1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 10:59
À l’hôpital ou en entreprise, dans les maisons de retraite, les médiathèques ou à l’école avec des enfants, la philosophie devient sociale et conquiert de nouveaux territoires !
 
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Lundi 8 heures, centre professionnel et de pédagogie appliquée de Vitry-sur-Seine. Bernard Benattar, comme chaque mois, anime un atelier de philosophie avec des travailleurs sociaux, qui sont pour la grande majorité des assistantes sociales. Des femmes de tous âges sont assises autour de tables disposées en un grand carré. La plupart sont des habituées qui fréquentent avec assiduité cet atelier mensuel proposé au titre de la formation à ceux qui le souhaitent. Le thème du jour : « De quoi je me mêle ? L’intimité ». Au début, des questions très concrètes viennent au premier plan. Faut-il se mettre à la place de l’usager que l’on a face à soi ? Quelle distance ? Quelle empathie ? Deux participantes semblent en désaccord. Au fur et à mesure de la discussion, il apparaît que ce désaccord est le reflet des contradictions, des tensions au cœur de leur métier. « Comprendre tout en gardant la distance », « entrer dans l’intimité de l’autre pour qu’il se la réapproprie », instaurer un rapport de confiance tout en étant un « rouage dans une institution de contrôle »… Les participantes prennent au sérieux l’idée qu’il s’agit d’un atelier philosophique : il exige de ne pas s’en tenir à la description de leur quotidien mais de prendre du recul et d’aborder le problème dans toute sa généralité. B. Benattar, avec souplesse, calme le rythme quand les participantes passent trop vite sur un point qu’il juge important. Il reprend certains termes, interroge, rebondit, citant parfois un philosophe ou s’appuyant sur un exemple tiré de la presse.

 

Après le déjeuner, pour relancer la réflexion, il propose qu’un entretien avec Pierre Pachet sur l’intériorité, tiré de la revue Rue Descartes(1), soit lu à tour de rôle à haute voix dans son intégralité. Texte long, difficile.Si certaines remarquent qu’elles ont parfois perdu le fil, elles parviennent pourtant à faire raisonner ce texte avec leur expérience : leur « intrusion » dans l’existence d’autrui, les limites de leur aide… Mais aussi la manière dont elles « reconstruisent l’intimité de l’usager par la parole », dont elles dévoilent la « cohérence derrière la confusion », la manière dont elles essaient de « restaurer l’estime de soi »… La discussion est serrée, mais l’heure tourne et l’atelier prend fin. Tel Ulysse, les participantes qui ont fait un long voyage, parfois bien éloigné de leur quotidien professionnel, sont revenues à bon port, avec dans leurs cales des analyses éclairantes. « On est tout le temps dans le “faire”. On n’a pas le temps de se poser. Ici, on peut prendre le temps, on réfléchit sur ce qu’on fait, c’est important aussi pour retrouver du sens à son travail », explique l’une des participantes. Cela fait une dizaine d’années que B. Benattar anime des ateliers de philosophie du travail. Des interventions d’une durée variable (quelques heures, plusieurs jours…) auprès de professionnels de tous horizons : de chefs de chantier dans les travaux publics aux travailleurs sociaux, de dirigeants de PME au personnel de crèche…

 

Après ses études de philosophie, il a suivi une formation de psychosociologue du travail qui l’a amené à arpenter le monde professionnel. Peu à peu, il a décidé de mettre en avant la philosophie jusqu’à en faire le cœur de son activité. « Les questions ne sont pas posées uniquement à partir de l’expérience de chacun. Si le vécu des participants peut être invoqué, c’est pour nourrir une réflexion qui se veut générale et non égocentrée », explique-t-il. C’est là pour lui la spécificité de l’approche philosophique. Si les cafés philo sont bien connus, on ignore souvent la multiplicité des pratiques de la philosophie. Elles se déploient dans la cité avec un succès grandissant : en entreprise, auprès d’enfants dans des écoles, dans des consultations philosophiques individuelles, à l’hôpital, en prison, dans les maisons de la culture, les médiathèques, les universités populaires, les foyers de jeunes travailleurs et même les maisons de retraite (encadré ci-dessous). La philosophie essaime et conquiert de nouveaux territoires. Ces nouvelles pratiques philosophiques (NPP) suscitent de l’enthousiasme mais aussi de fortes résistances, notamment chez certains professeurs de philosophie de classe terminale ou parmi les universitaires. Ne renonce-t-on pas aux exigences qui sont au cœur de l’exercice philosophique ? Ou pour le dire de manière plus radicale encore, ces nouvelles pratiques n’auraient-elles de philosophiques que le nom ?

 

Le café philo,un lieu de liberté

 

Les cafés philo qui ont fleuri depuis leur création en 1992 par Marc Sautet sont au cœur de ces interrogations. Ils donnent parfois lieu à un simple étalage d’opinions où manque l’écoute mutuelle. Il faut dire qu’ils accueillent souvent un public nombreux et hétérogène. Le rôle de l’animateur est central pour faire respecter les règles de la discussion. Il ne s’agit pas seulement de distribuer la parole, mais d’amener un groupe à avancer dans sa réflexion, à problématiser, à conceptualiser, à argumenter… Bref, à sortir de la simple « doxa ». Certains font alors le choix pour « cadrer » la réflexion d’ouvrir le café philo par une intervention préalable, une miniconférence. L’expression « café philo » prend aujourd’hui une acception très large : elle peut désigner des discussions philosophiques dans un café, mais aussi dans d’autres lieux comme la prison ou l’hôpital. Le café philo apparaît comme un lieu de liberté et d’échanges, bien éloigné de la philosophie académique.

 

Pour Michel Tozzi, professeur émérite en sciences de l’éducation à l’université Montpellier-III, «  c’est l’un des grands intérêts de ces nouvelles pratiques philosophiques que de revisiter la question des frontières entre philosophie et non-philosophie. À partir de quand commence-t-on à philosopher ? Y a-t-il des critères pour définir si l’on n’est pas encore dans la philosophie ? Avec ces nouvelles pratiques, qui s’adressent à un public beaucoup plus large, on rôde aux frontières. » Longtemps professeur de philosophie en terminale dans des lycées techniques, M. Tozzi a assisté à la démocratisation du lycée à partir des années 1980. Comment enseigner à ces nouveaux lycéens et sortir de l’élitisme de l’enseignement philosophique ? Il a soutenu sa thèse en 1992 sous la direction de Philippe Meirieu pour élaborer d’autres outils pour philosopher. Puis il a découvert à la fin des années 1990 la philosophie avec les enfants. Il met alors sur pied sa propre méthode (encadré ci-dessous), en appliquant ce qu’il avait élaboré jusqu’alors pour le lycée. Il est aujourd’hui l’une des figures de proue en France de cette pratique connue sous le nom de « discussion à visée philosophique » (DVP). Sous son impulsion se met en place un intense travail d’analyse sur la philosophie avec les enfants : au sein de la revue internationale de didactique de la philosophie, Diotime, ou dans des travaux de recherche (à ce jour il a dirigé huit thèses sur la question). En outre, M. Tozzi forme des professeurs des écoles intéressés par la philosophie avec les enfants et anime un café philo depuis treize ans ainsi que des ateliers de philosophie pour adultes à l’université populaire de Narbonne qu’il a cofondée en 2004. Avec toujours une visée politique : celle de faire accéder le plus grand nombre à une « citoyenneté réflexive ».

 

La philosophie avec les enfants

 

Si Montaigne dans les Essais notait qu’il faudrait commencer la philosophie « à la nourrice », nombreux sont ceux à juger que les enfants ne peuvent pas philosopher à proprement parler. Deux arguments sont souvent avancés. Le premier est épistémologique : il faut un savoir préalable pour philosopher. Et c’est pourquoi l’enseignement de la philosophie n’aurait lieu qu’en terminale (ce qui constitue déjà une spécificité française) comme un couronnement qui ferait retour sur les savoirs enseignés. M. Tozzi rétorque que les enfants ne sont pas dépourvus d’opinions et d’expériences qui peuvent servir de base à leur réflexion. Le second argument est d’ordre psychologique : les enfants n’auraient les capacités cognitives suffisantes. Jean Piaget n’estimait-il pas que la pensée logico-formelle n’apparaissait que vers 11-12 ans ? Une thèse que bat en faux M. Tozzi en s’appuyant sur des travaux plus récents de psychologie cognitive mais aussi par l’analyse de corpus de discussions réelles avec les enfants.

 

Il existe pourtant un travers bien réel : enchanter l’enfance et y voir l’âge d’une spontanéité philosophique. Ce que refuse Edwige Chirouter, ancienne professeure de philosophie en terminale, actuellement enseignante à l’université de Nantes et à l’IUFM des Pays-de-Loire, qui organise des ateliers philosophiques avec les enfants dans des écoles depuis une dizaine d’années : « Je ne pense pas du tout que l’enfant est naturellement philosophe. Ce qu’il y a de spontané chez les enfants, c’est l’étonnement devant le monde et leur capacité à poser des questions avec beaucoup d’intensité. Mais les capacités réflexives, elles, doivent s’acquérir. C’est justement parce que les enfants ne sont pas naturellement philosophes qu’il faut commencer très tôt cet apprentissage. » Née aux Etats-Unis dès les années 1970 sous l’impulsion de Matthew Lipman (encadré ci-dessous), la philosophie avec les enfants a essaimé à travers le monde : en Australie, au Québec, en Norvège, en Allemagne, en Autriche, en Belgique, en Espagne…, et ne cesse de gagner du terrain

 

La philosophie en entreprise

 

Moins développée en France, la philosophie en entreprise constitue un autre champ de ces nouvelles pratiques. Eugénie Vegleris, agrégée de philosophie, a enseigné en terminale avant de quitter l’Éducation nationale et de se mettre à son compte. Elle anime des formations sous la forme d’ateliers, elle fait des consultations individuelles et aussi des conférences. Pour éviter les dérives, il faut selon elle avoir une stricte déontologie. Elle refuse pour sa part d’intervenir quand la philosophie est sollicitée comme divertissement ou lorsqu’elle est prise comme un outil de légitimation. « Deux fois, explique-t-elle, on m’a demandé de réfléchir sur les valeurs de l’entreprise sans être prêt à la remise en cause qui en ferait de véritables leviers d’action. Les valeurs sont souvent un piège. » À ceux qui lui reprochent de galvauder la philosophie, de l’instrumentaliser, voire de la prostituer, elle répond que le consultant doit garder des exigences pleinement philosophiques, en mettant en avant le souci de la clarté, de la rigueur et de la confrontation.

 

Elle ne va pas parler de « leadership  » (terme si souvent utilisé dans l’entreprise), mais l’éclairer par l’analyse de concepts tels que l’autorité ou le charisme. Les responsables d’une banque souhaitent aborder les problèmes liés au fait que le client devient de plus en plus « virtuel » avec l’informatique et Internet. Elle propose un séminaire sur l’abstraction où elle convoque des références philosophiques très classiques pour déplacer le questionnement. D’autres philosophes en entreprise ont une stratégie différente : ils choisissent de s’adapter d’emblée au langage de l’entreprise, parlant de « management », de « motivation », d’« esprit d’équipe », ou « relation client », etc. Et, bien souvent, pour des raisons économiques, la philosophie en entreprise s’adresse d’abord aux managers et aux cadres à responsabilité. Une démocratisation de la philosophie qui a en ce cas ses limites. La philosophie en entreprise reste toutefois encore marginale en France. Parmi ses principaux acteurs, on trouve outre E. Vegleris, Crescendo, le département de formation en entreprise de l’Institut de philosophie comparée (IPC), l’institut européen de philosophie pratique de B. Benattar… De nouvelles structures telle Philos, créée par de jeunes philosophes, s’engagent aussi sur cette voie. Les organismes plus généralistes de formation professionnelle comme Cegos commencent également à proposer des modules de philosophie. Des débuts timides mais bien réels.

 

La consultation philosophique

 

La plupart des nouvelles pratiques sont collectives et privilégient l’oral. Mais il en existe d’autres, individuelles, en particulier la consultation philosophique, que lançait déjà en France M. Sautet dans les années 1990 parallèlement aux cafés philo. Si elle connaît quelques développements dans l’Hexagone (E. Vegleris ou Oscar Brenifier la proposent), elle reste une pratique assez marginale. La consultation philosophique naît en 1981 en Allemagne avec Gerd Achenbach qui entend rendre la philosophie plus accessible au public. Prônant la maïeutique socratique, il veut offrir une alternative à la psychothérapie à des personnes qui éprouvent des difficultés existentielles sans pour autant être atteintes de pathologie. Le rôle du philosophe est selon lui d’aider à démêler les idées et les pensées de son client sans lui imposer de norme. La consultation philosophique s’est développée aussi au Royaume-Uni, en Italie où il existe des mastères de consultation philosophique, ou aux États-Unis avec en particulier Lou Marinoff (l’auteur de Plus de Platon, moins de Prozac !, Michel Laffont, 2002)… La consultation philosophique peut aussi bien avoir un usage professionnel que personnel et s’apparente parfois à du coaching, avec d’autres méthodes.

 

Café philo, consultation philosophique, philosophie avec les enfants ou en entreprise, etc., les nouvelles pratiques philosophiques sont très hétérogènes. Est-il pertinent de les regrouper ? C’est en tout cas la conviction de l’association Philolab, qui s’emploie avec soin à les cartographier et à les promouvoir. Créé en 2006 sous l’impulsion de Jean-Claude Bianchi et Claire de Chessé, Philolab entend « favoriser le renouvellement et le développement de l’enseignement et de la pratique de la philosophie ». Il coorganise notamment un colloque annuel à l’Unesco consacré aux nouvelles pratiques philosophiques dans leur diversité et qui permet aux acteurs des différents champs de faire connaître leur expérience et d’échanger. Les différents champs n’y sont pas cloisonnés. Pour preuve, O. Brenifier, l’une des figures de proue des nouvelles pratiques philosophiques, avec une même méthode inspirée de la maïeutique socratique, propose des consultations philosophiques, des ateliers philosophiques avec des enfants ou des adolescents, mais aussi avec des adultes, en milieu professionnel ou non.

 

« Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire », écrivait Denis Diderot, tel pourrait être le mot d’ordre de toutes ces nouvelles pratiques, souvent militantes. Bénévoles ou non, individuelles ou collectives, pratiquées par des autodidactes ou des philosophes de formation, elles s’appuient toutes sur la conviction qu’il y a une autre manière de faire de la philosophie que celle qui prévaut au lycée et à l’université où dominent le cours magistral du maître, la lecture des textes philosophiques et l’exercice de la dissertation.

 

NOTE :

Article de Catherine Halpern - www.scienceshumaines.com

(1) Entretien avec Pierre Pachet, Rue Descartes, n° 43, 2004.


Pour en savoir plus :

- Excellent site de philosophie en ligne, par Bernard Stiegler: www.pharmakon.fr

• « La philosophie, une école de la liberté. Enseignement de la philosophie et apprentissage du philosopher : état des lieux et regards pour l’avenir » Unesco, 2007. Disponible sur http://unesdoc.unesco.org/images/0015/001536/153601F.pdf
• Revue Diotime
Revue internationale de didactique de la philosophie, disponible exclusivement en ligne : www.crdp-montpellier.fr/ressources/agora/accueil.aspx

• Site de l’association Philolab www.philolab.fr
• Site de Michel Tozzi www.philotozzi.com
• Site d’Oscar Brenifier www.brenifier.com
• Site de l’Association des groupes de soutien au soutien http://agsas.free.fr
• Blog d’Edwige Chirouter : http://edwigechirouter.over-blog.com/
• Site de Bernard Benattar : http://www.penser-ensemble.com/: le site de Bernard Benattar et de l’Institut européen de philosophie pratique avec comme mot d’ordre : « redécouvrir le rapport au travail par la philosophie.
• Site d’Eugénie Vegleris : http://www.eugenie-vegleris.com/

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