d’être adulte.

 

Etre marié, avoir un travail, être indépendant financièrement, cela ne définit-il pas l’âge adulte ?
P.-H.T. : La nouveauté, c’est que l’on peut entrer dans l’âge adulte sans devenir adulte. En 1898, le politique Léon Bourgeois disait : « Un adulte, c’est un père de famille, un soldat, un citoyen » – ce qui excluait d’ailleurs les femmes ! Ces rôles se sont effacés. La maturité se conçoit non plus comme un accomplissement mais comme un épanouissement permanent. C’est un horizon. Or, la nature même d’un horizon fait que l’on ne l’atteint jamais…

 

Vous citez l’exemple de Zinédine Zidane qui, à 35 ans, a atteint cet idéal de maturité et de vie qu’il s’était fixé adolescent…
P.-H.T. : Quand Zinédine Zidane a pris sa retraite, Michel Platini a dit qu’il allait s’apercevoir qu’arrêter de jouer, c’est commencer à devenir adulte. La formule est intéressante : les sportifs sont des adolescents attardés qui deviennent des retraités précoces. Ils font l’impasse sur l’âge adulte. C’est peut-être pour cela qu’on les admire. Freud disait que l’on devient adulte quand on sait aimer et travailler, et j’ajouterais : quand on sait faire les deux à la fois. C’est difficile, car l’adulte est, le plus souvent, « un être qui n’a pas le temps ». Notre époque ne renonce pas pour autant à l’idéal de la maturité. Simplement, le critère est devenu très intériorisé. Demandez autour de vous : « Quand êtes-vous devenu adulte ? » Chacun aura une petite histoire : premier enfant, premier salaire, premier acte volontaire qui donne l’impression de creuser son sillon… Il n’y a plus de rite fixe, mais une étape propre à chacun dans un destin individuel.

 

Pour vous, il y a donc l’enfance, l’adolescence et la « maturescence », phase de plus en plus longue où l’on va devenir adulte ?
E.D. : Nous empruntons cette formule de « maturescence » à la sociologue Claudine Attias-Donfut (auteure de Générations et Ages de la vie - Puf, “Que sais-je ?”, 1991), pour tracer le portrait de l’idéal adulte d’aujourd’hui. Trois traits le définissent. L’expérience, d’abord, qui ne consiste pas à savoir tout sur tout, mais à passer un cap, à partir duquel on devient capable de faire face à ce que l’on n’a jamais expérimenté. Ensuite, la responsabilité. Elle ne s’acquiert pas seulement quand on devient responsable « de ses actes », mais lorsque l’on devient, comme dit Emmanuel Levinas, responsable « pour les autres ». Cela vaut pour les enfants, les collègues, les élèves : être capable de donner sans retour. Aristote le disait déjà : « Je suis responsable de mes actes comme de mes enfants. » C’est donc une forme de parentalité, même si on n’a pas d’enfants… Enfin, l’authenticité, qui est comme la synthèse de ces dimensions qui font système : l’expérience – rapport au monde –, la responsabilité – rapport aux autres –, l’authenticité – rapport à soi. Au final, c’est une sorte de réconciliation suprême qui est visée. Une tâche bien exigeante, réservée jadis aux sages, et qui devient notre lot commun.

   

Vivre la vieillesse

 

Vous dites qu’il y a un moment où l’on a la sensation d’une sorte de stabilisation. C’est alors que l’on entre dans la vieillesse ?
P.-H.T. : L’entrée dans la vieillesse n’est pas la sortie de la maturité, mais son approfondissement et son élargissement. On dit souvent que vieillir n’a plus de sens dans notre monde de la performance. Ce n’est pas exact. Regardons quelques-unes des personnes les plus admirées des Français : Zinédine Zidane, David Douillet… des retraités ! Des gens qui vivent « le reste de leur vie », « hors compétition ». Ce statut-là est très important dans notre univers consumériste, il est la condition du lien et de la confiance. Selon nous, un des modèles efficaces de cet âge, c’est celui des sociétés traditionnelles. Chez elles, c’est en vieillissant que l’on devient un grand homme, dans la mesure où on se rapproche de la source du sens qui est le passé.

 

Le psychanalyste J.-B. Pontalis affirme que la santé psychique, c’est de pouvoir faire des allers-retours intérieurs vers l’enfant, l’ado, l’adulte que l’on a été…
E.D. : Cela rejoint la phrase de Victor Hugo : « L’un des privilèges de la vieillesse, c’est d’avoir, outre son âge, tous les âges. » L’âge de la retraite devient paradoxalement l’âge des possibles : on voyage, on retourne à l’université, on a la possibilité de vivre une deuxième vie. Mais elle a aussi un terme. Arrive alors la seconde vieillesse, celle qui fait que tout se ralentit et se restreint. L’individu court alors le risque de n’en être plus un, dénué d’autonomie et de perfectibilité. Raison de plus pour que l’entourage continue de le considérer comme tel. Nous avons tous l’espoir de mourir en pleine forme, mais nous avons aussi le devoir d’anticiper la dépendance, la nôtre comme celle de nos proches. La vieillesse n’est pas une maladie, et on aurait tort de penser qu’il suffirait de la soigner. Il faut l’accompagner, et c’est là une tâche ardue pour une société. La redéfinition d’une politique des âges de la vie est essentielle. La manière de vivre ces étapes a profondément changé : ce ne sont plus des rôles, mais bien souvent des crises existentielles qui demandent à être accompagnées d’une manière inédite.

 

La maturité vue par les penseurs

 

Jean-Jacques Rousseau

 

Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)

Il est considéré comme l’« inventeur de l’enfance », qu’il ne voit pas comme une préparation à la vie, mais comme un âge d’homme à part entière. L’enfant est « un être agissant et pensant », qui doit être mis à sa place et dont la faiblesse est légitime. Le philosophe distingue trois phases : une première purement sensitive, où l’enfant vit mais n’a pas conscience de vivre ; la deuxième débute avec l’apparition du langage, qui marque l’ouverture à l’altérité et donc à la conscience de soi ; la troisième, enfin, est celle de la sortie de cet âge de faiblesse, équivalent de la préadolescence.
Ouvrage de référence : Emile ou De l’éducation (1762, Larousse, “Petits Classiques”, 1999).

 

Jean-Paul Sartre

 

Jean-Paul Sartre (1905-1980)

Sartre valorise « l’âge des possibles » et fait apparaître la maturité adulte comme une petite mort. La jeunesse est le moment où l’on subvertit les conventions héritées de l’enfance. Sartre exhorte donc les jeunes à la révolte : « Ne rougissez pas de vouloir la lune, il nous la faut. » Plus subtilement, il met aussi en garde contre « la comédie de la jeunesse » : l’homme vraiment libre ne peut se satisfaire des habits taillés sur mesure pour chacun des âges de la vie.
Ouvrage de référence : L’Etre et le Néant (1943, Gallimard, “Tel”, 1976).

  

Hegel

 

Georg Wilhem Friedrich Hegel (1770-1831)

Pour lui, l’homme atteint le stade de la maturité lorsqu’il a renoncé à ses rêves et décidé d’accepter le réel. Assumer la réalité est un pas capital vers la sagesse et la condition nécessaire pour être heureux. Le passage à l’âge adulte est ainsi un seuil décisif, dans la mesure où il représente le moment où s’ébauche la réconciliation avec le monde. Cette dernière passe par un deuil douloureux de ce qu’il appelle la « vision morale du monde ».

Ouvrage de référence : Phénoménologie de l’esprit (1807, Gallimard, “Folio essais”, 2002).

  

Montaigne

 

Michel Eyquem de Montaigne (1533-1592)

Chez lui, la vieillesse est l’âge des loisirs, de la liberté, de la cessation de ce qu’il appelle l’« embesognement ». Le vieillard, pour qui l’avenir se rétrécit, connaît la valeur du temps présent et l’alternance des biens et des maux. Ainsi, « la vieillesse est l’âge où nous vivons l’intégralité de notre condition d’homme, et non seulement une partie tronquée de cette condition » : en somme, une période où on peut « jouir loyalement de son être ».

Ouvrage de référence : Les Essais (1595, Larousse, “Petits Classiques”, 2002).

 

De Violaine Gelly Marion Lafond et Pascale Senk

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