17 janvier 2015 6 17 /01 /janvier /2015 12:38

Les seuls changements importants dans l’Histoire prennent leur source dans le mental des populations. Nous sommes, écrit Le Bon en 1895, arrivés à un de ces moments-clefs. La destruction des croyances religieuses, combinée avec l’émergence de nouvelles technologies, va entraîner une mutation dans le mental collectif. Nous entrons dans une période de transition, qui verra coexister de manière chaotique d’anciennes idées sur le déclin et de nouvelles conceptions encore en gestation.

 

-Gustave Le Bon: Comment démystifier la psychologie des foules ?-

Les sociétés qui émergeront du chaos, écrit Le Bon, devront compter avec une puissance à son époque nouvelle : les foules. Jusqu’au XVIII° siècle, l’opinion des foules ne comptait pas, ou peu. Désormais, leur voix est devenue prépondérante, parce que les conditions technologiques ont amené les classes populaires au niveau requis pour revendiquer un poids politique. Or, l’opinion de ces classes exige le retour à un communisme primitif qui menace les classes supérieures : voilà la dynamique du XX° siècle, résumée en quelques phrases dès 1895.

 

Peu aptes au raisonnement, les foules sont en revanche très capables d’action. Leur pensée simple adhère à des dogmes idéologiques qui prendront très vite le même caractère contraignant que les anciennes croyances religieuses. 

 

Le Bon se méfie de ce nouveau pouvoir des foules. Historiquement, dit-il, le rôle des foules a le plus souvent consisté à détruire les vieilles civilisations proches de leur chute. La civilisation est créée par une petite aristocratie intellectuelle ; les foules n’ont de pouvoir que pour détruire. 

 

Il existe cependant une mesure de prévention possible : que le pouvoir connaisse la psychologie des foules, afin de pouvoir les manipuler au lieu de se laisser mener par elles. C’est que les foules sont incapables d’avoir des opinions quelconques, en dehors de celles qui leur sont suggérées. Les foules, nous dit Le Bon en substance, sont bien incapables de comprendre Aristote ou Spinoza. Elles n’ont pas de système de pensée, pas de cohérence philosophique, et donc pas de colonne vertébrale qui puisse structurer une capacité créatrice. Elles ne fonctionnent qu’à l’instinct, en fonction de l’émotion. C’est à leur cœur et à leurs tripes qu’il faut parler : alors, si leurs instincts ont été correctement manipulés, elles iront spontanément dans le sens voulu par le système de pensée du Prince. D’où l’intérêt d’une psychologie des foules.

 

Une foule ne se réduit pas à l’addition des individus qui la composent. Elle possède son esprit propre. Le Bon formule la loi de l’unité mentale des foules. Dans certaines conditions, une grande masse d’individus réunis se coalise pour former un bloc, par l’évanouissement de la personnalité consciente des individus constitutifs. Une foule ainsi formée acquière en effet des caractères provisoires, certains généraux, communs à toutes les foules, d’autres particuliers, spécifiques à certaines foules.

 

Biographie :

 

Un personnage ambigu, entre Poincaré et... Mussolini !

 

Né en 1841 à Nogent-le-Rotrou, où son père était conservateur des hypothèques, il fit ses études au lycée de Tours, puis à la faculté de médecine de Paris, où il obtient le titre de docteur en médecine en 1866.

 

 Il parcourut l’Europe, l'Asie et l'Afrique du Nord entre les années 1860 et 1880. Il écrivit des récits de voyage, des ouvrages d’archéologie et d’anthropologie sur les civilisations de l’Orient et participa au comité d'organisation des expositions universelles.

 

 En 1879, il fit une entrée remarquée au sein de la Société d'anthropologie de Paris qui lui décerna l’année suivante le prix Godard pour son mémoire Recherches anatomiques et mathématiques sur les lois de variation du volume du cerveau et sur leur relation avec l’intelligence. En 1888, il démissionne et rompt tout contact avec cette société peu ouverte aux approches psycho-sociologiques novatrices de Le Bon pour lequel « il n'y a pas de races pures dans les pays civilisés » (L'homme et les sociétés, 1881) et qui entend le terme de « race », à l'instar de Taine ou Renan, comme un synonyme de « peuple », c'est-à-dire « un agrégat d'hommes appartenant au même milieu et partageant la même culture (langue, tradition, religion, histoire, coutumes vestimentaires, alimentaires, etc.) ». « Les classifications uniquement fondées sur la couleur de la peau ou sur la couleur des cheveux n'ont guère plus de valeur que celles qui consisteraient à classer les chiens d'après la couleur ou la forme des poils, divisant, par exemple, ces derniers en chiens noirs, chiens blancs, chiens rouges, chiens frisés, etc. » (L'homme et les sociétés).

 

 Au chapitre de la colonisation, Le Bon partage avec l’anthropologue Louis Armand de Quatrefages de Bréau une position hétérodoxe : le rôle de la puissance colonisatrice devait se borner à maintenir la paix et la stabilité, à prélever un tribut, à nouer ou à développer des relations commerciales, mais en aucun cas ne doit s’arroger le droit d’imposer sa civilisation à des populations réticentes.

 

 Son premier grand succès de librairie en sciences sociales est la publication en 1894 des Lois psychologiques de l'évolution des peuples, ouvrage qui se réfère aux lois de l'évolution darwinienne en les étendant de la physiologie à la psycho-sociologie. L'année suivante, il écrit Psychologie des Foules, pour lequel il fut félicité par Mussolini (lettres conservées par l’Association des Amis de Gustave le Bon).

 

 Le Bon participe par la suite activement à la vie intellectuelle française. En 1902, il crée la Bibliothèque de philosophie scientifique chez Flammarion, qui est un vrai succès avec plus de 220 titres publiés et plus de deux millions de livres vendus à la mort de Le Bon en 1931. À partir de 1902 il organise une série de « déjeuners du mercredi » auxquels sont conviées des personnalités telles que Henri et Raymond Poincaré, Paul Valéry, Émile Picard, Camille Saint-Saëns, Marie Bonaparte, Aristide Briand, Henri Bergson, etc. Il convie également à ces déjeuners la comtesse Greffulhe, icône de la Belle-Epoque et inspiratrice de Proust pour À la recherche du temps perdu, avec qui il entretient une correspondance aussi abondante que familière.

 

Gustave Le Bon, Psychologie des foules, 1895 - http://fr.wikipedia.org/

 

 

Les caractères généraux sont les suivants :

 

- Une foule psychologique fait toujours muter les esprits individuels qui la compose ; cette mutation est induite par la mise en avant de ce qui est commun aux individus, c’est-à-dire leur inconscient collectif, les hommes diffèrent par leur intellect, mais pas par le substrat dont ils sont imprégnés. Or, ce substrat forme des qualités « ordinaires », on n’y trouve rien de brillant , d’où l’incapacité des foules à conduire un raisonnement élevé.

- Une foule psychologique est parcourue de phénomènes de contagion mentale.

 

- Une foule psychologique révèle la profonde suggestibilité des individus. Elle fascine ceux qui en font partie, au point que leur esprit cesse de se percevoir lui-même comme autonome à l’égard du collectif.

 

La conjonction de ces trois phénomènes implique que les individus inclus dans une foule baissent « de plusieurs degrés dans l’échelle de la civilisation ». Cependant, cette régression n’est pas forcément mauvaise. Si un homme de bien manipule la foule pour « défendre la civilisation », alors cette foule barbare se mettra au service de la civilisation. D’où l’enjeu : faut-il donc, manipuler les foules ?

 

Le Bon dit que c’est facile, parce qu’elles ne réfléchissent pas et agissent en fonction des stimuli qu’on leur présente de manière totalement impulsive. Mais il ajoute qu’il est en revanche difficile de contrôler les conséquences des manipulations, parce que l’esprit des foules est très mobile. Il est donc à la fois facile et dangereux de manipuler la foule, d’autant qu’elle supporte mal l’existence d’un obstacle entre son désir et l’objet de son désir. C’est un enfant capricieux.

 

Il faut donc manipuler les foules, mais attention : on doit bien connaître leur mode d’emploi. Ce mode d’emploi, Le Bon le dessine dans ses grandes lignes, trente ans avant Edward Bernays, et quarante ans avant Joseph Goebbels.

 

Les foules, nous dit Le Bon, sont crédules. Les sentiments de la foule sont très simples et très exagérés. Dans ces conditions, il est conseillé de manipuler les foules en leur proposant des idées simples, voire simplistes. Il ne faut pas leur demander de soutenir une réflexion approfondie : elles en sont incapables. Ce qu’elles demandent, ce sont des mots d’ordre. 

 

C’est pourquoi il est non seulement contre-productif, mais même dangereux d’argumenter rationnellement devant une foule. La foule croit avec passion, elle ne supporte pas la contradiction, et peut se montrer violente envers quiconque déstabilise son socle de croyances naïves. A l’inverse, une foule adore facilement un maître rude, qui lui propose une vision du monde simple et cruelle. Toujours prête à se révolter contre une autorité faible, même juste, la foule se courbe devant une autorité forte, même injuste. La foule est un géant à l’âme enfantine, qui se cherche un maître pour le conduire.

 

Pour autant, les foules peuvent être morales à leur manière. Elles sont incapables d’autodiscipline, ne pouvant que s’en remettre à celui qui les guide. Mais si celui-ci les guide sur la voie de l’abnégation et du service désintéressé, précisément parce qu’elles ressentent et ne réfléchissent pas, elles sont capables des plus grands élans de générosité. 

 

La foule, nous dit encore Le Bon, va plus particulièrement se focaliser sur des détails merveilleux. Comme un enfant, elle ne retiendra d’un discours que les deux ou trois images qui auront frappé son imagination immature. Ainsi, le christianisme n’a pas modelé la foule grâce à la subtilité de la philosophie augustinienne et sa supériorité supposée sur la philosophie néoplatonicienne, mais parce que quelques images fortes en ont émergé qui parlaient aux masses. Semblablement, le socialisme du XIX° siècle finissant ne fédère pas la classe ouvrière grâce à l’intelligence de la critique marxiste, mais parce que quelques mots d’ordre simplificateurs peuvent tenir lieu de slogan à la masse des moutons enragés.

 

Le Bon est convaincu que la foule ne peut raisonner qu’en termes religieux. La philosophie lui est inaccessible, la science lui reste hermétique. Ne pouvant critiquer, la foule ne sait qu’adorer. Il lui faut un être supérieur à qui se soumettre. Et par nature, de ce fait, la foule est fanatique : quand on ignore la critique et aime à se soumettre à un discours simple, on est condamné au fanatisme. Si la religion sous sa forme ancienne a disparu, de nouvelles idoles remplacent les anciennes divinités, mais c’est toujours le sentiment religieux qui permet de mobiliser la foule, de lui impulser une direction donnée. 

 

 

" Pour Le Bon, l’Histoire est faite par les personnalités qui parviennent à modifier le mental des foules dans des dynamiques sécuritaires ou religieuses. "

 

 

Le « pilotage » d’une foule doit se faire avec une grande anticipation, car il faut au moins une génération pour modifier les ressorts lointains qui vont la mouvoir. Et il est à noter que l’éducation est loin d’être le seul moyen de modifier l’esprit des foules, et même loin d’être le plus décisif – tout simplement parce qu’elle s’adresse surtout à la partie de l’homme qui est la moins décisive dans les foules, c’est-à-dire la partie consciente. En ce sens, pour Le Bon, une éducation bien conçue doit transmettre les valeurs supérieures à la minorité des conducteurs de foule, et dresser le gros de la population à des comportements moutonniers faciles à encadrer : c’est ainsi, nous dit-il, qu’on conditionne les foules, pas en essayant d’élever tous les hommes à la conscience. 

 

Le Bon annonce pour finir que l’ère des foules verra le règne de ceux qui savent les mener. Ces meneurs seront, nous dit-il, des hommes d’action, et pas des hommes de réflexion. Ce seront des névrosés, des demi-fous, que leur folie rendra prompts à l’action, donc capables d’entraîner la masse.

 

Le meneur, nous dit-il, entraîne la foule parce qu’il lui ressemble. Comme elle, il est instinctif, fanatique, unitaire dans sa pensée jusqu’à perdre de vue les exigences de sa propre conservation. Son charisme provient de l’isomorphie spontanée entre son idiosyncrasie et celle de la masse. S’il peut subjuguer la foule en lui offrant une croyance religieuse ou pseudo-religieuse, c’est parce qu’il a d’abord été lui-même subjugué par cette croyance. C’est pourquoi le meneur ne démontre pas : il affirme. Il n’approfondit pas, il répète. Il ne persuade pas, il contamine. Sa capacité d’influence ne résulte pas de son discours lui-même, mais du prestige dont il se pare. Nos modernes « leaders d’opinion », chers à tous les spécialistes du marketing, sont déjà présents dans la « psychologie des foules ».

 

 

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