30 mai 2014 5 30 /05 /mai /2014 11:04

Depuis plus d’une vingtaine d’années dans les pays anglo-saxons, des travaux réhabilitent la place de la sollicitude, du souci des autres et de l’attention au sein de la réflexion morale. Les « éthiques du care », remises au goût du jour en France par le philosophe Bernard Stiegler, montrent en particulier l’importance de la particularité et de la sensibilité dans l’appréhension du monde social.

 

 

 

Le mot care, très courant en anglais, est à la fois un verbe qui signifie « s’occuper de », « faire attention », « prendre soin », « se soucier de », et un substantif qui pourrait selon les contextes être rendu en français par « soins », « attention », « sollicitude », « concernement ». Sous la forme négative – I don’t care –, il indique une indifférence, un refus de responsabilité : je m’en fiche, ça ne me concerne pas ! Mais aucune de ces traductions prises isolément n’est en mesure de prendre en charge de façon adéquate cette idée de care qui, dans une perspective féministe, renouvelle radicalement depuis une vingtaine d’années les façons de penser l’éthique et le politique.
 

Une voix morale différente

 

Aux Etats-Unis, In a Different Voice, le livre de Carol Gilligan (1), a servi de catalyseur aux débats sur l’éthique du care. Il fut un succès bien au-delà des cercles universitaires. L’importance de ce travail a été de montrer les effets de préjugés et d’ignorance à l’égard des femmes sur la théorie de Lawrence Kohlberg, dominante dans les années 1980.

 

D’après cette théorie psychologique du développement moral, le degré le plus élevé de raisonnement moral met en œuvre des principes de justice abstraits et impartiaux. C. Gilligan démontre empiriquement que ce n’est pas toujours le cas et qu’en particulier les femmes, mais pas seulement elles, considèrent d’autres facteurs comme des principes de décision tout aussi importants : le souci de maintenir la relation lorsque les intérêts et les désirs sont divergents, l’engagement à répondre aux besoins concrets des personnes, les sentiments qui informent la compréhension morale des situations particulières. Mais ces considérations ne trouvent pas leur place dans le schéma de L. Kohlberg si ce n’est comme expression d’une « déficience » morale. L’éthique de la justice qui s’appuie sur des principes abstraits, rétorque C. Gilligan, ne peut se prévaloir du monopole de la moralité car elle laisse de côté toutes ces expressions de nos convictions morales. Ce que C. Gilligan perçoit dans ses enquêtes, c’est bien une voix – morale – différente qui définit les problèmes moraux autrement que ne le fait l’éthique de la justice. Mais les préjugés enracinés dans les stéréotypes du genre empêchent d’y voir autre chose que l’expression d’un intérêt étroit (entendre : partial) et d’un attachement affectif à des relations particulières et personnelles.

 

La publication de C. Gilligan a été contestée aussi bien aux Etats-Unis qu’en France parce qu’elle valoriserait – à tort – des « vertus » attachées aux stéréotypes féminins – amour, compassion, sollicitude, souci d’autrui –, c’est-à-dire en réalité des qualités fonctionnelles au service des intérêts des hommes. Marquée comme différentialiste et essentialiste parce qu’elle soutiendrait qu’il y aurait une nature féminine différente de celle des hommes, cette recherche a été fortement critiquée au sein de la théorie féministe elle-même. Mais le débat qui s’engage alors dans le monde anglo-saxon ouvre à de nouvelles compréhensions du care.

 

Cette discussion (2) a permis de dissiper une confusion sur le lien qu’aurait établi C. Gilligan entre le genre et l’éthique : la sollicitude serait une éthique typiquement féminine, la justice une éthique typiquement masculine. Le débat conduit un certain nombre des défenseurs de l’éthique du care à déconnecter les conceptions morales du genre, ou à « démoraliser le genre » pour reprendre l’expression de Marilyn Friedman. Joan Tronto défend de son côté un argument politique pour une éthique du care, en soutenant que « si l’éthique du care peut être un enjeu important pour les féministes, ce débat ne devrait pas être centré sur les discussions autour de la différence de genre, mais devrait porter sur la question de la pertinence de l’éthique du care en tant que théorie morale ».

 

Les éthiques du care affirment l’importance des soins et de l’attention portés aux autres, en particulier ceux dont la vie et le bien-être dépendent d’une attention particularisée, continue, quotidienne (3). Elles s’appuient sur une analyse des conditions historiques qui ont favorisé une division du travail moral en vertu de laquelle les activités de soins, le souci des autres, la sollicitude ont été socialement et moralement dévalorisés (4). L’assignation traditionnelle des femmes à la sphère domestique a renforcé le rejet de ces activités et de ces préoccupations hors du domaine moral et de la sphère publique, les réduisant au rang de sentiments privés dénués de portée morale et politique. Les perspectives du care sont en ce sens porteuses d’une revendication fondamentale concernant son importance pour la vie humaine, des relations qui l’organisent et de la position sociale et morale des fournisseurs de soins (care givers) (5).

 

 

La pensée Stieglerienne du Care:

Dans ses travaux avec le groupe Ars-industrialis, Bernard Stiegler a montré qu’il n’est pas possible de questionner le soin – ce que l’on appelé aussi en anglais "le Care" (voir l'oeuvre de Carol Gilligan) et en allemand "die Sorge" – en ignorant les pratiques et techniques de soi qui constituent les cultures et les civilisations, notamment celles de l’Antiquité, et qui forment l’horizon de la skholè et de l’otium (les arts de vivre).

 C’est la technicité – et la facticité – de l’existence qui, comme situation d’ambivalence primordiale (celle que narre Hésiode dans la Théogonie quant au rapport des mortels au feu, ainsi que l’analysent Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant dans La cuisine du sacrifice, nef Gallimard 1979), impose de prendre soin (du feu et de ceux qui vivent dans le foyer). Il faut prendre soin, "take care", parce que l’existence est « pharmacologique » : constituée par l’ambiguïté des pharmaka, ou moyens, qui trament un monde et des relations entre ceux qui n’y vivent que dans cette mesure qui est une démesure (une violence).

 Or, le développement contemporain – et fulgurant – des technologies relationnelles constitue un contexte absolument nouveau qui impose d’interroger explicitement la façon dont on peut et dont on doit aujourd’hui penser le rapport entre soin et relation, Donald Winnicott constituant sans doute ici une référence première – où l’objet transitionnel apparaît en outre comme le premier pharmakon.

 

 

L’injustice envers les fournisseurs de soin

 

Prendre la mesure de l’importance du care pour la vie humaine suppose de reconnaître que la dépendance et la vulnérabilité sont des traits de la condition de tout un chacun, même si les mieux lotis ont la capacité d’en estomper ou d’en nier l’acuité. Cette sorte de réalisme « ordinaire » est généralement absente des théories sociales et morales majoritaires qui ont tendance, au mieux à réduire les activités et les préoccupations du care à un souci des faibles ou des victimes pour mères sacrificielles, au pis à ne pas les voir du tout. La perspective du care, indissociablement éthique et politique, élabore une analyse des relations sociales organisées autour de la dépendance et de la vulnérabilité, point aveugle de l’éthique de la justice.

 

Derrière l’image rassurante d’une société constituée d’adultes compétents, égaux, autonomes, en bonne santé, elle fait ressurgir la permanence des activités de soins, organisées selon le principe hiérarchique du genre et effectuées pour une part importante dans la sphère domestique ou privée. Le déni de nos dépendances à l’égard des fournisseurs de soins résulterait en grande partie de cette « privatisation » des activités de soins ; pour le dire plus brutalement, le maintien de la séparation entre le public et le privé peut aussi protéger de la confrontation avec l’inéluctabilité de ces dépendances. Lorsqu’elles sont publiques, ces activités de soins sont généralement dévalorisées, fragmentées, marginalisées. Elles le sont pratiquement en étant organisées selon des lignes de classe, de race et de genre.

 

Ce tableau renouvelé du monde social rend visible l’injustice faite aux fournisseurs de soins, même si chacune de ces catégories sociales en fait les frais différemment. Elle met aussi en évidence la particularité des sentiments d’injustice suscités par un tel traitement des questions sociales, morales et politiques posées par l’organisation du care. Ces sentiments d’injustice ne peuvent être reconnus dans le cadre d’une organisation qui méconnaît la centralité du care pour la vie humaine, ou pour le dire plus radicalement, consolide des positions de pouvoir à partir d’une telle « méconnaissance ». Ils ne le sont pas davantage lorsque la justice est vue comme une conversation entre adultes « compétents » et égaux qui ne seraient rattachés aux autres que volontairement, contractuellement et pour des affaires spécifiques. Ceux-là seraient d’ailleurs probablement « exemptés » du travail du care.
 

La réalité de nos dépendances

 

John Rawls dans sa Théorie de la justice (1971), pour établir des principes équitables, modélisait une « position originelle » dans laquelle des individus désincarnés définissent les règles régissant la société « sous un voile d’ignorance », c’est-à-dire sans connaître aucune de leurs caractéristiques personnelles ou sociales. En réplique à J. Rawls, le réalisme prôné par la perspective du care aurait tendance à mettre en point d’ancrage de la pensée morale et politique une « condition originelle (6) » marquée par la réalité de nos dépendances. C’est donc bien la théorie de la justice telle qu’elle s’est développée dans la seconde moitié du siècle dernier et installée en position dominante dans le champ de la réflexion non seulement politique mais morale, qui est en quelque sorte dans la mire des approches du care : non seulement, comme l’illustrent des controverses désormais fameuses entre les partisans du care et ceux de la justice, parce qu’elles mettent en cause (avec les arguments devenus classiques des approches dites de « genre ») l’universalité de la conception de la justice illustrée par J. Rawls, mais aussi parce qu’elles transforment la nature même du questionnement moral et, par exemple, du concept de la justice.

 

L’éthique du care donne à des questions concrètes et banales – qui s’occupe de quoi et comment ? – la prééminence pour examiner de façon critique les jugements politiques et moraux les plus généraux (J. Tronto). Ce n’est plus alors seulement l’universalité de la conception de la justice qui est mise en question, mais la tendance des différentes théories de la justice à vouloir instituer une série de règles ou de procédures permettant de décider rationnellement du juste.

 

L’enjeu, par-delà les débats féministes et politiques ou peut-être à leur pointe, est le rapport entre général et particulier. Le care propose de ramener l’éthique au niveau du « sol raboteux de l’ordinaire » (Ludwig Wittgenstein) de la vie quotidienne. Il est une réponse pratique à des besoins spécifiques qui sont toujours ceux d’autres singuliers (qu’ils soient proches ou non), travail accompli tout autant dans la sphère privée que dans le public, engagement à ne traiter quiconque comme partie négligeable, sensibilité aux « détails » qui importent dans les situations vécues. Le care est une affaire concrète, collant aux particularités des situations et des personnes. Quelle est la pertinence, l’importance du particulier, de la sensibilité individuelle ? Qu’est-ce que le singulier peut revendiquer ? C’est en redonnant sa voix (différente) au sensible individuel, à l’intime, que l’on peut assurer l’entretien (conversation/conservation) d’un monde humain. Le sujet du care est un sujet sensible en tant qu’il est affecté, pris dans un contexte de relations, dans une forme de vie – qu’il est attentif, attentionné, que certaines choses, situations, moments ou personnes comptent pour lui. Le centre de gravité de l’éthique est déplacé du « juste » à l’« important ».

 

La perspective du care conduit alors à transgresser les dualismes établis : privé/public, raison/affection, actif/ passif – à condition de penser le care en termes perceptifs et actifs, sans esprit d’abnégation ou sentimentalisme, et en proposant une approche de la justice en termes affectifs et sensibles, sans esprit de détachement ou faux objectivisme. Il s’agit alors, au-delà du débat justice/ care, que chacun trouve sa voix, et qu’on entende celle de la justice comme celle du care en évitant deux mésententes : « Celle de la justice comme identification de l’humain au masculin, injuste dans son omission des femmes, et celle du care comme oubli de soi, indifférent (uncaring) dans son incapacité à représenter l’activité et l’agentivité du care » (C. Gilligan).
 

La sensibilité, condition nécéssaire de la justice

 

La force du care tient autant à sa capacité à nous faire imaginer à quoi pourrait ressembler une éthique concrète, qu’à sa façon de nous faire toucher ce que nous perdons lorsque nous ignorons la pluralité et la particularité des expressions humaines. Aux exigences de détachement, de neutralité, souvent prises comme condition de toute justice, la perspective du care demande : pouvons-nous prétendre accorder une égale considération aux autres, à tous les autres, en l’absence d’une sensibilité nous rendant attentifs à l’importance, à la valeur de chacun ? Il ne s’agit pas de rendre compatibles, dans une sorte de demi-mesure moralisante, la justice et la sensibilité, d’introduire une dose de care dans la théorie de la justice, une mesure de rationalité dans nos affects. La recette est un peu usée. La vraie nouveauté du care est de nous apprendre à voir la sensibilité comme condition nécessaire de la justice.

 

NOTES

 

(1) C. Gilligan, In a Different Voice. Psychological theory and women, Harvard University Press, 1982.
(2) Voir. S. Laugier et P. Paperman (dir.), Le Souci des autres. Éthique et politique du care, EHESS, 2006. Le volume reproduit quelques contributions marquantes de ce débat.
(3) Voir C. Gilligan, op. cit. ; V. Held, « Taking care. Care as practice and value », in C. Calhoun (dir.), Setting the Moral Compass. Essays by women philosophers, Oxford University Press, 2004 ; N. Noddings, Caring, a Feminine Approach to Ethics and Moral Education, University of California Press, 1984 ; S. Ruddick, Maternal Thinking. Toward a politic of peace, Beacon Press, 1995.
(4) J.-C. Tronto, Moral Boundaries. A political argument for an ethic of care, Routledge, 1993.
(5) E. Feder Kittay et E.K. Feder (dir.), The Subject of Care. Feminist perspectives on dependency, Rowman and Littlefield, 2002.
(6) Voir M.S. Katz, N. Noddings et K.A. Strike (dir.), Justice and Caring. The search for common ground in education, Teachers College Press, 1999.

  

Patricia Paperman et Sandra Laugier pour scienceshumaines.com

Groupe Ars-industrialis.org

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