14 septembre 2014 7 14 /09 /septembre /2014 12:40

Dormir moins pour consommer plus : c'est le XXIe siècle qui s'annonce dans "le Capitalisme à l'assaut du sommeil", de Jonathan Crary. Extraits et analyse d'un projet fourbe et contre nature...

    

"Orange Mécanique" de Stanley Kubrick (Sipa) "Orange Mécanique" de Stanley Kubrick (Sipa)

 

 Et si les bras doux et enveloppants de Morphée étaient au XXIème siècle l’ultime refuge face au cauchemar marketing et publicitaire? Dans un essai hardi tout juste traduit en français, «le Capitalisme à l’assaut du sommeil» (Zones-La Découverte), Jonathan Crary, professeur à l’université de Columbia, explique en quoi  passer une partie de notre vie à dormir serait au fond «le dernier affront fait à la voracité du capitalisme contemporain.» 

 

Le rythme des marchés financiers 24h/24 et 7j/7 serait en train de coloniser non seulement l’esprit humain mais surtout son repos. Dans un monde où l’on se lève désormais la nuit pour consulter ses mails, Homo connecticus,  à l’image de sa quincaillerie high tech, demeure en mode veille y compris la nuit, tandis qu’aux Etats-Unis s’invente en laboratoire l’homme sans sommeil, celui qui pourra consommer jour et nuit, dans une planète globale conçue comme un vaste supermarché. La fabrique de l’insomniaque est en marche. Grinçante dystopie ou lucidité ?

 

 

Jonathan Crary, auteur du
"Capitalisme à l'assaut du sommeil"
(DR)


EXTRAITS

Le bruant à gorge blanche

Quiconque a vécu sur la côte ouest, en Amérique du Nord, le sait sans doute: des centaines d’espèces d’oiseaux migrateurs s’envolent tous les ans à la même saison pour parcourir, du nord au sud et du sud au nord, des distances d’amplitude variable le long de ce plateau continental.

 

L’une de ces espèces est le bruant à gorge blanche. L’automne, le trajet de ces oiseaux les mène de l’Alaska jusqu’au Nord du Mexique, d’où ils reviennent chaque printemps. À la différence de la plupart de ses congénères, cette variété de bruant possède la capacité très inhabituelle de pouvoir rester éveillée jusqu’à sept jours d’affilée en période de migration. Ce comportement saisonnier leur permet de voler ou de naviguer de nuit et de se mettre en quête de nourriture la journée sans prendre de repos.

 

Ces cinq dernières années, aux États-Unis, le département de la Défense a alloué d’importantes sommes à l’étude de ces créatures. Des chercheurs de différentes universités, en particulier à Madison, dans le Wisconsin, ont bénéficié de financements publics conséquents afin d’étudier l’activité cérébrale de ces volatiles lors de leurs longues périodes de privation de sommeil, dans l’idée d’obtenir des connaissances transférables aux êtres humains.

 

On voudrait des gens capables de se passer de sommeil et de rester productifs et efficaces. Le but, en bref, est de créer un soldat qui ne dorme pas. L’étude du bruant à gorge blanche n’est qu’une toute petite partie d’un projet plus vaste visant à s’assurer la maîtrise, au moins partielle, du sommeil humain.

 

À l’initiative de l’Agence pour les projets de recherche avancée de défense du Pentagone (DARPA), des scientifiques mènent aujourd’hui, dans plusieurs laboratoires, des études expérimentales sur les techniques de l’insomnie, dont des essais sur des substances neurochimiques, la thérapie génique et la stimulation magnétique transcrânienne.

 

L’objectif à court terme est d’élaborer des méthodes permettant à un combattant de rester opérationnel sans dormir sur une période de sept jours minimum, avec l’idée, à plus long terme, de pouvoir doubler ce laps de temps tout en conservant des niveaux élevés de performances physiques et mentales.

 

Jusqu’ici, les moyens dont on disposait pour produire des états d’insomnie se sont toujours accompagnés de déficits cognitifs et psychiques indésirables (un niveau de vigilance réduit, par exemple). Ce fut le cas avec l’utilisation généralisée des amphétamines dans la plupart des guerres du XXe siècle, et, plus récemment, avec des médicaments tels que le Provigil. Sauf qu’il ne s’agit plus ici, pour la recherche scientifique, de découvrir des façons de stimuler l’éveil, mais plutôt de réduire le besoin corporel de sommeil. (…)

 

Des soldats britanniques, au Kosovo, en 1999 (AFP/ImageForum)

Le travailleur sans sommeil

C’est dans cette perspective que l’on a cherché à étudier les bruants à gorge blanche, en les coupant des rythmes saisonniers qui sont les leurs dans l’environnement de la côte pacifique: à terme, il s’agit d’imposer au corps humain un mode de fonctionnement machinique, aussi bien en termes de durée que d’efficacité.

 

Comme l’histoire l’a montré, des innovations nées dans la guerre tendent nécessairement ensuite à être transposées à une sphère sociale plus large: le soldat sans sommeil apparaît ainsi comme le précurseur du travailleur ou du consommateur sans sommeil. Les produits «sans sommeil», promus agressivement par les firmes pharmaceutiques, commenceraient par être présentés comme une simple option de mode de vie, avant de devenir, in fine, pour beaucoup, une nécessité.

 

Des marchés actifs 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, des infrastructures globales permettant de travailler et de consommer en continu – cela ne date pas d’hier; mais c’est à présent le sujet humain lui-même qu’il s’agit de faire coïncider de façon beaucoup plus intensive avec de tels impératifs.

 

À la fin des années 1990, un consortium russo-européen annonça son intention de construire et de lancer des satellites capables de capter la lumière du soleil pour la rediriger vers la terre. On prévoyait de mettre en orbite une chaîne de satellites, synchronisés avec le soleil à une altitude de 1700 kilomètres. (…)

 

Étant donné sa profonde inutilité et son caractère essentiellement passif, le sommeil, qui a aussi le tort d’occasionner des pertes incalculables en termes de temps de production, de circulation et de consommation, sera toujours en butte aux exigences d’un univers 24/7.

 

Passer ainsi une immense partie de notre vie endormis, dégagés du bourbier des besoins factices, demeure l’un des plus grands affronts que les êtres humains puissent faire à la voracité du capitalisme contemporain. Le sommeil est une interruption sans concession du vol de temps que le capitalisme commet à nos dépens.

 

La plupart des nécessités apparemment irréductibles de la vie humaine – la faim, la soif, le désir sexuel et, récemment, le besoin d’amitié – ont été converties en formes marchandes ou financiarisées. Le sommeil impose l’idée d’un besoin humain et d’un intervalle de temps qui ne peuvent être ni colonisés ni soumis à une opération de profitabilité massive – raison pour laquelle celui-ci demeure une anomalie et un lieu de crise dans le monde actuel.

 

"Fight Club", chef d'oeuvre insomniaque
de David Fincher (Sipa)

Etat d'urgence

Malgré tous les efforts de la recherche scientifique en ce domaine, le sommeil persiste à frustrer et à déconcerter les stratégies visant à l’exploiter ou à le remodeler. La réalité, aussi surprenante qu’impensable, est que l’on ne peut pas en extraire de la valeur.

 

Au regard de l’immensité des enjeux économiques, il n’est pas étonnant que le sommeil subisse aujourd’hui une érosion généralisée. Les assauts contre le temps de sommeil se sont intensifiés au cours du XXe siècle. L’adulte américain moyen dort aujourd’hui environ six heures et demie par nuit, soit une érosion importante par rapport à la génération précédente. (...)

 

Le régime 24/7 sape toujours davantage les distinctions entre le jour et la nuit, entre la lumière et l’obscurité, de même qu’entre l’action et le repos. Il définit une zone d’insensibilité, d’amnésie, qui défait la possibilité même de l’expérience. Pour paraphraser Maurice Blanchot, cela se produit à la fois après et «d’après» le désastre, c’est-à-dire un état qui se reconnaît à un ciel vide, où ne sont plus visibles aucun astre, aucune étoile ni aucun signe, où l’on a perdu tout repère, et où s’orienter est impossible.

 

Plus concrètement, c’est comme un état d’urgence: les projecteurs s’allument soudain au milieu de la nuit, sans doute en réponse à quelque situation extrême, mais personne ne les éteint jamais, et on finit par s’y habituer comme à une situation permanente.

 

La planète se trouve réimaginée comme un lieu de travail continu ou un centre commercial ouvert en permanence, avec ses choix infinis, ses tâches, ses sélections et ses digressions. L’insomnie est l’état dans lequel les activités de produire, de consommer et de jeter s’enchaînent sans la moindre pause, précipitant l’épuisement de la vie et des ressources.

 

Le sommeil, en tant qu’obstacle majeur – c’est lui qui constitue la dernière de ces «barrières naturelles» dont parlait Marx – à la pleine réalisation du capitalisme 24/7, ne saurait être éliminé. Mais il est toujours possible de le fracturer et de le saccager, sachant que, comme le montrent les exemples ci-des- sus, les méthodes et les mobiles nécessaires à cette vaste entre- prise de destruction sont déjà en place.

 

L’assaut lancé contre le sommeil est inséparable du processus de démantèlement des protections sociales qui fait rage dans d’autres sphères. De même que l’accès universel à l’eau potable a partout dans le monde été ravagé par une pollution et une privatisation programmée débouchant sur la marchandisation de l’eau en bouteille, il existe un phénomène similaire, aisément repérable, de construction de rareté eu égard au sommeil.

 

Tous les empiétements qu’on lui fait subir créent les conditions d’un état d’insomnie généralisé, où il ne nous reste plus à la limite qu’à acheter du sommeil (et ceci même si l’on paie pour un état chimiquement modifié qui n’est plus qu’une approximation du sommeil véritable).

 

Les statistiques sur l’usage exponentiel de somnifères montrent qu’en 2010, des composés médicamenteux tels que Ambien ou Lunesta ont été prescrits à environ 50 millions d’Américains, tandis que quelques millions d’autres achetaient des médicaments en vente libre.

 

Mais il serait faux de croire qu’une amélioration des conditions de vie actuelles pourrait permettre aux gens de mieux dormir et de goûter à un sommeil plus profond et réparateur. Au point où nous en sommes, il n’est même pas sûr qu’un monde organisé sur un mode moins oppressif parviendrait à éliminer l’insomnie.

 

L’insomnie ne prend sa signification historique et sa texture affective spécifique qu’en lien avec des expériences collectives qui lui sont extérieures, et elle s’accompagne aujourd’hui de nombreuses autres formes de dépossession et de ruine sociale qui se déroulent à l’échelle globale. En tant que manque individuel, l’insomnie s’inscrit aujourd’hui dans la continuité d’un état généralisé d’«absence de monde».

 

 

©Zones-La Découverte

24/ 7. Le Capitalisme à l’assaut du sommeil,
par Jonathan Crary
Traduit de l’américain par Grégoire Chamayou.
140 pages, 15 euros, éditions Zones-La Découverte.

 

Anne Crignon pour http://tempsreel.nouvelobs.com/

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