4 août 2015 2 04 /08 /août /2015 12:46

Les neurosciences ont incontestablement amélioré les capacités thérapeutiques de nombreux champs médicaux. Elles apportent également un nouveau regard sur le fonctionnement du corps humain. Cependant, la qualité des soins " humains " n'a cessé de diminuer au profit d'une vision " discrétisée " d'un homme en pièces détachées. Afin que deux courants de pensées, l'un qualitatif, l'autre quantitatif, puissent trouver leur équilibre, je reproduis ici un éditorial de Jean-Claude AMEISEN (qui préside le Comité Consultatif National d'Ethique) paru dans la revue Cerveau & Psycho, suivi d'un dialogue "humoristique" entre un médecin et son patient.

 

-Neurosciences : Le pouvoir de désenchanter le monde ?-

 

Neurosciences : des enjeux éthiques

 

 

Aujourd'hui, les neurosciences soulèvent de nombreuses questions d'éthique, telles que l'existence d'un libre arbitre ou les relations entre raison et émotions.

 

L'une des principales découvertes des 150 dernières années est probablement l'idée que l'ensemble de l'Univers a émergé et évolué, en dehors de tout projet, à partir de combinaisons aléatoires et de plus en plus complexes entre des composants élémentaires de la matière. Ainsi s'estompe la notion de frontières absolues entre des entités qui nous semblent a priori appartenir à des catégories bien distinctes : la matière et le vivant ; les cellules et les individus qu'elles construisent ; les animaux et les êtres humains ; le corps et l'esprit... Ces représentations nouvelles, si elles peuvent faire naître un sentiment d'émerveillement, favorisent aussi une forme de désenchantement, l'impression d'être dépossédés de nous-mêmes, de nous percevoir comme objets déterminés par des forces aveugles, et non pas comme véritables sujets et acteurs de notre vie.

 

À chaque avancée de la recherche biologique - qu'il s'agisse de la théorie de l'évolution, de la génétique ou des neurosciences - correspond une interrogation éthique non seulement sur les applications concrètes possibles des découvertes, mais aussi plus fondamentalement sur les conséquences que ces représentations nouvelles peuvent avoir sur nos conduites et nos valeurs. Aujourd'hui, les neurosciences bouleversent l'idée que nous nous faisons de nous-mêmes, transformant en objet d'expérimentation le fonctionnement de notre cerveau et des caractéristiques aussi intimes que nos émotions, notre conscience et la notion même de libre arbitre.

 

Quelle est la nature de ce « moi », en nous, qui dit «je » et se recompose en permanence tout en maintenant le sentiment de notre identité ? Comment émergent notre pensée, notre mémoire et nos rêves ? Les neurosciences ne partagent pas seulement avec d'autres domaines de la biologie l'objectif d'essayer de comprendre ce que nous sommes. De manière plus vertigineuse, elles ont aussi pour ambition d'explorer la nature même des mécanismes mentaux qui nous permettent d'élaborer la démarche de recherche biologique (le questionnement sur ce que nous sommes) et la démarche de réflexion éthique (le questionnement sur ce que nous voulons devenir). Ainsi les neurosciences s'interrogent sur la nature de la réflexion éthique, et la réflexion éthique s'interroge sur les implications des neurosciences.

 

Certaines des questions éthiques liées au développement des neurosciences ne sont probablement pas spécifiques à cette discipline. Il en est ainsi des risques de traumatisme et de stigmatisation provoqués par des tests dépistant ou prédisant une maladie pour laquelle aucun traitement n'est disponible ; des problèmes posés par la vulnérabilité et la dépendance des personnes dont les capacités cognitives ou émotionnelles sont altérées ; des risques de déshumanisation liés à une focalisation sur un organe ou une maladie aux dépens de la prise en charge globale de l'individu.

 

 

La singularité de l'individu

 

 

En neurosciences comme dans d'autres domaines de la recherche biomédicale, un rôle souvent excessif a été accordé au déterminisme génétique dans l'émergence de la singularité de l'individu. Par exemple, chez l'animal, certains comportements à l'âge adulte, tels que l'anxiété (et les particularités de structuration cérébrale qui leur sont associées), ont été attribués à des facteurs génétiques parce qu'ils sont transmis de génération en génération dans des lignées génétiquement identiques. Pourtant, des travaux récents indiquent que ces caractères sont modifiés si le nouveau-né est élevé par une mère de substitution, génétiquement différente. De plus, si ce nouveau-né est une femelle, elle donnera naissance à des petits qui, si elle les élève, auront, à l'âge adulte, un comportement et un cerveau semblables à ceux de leur mère, c'est-à-dire de la lignée d'adoption, et non à ceux de la lignée génétique d'origine. Ainsi se révèle la multiplicité des déterminismes à l'ouvre dans l'émergence des comportements - notion que les débats récents sur le clonage reproductif avaient tendance à occulter.

 

Un autre problème éthique qui dépasse le cadre des neurosciences est la tendance à la normativité et au classement des individus à partir d'échelles d'aptitudes, conduisant à ce que Stephen Jay Gould a appelé la « mal-mesure » de l'homme. Étymologiquement, normal signifie fréquent, et anomal, rare. Anormal ne veut donc pas dire pathologique, mais différent de la moyenne. N'y aurait-il pas pour beaucoup de personnes souffrant de ce que nous appelons un handicap une possibilité de vivre pleinement leur vie si nous envisagions de modifier nos comportements et notre environnement de manière à favoriser l'épanouissement de chaque individu dans sa singularité ?

 

 

Des interrogations sur la nature humaine

 

 

Les explorations de plus en plus fines des mécanismes neuronaux associés à nos représentations mentales et à nos comportements soulèvent des questions plus spécifiques aux neurosciences. Ainsi, certains travaux suggèrent que le sentiment que nous avons de décider librement d'une action (la réalisation d'un mouvement « volontaire » ou la « décision » de changer de stratégie au cours d'un jeu) peut paradoxalement suivre la mise en oeuvre de cette action, et non pas la précéder. En d'autres termes, le sentiment de décider pourrait n'être que l'émergence au niveau de notre conscience d'une décision qui s'est élaborée et a commencé à être mise à exécution à des niveaux de fonctionnement mental dont nous ne sommes pas conscients.

 

D'autres travaux soulignent l'importance du rôle joué par nos émotions et nos conflits émotionnels dans les processus qui font naître en nous de façon non consciente ces choix, y compris certains choix éthiques, donnant une résonance biologique à certains des concepts proposés par Sigmund Freud. Ainsi, nos représentations habituelles du libre arbitre (un moi autonome, en nous, qui pense et décide librement) ne correspondent peut-être pas à la réalité. Mais l'émergence à la conscience de décisions déjà prises ne nous ouvre-t-elle pas a posteriori la possibilité de choisir, rendant rétrospectivement lisibles et donc modifiables ces choix qui se sont initialement élaborés en nous de façon non consciente ?

 

Par ailleurs, d'autres résultats indiquent que des sensations apparemment distinctes comme le désir, la motivation, la sensation de récompense ou de manque, et la dépendance semblent résulter de la mise enjeu des mêmes mécanismes. Une meilleure compréhension de ces mécanismes pourrait-elle nous aider à mieux nous prendre en charge, augmentant ainsi notre degré d'autonomie et de liberté ?

 

Il est d'autres problèmes dont les découvertes en neurosciences peuvent changer les données. L'Organisation mondiale de la santé définit la santé non pas comme l'absence de maladie - le silence des organes - mais comme un état de bien-être. Étant donné le raffinement des modifications des émotions et des sentiments auxquels parvient progressivement la neuropharmacologie, la tentation peut devenir plus grande de modifier un sentiment de souffrance plutôt que de résoudre le problème qui la cause. Un des enjeux du débat sur l'euthanasie pourrait se déplacer de la question de savoir si le médecin doit répondre ou non à une demande de mort, à la question de savoir s'il doit ou non modifier la souffrance existentielle qui cause cette demande, reposant en d'autres termes la question de l'autonomie et de la liberté de choix du patient.

 

Ainsi, les neurosciences revisitent des interrogations ancestrales sur la nature humaine, telles que les relations entre déterminisme et libre arbitre, raison et émotions, nature et culture, individu et société, en les abordant de manière nouvelle et en changeant parfois les termes dans lesquels ces questions sont posées. A nous de débattre de ces nouvelles représentations en gardant à l'esprit que la description la plus précise d'un lien entre une activité cérébrale et une expérience vécue n'épuisera jamais, à elle seule, la réalité de cette expérience vécue. « Rien ne devient jamais réel tant qu'on ne l'a pas ressenti » a écrit le poète anglais du XIX' siècle John Keats. La réflexion éthique éprouve et confronte en permanence ce que nous apprenons sur nous - en tant qu'objet d'expérience - et ce que nous souhaitons vivre - en tant que sujet. À nous de retisser sans cesse ce lien entre les représentations toujours changeantes que construit la recherche et ce que nous souhaitons en faire, c'est-à-dire la manière dont nous voulons inventer notre avenir.

 

Rejetant l'idée d'un dualisme corps/esprit, Baruch Spinoza écrivait au XVlle siècle : « L'esprit et le corps sont une même chose vue sous deux angles différents. »

 

Aujourd'hui, les neurosciences considèrent que les émotions, les sentiments et la conscience correspondent à des états d'activité particuliers du cerveau, et donc du corps. Mais jusqu'à quel point une description détaillée d'un état d'activité du cerveau pourra-t-elle rendre compte de la réalité d'une expérience vécue par une personne.


 

Jean-Claude AMEISEN

préside le Comité d'éthique de l'INSERM.



 

 © Cerveau & Psycho - N° 5 - mai 04 - page 90

 

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« La somme des parties ne constitue pas le tout » (Lao Tseu)

 

 

  • Petite conversation autour de la réification (à ne pas généraliser à l'ensemble des médecins) :

 

 

- Bonjour Docteur, comment va ma femme ?

 

- Hummm... Bonjour, vous voulez dire la patiente en 37 ?

 

- Heuu ... oui

 

- Ecouter..., c'est embarrassant, nous avons analyser la propagation des métastases dans le liquide cérébro-spinal et il semblerait, après IRM et scanner, et aux vues de la quantité examinée dans les prélévements, que le mésencéphale et les fonctions thalamiques soient déjà atteintes... ce qui laissent présager une invasion dans le système limbique prochainement.... Et puis, les marqueurs ne sont pas bons... Vous voyez, c'est inquiétant !

 

- Et alors ?

 

- Alors, il faut vous préparer à une possible altération des fonctions préfrontales et émotionnelles ! Pourquoi pas envisager un arrêt des activités cérébrales... parlez-en à la famille, ça vaudra mieux.

 

- Mais c'est quand même ma femme, vous comprenez ?

 

- Votre femme ? Allons... vous vous remettrez vite. Ce ne sont que des cellules, tout au plus ! Vous symbolisez trop mon cher monsieur, soyez plus objectif ! Vous rencontrerez quelqu'un d'autre, voilà tout.

 

- Ce ne sont pas que des cellules ! je vous parle de ma femme, que j'aime.

 

- Ne vous ennervez pas, mon ami... Après des années de métiers, vous comprenez bien que nous voyons les choses autrement... vous verrez, on s'y habitue... avec le temps. Et puis ce ne sont que des cellules ! Pourquoi tant de bruit pour quelques atomes disparates et quelques bactéries organiques ?

 

- C'est ignoble ! Comment pouvez vous parler de cette façon ?

 

- Bon écoutez monsieur... Vous êtes fatigué... " Gardez espoir, soyez positif ! Bientôt nous pourrons même remplacer les organes endommagés... avec le cerveau d'une autre ! " Allez... partez vous reposer un peu... après vous verrez, ça ira mieux ! Et puis j'ai du travail... Bon courage et bonne continuation.

 

- Heuu... merci docteur.

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