Lundi 28 mai 2012 1 28 /05 /Mai /2012 18:34

« Le bonheur est un principe ; c’est pour l’atteindre que nous accomplissons tous les autres actes » écrit Aristote. Selon le philosophe grec, la recherche du bonheur serait donc le but de toute vie. Bonheur se disant « eudemonia », par extension, on nomme « eudémonisme » les doctrines qui font de la quête du bonheur le but suprême de l’existence.

 

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Mais qu’est-ce donc que le bonheur ? Est-ce la recherche des plaisirs (« s’éclater ! », « se faire plaisir » comme on dit aujourd’hui). S’agit-il plutôt de trouver une certaine sérénité, plus durable que le plaisir ? Ou plus modestement, est-ce simplement le fait de s’éviter des souffrances inutiles ?


  

Dans l’Antiquité, en Grèce, terre de naissance de la philosophie, deux grands courants de pensée ont formulé leur recette pour atteindre une vie heureuse : l’épicurisme et le stoïcisme.


 

L’épicurisme


On assimile souvent à tort l’épicurisme avec la recherche des plaisirs charnels : la fête, la bonne chère, le vin et le sexe… L’épicurien ne serait rien d’autre qu’un « bon vivant », qui ne pense qu’à se faire plaisir. Pourtant Épicure (341-270 av. J.-C.) n’était pas un partisan de la débauche. Le philosophe soutient que, pour atteindre le bonheur personnel, il faut savoir tempérer ses envies, repousser les plaisirs futiles et factices comme le luxe, le pouvoir et la gloire, fuir les passions. La passion amoureuse elle-même est pour lui une source de souffrance plus que de satisfaction. Le bonheur se trouve donc dans la sagesse. C’est en tout cas sur ce modèle qu’Épicure a copié sa vie. À Athènes où il s’était établi, il est resté en marge de l’agitation de son temps. Ayant acheté un bout de terrain, il y fonde une école philosophique : « l’école du jardin ». À l’écart de la vie agitée de la Cité, de ses ambitions démesurées, de ses troubles, il a mené une existence simple, cultivant l’amitié, l’art et les sciences. Son école fut une sorte de confrérie, ouverte à tous, hommes et femmes, jeunes ou vieux, Athéniens ou étrangers.


 

L’épicurisme est un refus de la course effrénée des plaisirs. Il se démarque d’un hédonisme uniquement préoccupé par les plaisirs immédiats, tel les préceptes enseignés actuellement. Il se démarque aussi de l’ascétisme, qui est un renoncement total aux plaisirs de ce monde. Être heureux, pour Épicure et les siens, c’est choisir entre l’essentiel et l’accessoire, entre les ambitions futiles et celles qui comptent vraiment.


 

Le stoïcisme


Le stoïcisme désigne un vaste courant de pensée qui eut une très grande influence dans l’Antiquité gréco-romaine. Comme l’épicurisme, le stoïcisme est entré dans le vocabulaire courant, mais le sens initial en a été déformé. Être « stoïque », au sens courant, c’est garder son sang-froid, résister à la souffrance et au malheur qui peuvent nous affecter. Il y a bien de cela dans le stoïcisme, mais la philosophie stoïcienne était une doctrine beaucoup large qui comportait aussi une théorie physique, une conception de la nature humaine, une morale et un style de vie. Le stoïcisme ne peut être attribué à un seul auteur mais à toute une école qui s’est déployée durant cinq siècles. On lui associe des penseurs grecs (Zénon de Citium, Antipater de Tarse) et romains (Sénèque, Épictète et l’empereur Marc-Aurèle).


  

Pour les stoïciens, le monde est uniquement un monde matériel gouverné par des lois et non le caprice des dieux (c’est aujourd’hui une évidence, mais ne l’était pas à l’époque.) En matière morale, la doctrine stoïcienne prônait les vertus d’une « vie simple » et naturelle. Bien vivre, c’est vivre en harmonie avec la nature et avec soi-même. Et pour cela, il faut maîtriser ses passions, repousser les fantasmes et illusions qui nous égarent.


Le bonheur repose donc sur la tempérance, c’est-à-dire la limitation des désirs. Il vise à atteindre l’ataraxie, un état de quiétude marqué par l’absence de désir et de troubles, une sérénité et une paix intérieure qui s’apparentent à celles du repos tranquille (voir encadré).


 

Des choses qui dépendent 
ou pas de nous


Épictète, un ancien esclave devenu philosophe, fut l’un des illustres représentants de l’école stoïcienne. Né esclave, Épictète était au service d’un certain Épaphrodite qui, bien que parfois brutal à son égard, lui donna une éducation philosophique et l’affranchit (c’est-à-dire lui redonna sa liberté) à l’âge adulte. Devenu homme libre, Épictète partit pour Rome et y ouvrit son école philosophique. À l’époque, on pouvait en effet « s’installer » comme philosophe, comme aujourd’hui on ouvrirait un cours privé. Une « école » philosophique désignait à la fois un lieu d’enseignement (où on apprenait toutes sortes de disciplines) et un courant de pensée (car chaque fondateur d’école y professait une doctrine particulière). Menacé par la politique répressive à l’encontre des philosophes, en particulier les stoïciens, que connut Rome au temps de l’empereur Domitien, Épictète se réfugia à Nicopolis et y refit sa vie à l’âge de quarante-trois ans.


  

socrate Bibliothèque

  

D’Épictète, on a surtout retenu la distinction célèbre entre « les choses qui dépendent de nous et celle qui n’en dépendent pas ». Les choses qui dépendent de nous – la pensée, le désir, les amours et haines – nous pouvons les contrôler, les diriger par la volonté. Là est notre liberté et nous devons l’employer pleinement. Les choses qui ne dépendent pas de nous – la chance, la maladie, la mort, le monde extérieur – il faut les prendre comme elles viennent puisque « elles ne sont pas notre œuvre propre. Pourquoi donc s’émouvoir de ce qui est inévitable ? Pourquoi s’attrister de la mort, de la maladie, voire de la disparition d’un être cher puisqu’on n’y peut rien ? »


La doctrine d’Épictète est stoïcienne en ce qu’elle enseigne à renoncer aux désirs factices. Mais ce n’est pas qu’une école de renoncement. C’est aussi une philosophie de la liberté intérieure et de la volonté. En se déprenant de ses illusions et aspirations déraisonnables, on conquiert une certaine liberté.


 

La philosophie 
comme art de vivre


Épictète nous dit que la sagesse et la maîtrise de soi, dont doit faire preuve le philosophe, ne peuvent survenir d’un seul coup. L’exercice de la sagesse suppose un apprentissage et un entraînement régulier. « On devient philosophe comme on devient athlète », écrit Épictète, en commençant par des « petites choses » c’est-à-dire des petites épreuves personnelles.


  

Ce faisant Épictète ne fait que reprendre une idée centrale dans la philosophie grecque : vivre est un art et comme tout art, cela s’apprend. De même qu’il existe un art du combat, un art culinaire, un art de la chasse, un art du jardin…, il existerait donc aussi un art de vivre. Apprendre à vivre suppose un enseignement (par un maître), un entraînement régulier, une expérience et une discipline de vie.


 

En Grèce, le philosophe n’était pas qu’un penseur dont le but ultime était la recherche de la vérité. 


Le philosophe est un « ami de la sagesse » et la philosophie un art de vivre. Le sage s’employait donc à mener une « bonne vie ». Cette bonne vie impliquait non seulement l’étude mais comprenait d’abord une certaine « éthique » impliquant une discipline, une maîtrise de ses pensées et de ses passions.


  

Le sage devait adopter un modèle de vie pouvant servir d’exemple à tous et livrait ses enseignements à qui voulait l’entendre. (Une pensée pour Bernard Stiegler, grand philosophe).

 

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Par Trommenschlager.f-psychanalyste.over-blog.com - Publié dans : Dossier Pédagogie/éducation - Communauté : Sur les sciences humaines
Mercredi 23 mai 2012 3 23 /05 /Mai /2012 19:47

"Découvrez l'émission choc de Mathieu Vidard, qui cloue au pilori les opposants de la psychanalyse !"

  

Sadness © flickr / CC - 2012 / fraencko

 

Depuis les années 1970, le nombre de personnes souffrant de dépression a explosé : une véritable épidémie. Comment expliquer un tel phénomène ? Un élément surprenant qui peut permettre de se faire une idée sur cette question : l'arrivée sur le marché de nouvelles familles d'antidépresseurs s'accompagne toujours d'une flambée des diagnostics. Les psychiatres, se détournant de la psychanalyse, ont opté pour la psychiatrie biologique et les psychotropes : l'origine de la dépression serait à chercher dans les neurones !

Cette hypothèse a mobilisé d'énormes moyens financiers, alors qu'aucun test biologique ne permet de diagnostiquer la dépression. Les industriels testent au hasard les substances et élargissent les définitions des différentes formes de dépression (toujours plus nombreuses) chaque fois qu'ils trouvent un médicament « efficace ».

 

Chacun se voit offrir la possibilité de traduire son mal-être en termes de « dépression » : la cause déclenchante - deuil, problèmes familiaux, harcèlement moral... - serait secondaire. Aussi est-il devenu inutile de s'intéresser à l'histoire personnelle du patient. Les antidépresseurs sont là pour redonner l'énergie qui manque...

  

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france inter   

-L'émission débute à la 14ème minute-

Par Trommenschlager.f-psychanalyste.over-blog.com - Publié dans : Dossier Psychanalyse - Communauté : santé-medecine
Mercredi 23 mai 2012 3 23 /05 /Mai /2012 13:39

France-inter2

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Crise d'adolescence : pourquoi tant de violence ?

           

Difficile d'être parents d'un ado en crise ! D'autant que ce passage vers le monde des adultes se fait de plus en plus violemment… Pourquoi n'en fait-il qu'à sa tête ? Comment l'aider à retrouver ses repères ? Un rapport récent a tenté d'y voir plus clair… Décryptage.

  

L'adolescence est une période difficile pour les jeunes, mais aussi pour les parents, qui doivent gérer le conflit permanent. Or cette fameuse crise semble de plus en plus en plus dure à gérer. Impression erronée ou effet d'un environnement de plus en plus violent ?

 

Le conflit malgré lui…

 

Crise d'adolescenceLa crise d'adolescence est essentiellement marquée par l'opposition : l'ado se cherche et essaie de trouver sa place au sein de la famille et de la société. Et cette quête passe souvent par le conflit. Difficile alors pour les parents de rester calme face à un jeune qui n'écoute jamais et qui n'en fait qu'à sa tête ! Pourtant, ce comportement s'explique : selon Philippe Jeammet, psychiatre et psychanalyste, cette provocation permanente est liée à un paradoxe, "la peur d'être abandonné si personne ne s'occupe de lui et la peur d'être sous influence, s'il fait l'objet de l'attention d'autrui". Même s'il semble les rechercher, sachez que ces altercations l'affectent autant que vous, voire même plus ! Car l'enfant souffre d'une hypersensibilité au conflit. Ces affrontements le perturbent souvent profondément.

 

De plus en plus violente

  

Si la crise d'adolescence a toujours existé, elle semble de plus en plus mal vécue. Ses manifestations sont de plus en plus violentes, traduisant un mal-être croissant. Est-ce parce qu'il est aujourd'hui plus compliqué encore qu'hier de trouver sa place dans la société ? De nombreux observateurs soulignent ainsi l'augmentation de comportements et troubles traduisant les difficultés des ados : anorexie, boulimie, consommation de drogues… Selon les spécialistes, dans 15 à 20 % des cas, l'ado peut être lui-même dépassé par ce qui lui arrive et entrer dans une spirale infernale. Alors que certains se réfugient dans l'isolement, d'autres expriment leur malaise par une révolte plus ou moins violente. Les manifestations les plus extrêmes (délinquance, suicide…) ne concernent heureusement qu'une minorité de jeunes.

 

Comment gérer cette crise ?

 

Il est ainsi de plus en plus difficile pour les parents de gérer ce passage vers l'âge adulte. Si c'est bien sûr à chacun d'affronter la crise d'adolescence, quelques conseils peuvent vous aider à passer ce cap. Il faut être conscient que l'ado passera d'autant plus sereinement la crise qu'il possèdera des repères solides auxquels se raccrocher. Et c'est aux parents de lui fournir ces balises. En commençant par l'image qu'ils donnent : difficile pour un ado de faire siennes des règles de vie que ses parents ne respectent pas… Et en posant les interdits lorsque cela est nécessaire, alors que de plus en plus en plus d'adultes ont choisi de devenir des parents "copains"…

 

Et si vous éprouvez de réelles difficultés pour faire face à cette crise, n'hésitez surtout pas à consulter un spécialiste, pédopsychiatre notamment. Vous pouvez également demander conseil auprès de l'une des "Maisons de l'Adolescent" qui sont en train de voir le jour partout en France. Vous pouvez également demander conseil auprès de l'Ecole des Parents et des Educateurs, qui propose une écoute téléphonique et organise régulièrement des conférences.


Etre parents, ça s'apprend aussi !

Texte de Alain Sousa. 

Par Trommenschlager.f-psychanalyste.over-blog.com - Publié dans : Dossier Pédagogie/éducation - Communauté : Psychonautes online..
Samedi 19 mai 2012 6 19 /05 /Mai /2012 09:21

France culture s'intéresse à ses deux grandes figures du XXe Siècle et à leurs échanges, face aux tumultes de la guerre...

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Sur un plateau, des lettres, et au milieu, ce mot, cette force, ce drame, auxquels elles tentent de trouver réponse : la guerre. Nous sommes en 1932, Einstein écrit à Freud. Les deux penseurs sont travaillés par la question de la violence en général, et le premier demande au second s’il existe selon lui un moyen d’en affranchir les hommes? Vaste programme. C’est pas demain la veille, aurait pu se contenter de répondre le psychiatre, mais la réponse est plus longue, plus ambivalente, et convoque tout ce que l’action humaine a de complexe, de non unitaire, de culturel. Ce n’est pas la première fois que Freud s’interroge en correspondance sur un tel sujet, ce n’est pas la première fois que des penseurs d’aujourd’hui, la relisent. C’est que la question est persistante. Marlène Belilos est psychanalyste et journaliste, elle a dirigé l’ouvrage collectif Freud et la guerre  publié aux éditions Michel De Maule, tandis que François Ansermet, pédopsychiatre et psychanalyste, y a participé. 

 

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[ Introduction sur l'amour / Commencement à la 18ème minute de l'émission ]

Par Trommenschlager.f-psychanalyste.over-blog.com - Publié dans : Dossier Psychanalyse - Communauté : "Psychologie interdite"
Samedi 19 mai 2012 6 19 /05 /Mai /2012 08:56

A ce destin scandaleux, nul ne s’habitue jamais. Jusqu’où ce refus est-il normal ? Quand devient-il pathologique ? Comment l’idée de la mort s’ancre en nous ?... Réponse sous l'angle de la philosophie et de la psychanalyse:

 

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"Jusqu’à 32 ans, j’ai tenu la mort pour une abstraction, explique Sonia. Puis ma meilleure amie est décédée : un accident de voiture. Ce jour-là, j’ai vraiment réalisé que, moi aussi, j’étais concernée. Depuis, quand mes parents partent en voyage, je suis un peu anxieuse. Adepte de l’escalade, je prends moins de risques…"

 
Pour la psyché humaine, la mort est le paradoxe des paradoxes. C’est notre destin, donc un phénomène bien ordinaire, pourtant, écrit le philosophe Vladimir Jankélévitch dans La Mort (Flammarion, 1977), nul ne s’y habitue : "Chaque mort étonne ou scandalise, comme si elle était la première." En même temps, nous réussissons à vivre, à aimer, à agir malgré la menace quasi quotidienne de notre trépas… Serions-nous héroïques ou inconscients ? Rares sont ceux qui se disent : "Puisque je dois mourir, je commence dès aujourd’hui à me laisser dépérir, à refouler en moi tout désir." En fait, les pathologies directement liées à la peur de la mort sont peu nombreuses. Cependant, pour définir, dans la relation à la mort, la limite entre le normal et le pathologique, encore faut-il cerner les processus par lesquels elle s’ancre en nous, ainsi que leurs effets.

     

Naître à la mort

"L’expérience de la naissance est la première expérience de l’émergence de la mort", déclarait Françoise Dolto dans Parler de la mort (Mercure de France, 1998). Notre venue au monde nous installe parmi ceux qui vont mourir. Elle implique d’emblée une perte : celle du placenta protecteur vécu par le nouveau-né comme une part de lui-même. Dès l’âge de 2-3 ans, l’enfant peut réaliser qu’une personne de son entourage est morte. Mais il s’imagine qu’elle est partie habiter dans un autre univers d’où elle reviendra peut-être. Pour un petit, mourir c’est vivre autrement. Inutile de s’inquiéter s’il ne pleure pas toutes les larmes de son corps et manifeste surtout de la curiosité ("Où il est papy, maintenant ?"). La mort intrigue les enfants, comme la sexualité et la procréation. En revanche, une absence de questionnements de sa part signale une difficulté : l’enfant se tait pour ménager ses parents s’il saisit leur incapacité à parler de ce décès. Or ce silence risque de le rendre inapte, plus tard, à assumer la confrontation avec la mort… sans se mortifier.

     

La peur s’installe

C’est une étape normale du développement de l’enfant. Vers 7 ans, l’idée de la mort devient très active. "J’y pensais tous les soirs avant de m’endormir, se souvient Delphine. J’étais angoissée à l’idée que j’allais mourir un jour. Pour me rassurer, j’ai imaginé un personnage, Monsieur Tout-le-Monde, nécessairement promis à la mort. Puis je me suis identifiée à lui. Alors, j’ai pu me dire que mourir était une chose normale et ma peur s’est atténuée." Certains enfants, eux, ne cessent de craindre que "maman meurt". Cette inquiétude provient d’un malaise ressenti par le tout-petit qui, lorsque sa mère s’absente, a peur qu’elle ne revienne pas, analyse Ginette Raimbault, psychanalyste et auteur de L’Enfant et la mort (Dunod, 1998). D’ordinaire, ce type d’angoisse s’apaise avec l’apprentissage de la solitude.

  

Très tôt la conscience de la mort donne lieu à une peur des morts inspirée, selon Freud, par la culpabilité : nos relations aux autres sont toujours teintées d’ambivalence, l’être le mieux aimé est simultanément haï. Aussi, quand une personne proche s’en va, nous nous sentons coupables – plus ou moins consciemment – des sentiments hostiles que nous lui portions. D’où les scénarios d’enfants et les dessins campant monstres et fantômes. Ceux-là mêmes que nous retrouvons dans la littérature fantastique et les films d’épouvante. Toutefois, sauf situation névrotique où la culpabilité demeure inentamable, notre psychisme sait aussi se protéger et transformer les morts en êtres bienveillants. Mais, d’une façon générale, les morts impressionnent. Les précautions oratoires adoptées pour les désigner témoignent de notre embarras. D’un défunt, on préfère dire qu’il est parti ou plongé dans le sommeil de l’éternité. Saint Paul nommait les morts "ceux qui dorment".

 

Moi aussi, je vais mourir…

C’est la mort des autres qui nous fait prendre conscience de notre mortelle condition. "Moi aussi, je vais mourir." Un constat propre à l’homme et impossible pour l’animal qui vit dans l’ignorance du sort qui l’attend. Etre un homme c’est craindre la mort et inventer des rituels pour marquer son passage. Les spécialistes de la préhistoire ne parlent d’"hominisation" qu’à partir du moment où les grands singes velus que nous tenons pour nos premiers ancêtres se sont mis à honorer leurs morts par des rites funéraires. Pourquoi ont-ils, dans la foulée, inventé les religions ? Probablement pour essayer de donner un sens à la vie et des images à la mort, univers de l’invisible et du non-représentable par excellence. Ce n’est pas un hasard si la majeure partie de la littérature philosophique s’emploie à nous aider à la penser. Pour mieux la dénier. "Il est inutile d’y songer, déclare Epicure. Tant que nous sommes là, elle n’est pas ; quand elle est là, nous ne sommes plus." Ou pour nous persuader de l’accepter avec sérénité. Grâce à la philosophie. "On peut apprendre à mourir", assure Montaigne.

  

"A 40 ans, je constate qu’autour de moi on commence à développer des cancers, observe Emmanuel, la mort a cessé d’être un “accident” pour entrer dans un certain quotidien. Surtout, j’ai peur pour mes parents : ils vieillissent et j’imagine que d’ici à quelques années, ils seront impotents… Après, forcément, ce sera la mort." Si craindre la mort de parents, de proches, malades ou vieillissant, est légitime, être obsédé par la perspective du décès de tous les êtres qui nous entourent est névrotique. Tout comme la crainte perpétuelle de certaines mères pour la vie de leurs enfants. Pour la psychanalyse, ce type de symptômes est l’effet de vœux inconscients de mort transformés dans la conscience en obsession permanente de la mort.

  

Vouloir rester en vie, pour ceux qui ont besoin de nous, est une autre préoccupation très courante. "Quand mon mari et moi partons en voyage, nous ne prenons jamais le même avion, avoue Estelle, 40 ans, mère de deux garçons de 10 et 13 ans. Pour que nos enfants ne soient pas orphelins. Statistiquement, il est impossible que deux catastrophes aériennes surviennent coup sur coup." Eviter les situations susceptibles de causer prématurément notre décès n’a rien de pathologique. En revanche, se sentir en situation de danger permanent, sans raison, est plus problématique. On ne monte jamais dans une voiture, ni dans un bateau, on est obsédé par la pensée que nos proches vont disparaître… Certains individus, par superstition névrotique, frémissent d’horreur dès qu’ils lisent ou entendent le mot "mort", signe qu’il pourrait leur arriver une chose terrible.

 

En psychanalyse, la sensation constante de mort imminente, les angoisses morbides chroniques ont généralement leur source dans des conflits psychiques non résolus. "Grâce à ma thérapie, je me suis rendue compte que ma peur venait de la relation que j’avais eue avec ma mère, confie Sylvia. Enfant, je n’avais jamais pu me fier à elle. Adulte, je n’avais pas davantage confiance en la vie : j’imaginais que rien de bon ne pouvait m’arriver."

     

Que subsistera-t-il de notre moi ?

Pourquoi meurt-on ? Que se passe-t-il après ? De la mort dans sa concrétude, on ne sait rien. Nous n’avons que des fantasmes, c’est-à-dire un savoir inventé pour se rassurer, insiste Françoise Dolto. Les religions – fantasmes collectifs, selon Freud – nous font espérer un au-delà, une survie de "l’âme" : expliquer que Dieu rappelle très tôt à lui ceux qu’il aime est une façon de mieux supporter ce scandale absolu qu’est la mort d’un enfant. Elles ont aussi insufflé l’idée que la mort est, à l’occasion, une libération, le remède le plus efficace aux blessures de la vie. Mais leur perte d’influence laisse l’Occidental d’aujourd’hui plus démuni que jamais. Il ne dispose plus des mots et des gestes qui permettaient jadis de faire face à la Grande faucheuse. D’où sa tendance à cloîtrer dans les hôpitaux, à éloigner de son regard malades et vieillards et à négliger les rites funéraires.

 

Puisque la mort ne peut être pensée qu’à partir de l’unique expérience dont nous disposons – la vie –, l’illusion est nécessaire : après le moment fatal, quelque chose de notre moi subsistera. D’où nos préférences sur la façon dont sera traité notre cadavre.

 
"Je tiens à être enterrée pour qu’on vienne me voir, qu’on se souvienne. Le nom sur la tombe continue de maintenir une sorte d’existence", explique Marie. "Je voudrais être incinérée pour que mes cendres soient dispersées, pour être libre, explique Laure. Léguer mon corps à la science ? Pas question d’être charcutée !" Cette impossibilité de réaliser que, une fois morts, notre moi cessera d’exister, est à la base d’un fantasme très répandu : la peur d’être enterré vivant. Plus que la mort abstraite, c’est le "mourir" qui nous effraie. Evoquer ce moment de passage entre vie et trépas, où l’on se dirait "je meurs", donne le vertige.Mais au-delà de cette crainte métaphysique, il existe aussi la crainte très banale de la "sale" mort, celle qui fait souffrir. La plupart d’entre nous souhaite périr dans son sommeil, sans rien savoir de ce "mourir". Mieux vaut une crise cardiaque brutale à la lente agonie qui laisse le temps de penser à l’inévitable.

 

La mort, moteur de la vie

La mort impersonnelle, abstraite, nous la refusons tous : "Chaque individu veut mourir de sa mort “à lui”", constatait Freud dans ses Essais de psychanalyse (Payot, 1989). C’est pourquoi il agit, tente de se construire son propre destin. Selon les psychanalystes, c’est l’aiguillon de la mort qui nous pousse à faire des enfants grâce auxquels nous survivrons au-delà du néant. C’est lui aussi qui incite l’artiste à créer pour immortaliser son nom. James Joyce, auteur de textes particulièrement obscurs, l’affirmait clairement : "J’écris pour donner du travail aux universitaires pour les siècles à venir." En fait, vivre éternellement serait sans doute d’un ennui sans fin. Car le désir de vivre, de créer, d’aimer se nourrit d’obstacles. Et, sans l’horizon de la mort, cette énergie intérieure s’éteindrait probablement à tout jamais. Autrement dit, nous avons psychologiquement besoin de la mort pour vivre.

 

Eros contre Thanatos

Plus nos décennies filent, plus la conscience de notre statut de mortel s’ancre dans nos esprits. "Tant que j’avais mes parents, j’y pensais rarement, assure Louisa, 59 ans. Maintenant que je suis grand-mère, je me dis qu’est venu mon tour."

 
Rédiger son testament est sans doute l’acte qui nous confronte le plus à la mort. Néanmoins, nous n’y croyons jamais concrètement. "Dans l’inconscient, chacun est persuadé de son immortalité", écrit Freud dans ses Essais de psychanalyse (Payot, 1989) : l’inconscient ignore le temps et, par conséquent, la mort. Même si nous avons vu des parents, des amis disparaître, notre inconscient nous murmure à l’oreille : "Toi, tu ne mourras pas." Le malade qui demande à être euthanasié ne croit pas davantage qu’il va mourir : il veut surtout abréger ses souffrances. Mais, à cet élan qui nous jette parfois dans les bras de la mort, il existe une autre explication. Selon Freud, en nous s’affrontent deux types de pulsions : les pulsions sexuelles, d’auto-conservation (qu’il nomme "Eros") et la pulsion de mort (qu’il appelle "Thanatos") présente en nous dès la naissance.

  

Chez l’individu normal, les deux sont associées et c’est cette union qui produit un mouvement vers la création ou la procréation. Cependant, il arrive que les péripéties de l’histoire personnelle d’un individu (mauvais traitements, abandon ou deuils précoces mal surmontés) entraînent une disjonction de ces forces. Et là, la mort mène la danse…

 

Yasmina, 25 ans : “J’ai annoncé à mon père qu’il allait mourir”

"Plus que trois mois à vivre…" Ces mots, le jeune interne des hôpitaux de Paris n’a pas su les dire à mon père, qui, à 77 ans, entrait en phase terminale d’un cancer du fumeur. Ma mère non plus : "Je n’y arriverai jamais…"  Je lui ai répondu, la gorge serrée, que papa détestait le mensonge et qu’il avait le droit de savoir… Me voici assise devant lui, au salon. Le vide s’est fait autour de nous… "Papa, ils nous ont menti, il ne te reste pas beaucoup de temps, trois mois au mieux. Tu as une tumeur dans un poumon, en plus de celle dans ta gorge, et des métastases partout… Rien à faire, c’est fini…"

 
Il répond d’abord avec ses yeux, surpris que l’émissaire désigné soit la troisième de ses enfants : moi qui, à 25 ans, continue à refuser qu’il me quitte. J’ai su lire dans son regard : il n’était pas trop inquiet pour lui-même, il était enfin parvenu à accepter l’idée de la mort. Après ce silence, il me répond : "Je le sais bien : les brûlures sont de plus en plus fortes dans ma gorge, dans mon dos… Chaque jour, c’est pire, mais moi ça va, j’ai bien vécu." C’est décidé, il mourra à la maison, ne veut pas d’infirmière et demande qu’une belle grille soit mise autour de sa tombe. Ces paroles sans réserve nous ont permis à tous de mieux vivre ce passage vers l’inconnu. Sa mort a été comme un instant de grâce : dans sa maison, entouré de ceux qu’il a aimés, il a eu droit au bonheur, même au bord du trépas. Je suis sûre que mes mots y ont été pour quelque chose.

 

Isabelle Taubes.

Par Trommenschlager.f-psychanalyste.over-blog.com - Publié dans : Dossier Psychanalyse - Communauté : Sur les sciences humaines

Soins conventionnels:

- Etat dépréssif.

- Situation de crise.

- Gestion du stress.

Soins spécifiques:

- Addictions.

- Fibromyalgie.

- Thérapies familiales.

- Troubles du comportement alimentaire.

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